Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester

Part 17

Chapter 173,830 wordsPublic domain

Il ne s'écoulait pas une seule journée sans que Zénon s'écartât du village pour aller dans la forêt prochaine se livrer à ses méditations, qui étaient d'un ordre assez étrange. Tout un monde, riche en merveilles, était en train d'éclore dans son âme. Il lui manquait encore la lumière; mais il sentait sa force et comptait bien pénétrer tôt ou tard les brouillards qui lui cachaient le soleil éternel. Un jour qu'il rêvait, étendu sur la mousse, dans sa retraite silencieuse, il découvrit une fourmilière énorme, dont il se mit à contempler les moeurs. D'abord il n'avait vu qu'un tas d'aiguilles de sapin, de feuilles mortes, de brins de bois et de menus cailloux, qui s'élevait à trois pieds environ au-dessus du sol et où couraient diligentes, de çà de là, des bestioles innombrables; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour découvrir dans cette construction baroque un arrangement fort sage, dans ce tourbillon confus un projet réfléchi. Il vit une petite ville, une république parfaitement organisée. Le gîte, extérieurement si simple, était à l'intérieur divisé selon les besoins des habitants, qui eux-mêmes formaient des classes diverses où l'égalité semblait régner sous le rapport du logement et de la nourriture, mais où chacun avait ses devoirs, ses travaux particuliers. Cette petite merveille l'attirant de plus en plus, il remarqua que certaines fourmis s'occupaient exclusivement de la garde des plus jeunes membres de leur société, les poussant au soleil, les ramenant bien vite dans les profondeurs abritées quand la pluie commençait à tomber. Il constata que d'autres fourmis veillaient aux portes de la ville et que, la nuit venue, elles fermaient ces portes avec soin; il suivit les ouvriers dans leurs travaux: des milliers de petits personnages aventureux s'en allaient chasser et rapportaient, en unissant leurs efforts, des victimes d'une taille bien supérieure à la leur. Quel habile aménagement de garde-manger! Avec quel soin étaient rangés les vivres et choisis les matériaux de construction! Il lui arriva de surprendre une fourmi de la classe des ouvrières en présence d'un petit brin de bois qui devait représenter pour elle une poutre: elle l'examinait minutieusement de tous côtés; désespérant de réussir seule à l'ébranler, elle s'éloigna en toute hâte. Chemin faisant, elle rencontra deux autres fourmis, et immédiatement les fines créatures se livrèrent à un entretien très-vif, en s'aidant pour cela de leurs longues antennes. Toutes trois de courir en différentes directions; il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour rassembler une vingtaine de leurs pareilles autour de la poutre. Zénon admira la constance avec laquelle la bande active et résolue cherchait à transporter sa conquête, en s'y prenant chaque fois d'une façon nouvelle. Enfin les messagers ayant fait leur devoir, une colonne de cent individus environ accomplit l'oeuvre difficile avec une célérité surprenante. Cependant deux autres fourmis, se rencontrant, s'arrêtaient et se livraient à un dialogue évidemment oiseux, car il ne produisait rien.

Zénon éclata de rire.

--Si ce ne sont pas deux diplomates, se dit-il, ce sont assurément deux commères.

Et, en effet, la masse des fourmis sensées eut bien vite séparé les deux babillardes, emmenant chacune d'elles au plus vite pour lui assigner une besogne.

Zénon revint souvent à ses fourmis. Un jour, il trouva la république dans un état d'excitation fiévreuse et vit s'engager des batailles, à la suite desquelles le parti vaincu s'en alla chercher des contrées plus paisibles et y fonder une nouvelle république. Zénon, fouillant avec de grandes précautions la ville abandonnée, constata, non sans ravissement, la structure compliquée de ce labyrinthe souterrain, dont les nombreux étages conduisaient à des couloirs, à des chambres, à des magasins de toute sorte.

Une apparition imprévue le surprit au milieu de son extase. Le vieux _faktor_ envoyé par madame Mirolawska, Mordicaï Parchen, était devant lui:

--Bon Dieu! que faites-vous là, mon jeune maître? s'écria ce bonhomme, abasourdi.

Zénon leva la tête, et un sourire passa sur sa belle figure.

Mordicaï, bien qu'il fût vieux, n'avait pas précisément une mine respectable. Petit et rond comme une boule de graisse, il avait l'air d'un vilain petit garçon travesti en aïeul: son long cafetan noir et son grand bonnet de zibeline ne réussissaient pas à lui prêter de la dignité; il n'en était que plus comique.

--Je m'instruis chez les fourmis, répliqua Zénon.

--Et qu'apprenez-vous en leur compagnie?

--Le travail, l'application, la concorde, l'égalité.

--Pour quoi faire? A quoi vous serviront de pareilles choses? Un homme de votre rang...

--Je ne serai rien, tant que je n'aurai pas trouvé la vérité pour moi et pour mes frères...

--Quel coeur! quelle sagesse! soupira le vieux juif; un vrai Mirolawski! Notre Talmud dit bien aussi:

«Qui donc est sage?

»Celui qui, ayant vaincu l'orgueil de son âme, apprend volontiers auprès de chacun.

»Qui donc est fort?

»Non pas celui qui a conquis des terres et des villes, mais celui qui s'est dompté lui-même.

»Qui donc est riche?

»Celui qui se contente de peu.»

Voilà ce que dit notre Talmud. Aussi je vois bien que Dieu a la main sur vous, maître. Permettez-moi de vous suivre.

--Ami, répliqua Zénon en se levant d'un bond, j'ai achevé mon oeuvre ici, nous pouvons partir à l'instant.

Mais ils n'avaient pas fait trois pas, que Mordicaï, s'asseyant, se mit à gémir et à s'arracher les cheveux.

--Hélas! où ai-je eu la tête? Moi qui avais promis à madame de vous ramener. Malheureux que je suis!

Zénon éclata de rire:

--Calme ta conscience. Je te promets que tu me ramèneras, mais à la condition de voyager d'abord avec moi.

--Que dois-je faire?...

--Si tu réfléchis trop longtemps, je partirai seul. Et Zénon continua de marcher à grands pas, Mordicaï se traînant derrière lui avec de gros soupirs.

La nuit approchait lorsque Zénon et Mordicaï passèrent devant la petite chapelle qui était un but de pèlerinage. Tous les objets, après avoir projeté des ombres démesurées, s'effacèrent peu à peu, et lorsqu'ils atteignirent le point où les chemins, se divisant, conduisent à gauche vers Saroki, à droite vers Dobrowlani, le vieux juif balbutia soudain en se cachant derrière Zénon:

--Ne voyez-vous rien? Moi, je vois un géant qui nous menace du bras.

--Bah! fit le jeune homme, je n'ai pas peur de lui.

--Mais moi, j'ai peur.

Zénon marcha droit au géant et dit en riant:

--C'est un poteau, Mordicaï.

--Si c'est un poteau, tant mieux; mais cela pouvait être aussi bien un brigand.

A cent pas de là, une souris ayant traversé le chemin, Mordicaï s'enfuit dans un champ de blé avec des cris perçants.

--Pour une souris?... s'écria Zénon.

--Il n'y a pas de honte à fuir devant une souris, répondit le juif tout tremblant, quand elle est grande comme un loup.

Malgré toutes ces fâcheuses rencontres, ils gagnèrent sans accident un petit bois de bouleaux qui formait la limite de la seigneurie de Saroki.

--Que nous veulent ces femmes en linceuls blancs? demanda Mordicaï très-haut pour paraître intrépide.

--Tu prends des bouleaux pour des femmes à présent?

--Des bouleaux! s'écria le _faktor_ avec emportement; est-ce que des bouleaux peuvent rire? N'entendez-vous pas rire ces fantômes diaboliques? Non, non, je n'avance plus d'un pas.

Il s'assit sur une pierre et ferma les yeux. Quand il se décida enfin à les rouvrir, il vit à la joyeuse clarté du soleil que c'étaient bien des bouleaux, pourtant. Il vit aussi qu'il avait dormi dans un champ de blé et que Zénon avait disparu.

De grand matin, Zénon atteignit Saroki. Il laissa sur la prairie, en la traversant, les traces argentées de ses pas. A l'horizon brillait un brouillard d'or. Sur toutes les haies gazouillaient les oiseaux, qui venaient de s'éveiller. Tous les rideaux de la seigneurie étaient encore baissés. Le cocher, plus matinal que les autres domestiques, faisait ses ablutions à la fontaine.

Zénon survenait cependant à propos pour empêcher une grave injustice. C'était un vendredi, jour auquel les mendiants avaient coutume d'assiéger la porte de la maîtresse du lieu, une jeune veuve, Pani Witolowska.

Un vieillard à longue barbe, sa besace sur le dos, un bâton à la main, était arrivé dès l'aube. Le chien, ayant aboyé à sa vue, réveilla la dame, qui sortit, de fort mauvaise humeur, d'un lit somptueux, digne de servir à une sultane. En prenant son café, elle s'aperçut que le pot au lait d'argent manquait au plateau et fit chercher partout inutilement cette pièce précieuse. Le domestique qui la servait signala en même temps la disparition de plusieurs couverts, en ajoutant que seul un vieux mendiant, qui rôdait autour de la maison depuis le lever du soleil, pouvait avoir commis le vol. Aussitôt, la dame, qui était prompte justicière, fit arrêter le vieillard. On ne trouva rien dans sa besace, mais il fut décidé qu'il avait eu le temps d'enterrer l'argenterie. Pani Witolowska, sans autre forme de procès, le fit conduire dans la salle du jugement, où elle l'interrogea elle-même, et, comme il persistait à ne pas avouer, elle ordonna d'appliquer la torture. Le mendiant souffrit tranquillement son martyre en invoquant tous les saints. Pani Witolowska, enrouée de vociférations et de rage, criait aux bourreaux:--Rossez cet entêté jusqu'à ce qu'il ait parlé ou rendu l'âme!--lorsque Zénon entra.

--Vous devez lâcher cet homme, dit-il d'un ton calme, en interpellant les serviteurs qui déjà levaient leurs bâtons. Honorez ses cheveux blancs.

Les heiduques s'arrêtèrent surpris et regardèrent leur maîtresse, dont le visage, déjà blême, devint absolument jaune, tandis que ses lèvres, sèches et tremblantes, découvraient de petites dents féroces.

--J'ai dit, obéissez, prononça-t-elle.

--Il faut juger avant de punir, fit Zénon. Je ne laisserai pas maltraiter ce vieillard.

La petite Polonaise maigrelette se dressa comme un diable qui sort d'une boîte à surprise; ses yeux bleus lancèrent des flammes.

--Qu'oses-tu dire, manant? Peut-être sais-tu à quoi t'en tenir en effet? Es-tu donc toi-même le voleur?

--On ne touchera pas un poil de cette barbe grise, répliqua Zénon en retroussant ses manches.

--Arrêtez-le, cria la jeune femme, et frappez ferme!

Déjà les gens se jetaient sur Zénon, mais au moment même Mordicaï Parchen surgit comme un ange du ciel entre eux et son jeune maître. Un coup de pied l'envoya rouler sous un des bancs, où il continua de crier:

--Ne le battez pas! Vous ne savez qui est cet homme, c'est...

--Te tairas-tu! fit Zénon de sa voix de stentor.

--Est-ce un prince, par hasard? demanda la Polonaise railleuse. En ce cas, assommez le prince!

--Je ne suis pas un prince, s'écria Zénon en secouant, d'un seul mouvement de ses larges épaules, ceux qui le tenaient. Je suis le défenseur des opprimés.

Il saisit l'un des bancs comme il eût fait d'une trique et se mit en devoir de repousser ses agresseurs, qui bientôt roulèrent à ses pieds, celui-ci la tête ensanglantée, celui-là un bras cassé. Il chassa les autres, et aucun ne s'enfuit sans quelque horion.

Pani Witolowska, tremblante dans un coin, se vit au pouvoir de ce forcené. Zénon tira un couteau de sa poche.

--Veux-tu m'assassiner? s'écria-t-elle.

--Moi? Je ne tuerais pas une poule.

Il coupa les liens qui retenaient le vieillard et le remit sur pieds.

--Dieu te récompensera! dit ce malheureux.

--Chut! interrompit Zénon; je ne veux pas de remercîments... Et maintenant, ajouta-t-il, approchez, petite femme; à votre tour d'être jugée.

La maîtresse de Saroki respira, encore un peu craintive, toutefois.

--Qui donc, demanda Zénon, accuse ce mendiant?

--Un de mes gens.

--C'est lui le voleur. Venez.

Pani Witolowska marchant devant eux, Zénon et le juif se rendirent dans la chambre du domestique, où ils trouvèrent le pot et les cuillères. Le voleur fut, bien entendu, fustigé, puis livré au tribunal par ordre de sa douce maîtresse.

--Je te remercie, dit-elle à Zénon; tu m'as épargné un péché.

Il la salua en gentilhomme et s'en alla.

Le soir même, Pani Witolowska envoya un heiduque, qui avait le nez écorché et un bras en écharpe, au cabaret où Zénon et son _faktor_ étaient assis parmi les paysans: le heiduque avait ordre de ramener le jeune homme.

Lorsque Zénon entra en souriant dans la chambre de la dame de Saroki, celle-ci, vêtue d'une kazabaïka d'étoffe turque, une rose rouge dans les cheveux, était blottie sur un divan, les jambes croisées à l'orientale, et fumait une cigarette.

--Ton nom? dit-elle en contemplant avec satisfaction ce svelte et vigoureux garçon.

--Paschal.

--Eh bien! Paschal, tu me plais. Reste chez moi, ajouta-t-elle négligemment, et d'abord viens plus près, viens ici, à mes pieds.

--Ma charmante dame, répondit Zénon, c'est la manière des chats de commencer cette sorte de commerce en se mordant et s'égratignant. Moi, j'ai d'autres idées sur l'amour.

Il s'inclina profondément et laissa la pauvre petite femme déconcertée pour la première fois de sa vie peut-être.

Zénon et le vieux Mordicaï se dirigèrent ensuite vers la seigneurie de Dobrowlani, dont le maître donnait depuis longtemps à l'aspirant réformateur des sujets d'indignation. D'abord il se joignit aux travailleurs des champs et se borna tranquillement à observer, tout en faisant sa besogne. La vieille Patrowna, qui comptait parmi les paysans du baron et dont la chaumière était située à l'écart des autres, tout au fond de la forêt, l'avait reçu chez elle. Il vivait ainsi sous le même toit qu'Azaria, laquelle était venue chez sa grand'mère dans l'espoir d'échapper aux humiliations et aux railleries qui la poursuivaient chez elle, car, sans avoir jamais été mariée, Azaria était enceinte. Si elle eût porté dans son sein l'enfant d'un paysan, personne ne lui eût jeté la pierre, mais le peuple des campagnes en Gallicie, au temps du robot, n'était nullement disposé à excuser celle de ses filles qui écoutait un gentilhomme. Les paysans de Dobrowlani surent vite que la petite-fille de Patrowna avait reçu de Pan Joachim Bochenski, le neveu libertin du riche comte Dolkonski, plusieurs rangs de corail et une pelisse neuve en peau d'agneau pour prix de son déshonneur. Des murmures, ils passèrent aux menaces, et leur colère éclata enfin un samedi soir, comme ils revenaient du robot.

Zénon, le couvre-feu sonné, rencontra, dans la rue du village, une centaine d'hommes qui conduisaient au milieu d'eux Azaria éplorée, vêtue seulement d'une chemise, les pieds nus, une couronne de paille sur ses cheveux dénoués. Rouge de honte, le visage caché dans ses mains, la pénitente marchait sous les huées de la foule, tandis que, sourds aux supplications de sa grand'mère, les enfants lui jetaient de la boue et les femmes la poussaient en avant à coups de bâton; les hommes cependant chantaient des couplets satiriques plus injurieux que tout le reste.

III

La voix de Zénon arrêta le cortége.

--Que faites-vous? criait cette voix claire et vibrante, qui domina soudain tout le tumulte; de même éclate une trompette au-dessus des bruits de la bataille.

--Le peuple va juger! crièrent vingt hommes ensemble.

--Juger qui?

La vieille Patrowna se fit place jusqu'à lui et répondit:

--Une pauvre fille séduite. Protége-nous, Paschal!... Dieu t'envoie...

--A l'eau, la sorcière! hurlèrent quelques enragés.

Et deux jeunes garçons saisirent la malheureuse aïeule. Mordicaï Parchen, qui s'était tenu derrière les larges épaules de Zénon, fut si effrayé qu'il grimpa au faîte de l'arbre le plus proche avec la vitesse d'un écureuil.

--Assez! dit Zénon; on ne noiera personne, et il n'y aura pas de jugement.

--Homme, fit un vieillard, qui es-tu pour t'opposer à la commune?

--Et qui êtes-vous, répliqua Zénon, pour oser juger cette faible créature? Êtes-vous des anges, des saints? Aucun de vous n'a-t-il violé les devoirs sacrés du mariage? Bien des femmes peut-être, parmi celles qui sont ici à insulter leur soeur tombée, ne résisteraient pas à quelques rangs de corail, le cas échéant.

Un homme de grande taille, le bonnet militaire sur la tête, se jeta sur Zénon, mais au moment même un vieillard à barbe blanche vint au secours de celui-ci: c'était le mendiant qu'il avait arraché aux jolies griffes de Pani Witolowska. De son côté, Mordicaï criait à tue-tête du haut de son arbre:

--Au secours! au secours! ne le touchez pas!

Zénon avait abattu son adversaire d'un coup de poing; le bâton à la main, il tenait la foule en respect, couvrant Azaria de son corps. Tout à coup, il arracha la couronne de paille qui cachait les cheveux de la coupable, et la jetant aux pieds des juges:

--Que celui d'entre vous qui se croit le droit de condamner cette femme avance d'un pas, et je le tuerai comme un blasphémateur... Le Christ n'est pas mort pour les bons, mais pour les pécheurs, et quiconque est sorti du sein de la femme est un pécheur. Rentrez en vous-mêmes, humiliez-vous, ne tentez pas Dieu, qui a défendu la haine et prescrit la charité.

Ces paroles retentirent au milieu d'un profond silence, puis plusieurs voix s'élevèrent:

--C'est la vérité...

--Retirez-vous, dit un vieillard, la sagesse est dans la bouche de ce jeune homme. Le Ciel l'a suscité parmi nous.

--Dieu laisse briller son soleil sur le juste et sur l'injuste, criait le juif du haut de son arbre. Ne soyez pas plus sévères que Dieu, plus impitoyables que le soleil.

Une voiture qui passait divisa la foule, et le docteur Lenôtre, ayant reconnu Zénon, fit arrêter. On lui exposa le cas.

--Vous méritez, dit-il aux tourmenteurs d'Azaria, que la peste vous enlève tous. Voyez ce jeune étranger; il vaut mieux à lui tout seul que cent mille d'entre vous. Quiconque s'attaquera à lui ou à la fille que voici aura affaire à moi.

Le médecin français avait une grande influence sur ces gens, qu'il soignait en leurs maladies. Tandis que sa voiture disparaissait dans un nuage de poussière, la multitude commença lentement à se disperser.

--Si vous voulez juger quelqu'un, jugez donc le séducteur, dit d'un ton ironique aux plus obstinés le juif Mordicaï, qui s'était décidé à redescendre de l'arbre.

--C'est un seigneur, nous n'avons pas de pouvoir sur lui, répondit-on.

--Parce que vous êtes des lâches! s'écria Azaria, oui, des lâches, capables seulement de maltraiter une pauvre fille abandonnée. Tant pis pour vous! Pourquoi ne pas vous révolter contre le maître qui a enlevé à Nazaretian son Olexa et enrôlé le fiancé de force. Pourquoi, dites?...

Personne ne souffla mot, mais Zénon prenant Azaria par la main:

--Viens, dit-il, je te reconduirai chez toi, et tu me diras tout ce qui concerne ce Nazaretian et cette Olexa.

Elle obéit. C'était une triste histoire.

La nuit même, le baron Orlowski, maître de Dobrowlani, fut éveillé par une voix formidable qui criait à ses oreilles:

--Lève-toi, tyran! l'heure du jugement est venue pour toi!

Et il aperçut Zénon au pied de son lit, une faux à la main. Les rouges lueurs de la lampe de nuit vacillaient, semblables à des taches de sang, sur le fer aiguisé. A peine sorti de son sommeil, il crut voir le grand faucheur qui fauche les rois comme de simples épis.

--Les morts sont-ils ressuscités? s'écria-t-il, plein d'épouvante.

--Non, répondit Zénon; mais les vivants réclament leurs droits.

Mordicaï, debout derrière son jeune maître, claquait des dents, à demi fou de peur, car le baron avait saisi les pistolets accrochés à son chevet.

--Pas de bruit, fit Zénon; si tu bouges, tu es mort.

--Que voulez-vous de moi? Ai-je affaire à des haydamaks? Est-ce ma bourse que vous demandez?

Zénon secoua la tête.

--Où est Olexa?

D'un geste un peu tremblant, le baron indiqua une porte, et aussitôt Zénon fit signe au juif, qui sortit en toute hâte.

--Maintenant, dit-il à Orlowski, lève-toi.

Orlowski s'habilla docilement, car Zénon avait mis la main sur ses pistolets; après quoi il embrassa la chambre d'un regard rapide. Aucune autre arme n'y était suspendue. Mordicaï revint avec Olexa, qui avait jeté en toute hâte sur sa robe de nuit une kazabaïka de soie bleue garnie d'hermine. Sous ce vêtement de princesse, la paysanne aux bras blancs, aux tempes délicates finement veinées, au cou arrondi que marquait si joliment un petit signe noir, aux beaux yeux vert de mer comme ceux d'une nymphe des eaux, la petite paysanne, disons-nous, était charmante. Mais, en ce moment, elle ne se souciait pas de charmer; la confusion l'accablait; elle pâlit, rougit, puis, sans savoir ce qu'elle faisait, se réfugia dans un coin, où elle rejeta machinalement ses cheveux blonds sur une de ses épaules pour se mettre ensuite à les tresser.

--Olexa, dit Zénon avec une gravité douce, comment es-tu venue ici?

La pauvrette n'osait répondre; elle regardait le baron, qui regardait le plancher, une main posée à plat sur son crâne chauve:

--Dis la vérité; tu n'as rien à craindre. A-t-il usé de violence?

Olexa fit un signe affirmatif et tourna son visage du côté du mur.

--Comment répondras-tu de cet acte devant Dieu? demanda Zénon, s'adressant au ravisseur. Voici ce que je t'ordonne en son nom: Tu rendras sur-le-champ la liberté à cette fille, et tu lui donneras deux cents ducats, afin qu'elle puisse racheter son amant du service, entends-tu? plus une dot...

Orlowski marcha droit à son secrétaire et jeta sur la table plusieurs rouleaux d'or, que Mordicaï compta très-attentivement.

--Suis-nous, et n'essaye pas de crier pour réveiller tes gens, ajouta Zénon, en approchant un des pistolets de son oreille.

Ils descendirent tous les quatre dans le jardin, dont les allées bordées de buis n'étaient que faiblement éclairées par la lune.

--Y a-t-il ici des bêches? demanda Zénon.

--Pour quoi faire? murmura le baron, que paralysait derechef une vague terreur.

Olexa courut chercher deux bêches.

--Creusez une fosse, dit Zénon, une fosse assez profonde pour qu'un homme y tienne debout.

Olexa et le juif se mirent à l'oeuvre, tandis qu'Orlowski, tenu au collet par Zénon, se laissait tomber sur un banc. Lorsque la fosse fut assez profonde, l'implacable vengeur commanda au baron d'y descendre.

--Encore une fois, que voulez-vous faire? bégayait le misérable, dont les jambes fléchirent.

--Faut-il t'attacher?

--Non, non!...

Zénon le renversa et, le tenant sous lui, passa des cordes à Olexa pour lier les mains et les pieds d'Orlowski, que l'on jeta ensuite dans la fosse. Mordicaï et la jeune fille procédèrent sans retard à la remplir.

--Juste Dieu! criait le baron, me voulez-vous enterrer vivant?

--Jusqu'au cou seulement, repartit Zénon, et ensuite on te fauchera la tête. Commence donc ta prière, il est temps.

Orlowski invoquait bruyamment la sainte Vierge.

--Plus bas! dit Zénon. Et maintenant, as-tu fini?

Déjà les pelletées de terre lui volaient en plein visage.

--Un instant, de grâce! J'ai tant de fautes sur la conscience, et il y a si longtemps que je n'ai prié!...

Zénon se mit à rire:

--Si tu implores Olexa, elle t'accordera peut-être la vie.

--Olexa, suppliait le baron, aie pitié de moi, montre-toi généreuse, tu me vois à tes pieds, repentant...

--J'aimerais mieux, dit la paysanne, voir à mes pieds ta tête toute seule. Cependant, ajouta-t-elle avec un soupir, la religion nous enseigne à pardonner...

--Elle te fait grâce, dit Zénon. Que l'angoisse que tu as éprouvée soit ta punition, et maintenant, écoute: si tu entreprends la moindre représaille contre elle, ou contre son amant, ou contre moi-même...

--Ou contre Mordicaï Parchen, interrompit vivement le juif.

--Tu périras, je te le jure, acheva Zénon.

Avec une dernière menace de la main, il s'éloigna, suivi d'Olexa et du juif, tandis qu'Orlowski, après avoir gardé le silence quelques minutes encore, par crainte de le voir revenir, éclatait en clameurs désespérées qui finirent par attirer ses gens. On le délivra, on le porta dans son lit, tout grelottant de fièvre. Le docteur Lenôtre fut appelé. Cette fois, il joua le rôle d'un confesseur plutôt que d'un médecin.