Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester

Part 14

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»Avant le coucher du soleil, nous avions gagné la cime plate d'une grande montagne boisée. Soudain un édifice immense se dressa devant nous au-dessus des sapins noirs; on eût dit un palais tout en or. Lorsque les rayons trompeurs du soleil commencèrent à s'éteindre, il nous sembla voir des ruines colossales perdues au milieu de la forêt. Aucun oiseau ne chantait, aucun papillon ne voltigeait dans l'air limpide. Les chênes gigantesques formaient des voûtes sombres comme celles d'une cathédrale; ils s'entremêlaient à de sveltes bouleaux vêtus de satin blanc comme des fiancées; une noire muraille de sapins environnait le tout; à nos pieds s'ouvrait un ravin qui séparait deux montagnes. L'une de ces montagnes n'était qu'une noire pyramide de sapins, l'autre portait les ruines qui avaient attiré notre attention; toute la profondeur semblait remplie de framboisiers, de genévriers, de noisetiers, de gentianes et de véroniques; on entendait le murmure d'une source; le chien descendit, nous le suivîmes. Sous une pente rocheuse jaillissaient des eaux magnifiques.

»Après nous être désaltérés, nous montâmes sur la hauteur où se dessinait le curieux monument que nous avions pris pour un château. Ce n'était pas un château élevé par la main des hommes, mais un de ces rochers comme il n'est pas rare d'en rencontrer dans les Karpathes, et dont les cavernes, les passages, les degrés, d'une grandeur toute architecturale, sont l'oeuvre de l'eau dévastatrice qui a jadis creusé ces masses calcaires. On prétend qu'elles ont servi de temples aux païens, que plus tard les ascètes chrétiens y abritèrent leurs vertus; ce qui est certain, c'est qu'au temps des invasions de Mongols et de Tartares, de même qu'au temps des guerres contre les Turcs, elles ont caché bien des fugitifs et que de nos jours les brigands en ont fait maintes fois leurs forteresses.

»Des contes fabuleux concernant ces antres ont cours parmi le peuple. Celui-ci fut longtemps la prison d'une princesse retenue en otage; dans celui-là, des nymphes, vêtues de leurs cheveux noirs comme d'un manteau de zibeline, entraînent les jeunes gens et les font mourir sous leurs caresses.

»C'était une de ces formations étranges que le hasard nous présentait. Trois rochers, à l'arrangement desquels on eût pu croire qu'une prévoyance humaine avait présidé, formaient sur le plateau une majestueuse demeure. L'un deux, du côté de l'ouest, était détaché des deux autres qui sortaient, comme il arrive fréquemment pour les arbres, de la même racine; ils se séparaient ensuite, puis étaient reliés près de la cime par une sorte de pont. Le rocher du milieu était muni d'un donjon naturel, tandis que son voisin, s'abaissant doucement vers l'est, formait un escalier de géants. En tournant autour de ce mystérieux monument des forces primitives, nous découvrîmes huit entrées différentes. Luba chercha du bois de sapin et prépara des torches que j'allumai pour descendre dans l'intérieur. Là je trouvai quelques cavernes et une enfilade d'ouvertures qui conduisaient à des galeries encombrées. Des ossements épars de tous côtés indiquaient que les bêtes fauves y avaient fait carnage. Pendant mes explorations, ma femme avait tourné le rocher du côté de l'est, où il formait une sorte d'autel qui avait bien pu servir de pierre à sacrifice. Du côté sud, une nouvelle entrée s'arrondissait en arc comme une porte d'église; à cette place, un fossé large et profond défendait le rocher. Nous pûmes le franchir sur un tronc de chêne énorme qui faisait office de passerelle.

»Tandis que Luba se reposait dans les hautes herbes, j'entrai, tenant une torche d'une main, un pistolet de l'autre. Je me vis dans une grande salle voûtée; une brèche me permit d'atteindre un autre compartiment rempli de décombres. J'allais rebrousser chemin, lorsque de larges degrés qui montaient m'apparurent; en faisant le signe de la croix, je m'y engageai avec précaution. Au premier étage, pour ainsi dire, de ce labyrinthe, il y avait un réduit qui recevait la lumière par deux ouvertures à peine plus grandes que les meurtrières d'un vieux château; tout autour, des bancs de pierres garnissaient les parois. Une porte étroite, deux marches encore, puis le pont de pierre aérien qui, jeté au-dessus du précipice béant, conduisait au rocher du milieu. Sur le second rocher, je trouvai une autre chambre presque semblable à la première, mais mieux aérée. J'atteignis enfin au plus haut sommet, au donjon de ce palais qui dominait la contrée sur une vaste étendue. Mon oeil, ébloui d'abord par le soleil, erra bientôt, enivré, par-dessus les forêts bruissantes, jusqu'aux montagnes voisines avec leurs murailles de granit verdâtre où scintillaient mille cristaux de quartz dans la lueur rose du soir. Au loin, vers l'ouest, un tapis diapré semblait jeté au milieu de la forêt; c'était sans doute la prairie florissante d'une polonina[11], où paissaient les vaches. Des corbeaux fendaient l'air comme d'étranges papillons noirs.

[Note 11: Pacage.]

»Plus loin se développait la ligne sublime des Karpathes, sombres et nues au sommet, ceintes à la base d'une zone de forêts bleues et de quelques ravins étincelants de neige. Le soleil se déroba, le soir commençait à tomber sur ces hauteurs et le froid augmentait déjà pour moi d'une manière sensible, tandis que des rayons dorés ruisselaient encore dans les vallées, dessinant distinctement les moindres détails, même par delà les promontoires boisés, dans la plaine sans bornes comme le ciel, un village, dont les fermes et les granges avaient l'air de maisons de cartes; la rivière qui le traversait brillait comme un serpent qui se chauffe au soleil. Lorsque je redescendis, Luba, enveloppée dans sa pelisse, me regardait en souriant; la pauvrette avait froid.

»--Dieu soit loué! dit-elle, te voici revenu. Allons-nous encore marcher? Je suis si lasse!

»--Ma chérie, lui répondis-je, remercions Dieu, en effet, qui a construit aux pauvres fugitifs une arche tout près de son ciel; tu peux te reposer, nous resterons ici.

»Ma femme me sauta au cou; nous étions encore heureux en ce moment.

»--Ici, continuai-je, nous serons en sûreté, il y a au moins un siècle que le pied de l'homme n'a foulé ce sol.

»--Comment le sais-tu? demanda Luba.

»--Parce qu'aucun sentier ne se laisse deviner et surtout parce qu'il ne croît de plantain nulle part; le plantain pousse sous les pas de l'homme, il disparaît là où l'homme ne se fait plus voir.

»J'allumai du feu dans la chambre de l'étage supérieur, et la fumée sortit à souhait par une ouverture du plafond, puis je fis un lit de feuilles et de mousse; je remplis d'eau nos bouteilles de campagne, et, ayant conduit ma femme dans sa nouvelle demeure, je bourrai la fenêtre de mousse, je barricadai toutes les issues avec des pierres apportées d'en bas à grand'peine, après quoi je partis en quête de notre souper. La nuit tomba sans que la forêt m'eût offert aucun gibier; il fallut nous contenter de poires sauvages que Luba fit cuire dans la cendre. Ayant mangé tant bien que mal, nous nous étendîmes sur le lit que j'avais fabriqué, sous nos épaisses fourrures; j'avais posé mon fusil près de ma tête, les pistolets à mes côtés, à nos pieds dormait le chien-loup. Pour la première fois depuis notre fuite, nous sentions au-dessus de nous un autre toit que celui du ciel. Longtemps j'entendis bruire la forêt, longtemps j'aperçus par la crevasse du plafond les étoiles paisibles.

VI

»Le lendemain je m'éveillai de bonne heure, pris ma carnassière, jetai encore un regard sur Luba qui dormait vermeille, les bras croisés sous la nuque et les lèvres entr'ouvertes, ce qui montrait ses dents blanches: puis, sifflant tout bas mon chien, je partis pour la chasse. Mais pendant la nuit Dieu avait bâti autour de nous un second palais dont les murs gris s'élevaient jusqu'au ciel; devant moi tourbillonnait une épaisse fumée semblable à celle d'un incendie de forêt. Maître renard rentrait de quelque équipée nocturne; je ne fis qu'entrevoir ses oreilles, puis il se glissa dans le fossé qui entourait notre refuge. Bientôt cependant le brouillard rougissant tomba peu à peu; un vent vif s'était levé; des voiles se détachaient de chaque rocher, de chaque sapin; sous le réseau de la gelée blanche brillaient les buissons et les fleurs. Je traversai le ravin qui séparait notre montagne de la forêt et n'eus pas de peine à atteindre une clairière formée par la tempête. On eût dit un abatage régulier, sauf que les troncs étaient à demi pourris et couverts de champignons vénéneux entremêlés d'une flore éblouissante. De tels endroits sont aimés des chevreuils, qui viennent y paître après le lever et le coucher du soleil. Je me posai donc en embuscade derrière un hêtre.

»Un pic aux couleurs cramoisie, blanche et noire voltigeait de tronc en tronc, frappant chacun d'eux de son bec pointu; d'ailleurs, le silence était complet. Mes prévisions ne m'avaient pas trompé: un beau chevreuil entra lentement dans la clairière; lorsqu'il fut à vingt pas de moi je tirai, et il tomba dans l'herbe; avec un cri aigu, le pic s'envola. Chemin faisant, sous les grands hêtres, je cueillis des champignons blancs dont je remplis mon carnier, et tout ce riche butin fut déposé aux pieds de Luba encore endormie. A mon approche, elle ne fit pas un mouvement; elle ouvrit les yeux et sourit:

»--Nous voici, dit-elle, pourvus pour une semaine entière.

»Ayant vaqué d'abord à l'essentiel, j'aménageai notre maison. J'y construisis, avec des quartiers de roc, un âtre ouvert comme ceux de nos paysans, juste au-dessous de la crevasse du plafond; un genévrier étayé de deux pierres nous servit de tournebroche; je fortifiai contre les invasions des bêtes fauves ceux des compartiments du rocher qui devaient nous servir de garde-manger; il n'y avait du reste qu'une seule issue à défendre, les autres ayant été obstruées déjà par des écroulements. Luba voulait m'aider à transporter les pierres d'en bas.

»--Que fais-tu? m'écriai-je; pense à la chère petite vie dont tu es dépositaire!

»De grosses larmes coulèrent sur ses joues brunes.

»--Non, dit-elle, je ne puis te voir travailler comme un esclave, te mettre en sueur et t'épuiser pour moi...

»--Pour toi, répétai-je, et c'est justement ce qui me rend la tâche facile! Tu ne sais pas combien il est doux de te servir!

»Dans le cours de mes travaux je découvris de vrais trésors: des vases de terre, des flèches, des anneaux de cuirasse, des monnaies, mille débris; je trouvai aussi, en brisant le rocher calcaire, de belles pierres à fusil. Peu à peu le bois destiné à l'hiver s'entassa dans le souterrain au dessous de nous; Luba, sans trop se fatiguer, détachait l'amadou qui pendait au tronc des hêtres et des bouleaux, ramassait des champignons, des myrtilles, des baies de toute sorte. Le soir, je taillais de petits ouvrages en bois, des fourchettes, des cuillers; je fis un peigne pour Luba; elle riait en le passant dans ses épais cheveux noirs:

»--Et un miroir? dit-elle; je n'ai pas de miroir!

»--Tu as la source en bas, et si tu ne veux pas descendre, ne suis-je point là? Tu peux me croire quand je te dis que tu es belle.

»Elle sauta sur mes genoux.

»Un loir, qui avait son gîte dans une fente du rocher, à l'entrée de notre demeure, devint bientôt familier; nous fîmes aussi la connaissance d'un second hôte du même rocher, une belette, qui à midi sortait des framboisiers de notre jardin, pour s'approcher de nous, puis s'échapper bien vite, comme si elle eût voulu nous engager à jouer avec elle.

»Dans les broussailles qui remplissaient le fossé, un renard avait creusé sa tanière, et, de l'autre côté du pont, Luba salua, ravie, l'existence d'un nid d'écureuils qui lui rappelèrent son vieux Miki. Tous nos voisins n'étaient pas aussi inoffensifs. L'hiver approchant, un grand loup se prit dans un des pièges nombreux que je tendais autour de chez nous pour épargner la poudre.

»Le 3 novembre tomba la première neige. Je sus le jour parce que j'avais fait un calendrier très-simple en marquant chaque journée à mesure qu'elle s'écoulait sur la paroi du rocher; mais nous ne craignions rien de l'hiver; dans notre garde-manger s'entassaient des sangliers, des chamois, des cerfs, des lièvres, fumés au genièvre, et même un ours, qui, avant de se décider à tomber sous le fusil de Luba, m'avait assez cordialement embrassé pour me meurtrir. Nous avions du poisson, d'excellentes truites, car désormais j'étais au courant de toutes les ressources de la forêt. Les peaux de mes victimes remplaçaient dans notre antre les tapis, les couvertures, les rideaux absents; nous dormions dans un nid de duvet: nos vêtements étaient ceux de deux Esquimaux, mais personne n'était là pour les trouver ridicules. Emprisonnés par les neiges, nous n'avions rien de mieux à faire que de ressembler aux ours et aux loups parmi lesquels nous devions vivre.

»La saison des glaces se présenta, majestueuse et sublime comme la mort qui, dans une bataille, fauche à la fois des milliers de combattants. La nature s'endormit d'un long sommeil. Une nuit, nous entendîmes soudain dans l'air un bruit étrange, des voix mystérieuses accompagnant une sorte de claquement comparable à celui d'un fouet. En pareil cas, nos paysans croient que les sorcières vont à Kiev, et l'Allemand jure que c'est la chasse macabre qui passe. Luba eut peur et, cachant son visage dans ma poitrine, demanda tout bas:

»--Qu'est-ce?

»C'étaient les canards sauvages qui venaient du nord, et dont les fortes ailes, les cris stridents causaient tout ce vacarme dans les hautes régions où l'oeil ne les distinguait plus. Notre voisin l'écureuil, qui, lui aussi, avait fait ses provisions de glands, de pommes de pin et de noix de hêtre, ne sortait désormais qu'à de rares intervalles; le loir manifestait une extrême inquiétude.

»Un matin, le linceul de neige, qui ne dégèle pas jusqu'au printemps, enveloppe tout le pays de sa morne blancheur. Pendant trois jours nous sommes prisonniers; il faut travailler terriblement pour réussir à nous creuser une issue et un sentier! C'est le temps où l'ours renonce aux courses errantes, où le hérisson s'engourdit dans sa caverne; le froid augmente; mais, avec la première grande gelée, notre forêt reprend une animation joyeuse: le bec-croisé, ce petit perroquet du Nord, se montre par bandes, sifflant et déployant son éclatant plumage. Jusqu'à Noël on a plus chaud sur la montagne que dans les vallées, et on jouit de toute la beauté du paysage d'hiver; d'ailleurs, le crépuscule même de notre caverne avait son charme. La lueur du foyer se jouait sur les tentures de peaux de bête, et Luba, assise au coin de l'âtre, les pieds sur le grand chien-loup qui ronflait de tout son coeur, me regardait d'un air de tendresse, de contentement si sincère! Jamais nous n'avions été plus unis, disons le mot, plus heureux.

»La monotonie des longues nuits fut, dès le mois de décembre, troublée par le hurlement d'abord lointain, puis plus rapproché, féroce, épouvantable, d'une meute de loups. La sérénade ne nous charma qu'à demi, d'autant que les bêtes sanguinaires, flairant notre présence, se mirent à miner de leur mieux l'entrée de notre demeure. Mon chien devint inquiet et poussa des cris étranges. Nous avions allumé des torches, ce qui ailleurs suffit à disperser les loups, mais dans le cas présent tout fut inutile; ils continuaient de hurler, de gratter, indifférents au bruit et à la lumière. Déjà une paire d'yeux avides brillaient entre les troncs d'arbres et les pierres entassés. Je décrochai donc nos fusils et dis à Luba:

»--Je tire; toi, charge.

»Puis, pratiquant une sorte de meurtrière dans la barricade, je regardai dehors. La lune projetait sur toute la campagne une lumière presque aussi claire que celle du jour. Je pouvais compter les loups. Je tirai sur l'un d'eux.

»Les rochers répercutèrent l'écho, et le loup roula dans le fossé. Je continuai de tirer, atteignant presque toujours nos farouches agresseurs qui s'excitaient par des hurlements de plus en plus furieux. Tout à coup Luba eut l'idée de lancer un tison parmi eux. Ils s'écartèrent, et l'une des bêtes s'enfuit dans la forêt. C'était justement la louve que suivait toute cette meute endiablée, car aussitôt les autres s'élancèrent derrière elle, courant comme des chiens, avec un petit aboiement court très-particulier. Nous restâmes encore longtemps derrière la barricade, prêts au combat; puis je sortis avec précaution; mon chien m'avait précédé, mais soudain j'entendis un cri terrible, et la pauvre bête revint les yeux brillants comme du phosphore, le museau inondé de sang. Un des loups blessés l'avait mordu sans doute. Après le renard, le chien est ce que le loup hait le plus, justement peut-être à cause de sa proche parenté avec lui, comme, par exemple, le Russe et le Polonais se haïssent entre eux plus que ne le feraient des nations tout à fait étrangères. Les loups avaient laissé, à notre porte, sept magnifiques fourrures; le danger étant passé, il n'y avait pas à se plaindre.

»Cependant les jours diminuaient de plus en plus. Les becs-croisés s'apprêtaient à couver au milieu des glaces; sur un sapin près de notre gîte, ces oiseaux bizarres avaient bâti leur joli nid en forme de coupe. Dans une caverne moussue proche de notre maison, une autre citoyenne du désert jouit presque en même temps que dame bec-croisé des plaisirs de la maternité; c'était une jeune ourse dont les deux petits, vraiment comiques, roulaient comme deux manchons. Tout occupée du soin de sa progéniture, la mère ne pensait pas à m'attaquer lorsque je passais devant sa tanière et se contentait de me regarder d'un bon petit oeil en coulisse.

»La fête de Noël approchait, nous observâmes le jeûne selon notre habitude. Lorsque commença la sainte nuit, nous étions près du feu dans nos habits les plus propres; j'avais construit une petite crèche pour ne rien changer aux coutumes familières de ce beau jour; nous chantâmes les kalendi[12] et Luba eut son cadeau de Noël, un berceau que j'avais taillé de mes mains. Alors elle me fit voir, à son tour, la pauvre petite layette qu'elle avait cousue, en utilisant son propre linge, pour l'enfant que nous attendions. Lorsque je pensai que minuit approchait, nous sortîmes au grand air. La neige couronnait solennellement les hautes cimes d'une chaste auréole argentée; elle revêtait les arbres de brillantes stalactites; sur la blanche plaine apparaissaient çà et là de petites lumières, et un vague bruit de cloches montait jusqu'à nous, annonçant la bonne nouvelle de la naissance du Seigneur aux hommes qui, entourés de leurs enfants, célébraient en bas, là où brillaient les lumières, là où tintaient les cloches, la fête de Noël.

[Note 12: Noëls.]

»Les larmes nous suffoquèrent, et nous nous agenouillâmes pour prier avec nos frères. En rentrant, Luba me servit un simple repas, qui fut aussi gai que tout autre réveillon.

»Notre enfant vint au monde à deux mois de là, pauvre comme le petit Jésus. Luba avait jusqu'au dernier moment vaqué à ses occupations ordinaires; le 20 février, tout en préparant le dîner, elle me dit, un peu pâle, mais toujours souriante:

»--Descends vite chercher du bois.

»Quand je revins, après avoir fendu quelques bûches, l'enfant était né. Luba m'avoua qu'elle se sentait faible, mais elle rayonnait de bonheur et rit d'un air fier en me montrant mon fils; je me mis à rire aussi, et le chien, remuant la queue, semblait prendre part à notre joie. Luba baigna son fils elle-même. Elle ne garda pas plus le lit que ne le font nos paysannes. Comme il n'y avait pas de prêtre chez nous, je baptisai mon petit Paul au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

»Un enfant apporte tout avec lui dans le monde. Que peut-on désirer encore quand il commence à respirer, à crier, à ouvrir les yeux? Nous n'avions ni chagrins, ni agitations d'aucune sorte; un calme saint était descendu sur nos têtes; nous ne vivions que pour l'enfant, dans l'oubli absolu de nous-mêmes. Je voudrais vous peindre Luba écartant sa pelisse de fourrure pour donner à l'enfant le sein qu'il pressait de ses mignonnes mains maladroites comme les pattes molles d'un petit ours, et le sourire de cette jeune mère, regardant tantôt moi et tantôt le cher ange. Je restais là tranquille devant eux comme à l'église, et mon coeur était presque aussi recueilli. Ce berceau était maintenant notre monde, et celui qui nous entourait, celui qu'on est convenu de trouver grand, nous semblait bien petit en comparaison.

»Paul ne pleurait que rarement; il demeurait tranquille dans sa couchette, qui se balançait sous lui comme un bateau sur l'onde, ses grands yeux fixés au plafond. Nous lui parlions sans cesse comme s'il eût pu tout comprendre, et il comprit bientôt en effet que nous l'aimions plus que nous-mêmes, car il sourit en nous regardant, mais aussitôt il referma les yeux comme s'il avait eu honte, le grave personnage, de ce sourire! Et quand il prononça son premier mot, il nous sembla qu'un miracle s'était accompli. Un enfant n'est-il pas, en effet, un miracle, et n'opère-t-il pas des miracles en nous? Il nous apprend le renoncement, la bonté; il dévoile à nos yeux ce grand secret, que la mort n'a point de pouvoir sur nous, car nous renaissons en lui.

»Cependant les jours allongeaient visiblement; la nuit, les chats sauvages modulaient leur duo infernal qui ressemble à une satire contre l'amour; les cigognes revinrent, les grues s'envolèrent vers le nord; encore un peu de temps, et nous vîmes paraître la première hirondelle. Les neiges s'écroulèrent avec fracas, mais ce bruit, après celui des rafales de l'hiver, avait quelque chose de joyeux comme celui du canon saluant l'arrivée d'un souverain. Et en vérité le souverain arrive couronné de rayons, un sceptre de fleurs à la main; les grandes noces printanières, universelles, commencent; un souffle d'allégresse passe à travers les forêts; la plaine lointaine apparaît baignée dans une vapeur d'or; le coucou se fait entendre, une délicieuse agitation s'empare de toutes les créatures, le monde est plein de fraîcheur, de force et de beauté, comme il put l'être au lendemain du déluge. Notre voisin, le loir, s'est éveillé; à peine prend-il le temps d'étirer ses membres, et déjà il pense à faire sa cour; les mouches dansent dans un rayon de soleil; les rossignols sanglotent sous la feuillée naissante; les fleurs produisent l'effet d'une nouvelle neige: les arbres, les prés, tout en est couvert; il n'est pas jusqu'au rocher qui ne brille jaune ou blanchâtre. A l'heure chaude de midi, Luba s'étend avec l'enfant devant la porte de notre château sur une fourrure d'ours; hirondelles, belettes, écureuils, tous les animaux ont comme nous une famille, et ces mères fourrées, emplumées, luttent de soins et de tendresse envers leur progéniture, tandis que les mâles, sans exception, affectent une fierté comique. Quand Luba s'en va puiser de l'eau, ramasser du bois ou tendre des lacets, le berceau de Paul reste suspendu à un arbre voisin, et le vent balance notre enfant pour l'endormir: en s'éveillant, il s'amuse avec les feuilles, ses yeux s'habituent aux jeux du soleil et de l'ombre; la forêt lui tient des discours, mystérieux pour nous, mais auxquels ses vagissements semblent répondre, la forêt lui chante cette antique berceuse qu'elle chanta aux premiers humains.

»Voici l'été avec ses ardeurs que tempèrent pour nous les brises qui courent sur les cimes. Des orages fondent souvent à l'entour, grondant au fond des ravins et transformant chaque gorge en un lac turbulent; mais qui dira la splendeur des illuminations du soir, quand tous les sommets s'embrasent au couchant, tandis que les oiseaux et les cigales éclatent en concerts enivrés?