Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester

Part 11

Chapter 113,914 wordsPublic domain

»Point de surenchère. Les voilà partis, ces vieux bouquins! Mon premier livre de lecture, le petit catéchisme que m'expliquait un bon prêtre dont je vois encore la tabatière et les lunettes raccommodées avec de la ficelle. Un juif curieux feuillette un grand album déchiré, un livre de gravures, et mon coeur bat à se rompre devant cette profanation. J'ai entrevu pour la première fois une espiègle figure de petite fille, brune comme une bohémienne, mais si jolie!... Et la petite bohémienne est assise auprès de moi, sur un escabeau près du poêle; je lui montre les images sérieusement, ainsi que doit le faire un grave écolier de dix ans, et elle se presse contre moi; tel un petit oiseau se presse contre un autre dans le fond du nid. Elle est bien petite,--trois ans tout au plus,--et déjà elle se moque de son ami Basile. Sa voix a le son d'une clochette d'argent.--C'est Luba, la fille d'un gentilhomme du voisinage, elle, ma femme, qui aujourd'hui se tient là debout contre la porte, regardant vendre notre bien.

»Oh! l'affreuse journée! Mais j'en ai passé de pires!...

»Quand on a grandi dans une maison, reprit lentement Basile Hymen, dans une maison où ont vieilli eux-mêmes les parents, les amis, où chaque meuble vermoulu fait partie en quelque sorte de la chronique de famille, quand toujours les mêmes visages de vieux serviteurs, les mêmes bêtes, les mêmes arbres, le même ciel vous ont entouré, on croit que tout cela ne pourra jamais changer. Il semble qu'un charme protecteur soit jeté sur cette demeure, qu'après mille ans tout doive y être encore à la même place. Comme j'aimais ma vieille maison! Dieu sait combien tendrement je l'aimais!»

Il réfléchit une minute et ressaisit le fil de son discours:

»La vente continuait. Quelqu'un apporta une longue cage plate recouverte en toile, et la vue de cette cage me fit frissonner: elle me représenta la mort... C'était jadis le gîte d'une caille qui chaque matin nous pépiait un bonjour joyeux; mais un matin elle resta muette, et nous la trouvâmes gisante, déjà raidie sur le sable qui formait le sol de sa prison. Pour la première fois, je voyais mourir. Une grande terreur me saisit, et ce n'était pas sans raison; mon père mourut au printemps suivant. Des brocanteurs se disputent le crucifix qu'il tint entre ses mains pâles jusqu'au dernier soupir. Avec quelle tendresse désolée ma mère lui ferma les paupières!... Mais pourquoi penser à cela? Le crucifix est vendu comme un escabeau, comme un écran; il s'en va dans des mains étrangères.

»--Un bâton, un jonc d'Espagne, un sabre cassé, une poche de cuir, ensemble vingt kreutzers! hurle le crieur.

»Et les juifs de se presser en criant:

»--Vingt et un, vingt-trois, vingt-quatre, quarante kreutzers!

»Malgré moi, je souris. Toutes mes folies d'étudiant ressuscitent à mes yeux. Mon père est mort, nous laissant des affaires fort embrouillées; ma mère continue à repriser les bas du matin au soir sans pouvoir s'astreindre cependant aux économies nécessaires; tout irait mal si Salomon Zanderer ne continuait d'administrer notre petite fortune. C'est encore lui qui m'emmène étudier à Lemberg. Dans ce temps-là, le plus grand plaisir des différents collèges était de se livrer des batailles, et nous ne faisions la paix que pour rosser tous ensemble les pauvres Juifs; je dis _nous_, mais la vérité est que je me tenais à l'écart de ce dernier exploit. Ce ne fut jamais mon goût de jeter des pierres aux Juifs; aussi mes camarades me considéraient-ils comme un poltron; certain petit comte polonais surtout ne ménagea pas les malices et les mauvais traitements au fils de chien russe, comme il finit par m'appeler; mon calme et ma patience furent longtemps à ses yeux autant de preuves de lâcheté; mais un jour je me réveillai, le jour qu'il insulta mon père, et le Polonais sentit sur sa gorge le genou du Russe, je vous l'affirme.

»Je passais les vacances à la maison, chez ma mère, et jamais je ne manquais de voir Luba, qui croissait et s'épanouissait comme une fleur sauvage de la steppe. Vint l'heure solennelle où j'achetai mon bâton de philosophe. C'était le privilége des étudiants en philosophie de porter un bâton. J'en avais fini avec les classes; ma liberté, mon importance me montèrent soudain à la tête comme du vin nouveau. Nous en étions tous là; l'indulgence des professeurs ramena vite la plupart d'entre nous à la raison. Seuls, quelques meneurs persistèrent dans leur révolte: les Polonais, par exemple, formèrent une société secrète qui tenait des discours dignes de Brutus, qui conspirait contre le gouvernement allemand et entonnait la _Marseillaise_, _la Pologne n'est pas encore perdue_, et d'autres chants incendiaires. Une bande toute différente et non moins folle à sa manière était celle qu'avaient formée les fils de fonctionnaires allemands, auxquels se joignirent plusieurs Petits-Russes; ceux-là se considéraient modestement comme des génies, et je faisais partie de leur groupe. Nous nous étions imposé un règlement, nous avions des réunions, nous chantions le _Gaudeamus_ et autres hymnes chers aux buveurs de bière; nous dissertions sur la philosophie et les belles-lettres; nous nous transportions à la dernière galerie du théâtre pour applaudir _Wallenstein_ ou le _Roi Lear_. Nous autres Petits-Russes, nous avions entrepris en outre d'élever aux nues notre langue et notre littérature; nous écrivions un journal bourré de poëmes, de tragédies, de romans, d'articles de critique. Je m'imaginais pour ma part devenir au moins le Shakespeare de la Petite-Russie: ô rêves de jeunesse! Le résultat de tout ceci fut que nous passâmes fort mal nos examens. Au lieu de diplôme, je rapportai au logis une liasse de poëmes et les onze premiers actes d'autant de tragédies; j'avais de longs cheveux, des lunettes, et j'étais malheureux. A cette époque, il était de mode de se sentir malheureux. Les premiers chants du _Pèlerinage de Childe Harold_ venaient de paraître, et Byron était l'idole de nos vingt ans. Salomon Zanderer fut le premier à s'étonner du changement qui s'était produit en moi.

»Lors de son dernier voyage à Lemberg, je l'avais entraîné de force dans une bruyante réunion d'étudiants où l'on avait ri et chanté au point de l'étourdir. Quelle fut sa surprise de voir ce gamin joyeux et enthousiaste transformé en apôtre de la douleur humaine! Ma mère secouait la tête en silence. Luba survint. Elle n'avait que dix ans, mais je ne lui imposais guère, je ne l'émerveillais pas du tout. Elle commença par fourrer toutes mes tragédies dans le poêle, cassa mes lunettes d'un coup de talon et finit par me couper les cheveux tout de travers. J'essayais de me fâcher, mais la chérie riait de si bon coeur! Je me résignai à rire avec elle, et, je le déclare, c'est cette petite folle qui m'a rendu le bon sens. Si elle eût été plus grande, je n'aurais de ma vie aimé une autre femme; mais comment faire? Il y a un temps où le coeur a soif d'amour, où l'on n'aime pas une femme parce qu'elle est belle ou parce qu'elle est aimable, où l'on aime en elle tout simplement l'amour. Il m'arriva donc ce qui arrive à tous au même âge.

»Je rencontrai chez des voisins une veuve coquette, et je perdis la tête. Ma vie se passait à ses pieds. Elle s'appelait Eudoxie de Klodno; elle n'était ni jolie ni spirituelle; mais elle savait s'habiller, ou plutôt ne pas s'habiller; on la trouvait toujours en négligé; je crois qu'elle allait même au bal ou à l'église dans ce désordre piquant, qui était son unique mérite. J'en conclus qu'elle devait être une Vénus, et j'ajoutai libéralement à ce nom, sans le moindre motif, ceux d'Aspasie et d'Héloïse. Nous nous promenions au clair de la lune, je lui donnais des sérénades, je fis sur ses charmes une ode latine qu'elle ne comprit pas heureusement. Ai-je besoin d'ajouter que je la vénérais comme on vénère les saints? Jamais amant plus platonique ne fut plus grossièrement dupé.

»Elle s'entendait à jouer avec cette flamme sainte comme les enfants aiment jouer avec le feu. Assez longtemps, cela lui parut drôle, puis, tandis que je me faisais encore scrupule de baiser son bras blanc, elle s'avisa de me trouver tout à coup ennuyeux: mon respect lui était à charge, elle bâillait devant mes poétiques transports. Je dois dire que la pauvre femme m'avertit de son mieux que j'eusse à changer de manières; elle ne m'épargna pas les agaceries; mais je m'obstinais à ne rien comprendre, et pour chaque encouragement, pour chaque caresse qu'elle m'accordait, je faisais une nouvelle ode latine.

»Mon meilleur ami était à cette époque un brillant Polonais du nom de Solfki. Je ne manquai pas de présenter cette moitié de mon coeur à madame de Klodno. Après être allé chez elle une fois avec moi, il y retourna seul, et bientôt je remarquai que les deux êtres qui m'étaient si chers chuchotaient ensemble en me regardant; ils riaient de moi. Quand je commençais mes divagations ordinaires, Eudoxie s'asseyait à sa toilette pour arranger ses cheveux, et Solfki se mettait à siffler un air badin. J'étais au désespoir; mes odes devinrent des élégies. Tout en sentant que j'étais de trop, j'aurais continué néanmoins à porter ma triste figure chez Eudoxie et à troubler innocemment ses tête-à-tête avec Solfki, si mon brave Salomon ne m'eût averti.

»--Êtes-vous aveugle? me dit-il. La dame veut vous prendre dans ses filets comme un sot poisson, parce que vous avez un héritage en réserve, tandis qu'elle a déjà gaspillé le sien. Elle n'a pas manqué d'amants tandis que vivait son mari, et maintenant Solfki a remplacé les autres.

»Je ne sais à quelles extrémités m'aurait conduit une si cruelle désillusion, si ma mère n'était morte sur ces entrefaites. Mon chagrin d'amour fut effacé par une douleur plus grande. Je pensai que je n'y survivrais pas; mais il n'est point de déchirement auquel l'homme ne puisse survivre. J'étais devenu le maître,--le maître à dix-huit ans! Par bonheur, il n'y avait que de vieux serviteurs à la seigneurie; tous m'avaient vu naître et continuaient à me traiter en enfant. Parfois même, ils abusaient de leur empire sur moi. Si je commandais d'atteler, la cuisinière accourait, tenant sa cuillère à pot comme un sceptre:

»--Est-il possible que monsieur veuille sortir par un temps pareil? Non, non, monsieur prendrait froid. Mieux vaut qu'il reste à la maison.

»--En tout cas, déclarait le valet de chambre, monsieur ne sortira pas avec ces habits-là. Il lui faut absolument un manteau à capuchon.

»--C'est exposer beaucoup les chevaux et le carrosse, reprenait le cocher; n'importe, j'attellerai, mais à une condition: Monsieur ne s'en ira pas ainsi vêtu pour faire le fanfaron. S'il ne s'habille pas autrement, que Dieu me punisse si j'attelle!

»Et je partais empaqueté comme un poupon que l'on porte au baptême. Ma soeur se serait chargée à elle toute seule de me régenter. Je ne sais ce que je serais devenu sans le secours de Salomon Zanderer, mon génie tutélaire. Il eût été fâcheux, d'ailleurs, que j'eusse trop d'indépendance; vous allez en juger.

»Une après-midi accourut chez moi le cosaque de madame de Klodno, chargé d'une lettre. Il s'agissait d'un rendez-vous... d'un rendez-vous imploré en termes si tendres que je ne songeai pas, je l'avoue, à faire la moindre résistance. Je m'enfuis, afin que personne n'eût le temps de me retenir. Il faisait nuit quand j'atteignis la seigneurie voisine, dont toutes les fenêtres étaient dans une obscurité profonde. Attachant mon cheval à la clôture, je montai précipitamment l'escalier: une porte était ouverte, celle de sa chambre... Elle était seule, étendue sur un divan, à peine enveloppée d'un nuage de mousseline, et, dans le crépuscule voluptueux qui l'entourait, elle me parut plus belle encore que par le passé. A ma vue, elle jeta un cri, se leva précipitamment, m'entoura de ses bras et m'étouffa de baisers. Je ne pouvais prononcer un mot et me laissai attirer sur le divan auprès d'elle. Au moment même, une lumière qui n'était pas celle de la lune tomba sur le visage altéré d'Eudoxie. Sa mère était debout au milieu de la chambre, un flambeau à la main:

»--Que vois-je? s'écria-t-elle; une pareille scène dans cette honnête maison!...

»--Seule je suis coupable! sanglota Eudoxie se jetant à ses pieds: je l'ai entraîné, je l'ai séduit...

»Tout cela me paraissait incompréhensible. Il fallut, pour m'ouvrir les yeux, que la mère se mît à parler de l'honneur de la famille, de réparation, de la bénédiction du prêtre qui pouvait tout purifier. Je m'élançai hors de la chambre, sautai en selle et partis au galop.

»Le lendemain, Solfki, solennellement vêtu de noir, le sabre au flanc, le sourcil froncé, parut chez moi.

»--Voici, commença-t-il, une belle conduite! Perdre une femme estimable et de noble origine, la déshonorer!... fi! Je viens de la part des deux dames de Klodno. Tu n'as qu'une chose à faire, épouser Eudoxie.

»--L'épouser? Et pourquoi? demandai-je tout confus.

»--Parce qu'en ne l'épousant pas tu ferais quelque chose de pis que de délaisser une femme au désespoir: tu abandonnerais ton enfant!...

»Tant d'impudence fit bouillir tout mon sang dans mes veines.

»--Tu espères me faire accroire cela, balbutiai-je, quand c'est toi...

»--La prends-tu? interrompit Solfki.

»--Garde-la! répondis-je.

»--Alors, s'écria-t-il avec une feinte indignation, alors tu es un drôle!

»Il tira son épée.

»--Nous nous battrons, entends-tu, nous nous battrons!

»A la fin, je perdis patience.

»--Non, lui dis-je, nous ne nous battrons pas, mais je te rosserai de la belle manière.

»En parlant, je lui avais arraché son grand sabre, que je cassai comme une latte, puis, décrochant mon bâton de philosophe, j'administrai une correction suffisante à mon ami Solfki.

»Tous ces tableaux grotesques sont évoqués par l'apparition dans les mains du crieur de mes livres d'école, de mon bâton et du sabre cassé de l'amant heureux d'Eudoxie.

»Et maintenant ce sont mes tableaux qui passent aux griffes de ces avides brocanteurs. Un juif maigre, dont les boucles frontales brillent comme des saucisses sortant de la poêle, regarde l'un d'eux dédaigneusement et le jette sous la table. Je ressens une envie violente de le renverser lui-même d'un coup de poing, mais ma femme m'arrête et, relevant la petite toile méprisée, me la montre avec un sourire. C'est une mauvaise gouache tout effacée représentant une seigneurie. Au premier plan se détache un grand poirier; dans cette seigneurie est née Luba; elle était assise sur ce poirier, quand je lui donnai tout mon coeur. Il y avait six ans que je ne l'avais vue, grâce à la sotte histoire de madame de Klodno d'abord, et puis Luba était à son tour allée à Lemberg pour y achever son éducation. Je rendais visite à ses parents de temps à autre. Trois jeunes filles embellissaient la maison de leur présence, l'une blanche et blonde comme un ange du ciel, l'autre châtaine avec des cheveux de soie ondoyants et des yeux bleus doux et profonds, puis ma Luba, qui mérite un portrait à part.

»J'arrive à cheval,--c'était au mois d'octobre 1824. Tandis que j'attache ma jument dans la cour, une petite poire me tombe sur le nez. A peine ai-je eu le temps de regarder en l'air, que j'en reçois une seconde, et du grand poirier qui se dresse devant la seigneurie toute une pluie de poires tombe sur moi, tandis que retentissent des éclats de rire... Quels éclats de rire! Luba seule peut rire ainsi. En effet, elle est dans l'arbre comme un oiseau, tout au sommet. Je distingue sa robe d'étoffe claire, et je crie:

»--Luba! Es-tu vraiment là? Descends vite, descends donc!...

»--Je viens! répond-elle en se balançant de branche en branche, jusqu'à la plus basse, qui forme une large fourche, où elle s'assied comme dans un fauteuil. Elle me tourne le dos; seul son petit pied est visible au bord de sa jupe chiffonnée. Tout à coup, elle se retourne et me regarde. Nous nous taisons, étonnés.

»--Que tu es belle! lui dis-je.

»--Et toi... vous êtes devenu un homme... J'espère qu'au moins vous ne faites plus de vers?

»Je croyais toujours rêver. Entre un garçon de dix-huit ans et un jeune homme de vingt-quatre la différence n'est pas grande; mais elle... ces six années l'avaient transformée; la petite fille de onze ans était devenue femme. Je m'oubliai à l'admirer et ne revins à moi que pour découvrir que j'étais amoureux fou. Qui ne l'eût été en présence d'une aussi parfaite créature?--Son seul rire eût suffi à troubler la tête, le coeur, les sens d'un homme plus sage que moi. Et pourtant un peintre ne l'eût pas peut-être choisie pour modèle. Luba était petite, mais si bien faite! Je m'en aperçus au moment où, glissant de l'arbre dans mes bras, elle se laissa poser doucement à terre. Son teint brun, coloré sur les joues d'un rouge vif, son petit nez droit, mutin et résolu, ses lèvres vermeilles et un peu fortes lui composaient une de ces physionomies franches et gaies qui inspirent avant tout la confiance.

»Nous entrâmes ensemble dans la maison; sa mère me servit du café, des gâteaux, des confitures; je ne goûtai à rien, je ne faisais que contempler Luba, jusqu'à ce qu'enfin, sautant de sa chaise, elle vint me prendre le menton pour relever ma tête et plonger son regard espiègle droit dans mes yeux:

»--Qu'avez-vous? dit-elle; encore ce maudit Byron?

»--Comment vous le dire? Je ne le sais pas moi-même, répondis-je en soupirant.

»--Eh bien! je vous le dirai, moi!

»Et toute son humeur folâtre se réveillant:

»--Vous êtes amoureux, maître Basile, voilà ce que vous êtes.

»--Moi?

»--Oui, vous, et depuis peu.

»--Amoureux de qui?

»--De Luba!

»Elle éclata de rire.

»--Mais Luba ne veut pas de vous. Elle déteste les philosophes.

»Ainsi la guerre était déclarée entre nous dès le premier instant.

»Je l'aimais, la métaphysique n'y pouvait rien, je l'aimais, et, jeune comme je l'étais, je me sentis soudain devenir un homme, capable de la protéger, de la défendre au besoin, de supporter même avec une grandeur d'âme toute débonnaire les railleries qu'elle ne m'épargnait pas.

»Luba avait plus d'un trait de ressemblance avec son animal favori, un écureuil du nom de Miki, qu'elle avait déniché elle-même et qui, depuis, était devenu dans la maison une sorte de génie familier. Il sautait de mon épaule sur la tête de Luba, où il se préparait une couchette commode dans son opulente chevelure; il dormait au fond d'une des grandes bottes du père de sa maîtresse; on le trouvait toujours prêt à manger dans la main du premier venu et à se laisser gratter la tête; mais, jaloux de sa liberté autant que Luba, il semblait impossible de réussir à l'attraper. Luba, comme lui, grignotait sans cesse un bonbon, ou, à défaut de bonbon, quelque croûte entre ses dents blanches, et c'était plaisir de la voir grignoter; Luba, comme lui, imaginait mille tours qui de la part d'une autre eussent été importuns, qui, venant d'elle, étaient comiques et charmants.

»Elle se promène avec moi le soir en bateau sur l'étang; avec quelle vigueur gracieuse rament ses mains mignonnes! Puis, tandis que je la dévore des yeux, la barque chavire; je tombe dans l'eau; Luba, qui a saisi les branches d'un saule, s'assied sur l'arbre penché au-dessus de la surface de l'étang, et se balance ainsi, sous les rayons de la lune, ni plus ni moins qu'une roussalka[8]. Je regagne tout mouillé le rivage; le père de Luba me fait changer de vêtements et déclare que, après avoir pris du thé bien chaud, je passerai la nuit sous son toit. Voici Luba enchantée. Elle court préparer ma chambre, et le trousseau de clefs s'entre-choque à sa ceinture, et sa kazabaïka craque à chacun de ses mouvements.

[Note 8: L'ondine russe.]

Même quand Luba se tait, sa présence est révélée par des frissons d'étoffe, des cliquetis, des froufrous, de petits bruissements qui lui sont particuliers; on dirait toujours que son corps agile et bondissant veut forcer les entraves qui l'étreignent. Sa robe, son collier, sa pantoufle, tout ce qui fait partie de sa pétulante personne, babille incessamment. Elle pose la samovar sur la table, me prépare du thé qu'elle goûte dans ma tasse, la traîtresse!--puis je vais me coucher; mais soudain mille piqûres m'avertissent que des orties ont été semées dans mon lit! A peine me suis-je débarrassé des orties qu'un essaim de hannetons bourdonne à travers ma chambre, et le lendemain Luba me demande d'un air hypocrite si j'ai bien dormi. Nous passons la journée à nous disputer sur ce sujet:--La lune est-elle habitée comme la terre, oui ou non?--Rentré chez moi, je suis éveillé à minuit par un Cosaque qui m'apporte une lettre de Luba. Je l'ouvre avec un mélange d'inquiétude et de transports; qu'est-ce que j'y lis?

»Je prétends et je décide que la lune est habitée.»

»Les folies de Luba m'impatientaient, m'irritaient, et je l'aimais de plus en plus; la jalousie contribuait bien un peu à me faire perdre la tête. Deux riches gentilshommes, Pan Krymski et Pan Sinakiewitch, fréquentaient assidûment la seigneurie; tout en faisant la cour à Luba, ils me regardaient d'un air assez dédaigneux. Je n'étais, auprès d'eux, qu'un pauvre diable.

»Un jour, j'entendis la mère de Luba exhorter cette dernière à se prononcer en faveur de Krymski. C'était au mois de juin. Quelque temps après, nous nous trouvâmes, la jeune fille et moi, assis, par une soirée brûlante, sur la lisière des bois voisins. J'avais cueilli pour ma bien-aimée des bluets et des coquelicots dont elle parait ses cheveux noirs. La nuit tombée, nous vîmes luire dans tous les buissons quelque chose de brillant comme des diamants dispersés, et mille étincelles voltigèrent dans l'air.

»--Ah! les belles lucioles! s'écria Luba.

»Ses yeux étincelaient comme les lucioles elles-mêmes. Elle prit un ver luisant, le posa sur sa main pour l'examiner, puis dans ses cheveux. J'en ajoutai un second, d'autres encore, jusqu'à ce que sa petite tête fût entourée d'une flamboyante auréole.

»--Suis-je belle, maintenant? me demanda-t-elle.

»--Sans doute, lui répondis-je, les diamants vous iront mieux encore.

»--Quels diamants?

»--Ceux de Pan Krymsy, le jour de vos fiançailles...

»Elle ne me laissa pas achever; un éclat de rire railleur et affectueux à la fois me coupa la parole:

»--Non... être si aveugle!... répétait-elle.

»Et, en sautant, elle attrapa une branche dont elle se servit pour me frapper lestement au visage...

»Mais où donc suis-je? J'oublie la vente qui s'achève autour de moi. Luba vient de me pousser le coude. Les Juifs sont en train de se disputer une vieille kazabaïka que je reconnais: un nouveau tableau de la lanterne magique passe sous mes yeux.

»C'est l'automne. Je suis debout devant Luba, et je lui tiens un écheveau de fil. Tout à coup elle frissonne:

»--Comment, dit-elle, il fait déjà froid!

»Sa kasabaïka est sur un meuble; je cours galamment la chercher; mais Miki, endormi comme un sultan dans une des manches fourrées, s'élance dehors aussitôt et me mord avec rage de ses petites dents qui piquent comme deux rangées d'aiguilles. Je fais un bond, je secoue mon doigt ensanglanté, Luba rit. Me voici furieux:

»--Ne riez pas; si vous continuez de rire, je ne sais ce qui arrivera!...

»--Et pourquoi ne rirais-je pas? répond-elle, en se glissant comme un serpent frileux dans la chaude fourrure. Il faut bien que je rie, vous êtes si drôle!

»--Drôle? vous trouvez cela parce que vous me haïssez!

»--Moi, je vous hais?

»--Riez donc! vous avez toute raison de rire, en effet, puisque vous savez que je vous aime comme un fou.

»--Eh bien! je vous aime de même, réplique Luba, riant de plus belle.

»Et je reprends en colère:

»--C'est cela, tournez-moi en ridicule! Tenez, je suis capable de vous tuer.

»--Et moi je suis capable de t'embrasser! dit-elle en sautant à mon cou.

»Je veux me dégager, je balbutie:

»--Luba, tu es méchante de plaisanter ainsi avec un malheureux qui t'aime, qui t'aime... Ah! tu ne te doutes pas...