Part 16
--Je répète ma question: pourquoi regardez-vous, en dansant, le chemin de fer de Mureiro Vanelli, et, en fronçant les sourcils, la fille de Mureiro Vanelli? J’ai peur que vous ne soyez injuste et pour mon père et pour moi, monsieur de Tourange... Il n’y a que deux choses qui aient de la valeur au monde, l’intelligence des hommes, et la beauté des femmes. Il y a plus d’intelligence dans la tête de papa que dans tout un troupeau de fonctionnaires et de subalternes, et, s’il se sert de cette intelligence pour glorifier la beauté de sa fille, j’ai le droit d’en être fière... Non, ne soyez pas injuste... ni ingrat. Si je l’avais voulu... non, j’allais dire une banalité... Vous êtes intelligent, certes, mais j’aurais voulu vous donner le goût de la domination, de la conquête... Qui veut conquérir le monde, qu’il conquière la femme d’abord!
Elle parlait, elle parlait... mais, je n’entendais pas son babil. Seul me touchait l’éclair de ses yeux éclatants, et l’haleine, l’haleine rôdeuse, l’haleine embaumée...
Et ma joie, la sainte joie de mes entrailles, ma bonne joie d’ouvrier agonisait devant l’horrible désir de la prendre, celle-là, de la clouer, toute frémissante, contre l’œuvre, comme une bête maléfique et merveilleuse...
Il y eut, dans ses prunelles batailleuses, comme un éclair de triomphe et, entre ses dents serrées, comme un grincement. Mais, comme je pliais sa taille, comme ma bouche forçait ses lèvres, un éclat de rire brutal nous redressa brusquement et Vigel bondit.
Je lâchai madame de Faulwitz, et fis un pas vers l’intrus. Une minute, nous nous regardâmes, presque épaule contre épaule. Il était grand et souple, mais, je le dépassais en hauteur et en largeur, et je me rappelais le jour où j’avais si bien lancé le pauvre Moutier contre les troncs des trams... Et je me disais que, pour un rien, ce n’est pas dans cette direction mais dans l’autre, du côté de la fausse pelouse, où l’on enfonce si bien, que le camarade Vigel serait expédié.
A deux pas, ayant rajusté son feutre, madame de Faulwitz souriait et jouait avec son sautoir. Alors, tout à coup, Vigel se retourna vers elle.
--Ah! vous en êtes venue à vos fins! Il vous fallait le rouler celui-là aussi... Joliment bien combiné, le rendez-vous! Mais, halte-là, j’interviens cette fois... J’interviens dans votre carrière galante.... Il y a longtemps que j’aurais dû le faire! j’aurais dû vous écraser la tête, la première fois, vous rappelez-vous, sur la bonne glace du Peï-ho... ou encore à Saïgon, quand je voulais vous poignarder sur la belle terre rouge... Elle aurait bien bu le sang!
Je m’approchai, pour le prendre au collet. Mais Elsa Vanelli, qui n’avait pas bronché, m’arrêta d’un signe. Elle haussa les épaules et dit froidement:
--Dummkopf!
Puis, avec un rire léger:
--Oh! tous ces hommes, quels vaniteux! Le voilà qui parle de rendez-vous. Alors, vous croyez que c’est pour vous, Vigel, ou pour Tourange que je suis ici? Non, mon cher, non... Pour qui? Vous voulez le savoir? Suivez-moi, je n’y vois aucun inconvénient.
Elle assura le pli de sa jupe, ouvrit son ombrelle et s’en alla tranquillement, tandis que nous restions sur place, en vérité un peu penauds. Quand elle eut marché quelques mètres, elle se retourna et fit claquer ses doigts, comme on appelle un chien; et cela brisa notre immobilité, nous la suivîmes.
Le soleil maintenant blanchissait le ciel, gonflait l’énormité de la nue, rapetissant, écrasant la digue sur la surface couleur de rouille. Un cou de canard émergeait comme un crochet de fer. Je reconnus bien vite l’endroit où nous conduisait madame de Faulwitz. Un bouquet de lataniers, un tournant, une haie de lianes aux éternelles grappes teintes... Voici l’enclos où, à l’ombre de son palmier à sucre, dort Justus Barnot. Une herbe miraculeusement haute l’emplit et déferle sur les îlots rectangulaires des tombes. Toutes lavées, toutes nettes, on dirait fermées d’hier, sont ces dernières, et, de grandes gerbes multicolores et parfumées, une profusion de fleurs, toutes luisantes encore de leur bain d’aurore, chamarrent l’uniformité grise de leurs dalles. Dans un coin stationnent, brancards baissés, trois larges brouettes vides, et, tout auprès, une équipe de trois coolies, sous la surveillance d’un marin du _Lotus_, s’occupe à redresser une croix sapée par les pluies.
Madame de Faulwitz nous regardait, et son regard disait: «Voilà ceux pour lesquels je suis venue!»
Mais aucune parole ne sortait de ses lèvres. Après une courte pause à l’entrée, elle se dirigea droit vers la tombe de Just Barnot, l’homme du comte de Faulwitz, et, dégageant sous les fleurs un coin de la pierre, s’y agenouilla.
Quand elle fut relevée, elle vint se placer entre nous deux, et tous trois, silencieux, reprîmes le chemin de la digue.
Un oiseau se mit à chanter sur un mode étrange. Des corbeaux et des hérons s’envolaient, comme en s’étirant, du somme paresseux des feuillages.
Nous avions l’air de rêver tous trois.
A hauteur de la véranda de ma sala, je fis halte, et mes deux compagnons m’imitèrent. Avant que j’aie pu ouvrir la bouche, madame de Faulwitz s’était écartée d’un pas, et, d’une voix inattendue, de la voix posée, sérieuse, d’une amie loyale, un tantinet «grande dame», un tantinet «patronne»:
--Il y a eu beaucoup de morts, dit-elle, il est juste que les vivants soient récompensés, et je suis sûre que papa le fera... le fera comme je le lui demanderai... Monsieur de Tourange, on ne peut rien pour vous, que vous souhaiter l’avenir de Dieu; mais, vous, Vigel, venez me parler.
Il se rapprocha vivement d’elle, et, tandis que je me détournais pour vérifier le tas de mes bagages empilés sous l’auvent de la véranda, je les entendis qui causaient en chinois.
La fin de l’entretien vint à mes oreilles, au moment où je reparus sur le chemin, mais en paroles françaises, prononcées à très haute voix par madame de Faulwitz:
--C’est convenu. Voulez-vous me ramener auprès de mon père? Une locomotive est là... Vous savez, je pense, la conduire?--ajouta-t-elle avec un sourire.
Et Vigel s’inclina.
Je les accompagnai jusqu’à la voie. Vigel bouscula vers la gauche le mécanicien annamite et mit la main au volant de la coulisse.
--En arrière, d’abord, dit madame de Faulwitz, en lui touchant l’épaule du manche de son ombrelle, je veux voir les bords de la troisième rivière.
Les roues grincèrent et, lentement, la noire machine recula, comme un buffle ébloui.
--Adieu, me crièrent-ils ensemble.
Je tirai ma montre. J’avais deux heures au moins avant le départ de mon convoi. Je songeai alors soudain qu’il y avait une autre femme à Chang-préah, à qui mon adieu était dû. Et incontinent je me mis à la recherche de Fagui.
Le sort de la folle avait été provisoirement réglé, quelques jours auparavant, à la suite d’une conférence entre le docteur, Vallery et moi. Le docteur nous avait répondu d’une maison à Marseille, où les soins donnés permettraient d’espérer la guérison; et, pour la dépense, Vallery, au nom de la Compagnie et en souvenir de M. Lacroix, moi, au nom de l’amitié et en souvenir de Moutier et de Lully, nous étions engagés à y pourvoir.
Fagui n’avait plus qu’une semaine pour se promener sur le ballast, et pour jouer avec les reflets des rails; et j’étais bien sûr de la trouver quelque part entre la digue et le terminus.
Je n’avais pas fait deux cents mètres que je distinguais la tache claire de sa robe, sur l’autre bord de la voie, à hauteur précisément de ce fameux aiguillage où Vigel rêvait naguère, avec candeur, d’un beau patapouf du train officiel. Je continuai mon chemin le long de la digue, et, quand je parvins à portée de voix, je l’appelai par son nom, en agitant mon casque.
Elle ne parut pas m’entendre et garda sa position bizarre.
De loin, j’avais cru la voir accroupie, maintenant je discernais qu’elle était debout, mais penchée en avant, le cou tendu, guettant je ne sais quoi... Instinctivement mon regard suivit la direction ainsi surveillée, et j’aperçus, au débouché de la forêt, la fumée d’une locomotive--sans doute, celle de Vigel et d’Elsa.
Revenant à Fagui, j’éprouvai un certain malaise à constater que la main de la folle s’appuyait sur le levier de l’aiguillage. Je savais ce dernier heureusement bloqué, mais, néanmoins, me hâtai de répéter mon appel: «Fagui! Fagui!» Ce qui lui fit redresser le buste, mais ne sembla point la décider à abandonner son poste.
La locomotive arrivait comme une charge de buffles, et, craignant que la pauvre femme ne se lançât imprudemment à la dernière minute, je courus moi-même pour traverser la voie. J’entendis sur ma droite le déchirement du sifflet à vapeur, et, devant moi, comme en réponse, le cri lamentable, le cri suraigu, qui imite celui de la grenouille prise... La folle se tint une seconde toute raidie, les deux mains crispées à la tige de fer, et soudain, avant que j’eusse pu bouger un doigt, le levier de l’aiguillage décrivait un arc de cercle.
* * * * *
Nos locomotives du Siam-Cambodge n’étaient pas des joujoux à la dernière mode. Elles avaient encore pour la contre-marche, en cas de catastrophe imminente, le bon vieux levier à renversement; et, pour faire marcher cette mécanique, en moins de deux secondes, sans oublier le robinet du régulateur, il fallait une adresse, une vigueur, une décision dignes d’un maestro du métier--dignes du directeur en chef des Railways du Siam-Haut-Cambodge qu’Henry Vigel, le bien récompensé des gens du kilomètre 83, est aujourd’hui.
XX
Saïgon.
Ainsi, voici la ville où naguère, sous le retentissement sourd du soleil équatorial, j’écoutais chanter, avec orgueil, la force de mon sang, la force de ma race! Mais, aujourd’hui, quelque chose est éteint. Trop de morts, peut-être, trop de morts! C’est comme une cendre brûlante qui pleure à l’heure de la sieste, sur les beaux jardins noirs.
J’éprouve une lassitude funèbre, un désir de fuir, et en même temps une peur veule d’être retenu à la dernière minute, d’être ligoté, moi aussi, dans ce grand voile de torpeur qui plane... Et je ne veux pas! Je veux m’évader de cette Cochinchine plate et sans espaces, de ce radeau étouffant, près d’être submergé par les eaux limoneuses!
J’ai demandé des nouvelles d’Hervé de Sibaldi. On m’a montré la direction de la rue de Bangkok et des longs saos du cimetière. Madame de Sibaldi, opérée d’un fibrome, est restée sur la table d’opération. Le lendemain, le boy a trouvé Sibaldi dans sa chambre à coucher... Le revolver était de tout petit calibre, et la cervelle avait dû mettre un long temps à glisser par le trou. La figure était affreusement crispée. Il aimait cette femme à ce point?
Mon interlocuteur sourit.
--Il était au-dessous de ses finances; et ce pirate d’A-phat l’avait engagé dans certaine affaire d’assurances franco-chinoises dont il lui était difficile de sortir autrement que par la porte qu’il a choisie. C’est la ville qui a payé les obsèques, et tous les Saïgonnais, je dois le dire, étaient derrière le corbillard. M. A-phat montra de l’esprit d’à-propos, en se faisant prescrire par son médecin, d’urgence, une cure d’air à Singapore.
* * * * *
Je m’embarquai le soir même. Je restai toute la soirée accoudé au plat-bord. Au-dessous de moi, clapotait l’eau visqueuse, le sang obscur de l’artère gonflée par la marée. Quelle singulière idée d’avoir bâti une ville, là, parmi les palétuviers infects! Une idée de marchands, évidemment, qui savent ausculter la terre et la piquer aux points sensibles, ainsi que les fourmis, dit-on, agissent avec leurs proies! Je me souviens... J’admirai, naguère, qu’elle ne fût pas posée vaniteusement en étage, mais à plat, et selon le dessin d’un arc. Où est-elle la flèche vibrante de cette machine bandée par l’intérêt, par la passion, par le rêve? Je ne vois plus la pointe. Quelque chose est irréparablement détendu.
Notre bateau s’en fut sournoisement, sans tapage, glissa sur le tortueux cheminement noir. Depuis longtemps, les passagers étaient couchés. Solitaire je restai sur le pont, à regarder distraitement apparaître sur ma droite, puis sur ma gauche, au gré du balancement des sinuosités du fleuve, l’éparpillement d’or des lumières de Saïgon. Elles s’amincissaient à chaque oscillation, se groupaient, s’incrustaient dans la barre obscure de l’horizon--pareilles à ces clous de cuivre qui brillaient avec une signification incertaine, sur la canne dont mon ami Moutier avait soutenu ses derniers pas.
* * * * *
En mer.
Et maintenant?...
Maintenant que mon vieil An-hoan n’est plus là, pour dégager le signe essentiel!...
Une enveloppe est sous mes yeux et son adresse est écrite:
_R. P. du May
Mission catholique de Shanghaï_
_Chine._
Et ma main court sur le papier:
«... Père, je ne suis pas un blasphémateur, je suis un suppliant.
»Je suis un homme de bonne volonté.
»Père, voici ma foi. C’est la foi des hommes au visage pâle, des civilisés. Ils savent que la terre leur a été donnée pour être devant eux comme une boule de glaise, et qu’il leur faut la repétrir. Ils savent qu’il faut appliquer la règle et l’ébauchoir, mesurer, tracer, couper... Mais ils ne savent pas selon quel modèle, selon quel dessin. Faites bien attention. Père, ce qu’ils demandent tous, ces bons ouvriers, c’est une grande épure, ce n’est pas un manuel d’apprentissage, ni un règlement de chantier!
»Père, quand Moïse fit construire l’arche, Beséleel et Ooliab surent, que, pour plaire au Seigneur, il fallait «dix rideaux de vingt-huit coudées de long et quatre de large, en fin lin retors d’écarlate deux fois teinte», et «que chaque ais devait être assemblé à rainure et languette, et qu’il en fallait vingt du côté méridional qui regarde le vent du midi.»
»Mais quel Beséleel nous dira ce qu’il faut pour que notre œuvre, qui regarde les alizés et la mousson, soit agréable à notre Seigneur? Où est-il, celui-là à qui «le modèle a été montré sur la montagne»?
»Père, devant le grand Silence, savez-vous ce qu’ont dit beaucoup de mes frères? Ils ont dit: «L’homme est fait à l’image de Dieu et à sa ressemblance. Faisons de la terre le temple de l’homme, et ce temple sera à la meilleure ressemblance du temple de Dieu. Le plan de Dieu est en nous, selon les lignes de nos désirs; et l’œuvre de nos mains, servant notre désir, est divine.»
»Je ne suis pas de ceux-là, Père. Ma devise est la vôtre, je veux qu’il soit visible, éclatant, que je travaille _ad majorem Dei gloriam_... Mais comment le puis-je? Car j’ai peur...
»Père, j’ai peur de faire du mauvais ouvrage.
»J’ai lu sur la pierre d’une tombe de moine ces mots redoutables:
Si operarete bene Averete il paradiso. Averete il inferno Si operarete male.
»Je veux «œuvrer bien». Dites-moi où je puis lire le plan, où je trouverai l’épure et la légende?»
Je m’arrête. Je regarde par le sabord l’éclat d’une constellation inconnue... La plume tombe de mes mains. A quoi bon? Je sais bien d’avance ce que me répondra le Père, et que cela ne me satisfera point. «Vous voulez bien œuvrer, mon ami, vous vous défiez des mauvais monuments; mettez donc une petite croix au-dessus de celui que vous entreprenez... Dieu reconnaîtra les siens!»
Et puis, il y a mon péché, dont je ne me repentirai point. Mon péché du bord du marais, quand la grande barre de lumière éventrait la digue, et que tout étincelait, et que tout le cercle de bronze de la forêt grondait de mon triomphe et de mon orgueil. Mon péché!... alors que j’ai compris la joie, et que ce n’était rien de tomber, comme un enfant maladroit, en courant, les dents serrées et les yeux fous vers Elle.
Ma main hésite, rature, froisse. Mon regard s’hypnotise sur le carré noir, fulgurant d’étoiles, et puis, sur le tout petit carré blanc qui porte une adresse... J’hésite... Un «fluit» léger, à peine comme d’une aile de mouette effleurant l’eau, et, sans doute quelques bulles de phosphorescence qui ont rejailli...
Comme la nuit est belle!
FIN
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--3197-4-13.
* * * * *
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NOTES:
[A] Maison cambodgienne et siamoise.
[B] Cigares.
[C] Petit enfant annamite.
[D] Appellation honorifique du roi de Siam.
[E] Variété de chevreuil particulière à l’Indo-Chine.
[F] Races d’Indochine, non annamites, habitant de préférence la forêt.
[G] Chimères dont il est question dans les Râmayana, employées couramment dans l’ornementation architecturale khmère.
[H] Écriture phonétique inventée par les premiers Pères missionnaires portugais, pour la transcription de la langue annamite, et encore officiellement en usage en Indochine.
[I] Pour _cai-nha_, maison annamite.
[J] Véhicule, pousse-pousse.
[K] Cuisinier.
[L] Littéralement enfant-pankah.
[M] Bandar-log, peuple des singes. Voir le _Livre de la jungle_, de Kipling.
[N] Démons familiers de la croyance populaire annamite.
[O] Serpent polycéphale, motif essentiel de l’architecture khmère.
[P] Pierre de Bien-hoa, pierre rouge employée en Cochinchine pour la construction et pour l’entretien des routes.
[Q] Le cimetière de Saïgon est au bout de la rue de Bangkok.
[R] Riz non décortiqué.