Chapter 74
-- Mais, ô bonheur! depuis quelques temps, mon frère, le Seigneur, dans sa pitié, a voulu qu'ainsi que pour les autres créatures, chaque jour écoulé fût pour nous un pas de plus fait vers la tombe. Gloire à lui!... gloire à lui!...
-- Gloire à lui, ma soeur... car depuis hier que sa volonté nous a rapprochés... je ressens cette langueur ineffable que doivent causer les approches de la mort...
-- Comme vous, mon frère, j'ai aussi peu à peu senti mes forces, déjà bien affaiblies, s'affaiblir encore dans un doux épuisement; sans doute le terme de notre vie approche... La colère du Seigneur est satisfaite.
-- Hélas! ma soeur, sans doute aussi... le dernier rejeton de ma race maudite... va, par sa mort prochaine, achever ma rédemption... car la volonté de Dieu s'est enfin manifestée; je serai pardonné lorsque le dernier de mes rejetons aura disparu de la terre... À celui-là... saint parmi les plus saints... était réservée la grâce d'accomplir mon rachat... lui qui a tant fait pour le salut de ses frères.
-- Oh! oui, mon frère, lui qui a tant souffert, lui qui, sans se plaindre, a vidé de si amers calices, a porté de si lourdes croix; lui qui, ministre du Seigneur, a été l'image du Christ sur la terre, il devait être le dernier instrument de cette rédemption...
-- Oui... car je le sens à cette heure, ma soeur, le dernier des miens, touchante victime d'une lente persécution, est sur le point de rendre à Dieu son âme angélique... Ainsi... jusqu'à la fin... j'aurai été fatal à ma race maudite... Seigneur, Seigneur, si votre clémence est grande, votre colère aussi a été grande.
-- Courage et espoir, mon frère... songez qu'après l'expiation vient le pardon, après le pardon la récompense... Le Seigneur a frappé en nous et dans votre postérité l'artisan rendu méchant par le malheur et par l'injustice; il vous a dit: «Marche!... Marche!... sans trêve ni repos, et ta marche sera vaine, et chaque soir, en te jetant sur la terre dure, tu ne seras pas plus près du but que tu ne l'étais le matin en recommençant ta course éternelle...». Ainsi, depuis les siècles, des hommes impitoyables ont dit à l'artisan... «Travaille... travaille... travaille... sans trêve ni repos, et ton travail, fécond pour tous, pour toi seul sera stérile, et chaque soir, en te jetant sur la terre dure, tu ne seras pas plus près d'atteindre le bonheur et le repos que tu n'en étais près la veille, en revenant de ton labeur quotidien... Ton salaire t'aura suffi à entretenir cette vie de douleurs, de privations et de misère...»
-- Hélas!... hélas!... en sera-t-il donc toujours ainsi!...
-- Non, non, mon frère, au lieu de pleurer sur ceux de votre race, réjouissez-vous en eux; s'il a fallu au Seigneur leur mort pour votre rédemption, le Seigneur, en rédimant en vous l'artisan maudit du ciel... rédimera aussi l'artisan maudit et craint de ceux qui le soumettent à un joug de fer... les temps approchent... les temps approchent... la commisération du Seigneur ne s'arrêtera pas à nous seuls... Oui, je vous le dis, en nous seront rachetés et la femme et l'esclave moderne. L'épreuve a été cruelle, mon frère... depuis tantôt dix-huit siècles... elle dure; mais elle a assez duré... Voyez, mon frère, voyez à l'orient cette lueur vermeille, qui peu à peu gagne... gagne le firmament... Ainsi s'élèvera bientôt le soleil de l'émancipation nouvelle, qui répandra sur le monde sa clarté, sa chaleur vivifiante, comme celle de l'astre qui va bientôt resplendir au ciel...
-- Oui, oui, ma soeur, je le sens, vos paroles sont prophétiques... oui... nous fermerons nos yeux appesantis en voyant du moins l'aurore de ce jour de délivrance... jour beau, splendide comme celui qui va naître... Oh! non... non... je n'ai plus que des larmes d'orgueil et de glorification pour ceux de ma race qui sont morts peut-être pour assurer cette rédemption! saints martyrs de l'humanité, sacrifiés par les éternels ennemis de l'humanité; car les ancêtres de ces sacrilèges qui blasphèment le saint nom de Jésus, en le donnant à leur compagnie, sont les pharisiens, les faux et indignes prêtres, que le Christ a maudits. Oui, gloire aux descendants de ma race d'avoir été les derniers martyrs immolés par ces complices de tout esclavage, de tout despotisme, par ces impitoyables ennemis de l'affranchissement de ceux qui veulent jouir, comme fils de Dieu, des dons que le Créateur a départis sur la grande famille humaine... Oui, oui, elle approche, la fin du règne de ces modernes pharisiens, de ces faux prêtres, qui prêtent un appui sacrilège à l'égoïsme impitoyable du fort contre le faible, en osant soutenir, à la face des inépuisables trésors de la création, que Dieu à fait l'homme pour les larmes, pour le malheur et pour la misère... ces faux prêtres qui, séides de toutes les oppressions, veulent toujours courber vers la terre, humilié, abruti, désolé, le front de la créature. Non, non, qu'elle relève fièrement son front; Dieu l'a faite pour être digne, intelligente, libre et heureuse.
-- Ô mon frère!... vos paroles sont aussi prophétiques... Oui, oui, l'aurore de ce beau jour... approche... elle approche... comme approche le lever de ce jour qui, par la miséricorde de Dieu, sera le dernier de notre vie... terrestre...
-- Le dernier... ma soeur... car je ne sais quel anéantissement me gagne... il me semble que tout ce qui est en moi matière se dissout; je sens les profondes aspirations de mon âme qui semble vouloir s'élancer vers le ciel.
-- Mon frère... mes yeux se voilent; c'est à peine si, à travers mes paupières closes, j'aperçois à l'orient cette clarté tout à l'heure si vermeille...
-- Ma soeur... c'est à travers une vapeur confuse que je vois la vallée... le lac... les bois... mes forces m'abandonnent...
-- Mon frère... Dieu soit béni... il approche, le moment de l'éternel repos.
-- Oui... il vient, ma soeur... le bien-être du sommeil éternel... s'empare de tous mes sens...
-- Ô bonheur!... mon frère... j'expire...
-- Ma soeur... mes yeux se ferment... Pardonnés... pardonnés...
-- Oh!... mon frère... que cette divine rédemption s'étende sur tous... ceux qui souffrent... sur la terre.
-- Mourez... en paix... ma soeur... L'aurore de ce... grand jour... a lui... le soleil se lève... voyez.
-- Ô Dieu!... soyez béni...
-- Ô Dieu!... soyez béni...
* * * * *
Et au moment où ces deux voix se turent pour jamais, le soleil parut radieux, éblouissant, et inonda la vallée de ses rayons.
Conclusion
Notre tâche est accomplie, notre oeuvre achevée.
Nous savons combien cette oeuvre est incomplète, imparfaite; nous savons tout ce qui lui manque, et sous le rapport du style, et de la conception et de la fable. Mais nous croyons avoir le droit de dire cette oeuvre honnête, consciencieuse et sincère. Pendant le cours de sa publication, bien des attaques haineuses, injustes, implacables, l'ont poursuivie; bien des critiques sévères, pures, quelquefois passionnées, mais loyales, l'ont accueillie. Les attaques violentes, haineuses, injustes, implacables nous ont diverti par cela même, nous l'avouons, en toute humilité, par cela même qu'elles tombaient formulées en mandements contre nous, du haut de certaines chaires épiscopales. Ces plaisantes fureurs, ces bouffons anathèmes qui nous foudroient depuis plus d'une année, sont trop divertissants pour être odieux; c'est simplement de la haute et belle et bonne comédie de moeurs cléricales.
Nous avons joui, beaucoup joui de cette comédie; nous l'avons goûtée, savourée; il nous reste à exprimer notre bien sincère gratitude à ceux qui en sont à la fois, comme le divin Molière, les auteurs et les acteurs.
Quant aux critiques, si amères, si violentes qu'elles aient été, nous les acceptons d'autant mieux, en tout ce qui touche la partie littéraire de notre livre, que nous avons souvent tâché de profiter des conseils qu'on nous donnait peut-être un peu âprement.
Notre modeste déférence à l'opinion d'esprits plus judicieux, plus mûrs, plus corrects que sympathiques et bienveillants, a, nous le craignons, quelque peu déconcerté, dépité, contrarié ces mêmes esprits. Nous en sommes doublement aux regrets, car nous avons profité de leurs critiques, et c'est toujours involontairement que nous déplaisons à ceux qui nous obligent... même en espérant nous désobliger.
Quelques mots encore sur des attaques d'un autre genre, mais plus graves.
Ceux-ci nous ont accusé d'avoir fait un appel aux passions, en signalant à l'animadversion publique tous les membres de la société de Jésus.
Voici ma réponse:
Il est maintenant hors de doute, il est démontré par des textes soumis aux épreuves les plus contradictoires, depuis Pascal jusqu'à nos jours; il est démontré, disons-nous, par ces textes, que les oeuvres théologiques des membres les plus accrédités de la compagnie de Jésus contiennent l'excuse ou la justification:
DU VOL, -- DE L'ADULTÈRE, -- DU VIOL, -- DU MEURTRE.
Il est également prouvé que des oeuvres immondes, révoltantes, signées par les révérends pères de la compagnie de Jésus, ont été plus d'une fois mises entre les mains de jeunes séminaristes.
Ce dernier fait établi, démontré par le scrupuleux examen des textes, ayant été d'ailleurs solennellement consacré naguère encore, grâce au discours rempli d'élévation, de haute raison, de grave et généreuse éloquence, prononcé par M. l'avocat général Dupaty, lors du procès du savant et honorable M. de Strasbourg, comment avons-nous procédé?
Nous avons supposé des membres de la compagnie de Jésus inspirés par les détestables principes de _leurs théologiens classiques, _et agissant selon l'esprit et la lettre de ces abominables livres, leur catéchisme, leur rudiment; nous avons enfin mis en action, en mouvement, en relief, en chair et en os, ces détestables doctrines; rien de plus, rien de moins.
Avons-nous prétendu que tous les membres de la société de Jésus avaient le noir talent ou la scélératesse d'employer ces armes dangereuses que contient le ténébreux arsenal de leur ordre? Pas le moins du monde. Ce que nous avons attaqué, c'est l'abominable esprit des _Constitutions _de la compagnie de Jésus, ce sont les livres de ses théologiens classiques.
Avons-nous enfin besoin d'ajouter que, puisque des papes, des rois, des nations, et dernièrement encore la France, ont flétri les horribles doctrines de cette compagnie, en expulsant ses membres ou en dissolvant leur congrégation, nous n'avons, à bien dire, que présenté sous une forme nouvelle des idées, des convictions, des faits depuis longtemps consacrés par la notoriété publique?
Ceci dit, passons. L'on nous a reproché d'exciter les rancunes des pauvres contre les riches. À ceci nous répondrons que nous avons, au contraire, tenté, dans la création d'Adrienne de Cardoville, de personnifier cette partie de l'aristocratie de nom et de fortune qui, autant par une noble et généreuse impulsion que par l'intelligence du passé et par la prévision de l'avenir, tend ou devrait tendre une main bienfaisante et fraternelle à tout ce qui souffre, à tout ce qui conserve la probité dans la misère, à tout ce qui est dignifié par le travail.
Est-ce, en un mot, semer des germes de division entre le riche et le pauvre, que de montrer Adrienne de Cardoville, la belle et riche patricienne appelant la Mayeux sa soeur, et la traitant en soeur, elle, pauvre ouvrière, misérable et infirme?
Est-ce irriter l'ouvrier contre celui qui l'emploie que de montrer M. François Hardy jetant les premiers fondements d'une maison commune?
Non, nous avons au contraire tenté une oeuvre de rapprochement, de conciliation, entre les deux classes placées aux deux extrémités de l'échelle sociale; car, depuis tantôt trois ans, nous avons écrit ces mots:
-- SI LES RICHES SAVAIENT!!!
Nous avons dit et nous répétons qu'il y a d'affreuses et innombrables misères; que les masses, de plus en plus éclairées sur leurs droits, mais encore calmes, patientes, résignées, demandent que ceux qui gouvernent s'occupent enfin de l'amélioration de leur déplorable position, chaque jour aggravée par l'anarchie et l'industrie. Oui, nous avons dit et nous répétons que l'homme laborieux et probe _a droit _à un travail qui lui donne un salaire suffisant.
Que l'on nous permette enfin de résumer en quelques lignes les questions soulevées par nous dans cette oeuvre.
Nous avons essayé de prouver la cruelle insuffisance du salaire des femmes, et les horribles conséquences de cette insuffisance.
Nous avons demandé de nouvelles garanties contre la facilité avec laquelle quiconque peut être renfermé dans une maison d'aliénés. Nous avons demandé que l'artisan pût jouir du bénéfice de la loi à l'endroit de la _liberté sous caution_, caution portée à un chiffre tel (cinq cents francs) qu'il lui est impossible de l'atteindre; liberté dont pourtant il a plus besoin que personne, puisque souvent sa famille vit de son industrie, qu'il ne peut exercer en prison. Nous avons donc proposé le chiffre de _soixante à quatre-vingts francs_, comme représentant la moyenne d'un mois de travail.
Nous avons enfin, en tâchant de rendre pratique l'organisation d'une maison commune d'ouvriers, démontré, nous l'espérons, quels avantages immenses, même avec le taux actuel des salaires, si insuffisant qu'il soit, les classes ouvrières trouveraient dans le principe de l'association et de la vie commune, si on leur facilitait les moyens de les pratiquer.
Et afin que ceci ne fût pas traité d'utopie, nous avons établi par des chiffres que des _spéculateurs _pourraient à la fois faire une action humaine, généreuse, profitable à tous, et retirer cinq pour cent de leur argent, en concourant à la fondation de maisons communes.
Maintenant, un dernier mot pour remercier du plus profond de notre coeur les amis connus et inconnus dont la bienveillance, les encouragements, la sympathie, nous ont constamment suivi et nous ont été d'un si puissant secours dans cette longue tâche...
Un mot encore de respectueuse et inaltérable reconnaissance pour nos amis de Belgique et de Suisse qui ont daigné nous donner des preuves publiques de leur sympathie, dont nous nous glorifierons toujours, et qui auront été une de nos plus douces récompenses.
FIN