Le juif errant - Tome II

Chapter 7

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-- Ce sentiment de gratitude est si vif chez moi, monsieur, reprit Adrienne de plus en plus ravie de se voir si bien comprise ou devinée, qu'un jour je fis inscrire sur un chef-d'oeuvre d'orfèvrerie, au lieu du nom de son vendeur, le nom de son auteur, pauvre artiste jusqu'alors inconnu, et qui, depuis, a conquis sa véritable place.

-- Vous le voyez, je ne me trompais pas, reprit Rodin: l'amour de ces jouissances vous rend reconnaissante pour ceux qui vous les procurent. Et ce n'est pas tout: me voilà, moi, par exemple, ni meilleur ni pire qu'un autre, mais habitué à vivre de privations dont je ne souffre pas le moins du monde. Eh bien! les privations de mon prochain me touchent nécessairement bien moins que vous, ma chère demoiselle, car vos habitudes de bien-être... vous rendent plus forcément compatissante que toute autre pour l'infortune... Vous souffririez trop de la misère pour ne pas plaindre et secourir ceux qui en souffrent.

-- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, qui commençait à se sentir sous le charme funeste de Rodin, plus je vous entends, plus je suis convaincue que vous défendez mille fois mieux que moi ces idées, qui m'ont été si durement reprochées par Mme de Saint- Dizier et par l'abbé d'Aigrigny. Oh! parlez... parlez, monsieur... je ne puis vous dire avec quel bonheur... avec quelle fierté je vous écoute.

Et attentive, émue, les yeux attachés sur le jésuite avec autant d'intérêt que de sympathie et de curiosité, Adrienne, par un gracieux mouvement de tête qui lui était familier, rejeta en arrière les longues boucles de sa chevelure dorée, comme pour mieux contempler Rodin, qui reprit:

-- Et vous vous étonnez, ma chère demoiselle, de n'avoir été comprise ni par votre tante ni par l'abbé d'Aigrigny? Quel point de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, rusés, tels que je puis les juger maintenant? Voulez-vous une nouvelle preuve de leur haineux aveuglement? parmi ce qu'ils appelaient vos monstrueuses folies, quelle était la plus scélérate, la plus damnable? C'était votre résolution de vivre désormais seule et à votre guise, de disposer librement de votre présent et de votre avenir, ils trouvaient cela odieux, détestable, immoral. Et pourtant, votre résolution était-elle dictée par un fol amour de liberté? Non! Par une aversion désordonnée de tout joug, de toute contrainte? Non! Par l'unique désir de vous singulariser? Non! car alors, je vous aurais durement blâmée.

-- D'autres raisons m'ont en effet guidée, je vous l'assure, dit vivement Adrienne, devenant très jalouse de l'estime que son caractère pourrait inspirer à Rodin.

-- Eh! je le sais bien, vos motifs n'étaient et ne pouvaient être qu'excellents, reprit le jésuite. Cette résolution si attaquée, pourquoi la prenez-vous? Est-ce pour braver les usages reçus? non, vous les avez respectés tant que la haine de Mme de Saint-Dizier ne vous a pas forcée de vous soustraire à son impitoyable tutelle. Voulez-vous vivre seule pour échapper à la surveillance du monde? non, vous serez cent fois plus en évidence dans cette vie exceptionnelle que dans tout autre condition! Voulez-vous enfin mal employer votre liberté? non, mille fois non! pour faire le mal, on recherche l'ombre, l'isolement; posée, au contraire, comme vous le serez, tous les yeux jaloux et envieux du troupeau vulgaire seront constamment braqués sur vous... Pourquoi donc enfin prenez-vous cette détermination si courageuse, si rare, qu'elle en est unique chez une jeune personne de votre âge? Voulez-vous que je vous le dise, moi... ma chère demoiselle? Eh bien, vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au coeur pur, à l'esprit droit, au caractère ferme, à l'âme indépendante, peut noblement et fièrement sortir de la tutelle humiliante que l'usage lui impose! Oui, au lieu d'accepter une vie d'esclave en révolte, vie fatalement vouée à l'entière responsabilité de tous les actes de votre vie, afin de bien constater qu'une femme complètement livrée à elle-même peut égaler l'homme en sagesse, en droiture, et le surpasser en délicatesse et en dignité... Voilà votre dessein, ma chère demoiselle. Il est noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imité? je l'espère! Mais ne le serait-il pas, que votre généreuse tentative vous placera toujours haut et bien, croyez-moi...

Les yeux de Mlle de Cardoville brillaient d'un fier et doux éclat, ses joues étaient légèrement colorées, son sein palpitait, elle redressait sa tête charmante par un mouvement d'orgueil involontaire; enfin, complètement sous le charme de cet homme diabolique, elle s'écria:

-- Mais, monsieur, qui êtes-vous donc pour connaître, pour analyser ainsi mes plus secrètes pensées, pour lire dans mon âme plus clairement que je n'y lis moi-même, pour donner une nouvelle vie, un nouvel élan à ces idées d'indépendance qui depuis si longtemps germent en moi? qui êtes-vous donc enfin pour me relever si fort à mes propres yeux, que maintenant j'ai la conscience d'accomplir une mission honorable pour moi, et peut-être utile à celles de mes soeurs qui souffrent dans un dur servage?... Encore une fois, qui êtes-vous, monsieur?

-- Qui je suis, mademoiselle! répondit Rodin avec un sourire d'adorable bonhomie; je vous l'ai dit, je suis un pauvre vieux bonhomme qui, depuis quarante ans, après avoir chaque jour servi de machine à écrire les idées des autres, rentre chaque soir dans son réduit, où il se permet alors d'élucubrer ses idées à lui; un brave homme qui, de son grenier, assiste et prend même un peu de part au mouvement des esprit généreux qui marchent vers un but plus profond peut-être qu'on ne le pense communément... Aussi, ma chère demoiselle, je vous le disais tout à l'heure, vous et moi nous tendons aux mêmes fins, vous sans y réfléchir et en continuant d'obéir à vos rares et divins instincts. Aussi, croyez- moi, vivez, vivez, toujours belle, toujours libre, toujours heureuse! c'est votre mission; elle est plus providentielle que vous ne le pensez, oui, continuez à vous entourer de toutes les merveilles du luxe et des arts; raffinez encore vos sens, épurez encore vos goûts par le choix exquis de vos jouissances; dominez par l'esprit, la grâce, par la pureté, cet imbécile et laid troupeau d'hommes, qui dès demain, vous voyant seule et libre, va vous entourer, ils vous croiront une proie facile, dévolue à leur cupidité, à leur égoïsme, à leur sotte fatuité. Raillez, stigmatisez ces prétentions niaises et sordides; soyez reine de ce monde et digne d'être respectée comme une reine... Aimez... brillez... jouissez... c'est votre rôle ici-bas; n'en doutez pas! toutes ces fleurs dont Dieu vous comble à profusion porteront un jour des fruits excellents. Vous aurez cru vivre seulement pour le plaisir... vous aurez vécu pour le plus noble but où puisse prétendre une âme grande et belle... Aussi peut-être... dans quelques années d'ici, nous nous rencontrerons encore: vous, de plus en plus belle et fêtée... moi, de plus en plus vieux et obscur; mais, il n'importe... une voix secrète vous dit maintenant, j'en suis sûr, qu'entre nous deux, si dissemblables, il existe un lien caché, une communion mystérieuse que désormais rien ne pourra détruire!

En prononçant ces derniers mots avec un accent si profondément ému qu'Adrienne en tressaillit, Rodin s'était approché d'elle sans qu'elle s'en aperçût, et pour ainsi dire sans marcher, en traînant ses pas et en glissant sur le parquet, par une sorte de lente circonvolution de reptile; il avait parlé avec tant d'élan, tant de chaleur, que sa face blafarde s'était légèrement colorée, et que sa repoussante laideur disparaissait presque devant le pétillant éclat de ses petits yeux fauves, alors bien ouverts, ronds et fixes, qu'il attachait obstinément sur Adrienne; celle- ci, penchée, les lèvres entr'ouvertes, la respiration oppressée, ne pouvait non plus détacher ses regards de ceux du jésuite; il ne parlait plus, et elle écoutait encore. Ce qu'éprouvait cette belle jeune fille, si élégante, à l'aspect de ce vieux petit homme, chétif, laid et sale, était inexplicable. La comparaison si vulgaire, et pourtant si vraie, de l'effrayante fascination du serpent sur l'oiseau, pourrait néanmoins donner une idée de cette impression étrange.

La tactique de Rodin était habile et sûre. Jusqu'alors Mlle de Cardoville n'avait raisonné ni ses goûts ni ses instincts; elle s'y était livrée parce qu'ils étaient inoffensifs et charmants. Combien donc devrait-elle être heureuse et fière d'entendre un homme doué d'un esprit supérieur, non seulement la louer de ces tendances dont elle avait été naguère si amèrement blâmée, mais l'en féliciter comme d'une chose grande, noble et divine! Si Rodin se fût seulement adressé à l'amour-propre d'Adrienne, il eût échoué dans ses menées perfides, car elle n'avait pas la moindre vanité; mais il s'adressait à tout ce qu'il y avait d'exalté, de généreux dans le coeur de cette jeune fille; ce qu'il semblait encourager, admirer en elle, était réellement digne d'encouragement et d'admiration. Comment n'eût-elle pas été dupe de ce langage qui cachait de si ténébreux, de si funestes projets? Frappée de la rare intelligence du jésuite, sentant sa curiosité vivement excitée par quelques mystérieuses paroles que celui-ci avait dites à dessein, ne s'expliquant pas l'action singulière que cet homme pernicieux exerçait déjà sur son esprit, ressentant une compassion respectueuse en songeant qu'un homme de cet âge, de cette intelligence, se trouvait dans la position la plus précaire, Adrienne lui dit avec sa cordialité naturelle:

-- Un homme de votre mérite et de votre coeur, monsieur, ne doit pas être à la merci du caprice des circonstances; quelques-unes de vos paroles ont ouvert à mes yeux des horizons nouveaux; je sens que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m'être très utiles à l'avenir; enfin, en venant m'arracher de cette maison, en vous dévouant aux autres personnes de ma famille, vous m'avez donné des marques d'intérêt que je ne puis oublier sans ingratitude... Une position bien modeste, mais assurée, vous a été enlevée... permettez-moi de...

-- Pas un mot de plus, ma chère demoiselle, dit Rodin en interrompant Mlle de Cardoville d'un air chagrin; je ressens pour vous une profonde sympathie; je m'honore d'être en communauté d'idées avec vous; je crois enfin fermement que quelque jour vous aurez à demander conseil au pauvre vieux philosophe: à cause de tout cela, je dois, je veux conserver envers vous la plus complète indépendance.

-- Mais, monsieur, c'est au contraire moi qui serais votre obligée, si vous vouliez accepter ce que je désirerais tant vous offrir.

-- Oh! ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant, je sais que votre générosité saura toujours rendre la reconnaissance légère et douce; mais, encore une fois, je ne puis rien accepter de vous... Un jour peut-être... vous saurez pourquoi.

-- Un jour?

-- Il m'est impossible de vous en dire davantage. Et puis, supposez que je vous aie quelque obligation, comment vous dire alors tout ce qu'il y a en vous de bon et de beau? Plus tard, si vous me devez beaucoup pour mes conseils, tant mieux, je n'en serai que plus à l'aise pour vous blâmer si je vous trouve à blâmer.

-- Mais alors, monsieur, la reconnaissance envers vous m'est donc interdite?

-- Non... non, dit Rodin avec une apparente émotion. Oh! croyez- moi, il viendra un moment solennel où vous pourrez vous acquitter d'une manière digne de vous et de moi.

Cet entretien fut interrompu par la gardienne, qui en entrant dit à Adrienne:

-- Mademoiselle, il y a en bas une petite ouvrière bossue qui demande à vous parler; comme, d'après les nouveaux ordres de M. le docteur, vous êtes libre de recevoir qui vous voulez... je viens vous demander s'il faut la laisser monter... Elle est si mal mise que je n'ai pas osé.

-- Qu'elle monte! dit vivement Adrienne, qui reconnut la Mayeux au signalement donné par la gardienne; qu'elle monte!...

-- M. le docteur a aussi donné l'ordre de mettre sa voiture à la disposition de mademoiselle; faut-il faire atteler?

-- Oui... dans un quart d'heure, répondit Adrienne à la gardienne, qui sortit. Puis s'adressant à Rodin:

-- Maintenant le magistrat ne peut tarder, je crois, à amener ici Mlles Simon?

-- Je ne le pense pas, ma chère demoiselle; mais quelle est cette jeune ouvrière bossue? demanda Rodin d'un air indifférent.

-- C'est la soeur adoptive d'un brave artisan qui a tout risqué pour venir m'arracher de cette maison... monsieur, dit Adrienne avec émotion. Cette jeune ouvrière est une rare et excellente créature; jamais pensée, jamais coeur plus généreux n'ont été cachés sous des dehors moins...

Mais s'arrêtant en pensant à Rodin, qui lui semblait à peu près réunir les mêmes contrastes physiques et moraux que la Mayeux, Adrienne ajouta en regardant avec une grâce inimitable le jésuite, assez étonné de cette soudaine réticence:

-- Non... cette noble fille n'est pas la seule personne qui prouve combien la noblesse de l'âme, la supériorité de l'esprit, font prendre en indifférence de vains avantages dus seulement au hasard ou à la richesse.

Au moment où Adrienne prononçait ces dernières paroles, la Mayeux entra dans la chambre.

Treizième partie Un protecteur

I. Les soupçons.

Mlle de Cardoville s'avança vivement au devant de la Mayeux et lui dit d'une voix émue en lui tendant les bras:

-- Venez... venez... il n'y a plus maintenant de grille qui nous sépare!

À cette allusion, qui lui rappelait que naguère sa pauvre mais laborieuse main avait été respectueusement baisée par cette belle et riche patricienne, la jeune ouvrière éprouva un sentiment de reconnaissance à la fois ineffable et fier. Comme elle hésitait à répondre à l'accueil cordial d'Adrienne, celle-ci l'embrassa avec une touchante effusion. Lorsque la Mayeux se vit entourée des bras charmants de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle sentit les lèvres fraîches et fleuries de la jeune fille s'appuyer fraternellement sur ses joues pâles et maladives, elle fondit en larmes sans pouvoir prononcer une parole.

Rodin, retiré dans un coin de la chambre, regardait cette scène avec un secret malaise; instruit du refus de dignité opposé par la Mayeux aux tentations perfides de la supérieure du couvent de Sainte-Marie, sachant le dévouement profond de cette généreuse créature pour Agricol, dévouement qui s'était si valeureusement reporté depuis quelques jours sur Mlle de Cardoville, le jésuite n'aimait pas à voir celle-ci prendre à tâche d'augmenter encore cette affection. Il pensait sagement qu'on ne doit jamais dédaigner un ennemi ou un ami, si petits qu'ils soient. Or, son ennemi était celui-là qui se dévouait à Mlle de Cardoville; puis enfin, on le sait, Rodin alliait à une rare fermeté de caractère certaines faiblesses superstitieuses, et il se sentait inquiet de la singulière impression de crainte que lui inspirait la Mayeux: il se promit de tenir compte de ce pressentiment ou de cette prévision.

* * * * *

Les coeurs délicats ont quelquefois dans les petites choses des instincts d'une grâce, d'une bonté charmantes. Ainsi, après que la Mayeux eut versé d'abondantes et douces larmes de reconnaissance, Adrienne, prenant un mouchoir richement garni, en essuya pieusement les pleurs qui inondaient le mélancolique visage de la jeune ouvrière.

Ce mouvement, si naïvement spontané, sauva la Mayeux d'une humiliation; car, hélas! humiliation et souffrance, tels sont les deux abîmes que côtoie sans cesse l'infortune: aussi, pour l'infortune, la moindre délicate prévenance est-elle presque toujours un double bienfait. Peut-être va-t-on sourire de dédain au puéril détail que nous allons donner pour exemple; mais la pauvre Mayeux, n'osant pas tirer de sa poche son vieux petit mouchoir en lambeaux, serait longtemps restée aveuglée par ses larmes, si Mlle de Cardoville n'était pas venue les essuyer.

-- Vous êtes bonne... oh! vous êtes noblement charitable... mademoiselle!

C'est tout ce que put dire l'ouvrière d'une voix profondément émue, et encore plus touchée de l'attention de Mlle de Cardoville qu'elle ne l'eût peut-être été d'un service rendu.

-- Regardez-la... monsieur, dit Adrienne à Rodin, qui se rapprocha vivement. Oui... ajouta la jeune patricienne avec fierté... c'est un trésor que j'ai découvert... Regardez-la, monsieur, et aimez-la comme je l'aime, honorez-la comme je l'honore. C'est un de ces coeurs... comme nous les cherchons.

-- Et comme nous les trouvons, Dieu merci! ma chère demoiselle, dit Rodin à Adrienne en s'inclinant devant l'ouvrière.

Celle-ci leva lentement les yeux sur le jésuite; à l'aspect de cette figure cadavéreuse qui lui souriait avec bénignité, la jeune fille tressaillit; chose étrange! elle n'avait jamais vu cet homme, et instantanément elle éprouva pour lui presque la même impression de crainte, d'éloignement, qu'il venait de ressentir pour elle. Ordinairement timide et confuse, la Mayeux ne pouvait détacher son regard de celui de Rodin; son coeur battait avec force... ainsi qu'à l'approche d'un grand péril; et, comme l'excellente créature ne craignait que pour ceux qu'elle aimait, elle se rapprocha involontairement d'Adrienne, tenant toujours ses yeux attachés sur Rodin.

Celui-ci, trop physionomiste pour ne pas s'apercevoir de l'impression redoutable qu'il causait, sentit augmenter son aversion instinctive contre l'ouvrière. Au lieu de baisser les yeux devant elle, il sembla l'examiner avec une attention si soutenue, que Mlle de Cardoville en fut étonnée.

-- Pardon, ma chère fille, dit Rodin en ayant l'air de rassembler ses souvenirs et en s'adressant à la Mayeux; pardon, mais je crois... que je ne me trompe point... n'êtes-vous pas allée, il y a peu de jours, au couvent de Sainte-Marie... ici près?

-- Oui, monsieur...

-- Plus de doute... c'est vous!... Où avais-je donc la tête? s'écria Rodin. C'est bien vous... j'aurais dû m'en douter plus tôt...

-- De quoi s'agit-il donc, monsieur? demanda Adrienne.

-- Ah! vous avez bien raison, ma chère demoiselle, dit Rodin en montrant du geste la Mayeux: Voilà un coeur, un noble coeur, comme nous les cherchons. Si vous saviez avec quelle dignité, avec quel courage cette pauvre enfant, qui manquait de travail, et pour elle manquer de travail c'est manquer de tout; si vous saviez, dis-je, avec quelle dignité elle a repoussé le honteux salaire que la supérieure du couvent avait eu l'indignité de lui offrir pour l'engager à espionner une famille où elle lui proposait de la placer!...

-- Ah!... c'est infâme! s'écria Mlle de Cardoville avec dégoût. Une telle proposition à cette malheureuse enfant... à elle!...

-- Mademoiselle, dit amèrement la Mayeux, je n'avais pas de travail... j'étais pauvre, on ne me connaissait pas... on a cru pouvoir tout me proposer...

-- Et moi, je dis, reprit Rodin, que c'était une double indignité de la part de la supérieure de tenter la misère, et qu'il est doublement beau à vous d'avoir refusé.

-- Monsieur... dit la Mayeux avec un embarras modeste.

-- Oh! oh! on ne m'intimide pas, moi, reprit Rodin, louange ou blâme, je dis brutalement ce que j'ai sur le coeur... Demandez à cette chère mademoiselle. Et il indiqua du regard Adrienne. Je vous dirai donc très haut que je pense autant de bien de vous que Mlle de Cardoville en pense elle-même.

-- Croyez-moi, mon enfant, dit Adrienne, il est des louanges qui honorent et qui récompensent, qui encouragent... et celles de M. Rodin sont du nombre... Je le sais, oh! oui... je le sais.

-- Du reste, ma chère demoiselle, il ne faut pas me faire tout l'honneur de ce jugement.

-- Comment cela, monsieur?

-- Cette chère fille n'est-elle pas la soeur adoptive d'Agricol Baudoin, le brave ouvrier, le poète énergique populaire? Eh bien! est-ce que l'affection d'un tel homme n'est pas la meilleure des garanties, et ne permet pas, pour ainsi dire, de juger sur l'étiquette? ajouta Rodin en souriant.

-- Vous avez raison, monsieur, dit Adrienne, car, sans connaître cette chère enfant, j'ai commencé à m'intéresser très vivement à son sort du jour où son frère adoptif m'a parlé d'elle... Il s'exprimait avec tant de chaleur, tant d'abandon que tout de suite j'ai estimé la jeune fille capable d'inspirer un si noble attachement.

Ces mots d'Adrienne, joints à une autre circonstance, troublèrent si vivement la Mayeux que son pâle visage devint pourpre. On le sait, l'infortunée aimait Agricol d'un amour aussi passionné que douloureux et caché; toute allusion même indirecte à ce sentiment fatal causait à la jeune fille un embarras cruel. Or, au moment où Mlle de Cardoville avait parlé de l'attachement d'Agricol pour la Mayeux, celle-ci avait rencontré le regard observateur et pénétrant de Rodin, fixé sur elle... Seule avec Adrienne, la jeune ouvrière, en entendant parler du forgeron, n'eût éprouvé qu'un sentiment de gêne passager; mais il lui sembla malheureusement que le jésuite, qui lui inspirait déjà une frayeur involontaire, venait de lire dans son coeur et d'y surprendre le secret du funeste amour dont elle était victime... De là l'éclatante rougeur de l'infortunée, de là son embarras visible, si pénible qu'Adrienne en fut frappée.

Un esprit subtil et prompt comme celui de Rodin au moindre effet recherche aussitôt la cause. Procédant par rapprochement, le jésuite vit d'un côté une fille contrefaite, mais très intelligente et capable d'un dévouement passionné; de l'autre, un jeune ouvrier, beau, hardi, spirituel et franc. «Élevés ensemble, sympathiques l'un à l'autre par beaucoup de points, ils doivent s'aimer fraternellement, se dit-il, mais l'on ne rougit pas d'un amour fraternel, et la Mayeux a rougi et s'est troublée sous mon regard; aimerait-elle Agricol d'amour?» Sur la voie de cette découverte, Rodin voulut poursuivre son inquisition jusqu'au bout. Remarquant la surprise que le trouble visible de la Mayeux causait à Adrienne, il dit à celle-ci en souriant et en désignant la Mayeux d'un signe d'intelligence:

-- Hein! voyez-vous, ma chère demoiselle, comme elle rougit, cette pauvre petite, quand on parle du vif attachement de ce brave ouvrier pour elle?

La Mayeux baissa la tête, écrasée de confusion. Après une pause d'une seconde, pendant laquelle Rodin garda le silence, afin de donner au trait cruel le temps de bien pénétrer au coeur de l'infortunée, le bourreau reprit:

-- Mais voyez donc cette chère fille, comme elle se trouble!

Puis, après un autre silence, s'apercevant que la Mayeux, de pourpre qu'elle était, devenait d'une pâleur mortelle et tremblait de tous ses membres, le jésuite craignit d'avoir été trop loin, car Adrienne dit à la Mayeux avec intérêt:

-- Ma chère enfant, pourquoi donc vous troubler ainsi?

-- Eh! c'est tout simple, reprit Rodin avec une simplicité parfaite, car, sachant ce qu'il voulait savoir, il tenait à paraître ne se douter de rien, eh! c'est tout simple, cette chère fille a la modestie d'une bonne et tendre soeur pour son frère. À force de l'aimer... à force de s'assimiler à lui quand on le loue, il lui semble qu'on la loue elle-même...

-- Et comme elle est aussi modeste qu'excellente, ajouta Adrienne en prenant les mains de la Mayeux, la moindre louange, ou pour son frère adoptif ou pour elle, la trouble au point où nous la voyons... ce qui est un véritable enfantillage dont je veux la gronder bien fort.

Mlle de Cardoville parlait de très bonne foi, l'explication donnée par Rodin lui semblant et étant en effet fort plausible. Ainsi que toutes les personnes qui, redoutant à chaque minute de voir pénétrer leur douloureux secret, se rassurent aussi vite qu'elles s'effrayent, la Mayeux se persuada -- eut besoin de se persuader, pour ne pas mourir de honte, -- que les dernières paroles de Rodin étaient sincères, et qu'il ne se doutait pas de l'amour qu'elle ressentait pour Agricol. Alors ses angoisses diminuèrent et elle trouva quelques paroles à adresser à Mlle de Cardoville.