Chapter 69
Puis il ajouta avec une hésitation qui prouvait la bonté de son coeur:
-- Écoute... et pardonne-moi de te parler du passé... Ce sera, d'ailleurs, de ma part, te prouver encore que je n'en garde contre toi aucun mauvais souvenir... et que je crois au repentir, à l'affection que tu me témoignes chaque jour... Rappelle-toi que moi aussi j'ai cru que l'ange qui est maintenant ma vie ne m'aimait pas... et pourtant cela est faux... Qui te dit que tu n'es pas, comme je l'étais, abusé par de fausses apparences?...
-- Hélas! monseigneur... je le voudrais croire... mais je n'ose l'espérer... Dans ces incertitudes, ma tête s'est perdue, je suis incapable de prendre une résolution et je viens à vous, monseigneur.
-- Mais qui a fait naître tes soupçons?...
-- Sa froideur, qui parfois succède à une apparente tendresse; les refus qu'elle me fait au nom de ses devoirs... et puis...
Mais le métis ne continua pas, parut céder à une réticence et ajouta, après quelques minutes de silence:
-- Enfin, monseigneur... elle raisonne mon amour... preuve qu'elle ne m'aime pas ou qu'elle ne m'aime plus.
-- Elle t'aime peut-être davantage, si elle raisonne l'intérêt, la dignité de son amour.
-- C'est ce qu'elles disent toutes, reprit le métis avec une ironie sanglante, en attachant un regard profond sur Djalma; du moins ainsi parlent celles qui aiment faiblement; mais celles qui aiment vaillamment ne montrent jamais cette outrageante méfiance... pour elles, un mot de l'homme qu'elles adorent est un ordre... elles ne se marchandent pas, pour se donner le cruel plaisir d'exalter la passion de leur amant jusqu'au délire, et de le dominer ainsi plus sûrement... Non, non, ce que leur amant leur demande, dût-il leur coûter la vie, l'honneur... elles l'accordent, parce que, pour elles, le désir, la volonté de leur amant est au-dessus de toute considération divine et humaine... Mais ces femmes... et celle qui me fait souffrir est de ce nombre... ces femmes rusées qui mettent leur méchant orgueil à dompter l'homme, à l'asservir, plus il est fier et impatient du joug; ces femmes qui se plaisent à irriter en vain sa passion, en semblant parfois sur le point d'y céder... ces femmes sont des démons... elles se réjouissent dans les larmes, dans les tourments de l'homme fort qui les aime avec la malheureuse faiblesse d'un enfant. Tandis que l'on meurt d'amour à leurs pieds, ces perfides créatures, dans leurs blessantes méfiances, calculent habilement la portée de leur refus, car il ne faut pas tout à fait désespérer sa victime... Oh! qu'elles sont froides et lâches auprès de ces femmes passionnées, valeureuses, qui, éperdues, folles d'amour, disent à l'homme qu'elles adorent: «Être à toi aujourd'hui... selon ton désir... à toi... tout à toi... et demain viennent pour moi l'abandon, la honte, la mort, que m'importe! sois heureux... ma vie ne vaut pas une de tes larmes...»
Le front de Djalma s'était peu à peu assombri en écoutant le métis. Ayant gardé envers cet homme le secret le plus absolu sur les divers incidents de sa passion pour Mlle de Cardoville, le prince ne pouvait voir dans ces paroles qu'une allusion involontaire et amenée par le hasard aux enivrants refus d'Adrienne; et pourtant Djalma souffrit un moment dans son orgueil en songeant qu'en effet, ainsi que le disait Faringhea, il était des considérations, des devoirs qu'une femme mettait au-dessus de son amour; mais cette amère et pénible pensée s'effaça bientôt de l'esprit de Djalma, grâce à la douce et bienfaisante influence du souvenir d'Adrienne; son front se rasséréna peu à peu et il répondit au métis qui, d'un regard oblique, l'observait attentivement:
-- Le chagrin t'égare; si tu n'as pas d'autre raison pour douter de celle que tu aimes... que ces refus, que ces vagues soupçons dont ton esprit ombrageux s'effarouche rassure-toi... tu es aimé... plus peut-être que tu ne le penses.
-- Hélas! puissiez-vous dire vrai, monseigneur! répondit le métis avec accablement après un moment de silence et comme touché des paroles de Djalma; et pourtant je me dis: «Il est donc pour cette femme quelque chose au-dessus de son amour pour moi; délicatesse, scrupule, dignité, honneur... soit..., mais elle ne m'aime pas assez pour me sacrifier ses délicatesses, ses scrupules, sa dignité, son honneur... Il n'importe... je me dirai... après tout cela... vient peut-être le tour de mon amour.
-- Ami, tu te trompes, reprit doucement Djalma, quoiqu'il eût encore ressenti une impression pénible aux paroles du métis; oui, tu te trompes: plus l'amour d'une femme est grand, plus il est digne et chaste... c'est l'amour seul qui éveille ces scrupules, ces délicatesses. Il domine tout... au lieu d'être dominé par tout.
-- Cela est juste, monseigneur... reprit le métis avec une ironie amère. Cette femme m'impose sa façon d'aimer, de me prouver son amour: c'est à moi de me soumettre...
Puis, s'interrompant tout à coup, le métis cacha son visage dans ses mains et poussa un long gémissement; ses traits exprimaient un mélange de haine, de rage et de désespoir, à la fois si effrayant et si douloureux, que Djalma, de plus en plus ému, s'écria en saisissant la main du métis:
-- Calme ces emportements, écoute la voix de l'amitié; elle conjurera cette influence mauvaise... Parle... parle...
-- Non... non, c'est trop affreux...
-- Parle, te dis-je...
-- Abandonnez un malheureux à son désespoir incurable...
-- M'en crois-tu capable? dit Djalma avec un mélange de douceur et de dignité qui parut faire impression sur le métis.
-- Hélas! reprit-il en hésitant encore, vous le voulez, monseigneur?
-- Je le veux.
-- Eh bien... je ne vous ai pas tout dit... car, au moment de cet aveu... la honte... la peur de la raillerie m'ont retenu... vous m'avez demandé quelles raisons j'avais de croire à une trahison... je vous ai parlé de vagues soupçons... de refus... de froideur... ce n'était pas tout; ce soir... cette femme...
-- Achève... achève...
-- Cette femme... a donné un rendez-vous... à l'homme qu'elle me préfère...
-- Qui t'a dit cela?
-- Un étranger à qui mon aveuglement a fait pitié.
-- Et si cet homme te trompait... se trompait?
-- Il m'a offert des preuves de ce qu'il avançait.
-- Quelles preuves?...
-- De me rendre ce soir témoin de ce rendez-vous. «Il se peut, m'a-t-il dit, que cette entrevue ne soit pas coupable, malgré les apparences contraires. Jugez-en par vous-même, a ajouté cet homme, ayez ce courage, et vos cruelles indécisions cesseront.»
-- Et qu'as-tu répondu?
-- Rien, monseigneur, j'avais la tête perdue, comme maintenant; c'est alors que j'ai songé à vous demander conseil...
Puis, faisant un geste de désespoir, le métis reprit d'un air égaré avec un éclat de rire sauvage:
-- Un conseil... un conseil... c'est à la lame de mon kanjiar que je devais le demander... Elle m'aurait dit: «Du sang... du sang.»
Et le métis porta convulsivement la main à un long poignard attaché à sa ceinture.
Il est une sorte de contagion funeste, fatale, dans certains emportements. À la vue des traits de Faringhea bouleversés par la jalousie et par la fureur, Djalma tressaillit; il se souvenait de l'accès de rage insensée dont il s'était senti possédé lorsque la princesse de Saint-Dizier avait défié Adrienne de nier qu'on eût trouvé caché dans sa chambre Agricol Baudoin, son amant prétendu.
Mais à l'instant rassuré par le maintien fier et digne de la jeune fille, Djalma n'avait bientôt éprouvé qu'un souverain mépris pour cette horrible calomnie, à laquelle Adrienne n'avait pas même daigné répondre. Deux ou trois fois cependant, ainsi qu'un éclair sillonne par hasard le ciel le plus pur et le plus radieux, le souvenir de cette indigne accusation avait traversé l'esprit de l'Indien comme un trait de feu, mais s'était presque aussitôt évanoui au milieu de la sérénité de son bonheur et de son ineffable confiance dans le coeur d'Adrienne.
Ces souvenirs et ceux des refus passionnés de la jeune fille, en attristant quelques instants Djalma, le rendirent cependant encore plus pitoyable envers Faringhea qu'il ne l'eût été sans ce rapprochement secret et étrange entre la position du métis et la sienne.
Sachant par lui-même à quel délire peut vous pousser une fureur aveugle, voulant continuer à dompter le métis à force d'affection et de bonté, Djalma lui dit d'une voix grave et douce:
-- Je t'ai offert mon amitié... je veux agir avec toi selon cette amitié.
Mais le métis, semblant en proie à une sourde et muette fureur, les yeux fixes, hagards, ne parut pas entendre Djalma. Celui-ci, posant sa main sur l'épaule du métis, reprit:
-- Faringhea... écoute-moi...
-- Monseigneur, dit le métis en tressaillant brusquement comme s'il se fût éveillé en sursaut, pardon... mais...
-- Dans les angoisses où de cruels soupçons te jettent... ce n'est pas à ton kanjiar que tu dois demander conseil... c'est à ton ami... et je te l'ai dit, je suis ton ami.
-- Monseigneur...
-- À ce rendez-vous... qui te prouvera, dit-on, l'innocence... ou la trahison de celle que tu aimes... à ce rendez-vous... il faut aller...
-- Oh! oui, dit le métis d'une voix sourde et avec un sourire sinistre, oui... j'irai...
-- Mais tu n'iras pas seul!...
-- Que voulez-vous dire, monseigneur? s'écria le métis; qui m'accompagnera?...
-- Moi...
-- Vous, monseigneur?
-- Oui... pour t'épargner un crime peut-être... car je sais... combien le premier mouvement de colère est souvent aveugle et injuste...
-- Mais aussi... le premier mouvement nous venge! reprit le métis avec un sourire cruel.
-- Faringhea... cette journée est à moi tout entière: je ne te quitte pas... dit résolument le prince. Ou tu n'iras pas à ce rendez-vous... ou je t'y accompagnerai.
Le métis, paraissant vaincu par cette généreuse insistance, tomba aux pieds de Djalma, prit sa main, qu'il porta respectueusement d'abord à son front, puis à ses lèvres, et dit:
-- Monseigneur... il faut être généreux jusqu'au bout et me pardonner.
-- Que veux-tu que je te pardonne?
-- Avant de venir auprès de vous... ce que vous m'offrez... j'avais eu l'audace de songer à vous le demander... Oui, ne sachant pas où pourrait m'emporter ma fureur... j'avais songé à vous demander cette preuve de bonté que vous n'accorderiez pas peut-être à vos égaux... mais, ensuite, je n'ai plus osé... J'ai aussi reculé devant l'aveu de la trahison que je redoute, et je suis seulement venu vous dire que j'étais bien malheureux... parce qu'à vous seul... au monde... je pouvais le dire.
On ne peut rendre la simplicité presque candide avec laquelle le métis prononça ces mots, l'accent pénétrant, attendri, mêlé de larmes, qui succéda à son emportement sauvage.
Djalma, vivement ému, lui tendit la main, le fit relever, et lui dit:
-- Tu avais le droit de me demander une preuve d'affection. Je suis heureux de t'avoir prévenu... Allons... courage!... espère... À ce rendez-vous je t'accompagnerai, et si j'en crois mes voeux... de fausses apparences t'auront trompé.
Lorsque la nuit fut venue, le métis et Djalma, enveloppés de manteaux, montèrent dans un fiacre. Faringhea donna au cocher l'adresse de la maison de la Sainte-Colombe.
LX. Une soirée chez la Sainte-Colombe.
Djalma et Faringhea étaient montés en voiture et se dirigeaient vers la demeure de la Sainte-Colombe.
Avant de poursuivre le récit de cette scène, quelques mots rétrospectifs sont indispensables.
Nini-Moulin, continuant d'ignorer le but réel des démarches qu'il faisait à l'instigation de Rodin, avait la veille, selon les ordres de ce dernier, offert à la Sainte-Colombe une somme assez considérable, afin d'obtenir de cette créature, toujours singulièrement cupide et rapace, la libre disposition de son appartement pendant toute la journée.
La Sainte-Colombe ayant accepté cette proposition, trop avantageuse pour être refusée, était partie dès le matin avec ses domestiques, auxquels elle voulait, disait-elle, en retour de leurs bons services, offrir une partie de campagne.
Maître du logis, Rodin, le crâne couvert d'une perruque noire, portant des lunettes bleues, enveloppé d'un manteau, et ayant le bas du visage enfoui dans une haute cravate de laine, en un mot, parfaitement déguisé, était venu le matin même, accompagné de Faringhea, jeter un coup d'oeil sur cet appartement et donner ses instructions au métis.
Celui-ci, après le départ du jésuite, avait, en deux heures, grâce à son adresse et à son intelligence, fait certains préparatifs des plus importants, et était retourné en hâte auprès de Djalma jouer avec une détestable hypocrisie la scène à laquelle on a assisté.
Pendant le trajet de la rue de Clichy à la rue de Richelieu, où demeurait la Sainte-Colombe, Faringhea parut plongé dans un accablement douloureux; tout à coup il dit à Djalma d'une voix sourde et brève:
-- Monseigneur... si je suis trahi... il me faut une vengeance pourtant.
-- Le mépris est une terrible vengeance, répondit Djalma.
-- Non, non, reprit le métis avec un accent de rage contenu; non, ce n'est pas assez... plus le moment approche, plus je vois qu'il faut du sang.
-- Écoute-moi...
-- Monseigneur, ayez pitié de moi... j'étais lâche, j'avais peur... je reculais devant ma vengeance, maintenant... je donnerais pour elle... torture pour torture. Monseigneur... laissez-moi vous quitter... j'irai seul à ce rendez-vous...
Ce disant, Faringhea fit un mouvement comme s'il eût voulu se précipiter hors de la voiture. Djalma le retint vivement par le bras et lui dit:
-- Reste... je ne te quitte pas... Si tu es trahi, tu ne répandras pas le sang; le mépris te vengera... l'amitié te consolera.
-- Non... non... Monseigneur... j'y suis décidé... quand j'aurai tué... je me tuerai... s'écria le métis avec une exaltation farouche. Aux traîtres ce kanjiar... et il mit la main sur un long poignard qu'il avait à la ceinture. À moi le poison... que ce poignard renferme dans sa garde...
-- Faringhea!
-- Monseigneur, si je vous résiste... Pardonnez-moi, il faut que ma destinée s'accomplisse...
Le temps pressait; Djalma, désespérant de calmer la rage féroce du métis, résolut d'agir par ruse. Après quelques minutes de silence, il dit à Faringhea:
-- Je ne te quitterai pas... je ferai tout pour t'épargner un crime... Si je n'y parviens pas... si tu méconnais ma voix... que le sang que tu auras répandu retombe sur toi... De ma vie ma main ne touchera la tienne...
Ces mots parurent produire une profonde impression sur Faringhea; il poussa un long gémissement et, courbant sa tête sur sa poitrine, il resta silencieux et sembla réfléchir.
Djalma s'apprêtait, à la faible clarté que projetaient les lanternes dans l'intérieur de la voiture, à user de surprise ou de force pour désarmer le métis, lorsque celui-ci, qui d'un regard oblique avait deviné l'intention du prince, porta brusquement la main à son kanjiar, le retira de sa ceinture, lame et fourreau; puis le tenant à la main, il dit au prince d'un ton à la fois solennel et farouche:
-- Ce poignard, manié par une main ferme, est terrible... dans ce flacon est renfermé un poison subtil comme tous ceux de notre pays.
Et le métis ayant fait jouer un ressort caché dans la monture du kanjiar, le pommeau se leva comme un couvercle, et laissa voir le col d'un petit flacon de cristal caché dans l'épaisseur du manche de cette arme meurtrière.
-- Deux ou trois gouttes de ce poison sur les lèvres, reprit le métis, et la mort vient lente... paisible et douce... sans agonie... Au bout de quelques heures... pour premier symptôme, les ongles bleuissent... Mais qui viderait ce flacon d'un trait... tomberait mort... tout à coup, sans souffrance, et comme foudroyé...
-- Oui, répondit Djalma, je sais qu'il est dans notre pays de mystérieux poisons qui glacent peu à peu la vie ou qui frappent comme la foudre... mais... pourquoi s'appesantir ainsi sur les sinistres propriétés de cette arme?...
-- Pour vous montrer, Monseigneur, que ce kanjiar est la sûreté et l'impunité de ma vengeance... avec ce poignard, je tue; avec ce poison, j'échappe à la justice des hommes par une mort rapide... Et pourtant... ce kanjiar... je vous l'abandonne, prenez-le... Monseigneur... Plutôt renoncer à ma vengeance que de me rendre indigne de jamais toucher votre main.
Et le métis tendit le poignard au prince. Djalma, aussi heureux que surpris de cette détermination inattendue, passa vivement l'arme terrible à sa ceinture pendant que le métis reprit d'une voix émue:
-- Gardez ce kanjiar, Monseigneur, et lorsque vous aurez vu... et entendu ce que nous allons voir et entendre, ou vous me donnerez le poignard, et je frapperai une infâme... ou vous me donnerez le poison... et je mourrai sans frapper... À vous d'ordonner... à moi d'obéir...
Au moment où Djalma allait répondre, la voiture s'arrêta devant la maison de la Sainte-Colombe.
Le prince et le métis, bien encapés, entrèrent sous un porche obscur. La porte cochère se referma sur eux. Faringhea échangea quelques mots avec le portier; celui-ci lui remit une clef.
Les deux Indiens arrivèrent bientôt devant une des portes de l'établissement de la Sainte-Colombe. Ce logis avait deux entrées sur ce palier et une entrée donnant sur la cour.
Faringhea, au moment de mettre la clef dans la serrure, dit à Djalma d'une voix altérée:
-- Monseigneur... ayez pitié de ma faiblesse... mais, à ce moment terrible... je tremble... j'hésite; peut-être vaut-il mieux rester en proie à mes doutes... ou bien oublier...
Puis, à l'instant où le prince allait répondre, le métis s'écria:
-- Non... non... pas de lâcheté... Et, ouvrant précipitamment, il passa le premier. Djalma le suivit.
La porte refermée, le métis et le prince se trouvèrent dans un étroit corridor au milieu d'une profonde obscurité.
-- Votre main, Monseigneur... laissez-vous guider, et marchez doucement, dit le métis à voix basse. Et il tendit sa main au prince, qui la prit. Tous deux s'avancèrent silencieusement dans les ténèbres.
Après avoir fait faire à Djalma un assez long circuit, en ouvrant et fermant plusieurs portes, le métis, s'arrêtant tout à coup, dit tout bas au prince en abandonnant sa main, qu'il avait jusqu'alors tenue:
-- Monseigneur, le moment décisif approche... attendons ici quelques instants.
Un profond silence suivit ces mots du métis. L'obscurité était si complète, que Djalma ne distinguait rien; au bout d'une minute, il entendit Faringhea s'éloigner de lui, puis tout à coup le bruit d'une porte brusquement ouverte et fermée à double tour.
Cette disparition subite commença par inquiéter Djalma. Par un mouvement machinal, il porta la main à son poignard, et fit vivement quelques pas à tâtons du côté où il supposait une issue.
Tout à coup la voix du métis frappa l'oreille du prince, et, sans qu'il lui fût possible de savoir où se trouvait alors celui qui lui parlait, ces mots arrivèrent jusqu'à lui:
-- Monseigneur... vous m'avez dit: «Sois mon ami;» j'agis en ami... J'ai employé la ruse pour vous conduire ici... L'aveuglement de votre funeste passion vous eût empêché de m'entendre et de me suivre... La princesse de Saint-Dizier vous a nommé Agricol Baudoin... l'amant d'Adrienne de Cardoville... Écoutez... voyez... jugez...
Et la voix se tut. Elle avait paru sortir de l'un des angles de cette chambre. Djalma, toujours dans les ténèbres, reconnaissant trop tard dans quel piège il était tombé, tressaillit de rage et presque d'effroi.
-- Faringhea... s'écria-t-il, où suis-je?... où es-tu? Sur ta vie, ouvre-moi, je veux sortir à l'instant...
Et Djalma, étendant les mains en avant, fit précipitamment quelques pas, atteignit un mur tapissé d'étoffe et le suivit à tâtons, espérant trouver une porte; il en trouva une en effet: elle était fermée... en vain il ébranla la serrure; elle résista à tous ses efforts. Continuant ses recherches, il rencontra une cheminée dont le foyer était éteint, puis une seconde porte, également fermée; en peu d'instants, il eut fait ainsi le tour de la chambre, et se retrouva près de la cheminée qu'il avait rencontrée.
L'anxiété du prince augmentait de plus en plus; d'une voix tremblante de colère, il appela Faringhea.
Rien ne lui répondit.
Au dehors régnait le plus profond silence; au dedans, les ténèbres les plus complètes.
Bientôt une sorte de vapeur parfumée d'une indicible suavité, mais très subtile, très pénétrante, se répandit insensiblement dans la petite chambre où se trouvait Djalma; on eût dit que l'orifice d'un tube, passant à travers une des portes de cette pièce, y introduisait ce courant embaumé.
Djalma, au milieu de préoccupations terribles, frémissant de colère, ne fit aucune attention à cette senteur... mais bientôt les artères de ses tempes battirent avec plus de force, une chaleur profonde, brûlante, circula rapidement dans ses veines; il éprouva une sensation de bien-être indéfinissable; les violents ressentiments qui l'agitaient semblèrent s'éteindre peu à peu malgré lui, et s'engourdir dans une douce et ineffable torpeur, sans qu'il eût presque la conscience de l'espèce de transformation morale qu'il subissait malgré lui.
Cependant, par un dernier effort de sa volonté vacillante, Djalma s'avança au hasard pour essayer encore d'ouvrir une des portes, qu'il trouva, en effet; mais, à cet endroit, la vapeur embaumée était si pénétrante, que son action redoubla, et bientôt Djalma, n'ayant plus la force de faire un mouvement, s'appuya contre la boiserie[34].
Alors il advint une chose étrange: une faible lueur se répandant graduellement dans une pièce voisine.
Djalma, plongé dans une hallucination complète, s'aperçut de l'existence d'une sorte d'oeil-de-boeuf qui prenait ou donnait du jour dans la chambre où il se trouvait.
Du côté du prince, cette ouverture était défendue par un treillis de fer aussi léger que solide, et qui à peine interceptait la vue; de l'autre côté, une épaisse vitre de glace, placée dans l'épaisseur de la cloison, était éloignée du treillis de deux à trois pouces.
La chambre, qu'à travers cette ouverture Djalma vit ainsi éclairée faiblement d'une lueur douce, incertaine et voilée, était assez richement meublée.
Entre deux fenêtres drapées de rideaux de soie cramoisie, il y avait une grande armoire à glace servant de psyché; en face de la cheminée, seulement garnie de braise ardente, d'un rouge de sang, était un large et long divan garni de ses carreaux.
Au bout d'une seconde à peine, une femme entra dans cet appartement; on ne pouvait distinguer ni sa figure ni sa taille, soigneusement enveloppée qu'elle était d'une longue mante à capuchon d'une forme particulière et de couleur foncée.
La vue de cette mante fit tressaillir Djalma: au bien-être qu'il avait d'abord ressenti succédait une agitation fiévreuse, pareille à celle des fumées croissantes de l'ivresse; à ses oreilles bruissait ce bourdonnement étrange que l'on entend lorsque l'on plonge au fond des grandes eaux.
Djalma regardait toujours avec une sorte de stupeur ce qui se passait dans la chambre voisine.
La femme qui venait d'y apparaître était entrée avec précaution, presque avec crainte; d'abord elle alla écarter un des rideaux fermés, et jeta au travers des persiennes un regard dans la rue; puis elle revint lentement vers la cheminée, où elle s'accouda un moment, pensive, et toujours soigneusement enveloppée de sa mante.
Djalma, complètement livré à l'influence croissante de l'exhilarant qui troublait sa raison, ayant complètement oublié Faringhea et les circonstances qui l'avaient conduit dans cette maison, concentrait toute la puissance de son attention sur le spectacle qui s'offrait à sa vue, et auquel il assistait comme s'il eût été spectateur de l'un de ses rêves... les yeux toujours ardemment fixés sur cette femme.
Tout à coup Djalma la vit quitter la cheminée, s'avancer vers la psyché; puis, faisant face à cette glace, cette femme laissa glisser jusqu'à ses pieds la mante qui l'enveloppait entièrement. Djalma resta foudroyé. Il avait devant les yeux Adrienne de Cardoville.