Le juif errant - Tome II

Chapter 68

Chapter 683,740 wordsPublic domain

En une seconde, Rodin eut _dévisagé _l'émissaire italien; et comme il connaissait sa compagnie et les habitudes de Rome sur le bout du doigt, il éprouva tout d'abord une sorte de pressentiment sinistre à la vue de ce bon petit père aux façons si accortes; il eût moins redouté quelque révérend père long et osseux, à la face austère et sépulcrale, car il savait que la compagnie tâchait autant que possible de dérouter les curieux par la physionomie et les dehors de ses agents.

Or, si Rodin pressentait juste, à en juger par les cordiales apparences de cet émissaire, celui-ci devait être chargé de la plus funeste mission. Défiant, attentif, l'oeil et l'esprit au guet, comme un vieux loup qui évente et flaire une attaque ou une surprise, Rodin, selon son habitude, s'était lentement et tortueusement avancé vers le petit borgne, afin d'avoir le temps de bien examiner et de pénétrer sûrement sous cette joviale écorce; mais le Romain ne lui en laissa pas le temps; dans l'élan de son impétueuse affectuosité, il s'élança presque de la porte au cou de Rodin, en le serrant entre ses bras avec effusion, l'embrassant, le réembrassant encore, et toujours sur les deux joues, et si plantureusement, et si bruyamment, que ses baisers monstres retentissaient d'un bout de la chambre à l'autre.

De sa vie Rodin ne s'était trouvé à pareille fête; de plus en plus inquiet de la fourbe que devaient cacher de si chaudes embrassades, sourdement irrité d'ailleurs par ses mauvais pressentiments, le jésuite français faisait tous ses efforts pour se soustraire aux marques de la tendresse assez exagérée du jésuite romain; mais ce dernier tenait bon et ferme; ses bras, quoique courts, étaient vigoureux, et Rodin fut baisé et rebaisé par le gros petit borgne jusqu'à ce que celui-ci manquât d'haleine.

Il est inutile de dire que ces accolades enragées étaient accompagnées des exclamations les plus amicales, les plus affectueuses, les plus fraternelles; le tout en assez bon français, mais avec un accent italien des plus prononcés, dont nous ferons grâce au lecteur en le priant de suppléer par la pensée cette espèce de patois assez comique, après que nous en aurons donné une phrase comme spécimen.

On se souvient peut-être que, comprenant les dangers que pouvaient attirer ses machinations ambitieuses, et sachant par l'histoire que l'usage du poison avait été souvent considéré à Rome comme nécessité d'État et de politique, Rodin, mis en défiance par l'arrivée du cardinal Malipieri, et brusquement attaqué du choléra, mais ignorant que les douleurs atroces qu'il ressentait étaient les symptômes de la contagion, s'était écrié en lançant un regard furieux sur le prélat romain:

-- _Je suis empoisonné!... _Les mêmes appréhensions vinrent involontairement au jésuite pendant qu'il tâchait, par d'inutiles efforts, d'échapper aux embrassades de l'émissaire de son général, et il se disait à part soi:

-- _Ce borgne me paraît bien tendre... Pourvu qu'il n'y ait pas de poison sous ces baisers de Judas!_

Enfin, le bon petit père Caboccini, soufflant d'ahan, fut obligé de s'arracher du cou de Rodin, qui, rajustant son collet graisseux, sa cravate et son vieux gilet, de plus en plus incommodé par cet ouragan de caresses, dit d'un ton bourru:

-- Serviteur, mon père, serviteur... il n'est point besoin de me baiser si fort...

Mais, sans répondre à ce reproche, le bon petit père, attachant sur Rodin son oeil unique avec une expression d'enthousiasme et accompagnant ces mots de gestes pétulants, s'écria dans son patois:

-- _Enfin ze la vois, cette soupârbe loumière de noutre sinte compagnie; ze pouis la sarrer contre mon cûr... Si... encoûre... encoûre..._

Et, comme le bon petit père avait suffisamment repris haleine, il s'apprêtait à s'élancer, afin d'accoler de nouveau Rodin; celui-ci recula vivement en étendant les bras en avant comme pour se garantir, et dit à cet impitoyable embrasseur, en faisant allusion à la comparaison illogiquement employée par le père Caboccini:

-- Bon, bon, mon père; d'abord, on ne serre pas une lumière contre son coeur; puis je ne suis pas une lumière... je suis un humble et obscur travailleur de la vigne du Seigneur.

Le Romain reprit avec exaltation (nous traduirons désormais le patois, dont nous ferons grâce au lecteur après l'échantillon ci- dessus), le Romain reprit donc avec emphase:

-- Vous avez raison, mon père, on ne serre pas une lumière contre son coeur, mais on se prosterne devant elle pour admirer son éclat resplendissant, éblouissant.

Et le père Caboccini allait joindre l'action à la parole, et s'agenouiller devant Rodin, si celui-ci n'eût prévenu ce mouvement d'adulation, en retenant le Romain par le bras, et lui disant avec impatience:

-- Voici qui devient de l'idolâtrie, mon père; passons, passons sur mes qualités, et arrivons au but de votre voyage: quel est-il?

-- Ce but, mon cher père, me remplit de joie, de bonheur, de tendresse; j'ai tâché de vous témoigner cette tendresse par mes caresses et mes embrassades, car mon coeur déborde; c'est tout ce que j'ai pu faire que de le retenir pendant toute la route, car il s'élançait toujours ici vers vous, mon cher père; ce but, il me transporte, il me ravit; ce but... il...

-- Mais ce but qui vous ravit, s'écria Rodin exaspéré par ces exagérations méridionales, interrompant le Romain, ce but, quel est-il?

-- Ce rescrit de notre révérendissime et excellentissime général vous en instruira, mon très cher père...

Et le père Caboccini tira de son portefeuille un pli cacheté de trois sceaux, qu'il baisa respectueusement avant de le remettre à Rodin, qui le prit et, après l'avoir baisé de même, le décacheta avec une vive anxiété.

Pendant qu'il lut, les traits du jésuite demeurèrent impassibles; le seul battement précipité des artères de ses tempes annonçait son agitation intérieure.

Néanmoins, mettant froidement la lettre dans sa poche, Rodin regarda le Romain et lui dit:

-- Il en sera fait ainsi que l'ordonne notre excellentissime général.

-- Ainsi, mon père, s'écria le père Caboccini avec une recrudescence d'effusion et d'admiration de toute sorte, c'est moi qui vais être l'ombre de votre lumière, votre second vous-même; j'aurai le bonheur de ne vous quitter ni le jour ni la nuit, d'être votre _socius_, en un mot, puisque, après vous avoir accordé la faculté de n'en point avoir pendant quelque temps, selon votre désir, et dans le meilleur intérêt des affaires de notre sainte compagnie, notre excellentissime général juge à propos de m'envoyer de Rome auprès de vous pour remplir cette fonction; faveur inespérée, immense, qui me remplit de reconnaissance pour notre général et de tendresse pour vous, mon cher et digne père.

-- C'est bien joué, pensa Rodin, mais, moi, on ne me prend sans _vert_, et ce n'est que dans le royaume des aveugles que les borgnes sont rois.

* * * * *

Le soir du jour même où cette scène s'était passée entre le jésuite et son nouveau _socius_, Nini-Moulin, après avoir reçu en présence de Caboccini les instructions de Rodin, s'était rendu chez Mme de la Sainte-Colombe.

LVIII. Madame de la Sainte-Colombe.

Mme de la Sainte-Colombe qui, au commencement de ce récit, était venue visiter la terre et le château de Cardoville dans l'intention d'acheter cette propriété, avait fondé sa fortune en tenant un magasin de modes sous les galeries de bois du Palais- Royal, lors de l'entrée des alliés à Paris. Singulier magasin, dans lequel les ouvrières étaient toujours plus jolies et beaucoup plus fraîches que les chapeaux qu'elles accommodaient.

Il serait assez difficile de dire par quels moyens cette créature était parvenue à se créer une fortune considérable, sur laquelle les révérends pères, parfaitement insoucieux de l'origine de ces biens, pourvu qu'ils les puissent empocher _(ad majorem Dei gloriam)_, avaient de sérieuses visées. Ils avaient procédé selon l'ABC de leur métier. Cette femme était d'un esprit faible, vulgaire, grossier.

Les révérends pères, parvenant à s'introduire auprès d'elle, ne l'avaient pas trop blâmée de ses abominables antécédents. Ils avaient même trouvé moyen d'atténuer ses _peccadilles_, car leur morale est facile et complaisante; mais ils lui avaient déclaré que, de même qu'un veau devient taureau avec l'âge, les peccadilles grandissaient dans l'impénitence et que, croissant avec la vieillesse, elles finissaient par atteindre les proportions de péchés énormes; et alors, comme punition redoutable de ces péchés énormes, était venue la fantasmagorie obligée du diable et de ses cornes, de ses flammes et de ses fourches; dans le cas, au contraire, où la répression de ces peccadilles arriverait en temps utile et se formulerait par quelque belle et bonne donation à leur compagnie, les révérends pères se faisaient fort de renvoyer Lucifer à ses fourneaux, et de garantir à la Sainte-Colombe, toujours moyennant valeur mobilière ou immobilière, une bonne place parmi les élus. Malgré l'efficacité ordinaire de ces moyens, cette conversion avait présenté de nombreuses difficultés. La Sainte-Colombe, sujette, de temps à autre, à de terrible retours de jeunesse, avait usé deux ou trois directeurs.

Enfin, brodant sur le tout, Nini-Moulin, qui convoitait sérieusement la fortune et forcément la main de cette créature, avait quelque peu nui aux projets des révérends pères.

Au moment où l'écrivain religieux se rendait auprès de la Sainte- Colombe comme mandataire de Rodin, elle occupait un appartement au premier, rue Richelieu, car, malgré ses velléités de retraite, cette femme trouvait un plaisir infini au tapage assourdissant, à l'aspect tumultueux d'une rue passante et populeuse.

Ce logis était richement meublé, mais presque toujours en désordre, malgré les soins, ou à cause des soins de deux ou trois domestiques, avec qui la Sainte-Colombe fraternisait tour à tour de la façon la plus touchante ou se querellait avec furie.

Nous introduirons le lecteur dans le sanctuaire où cette créature était depuis quelque temps en conférence secrète avec Nini-Moulin.

La néophyte ambitionnée des révérends pères trônait sur un canapé d'acajou recouvert de soie cramoisie. Elle avait deux chats sur ses genoux et un chien caniche à ses pieds, tandis qu'un gros vieux perroquet gris allait et venait, perché sur le dos du canapé; une perruche verte, moins privée ou moins favorisée, glapissait de temps à autre, enchaînée à un bâton, près de l'embrasure d'une fenêtre; le perroquet ne criait pas, mais parfois il intervenait brusquement dans la conversation en faisant entendre d'une voix retentissante les jurements les plus effroyables, ou en grasseyant le plus distinctement du monde un vocabulaire digne des halles ou des lieux déshonnêtes où s'était passée son enfance; pour tout dire, cet ancien commensal de la Sainte-Colombe, avant sa conversion, avait reçu de sa maîtresse cette éducation peu édifiante, et avait même été baptisé par elle d'un nom des plus malsonnants, auquel la Sainte-Colombe, abjurant ses premières erreurs, avait depuis substitué le nom modeste de _Barnabé_.

Quant au portrait de la Sainte-Colombe, c'était une robuste femme de cinquante ans environ, au visage large, coloré, quelque peu barbu, et à la voix virile; elle portait ce soir-là une manière de turban orange et une robe de velours violâtre, quoiqu'on fût à la fin de mai; elle avait en outre des bagues à tous les doigts et sur le front une ferronnière de diamants.

Nini-Moulin avait abandonné le paletot-sac quelque peu sans façon qu'il portait habituellement pour un habillement noir complet et un large gilet blanc à la Robespierre; ses cheveux étaient aplatis autour de son crâne bourgeonné, et il avait pris une physionomie des plus béates, dehors qui lui semblaient devoir mieux servir ses projets matrimoniaux et contrebalancer l'influence de l'abbé Corbinet que les allures de _Roger-Bontemps _qu'il avait d'abord affectées. Dans ce moment, l'écrivain religieux, laissant de côté ses intérêts, ne s'occupait que de réussir dans la délicate mission dont il avait été chargé par Rodin, mission qui, d'ailleurs, lui avait été adroitement présentée par le jésuite sous des apparences parfaitement acceptables, et dont le but, à tout prendre honorable, faisait excuser les moyens quelque peu hasardeux.

-- Ainsi, disait Nini-Moulin en continuant un entretien commencé depuis quelque temps, elle a vingt ans?

-- Tout au plus, répondit la Sainte-Colombe qui paraissait en proie à une vive curiosité; mais c'est tout de même bien farce ce que vous me dites là... mon gros bibi (la Sainte-Colombe était, on le sait, déjà sur un pied de douce familiarité avec l'écrivain religieux).

-- Farce... n'est peut-être pas le mot tout à fait propre, ma digne amie, fit Nini-Moulin d'un air confit; c'est touchant... intéressant, que vous voulez dire... car si vous pouvez retrouver d'ici à demain la personne en question...

-- Diable!... d'ici à demain, mon fiston, s'écria cavalièrement la Sainte-Colombe, comme vous y allez! voilà plus d'un an que je n'ai entendu parler d'elle... Ah! si... pourtant; Antonia, que j'ai rencontrée il y a un mois, m'a dit où elle était.

-- Alors... par le moyen auquel vous aviez d'abord pensé, ne pourrait-on pas la découvrir?

-- Oui... gros bibi! mais c'est joliment sciant, ces démarches-là, quand on n'en a pas l'habitude...

-- Comment! ma belle amie, vous si bonne, vous qui travaillez si fort à votre salut... vous hésitez devant quelques démarches... désagréables... surtout lorsqu'il s'agit d'une action exemplaire, lorsqu'il s'agit d'arracher une jeune fille à Satan et à ses pompes?...

Ici le perroquet Barnabé fit entendre deux effroyables jurons, admirablement bien articulés.

Dans son premier mouvement d'indignation, la Sainte-Colombe s'écria en se retournant vers Barnabé d'un air courroucé et révolté:

-- Ce... (un mot aussi gros que celui prononcé par Barnabé) ne se corrigera jamais... Veux-tu te taire?... (Ici une kyrielle d'autres mots du vocabulaire de Barnabé.) C'est comme un fait- exprès... Hier encore il a fait rougir l'abbé Corbinet jusqu'aux oreilles... Te tairas-tu?

-- Si vous reprenez toujours Barnabé de ses écarts avec cette sévérité-là, dit Nini-Moulin conservant un imperturbable sérieux, vous finirez par le corriger. Mais, pour en revenir à notre affaire, voyons, soyez ce que vous êtes naturellement, ma respectable amie, obligeante au possible; concourez à une double bonne action: d'abord à arracher, je vous le disais, une jeune fille à Satan et à ses pompes, en lui assurant un sort honnête, c'est-à-dire le moyen de revenir à la vertu; et ensuite, chose non moins capitale, le moyen de rendre ainsi peut-être à la raison une pauvre mère devenue folle de chagrin... Pour cela, que faut-il faire?... quelques démarches... voilà tout.

-- Mais pourquoi cette fille-là plutôt qu'une autre, mon gros bibi? C'est donc parce qu'elle est comme une espèce de rareté?

-- Certainement, ma respectable amie... sans cela, cette pauvre mère folle... que l'on veut ramener à la raison, ne serait pas, à sa vue, frappée comme il faut qu'elle le soit.

-- Ça c'est juste.

-- Allons, voyons, un petit effort, ma digne amie.

-- Farceur... allez! dit Sainte-Colombe avec un mol abandon; il faut faire tout ce que vous voulez...

-- Ainsi, dit vivement Nini-Moulin, vous promettez...

-- Je promets... et je fais mieux que ça... je vais tout de suite... aller où il faut; ça sera plus tôt fait. Ce soir... je saurai de quoi il retourne, et si ça se peut ou non.

Ce disant, la Sainte-Colombe se leva avec effort, déposa ses deux chats sur le canapé, repoussa son chien du bout du pied et sonna vigoureusement.

-- Vous êtes admirable... dit Nini-Moulin avec dignité. Je n'oublierai de ma vie...

-- Faut pas vous gêner... mon gros, dit la Sainte-Colombe en interrompant l'écrivain religieux, c'est pas à cause de vous que je me décide.

-- Et à cause de qui! ou de quoi!... demanda Nini-Moulin.

-- Ah! c'est mon secret, dit la Sainte-Colombe.

Puis, s'adressant à sa femme de chambre, qui venait d'entrer, elle ajouta:

-- Ma biche, dis à Ratisbonne d'aller me chercher un fiacre, et donne-moi mon chapeau de velours coquelicot à plumes.

Pendant que la suivante allait exécuter les ordres de sa maîtresse, Nini-Moulin s'approcha de la Sainte-Colombe et lui dit à mi-voix d'un ton modeste et pénétré:

-- Vous remarquerez du moins, ma belle amie, que je ne vous ai pas dit ce soir un seul mot de mon amour... me tiendrez-vous compte de ma discrétion!

À ce moment, la Sainte-Colombe venait d'enlever son turban; elle se retourna brusquement et planta cette coiffure sur le crâne chauve de Nini-Moulin, en riant d'un gros rire.

L'écrivain religieux parut ravi de cette preuve de confiance et, au moment où la suivante rentrait avec le châle et le chapeau de sa maîtresse, il baisa passionnément le turban, en regardant la Sainte-Colombe à la dérobée.

* * * * *

Le lendemain de cette scène, Rodin dont la physionomie paraissait triomphante, mettait lui-même une lettre à la poste. Cette lettre portait pour adresse:

_À monsieur Agricol Baudoin,_ _Rue Brise-Miche, n° _2. PARIS.

_(Très pressée.)_

LIX. Les amours de Faringhea.

Djalma, on s'en souvient peut-être, lorsqu'il eut appris pour la première fois qu'il était aimé d'Adrienne, avait, dans l'enivrement de son bonheur, dit à Faringhea, dont il pénétrait la trahison:

-- Tu t'es ligué avec mes ennemis, et je ne t'avais fait aucun mal... Tu es méchant parce que tu es sans doute malheureux... je veux te rendre heureux pour que tu sois bon; veux-tu de l'or! tu auras de l'or... veux-tu un ami! tu es esclave, je suis fils de roi, je t'offre mon amitié.

Faringhea avait refusé l'or et paru accepter l'amitié du fils de Kadja-Sing.

Doué d'une intelligence remarquable, d'une dissimulation profonde, le métis avait facilement persuadé de la sincérité de son repentir, de sa reconnaissance et de son attachement un homme d'un caractère aussi confiant, aussi généreux que Djalma; d'ailleurs, quels motifs celui-ci aurait-il eus de se défier désormais de son esclave devenu son ami!

Certain de l'amour de Mlle de Cardoville auprès de laquelle il passait chaque jour, il eût été défendu par la salutaire influence de la jeune fille contre les perfides conseils ou contre les calomnies du métis, fidèle et secret instrument de Rodin qui l'avait affilié à sa compagnie; mais Faringhea, dont le tact était parfait, n'agissait pas légèrement; ne parlait jamais au prince de Mlle de Cardoville, et attendait discrètement les confidences qu'amenait parfois la joie expansive de Djalma.

Très peu de jours après qu'Adrienne, par un tout-puissant effort de chaste volonté, eût échappé au contagieux enivrement de la passion de Djalma, le lendemain du jour où Rodin, certain du bon succès de la mission de Nini-Moulin auprès de la Sainte-Colombe, avait mis lui-même une lettre à la poste à l'adresse d'Agricol Baudoin, le métis, assez sombre depuis quelque temps, avait semblé ressentir un violent chagrin qui alla bientôt tellement empirant, que le prince, frappé de l'air désespéré de cet homme, qu'il voulait ramener au bien par l'affection et par le bonheur, lui demanda plusieurs fois la cause de cette accablante tristesse; mais le métis, tout en remerciant le prince de son intérêt avec une reconnaissante effusion, s'était tenu dans une réserve absolue.

Ceci posé, on concevra la scène suivante.

Elle avait lieu, vers le milieu du jour, dans la petite maison de la rue de Clichy, occupée par l'Indien.

Djalma, contre son habitude, n'avait pas passé cette journée avec Adrienne. Depuis la veille, il avait été prévenu par la jeune fille qu'elle lui demanderait le sacrifice de ce jour entier, afin de l'employer à prendre les mesures nécessaires pour que leur mariage fût béni et acceptable aux yeux du monde, et que pourtant il demeurât entouré des restrictions qu'elle et Djalma désiraient. Quant aux moyens que devait employer Mlle de Cardoville pour arriver à ce résultat, quant à la personne si pure, si honorable, qui devait consacrer cette union, c'était un secret qui, n'appartenant pas seulement à la jeune fille, ne pouvait être encore confié à Djalma.

Pour l'Indien, depuis si longtemps habitué à consacrer tous ses instants à Adrienne, ce jour entier passé loin d'elle était interminable. Enfin, depuis la scène passionnée pendant laquelle Mlle de Cardoville avait failli succomber, elle avait, se défiant de son courage, prié la Mayeux de ne plus la quitter désormais: aussi l'amoureuse et dévorante impatience de Djalma était à son comble.

Tour à tour en proie à une agitation brûlante ou à une sorte d'engourdissement dans lequel il tâchait de se plonger pour échapper aux pensées qui lui causaient de si enivrantes tortures, Djalma était étendu sur un divan, son visage caché dans ses mains, comme s'il eût voulu échapper à une trop séduisante vision.

Tout à coup, Faringhea entra chez le prince sans avoir frappé à la porte, selon son habitude.

Au bruit que fit le métis en entrant, Djalma tressaillit, releva la tête et regarda autour de lui avec surprise; mais, à la vue de cette physionomie pâle, bouleversée de l'esclave, il se leva vivement et, faisant quelques pas vers lui, s'écria:

-- Qu'as-tu Faringhea? Après un moment de silence, et comme s'il eût cédé à une hésitation pénible, Faringhea, se jetant aux pieds de Djalma, murmura d'une voix faible, avec un accablement désespéré, presque suppliant:

-- Je suis bien malheureux... ayez pitié de moi, monseigneur!

L'accent du métis fut si touchant, la grande douleur qu'il semblait éprouver donnait à ses traits, ordinairement impassibles et durs comme ceux d'un masque de bronze, une expression tellement navrante, que Djalma se sentit attendri et, se courbant pour relever le métis, lui dit avec affection:

-- Parle, parle... la conscience apaise les tourments du coeur... Aie confiance, ami... et compte sur moi... l'ange me le disait il y a peu de jours encore: «L'amour heureux ne souffre pas de larmes autour de lui.»

-- Mais l'amour infortuné, l'amour misérable, l'amour trahi... verse des larmes de sang, reprit Faringhea avec un abattement douloureux.

-- De quel amour trahi parles-tu? dit Djalma surpris.

-- Je parle de mon amour... répondit le métis d'un air sombre.

-- De ton amour?... dit Djalma de plus en plus surpris; non que le métis, jeune encore et d'une figure d'une sombre beauté, lui parût incapable d'inspirer ou d'éprouver un sentiment tendre, mais parce qu'il n'avait pas cru jusqu'alors cet homme capable de ressentir un chagrin aussi poignant.

-- Monseigneur, reprit le métis: vous m'aviez dit: «Le malheur t'a rendu méchant... sois heureux, et tu seras bon...» Dans ces paroles... j'avais vu un présage; on aurait dit que pour entrer dans mon coeur un noble amour attendait que la haine, que la trahison fussent sorties de ce coeur... Alors, moi, à demi sauvage, j'ai trouvé une femme belle et jeune qui répondait à ma passion; du moins je l'ai cru... mais j'avais été traître envers vous, monseigneur, et, pour les traîtres, même repentants, il n'est jamais de bonheur... À mon tour, j'ai été trahi... indignement trahi.

Puis, voyant le mouvement de surprise du prince, le métis ajouta, comme s'il eût été écrasé de confusion:

-- Grâce, ne me raillez pas... monseigneur; les tortures les plus affreuses ne m'auraient pas arraché cet aveu misérable... mais vous, fils de roi, vous avez daigné dire à votre esclave: «Sois mon ami...»

-- Et cet ami... te sait gré de ta confiance, dit vivement Djalma; loin de te railler, il te consolera... Rassure-toi; mais... te railler... moi!

-- L'amour trahi... mérite tant de mépris, tant de huées insultantes!... dit Faringhea avec amertume. Les lâches mêmes ont le droit de vous montrer au doigt avec dédain... car dans ce pays la vue de l'homme trompé dans ce qui est l'âme de son âme, le sang de son sang... la vie de sa vie... fait hausser les épaules et éclater de rire...

-- Mais es-tu certain de cette trahison? répondit doucement Djalma.