Chapter 66
Djalma, n'ayant jamais jusqu'alors rencontré chez Adrienne Mme de Saint-Dizier, avait d'abord paru assez surpris de sa présence. La princesse, gardant un morne silence, contemplait tour à tour avec une haine sourde et une envie implacable ces deux êtres si beaux, si jeunes, si amoureux, si heureux; tout à coup elle tressaillit comme si un souvenir d'une grande importance s'offrait à son esprit, et, durant quelques secondes, elle resta profondément absorbée.
Adrienne et Djalma profitèrent de ce moment pour se _couver _des yeux, avec une sorte d'idolâtrie ardente qui remplissait leurs yeux d'une flamme humide; puis, à un mouvement de Mme de Saint- Dizier qui parut sortir de sa préoccupation momentanée, Mlle de Cardoville dit en souriant au jeune Indien:
-- Mon cher cousin, je vais réparer un oubli, je vous l'avoue, très volontaire (vous en saurez la cause) en vous parlant pour la première fois d'une de mes parentes à laquelle j'ai l'honneur de vous présenter... Mme la princesse de Saint-Dizier.
Djalma s'inclina. Mlle de Cardoville reprit vivement, au moment où sa tante allait répondre:
-- Mme de Saint-Dizier venait me faire très gracieusement part d'un événement on ne peut plus heureux pour moi... et dont je vous instruirai plus tard, mon cousin, à moins que cette bonne princesse ne veuille me priver du plaisir de vous faire cette confidence.
L'arrivée inattendue de Djalma, les souvenirs qui venaient subitement frapper l'esprit de la princesse, modifièrent sans doute beaucoup ses premiers projets, car, au lieu de poursuivre l'entretien au sujet de la ruine d'Adrienne, Mme de Saint-Dizier répondit en souriant d'un air doucereux, qui cachait une odieuse arrière-pensée:
-- Je serais désolée, prince, de priver mon aimable et chère nièce du plaisir de vous annoncer bientôt l'heureuse nouvelle dont elle parle, et dont, en bonne parente... je me suis hâtée de venir l'instruire... Voici à ce sujet quelques notes, et la princesse remit un papier à Adrienne, qui, je l'espère, lui démontreront jusqu'à la plus entière évidence... la réalité de ce que je lui annonce.
-- Mille grâces, ma chère tante, dit Adrienne en prenant le papier avec une souveraine indifférence; cette précaution, cette preuve étaient superflues; vous le savez, je vous crois toujours sur parole... lorsqu'il s'agit de votre bienveillance envers moi.
Malgré son ignorance des perfidies raffinées, des cruautés perlées de la civilisation, Djalma, doué d'un tact très fin comme toutes les natures un peu sauvages et violemment impressionnables, ressentait une sorte de malaise moral en entendant cet échange de fausses aménités; il n'en devinait pas le sens détourné; mais, pour ainsi dire, elles sonnaient faux à son oreille; puis, instinct ou pressentiment, il éprouvait une vague répulsion pour Mme de Saint-Dizier. En effet, la dévote, songeant à la gravité de l'incident qu'elle s'apprêtait à soulever, contenait à peine son agitation intérieure, que trahissaient la coloration croissante de son visage, son sourire amer et l'éclat méchant de son regard; aussi, à la vue de cette femme, Djalma, ne pouvant vaincre une antipathie croissante, resta silencieux, attentif, et ses traits charmants perdirent même de leur sérénité première.
La Mayeux se sentait aussi sous le coup d'une impression de plus en plus pénible; elle jeta tour à tour des regards craintifs sur la princesse, implorant vers Adrienne, comme pour supplier celle- ci de cesser un entretien dont la jeune ouvrière pressentait les suites funestes.
Mais, malheureusement, Mme de Saint-Dizier avait alors trop d'intérêt à prolonger cette entrevue, et Mlle de Cardoville, puisant un nouveau courage, une nouvelle et audacieuse confiance dans la présence de l'homme qu'elle adorait, ne voulait que trop jouir du cruel dépit que causait à la dévote la vue d'un amour heureux, malgré tant de complots infâmes tramés par elle et par ses complices.
Après un instant de silence, Mme de Saint-Dizier prit la parole et dit d'un ton doucereux et insinuant:
-- Mon Dieu, prince, vous ne sauriez croire combien j'ai été ravie d'apprendre par le bruit public (car on ne parle pas d'autre chose, et pour raison), d'apprendre, dis-je, votre adorable affection pour ma chère nièce, car sans vous en douter, vous me tirez d'un furieux embarras.
Djalma ne répondit pas; mais il regarda Mlle de Cardoville d'un air surpris et presque attristé, comme pour lui demander ce que voulait dire sa tante.
Celle-ci, s'étant aperçue de cette muette interrogation, reprit:
-- Je vais être plus claire, prince; en un mot, vous comprenez que, me trouvant la plus proche parente de cette chère et mauvaise petite tête... elle désigna Adrienne du regard, j'étais plus ou moins responsable de son avenir aux yeux de tous... et voici, prince, que vous arrivez justement de l'autre monde pour vous charger candidement de cet avenir qui m'effrayait si fort... C'est charmant, c'est excellent; aussi, en vérité, l'on se demande ce qu'il y a de plus à admirer en vous, de votre bonheur ou de votre courage.
Et la princesse, jetant un regard d'une méchanceté diabolique sur Adrienne, attendit sa réponse d'un air de défi.
-- Écoutez bien ma bonne tante, mon cher cousin, se hâta de dire la jeune fille en souriant avec calme, depuis un instant que cette tendre parente nous voit, vous et moi, réunis et heureux, son âme est tellement inondée de joie, qu'elle a besoin de s'épancher; et vous ne pouvez vous imaginer ce que sont les épanchements d'une si belle âme... Un peu de patience... et vous en jugerez...
Puis Adrienne ajouta le plus naturellement du monde:
-- Je ne sais pourquoi, à propos de ces épanchements de ma chère tante, car cela y a peu de rapport, je me souviens de ce que vous me disiez, mon cousin, de certaines espèces de vipères de votre pays: souvent dans une morsure impuissante elles se brisent les dents qui filtrent le venin, et l'absorbent ainsi mortellement; de sorte qu'elles sont elles-mêmes victimes du poison qu'elles distillent... Voyons, ma chère tante, vous qui avez un si bon, un si noble coeur... je suis sûre que vous vous intéressez tendrement à ces pauvres vipères...
La dévote jeta un regard implacable à sa nièce et reprit d'une voix altérée:
-- Je ne vois pas beaucoup le but de cette histoire naturelle; et vous prince?
Djalma ne répondit pas; accoudé à la cheminée, il jetait un regard de plus en plus sombre et pénétrant sur la princesse; une haine involontaire pour cette femme lui montait au coeur.
-- Ah! ma chère tante, reprit Adrienne d'un ton de doux reproche, aurais-je donc trop présumé de votre coeur?... Vous n'avez pas de sympathie, même... pour les vipères!... Pour qui en aurez-vous donc, mon Dieu? Après tout, cela se conçoit, ajouta Adrienne comme se parlant à elle-même par réflexion, elles sont si _minces... _Mais laissons ces folies, reprit-elle gaiement en voyant la rage contenue de la dévote. Dites-nous donc vite, bonne tante, toutes les tendres choses que vous inspire la vue de notre bonheur.
-- Mais, je l'espère bien, mon aimable nièce: d'abord, je ne saurais trop féliciter ce cher prince d'être venu du fond de l'Inde pour se charger de vous... en toute confiance... les yeux fermés... le digne nabab... de vous, pauvre chère enfant, que l'on a été obligé de renfermer comme folle (afin de donner un nom décent à vos débordements), vous savez bien... à cause de ce beau garçon que l'on a trouvé caché chez vous... mais aidez-moi donc... est-ce que vous auriez déjà oublié jusqu'à son nom, vilaine petite infidèle?... un très beau garçon et poète, s'il vous plaît, un certain Agricol Baudoin, que l'on a découvert dans un réduit secret attenant à votre chambre à coucher... ignoble scandale dont tout Paris s'est occupé... car vous n'épousez pas une femme inconnue, cher prince... le nom de la vôtre est dans toutes les bouches.
Et comme, à ces paroles imprévues, effrayantes, Adrienne, Djalma et la Mayeux, quoique obéissant à des ressentiments divers, restèrent un moment muets de surprise, la princesse, ne jugeant pas nécessaire de contenir et sa joie infernale et sa haine triomphante, s'écria en se levant, les joues enflammées, les yeux étincelants, s'adressant à Adrienne:
-- Oui, je vous défie de me démentir; a-t-on été forcé de vous enfermer sous prétexte de folie? a-t-on, oui ou non, trouvé cet artisan... votre amant d'alors, caché dans votre chambre à coucher?
À cette horrible accusation, le teint de Djalma, transparent et doré comme de l'ambre, devint subitement mat et couleur de plomb; sa lèvre supérieure, rouge comme du sang, se relevant par une sorte de rictus sauvage, laissa voir ses petites dents blanches convulsivement serrées; enfin sa physionomie devint à ce moment si épouvantablement menaçante et féroce, que la Mayeux frissonna d'effroi.
Le jeune Indien, emporté par l'ardeur, par la violence du sang, éprouvait un vertige de rage irréfléchie, involontaire, une commotion fulgurante, pareille à celle qui de son coeur fait jaillir le sang à ses yeux qu'il trouble, à son cerveau qu'il égare, lorsque l'homme d'honneur se sent frappé au visage... Si pendant ce moment terrible, rapide comme la clarté de la foudre qui sillonne la nue, l'action avait remplacé la pensée de Djalma, la princesse, Adrienne, la Mayeux et lui-même eussent été anéantis par une explosion aussi effroyable, aussi soudaine que celle d'une mine qui éclate.
Il eût tué la princesse, parce qu'elle accusait Adrienne d'une trahison infâme; Adrienne, parce qu'on pouvait la soupçonner de cette infamie; la Mayeux, parce qu'elle était témoin de cette accusation; lui-même enfin se fût tué pour ne pas survivre à une si horrible déception.
Mais, ô prodige!... son regard sanglant, insensé, a rencontré le regard d'Adrienne, regard rempli de dignité calme et de sereine assurance, et voilà que l'expression de rage féroce qui transportait l'Indien a passé... fugitive comme l'éclair.
Bien plus, à la profonde stupeur de la princesse et de la jeune ouvrière, à mesure que les regards que Djalma jetait sur Adrienne devenaient plus profonds, plus pénétrants et, pour ainsi dire, plus intelligents de cette âme si belle, si pure, non seulement l'Indien s'apaisa, mais se transfigurant, sa physionomie, d'abord si violemment troublée, se rasséréna, et bientôt refléta comme un miroir la noble sécurité du visage de la jeune fille.
Maintenant, traduisons pour ainsi dire physiquement cette révolution morale, si charmante pour la Mayeux, d'abord si épouvantée, si désespérante pour la dévote.
À peine la princesse venait-elle de distiller son atroce calomnie de sa lèvre venimeuse, que Djalma, alors debout devant la cheminée, avait, dans le paroxysme de sa fureur, fait brusquement un pas vers la princesse; puis, comme s'il eût voulu se modérer dans sa rage, il s'était, pour ainsi dire, retenu au marbre de la cheminée, qu'il semblait pétrir de sa main d'acier, un tressaillement convulsif agitait tout son corps; ses traits, contractés, méconnaissables, étaient devenus effrayants.
De son côté, en entendant la princesse, Adrienne, cédant à un premier mouvement d'indignation courroucée, de même que Djalma avait cédé à un premier mouvement de fureur aveugle, Adrienne s'était brusquement levée, le regard étincelant de fierté révoltée; mais, presque aussitôt apaisée par la conscience de sa pureté, son charmant visage était redevenu d'une adorable sérénité...
Ce fut alors que ses yeux rencontrèrent ceux de Djalma. Pendant une seconde la jeune fille fut encore plus affligée qu'effrayée de l'expression menaçante, formidable de la physionomie de l'Indien... «Une stupide indignité l'exaspère à ce point! s'était dit Adrienne; il me soupçonne donc?...» Mais à cette réflexion, aussi rapide que cruelle succéda une joie folle lorsque, les yeux d'Adrienne s'étant longuement arrêtés sur ceux de l'Indien, elle vit instantanément ces traits si farouches s'adoucir comme par magie, et redevenir radieux et enchanteurs comme ils l'étaient naguère.
Ainsi l'abominable trame de Mme de Saint-Dizier tombait devant l'expression digne, confiante et sincère de la physionomie d'Adrienne.
Ce ne fut pas tout. Au moment où, témoin de cette scène muette si expressive qui prouvait la merveilleuse sympathie de ces deux êtres, qui, sans prononcer une parole et grâce à quelques regards muets, s'étaient compris, expliqués et mutuellement rassurés, la princesse suffoquait de dépit et de colère.
Adrienne, avec un sourire adorable et un geste d'une coquetterie charmante, tendit sa belle main à Djalma, qui, s'agenouillant, y imprima un baiser de feu dont l'ardeur fit monter un léger nuage rose au front de la jeune fille.
L'Indien se plaçant alors sur le tapis d'hermine aux pieds de Mlle de Cardoville, dans une attitude remplie de grâce et de respect, appuya son menton sur la paume de l'une de ses mains et, plongé dans une adoration muette, il se mit à contempler silencieusement Adrienne qui, penchée vers lui, souriante, heureuse, mirait, comme dit la chanson_, dans ses yeux ses yeux _avec autant d'amoureuse complaisance que si la dévote, étouffant de haine, n'eût pas été là.
Mais bientôt Adrienne, comme si quelque chose eût manqué à son bonheur, appela d'un signe la Mayeux et la fit asseoir auprès d'elle; alors, une main dans la main de cette excellente amie, Mlle de Cardoville, souriant à Djalma en adoration devant elle, jeta sur la princesse, de plus en plus stupéfaite, un regard à la fois si suave, si ferme, et qui peignait si noblement l'invincible quiétude de sa félicité et l'inabordable hauteur de ses dédains pour la calomnie, que Mme de Saint-Dizier, bouleversée, hébétée, balbutia quelques paroles à peine intelligibles d'une voix frémissant de colère, puis, perdant complètement la tête, se dirigea précipitamment vers la porte.
Mais à ce moment, la Mayeux, qui redoutait quelque embûche, quelque complot ou quelque perfide espionnage, se résolut, après avoir échangé un coup d'oeil avec Adrienne, de suivre la princesse jusqu'à sa voiture.
Le désappointement de Mme de Saint-Dizier, lorsqu'elle se vit ainsi accompagnée et surveillée par la Mayeux, parut si comique à Mlle de Cardoville, qu'elle ne put s'empêcher de rire aux éclats; ce fut donc au bruit de cette dédaigneuse hilarité que la dévote, éperdue de rage et de désespoir, quitta cette maison, où elle avait espéré apporter le trouble et le malheur.
Adrienne et Djalma restèrent seuls.
Avant de poursuivre la scène qui se passe entre eux, quelques mots rétrospectifs sont indispensables.
L'on croira sans peine que, du moment où Mlle de Cardoville et l'Indien furent rapprochés l'un de l'autre après tant de traverses, leurs jours s'écoulèrent dans un bonheur indicible; Adrienne s'appliqua surtout à faire naître l'occasion de mettre en lumière et pour ainsi dire une à une les généreuses qualités de Djalma, dont elle avait lu, dans les livres des voyageurs, de si brillants récits.
La jeune fille s'était imposé cette tendre et patiente étude du caractère de Djalma, non seulement pour justifier l'amour exalté qu'elle éprouvait, mais encore parce que cette espèce de temps d'épreuve, auquel elle avait assigné un terme, l'aidait à tempérer, à distraire les emportements de l'amour de Djalma... tâche d'autant plus méritoire pour Adrienne, qu'elle ressentait les mêmes impatients enivrements, les mêmes ardeurs passionnées... Chez ces deux êtres, les brûlants désirs des sens et les aspirations de l'âme les plus élevées s'équilibraient, se soutenaient merveilleusement dans leur mutuel essor, Dieu ayant doué ces deux amants de la plus rare beauté du corps et de la plus adorable beauté du coeur, comme pour légitimer l'irrésistible attrait qui les attachait l'un à l'autre.
Quel devait être le terme de cette épreuve si pénible qu'Adrienne imposait à Djalma et à elle-même! C'est ce que Mlle de Cardoville projette d'apprendre à Djalma dans l'entretien qu'elle va avoir avec lui, après le brusque départ de Mme de Saint-Dizier.
LV. L'épreuve.
Mlle de Cardoville et Djalma restèrent seuls.
Telle était la noble confiance qui avait succédé dans l'esprit de l'Indien à son premier mouvement de fureur irréfléchie, en entendant l'infâme calomnie de Mme de Saint-Dizier, qu'une fois seul avec Adrienne, il ne lui dit pas un mot de cette accusation indigne.
De son côté, touchante et admirable entente de ces deux coeurs! la jeune fille était trop fière, elle avait trop la conscience de la pureté de son amour, pour descendre à une justification envers Djalma. Elle aurait cru l'offenser et s'offenser elle-même.
Les deux amants commencèrent donc leur entretien, comme si l'incident soulevé par la dévote n'avait pas eu lieu.
Le même dédain s'étendit aux notes, qui, selon la princesse, devaient prouver l'imminence de la ruine d'Adrienne.
La jeune fille avait posé, sans le lire, ce papier sur un guéridon placé à sa portée. D'un geste rempli de grâces, elle fit signe à Djalma de venir s'asseoir auprès d'elle; celui-ci, obéissant à ce désir, quitta, non sans regret, la place qu'il occupait aux pieds de la jeune fille.
-- Mon ami, lui dit Adrienne d'un ton grave et tendre, vous m'avez souvent... et impatiemment demandé quand arriverait le terme de l'épreuve que nous nous imposions: cette épreuve touche à sa fin.
Djalma tressaillit et ne put retenir un léger cri de bonheur et de surprise; mais cette exclamation presque tremblante fut si suave, si douce, qu'elle semblait plutôt le premier cri d'une ineffable reconnaissance, que l'accent passionné du bonheur.
Adrienne continua -- Séparés... environnés d'embûches, de mensonges, mutuellement trompés sur nos sentiments, pourtant nous nous aimions, mon ami... En cela, nous suivions un irrésistible et sûr attrait, plus fort que les événements contraires, mais depuis, durant ces jours passés dans une longue retraite où nous venons de vivre isolés de tout et de tous, nous avons appris à nous estimer, à nous honorer davantage... Livrés à nous-mêmes, libres tous deux... nous avons eu le courage de résister à tous les brûlants enivrements de la passion, afin de nous acquérir le droit de nous y livrer plus tard sans regrets. Pendant ces jours où nos coeurs sont demeurés ouverts l'un à l'autre, nous y avons lu... tout lu... Aussi, Djalma... je crois en vous et vous croyez en moi... Je trouve en vous ce que vous trouvez en moi, n'est-ce pas?... toutes les garanties possibles, désirables, humaines, pour notre bonheur. Mais à cet amour il manque une consécration... et aux yeux du monde où nous sommes appelés à vivre, il n'en est qu'une seule... une seule... le mariage, et il enchaîne la vie entière.
Djalma regarda la jeune fille avec surprise.
-- Oui, la vie entière... et pourtant, quel est celui qui peut répondre à jamais des sentiments de toute sa vie? reprit la jeune fille. Un Dieu... qui saurait l'avenir des coeurs pourrait seul lier irrévocablement certains êtres... pour le bonheur; mais, hélas! aux yeux des créatures humaines, l'avenir est impénétrable: aussi, lorsqu'on ne peut répondre sûrement que de la sincérité d'un sentiment présent, accepter des liens indissolubles, n'est-ce pas commettre une action folle, égoïste, impie?
-- Cela est triste à penser, dit Djalma après un moment de réflexion, mais cela est juste... Puis il regarda la jeune fille avec une expression de surprise croissante. Adrienne se hâta d'ajouter tendrement d'un ton pénétré:
-- Ne vous méprenez pas sur ma pensée, mon ami; l'amour de deux êtres qui, comme nous, après mille patientes expériences de coeur, d'âme et d'esprit, ont trouvé l'un dans l'autre toutes les assurances de bonheur désirables; un amour comme le nôtre enfin est si noble, si grand, si divin, qu'il ne saurait se passer de consécration divine... Je n'ai pas la religion de la messe, comme ma tante, mais j'ai la religion de Dieu; de lui nous est venu notre brûlant amour, il doit en être pieusement glorifié: c'est donc en l'invoquant avec une profonde reconnaissance que nous devons, non pas jurer de nous aimer toujours, non pas d'être à jamais l'un à l'autre...
-- Que dites-vous? s'écria Djalma.
-- Non, reprit Adrienne, car personne ne peut prononcer un tel serment sans mensonge ou sans folie... mais nous pouvons, dans la sincérité de notre âme, jurer de faire l'un et l'autre loyalement tout ce qui est humainement possible pour que notre amour dure toujours et que nous soyons ainsi l'un à l'autre: nous ne devons pas accepter des liens indissolubles; car, si nous nous aimons toujours, à quoi bon ces liens? Si notre amour cesse, à quoi bon ces chaînes, qui ne seront plus alors qu'une horrible tyrannie?... Je vous le demande, mon ami.
Djalma ne répondit pas, mais d'un geste presque respectueux, il fit signe à la jeune fille de continuer.
-- Et puis, enfin, reprit-elle avec un mélange de tendresse et de fierté, par respect pour votre dignité et pour la mienne, mon ami, jamais je ne ferai serment d'observer une loi faite par l'homme _contre _la femme avec un égoïsme dédaigneux et brutal, une loi qui semble nier l'âme, l'esprit, le coeur de la femme, une loi qu'elle ne saurait accepter sans être esclave ou parjure, une loi qui_, fille_, lui retire son nom; _épouse_, la déclare à l'état d'imbécillité incurable, en lui imposant une dégradante tutelle; _mère_, lui refuse tout droit, tout pouvoir sur ses enfants, et _créature humaine _enfin, l'asservit, l'enchaîne à jamais au bon plaisir d'une autre créature humaine, sa pareille et son égale devant Dieu.
-- Vous savez, mon ami... ajouta la jeune fille avec une exaltation passionnée, vous savez combien je vous honore, vous dont le père a été nommé le père du Généreux; je ne crains donc pas, noble et valeureux coeur, de vous voir user contre moi de ces droits tyranniques... mais de ma vie je n'ai menti, et notre amour est trop saint, trop céleste, pour être soumis à une consécration achetée par un double parjure... non, jamais je ne ferai serment d'observer une loi que ma dignité, que ma raison repoussent; demain le divorce serait rétabli... demain les droits de la femme seraient reconnus, j'observerais ces usages, parce qu'ils seraient d'accord avec mon esprit, avec mon coeur, avec ce qui est juste, avec ce qui est possible, avec ce qui est humain...
Puis s'interrompant, Adrienne ajouta, avec une émotion si profonde, si douce, qu'une larme d'attendrissement voila ses beaux yeux:
-- Oh! si vous saviez, mon ami... ce que votre amour est pour moi; si vous saviez combien votre félicité m'est précieuse, sacrée, vous excuseriez, vous comprendriez ces superstitions généreuses d'un coeur aimant et loyal, qui verrait un présage funeste dans une consécration mensongère et parjure; ce que je veux... c'est vous fixer par l'attrait, vous enchaîner par le bonheur, et vous laisser libre pour ne vous devoir qu'à vous-même.
Djalma avait écouté la jeune fille avec une attention passionnée. Fier et généreux, il idolâtrait ce caractère fier et généreux. Après un moment de silence méditatif, il lui dit de sa voix suave et sonore, et d'un ton presque solennel:
-- Comme vous, le mensonge, le parjure, l'iniquité me révoltent... comme vous, je pense qu'un homme s'avilit en acceptant le droit d'être tyrannique et lâche. Quoique résolu de ne pas user de ce droit... comme vous il me serait impossible de penser que ce n'est pas à votre coeur seulement, mais à l'éternelle contrainte d'un lien indissoluble que je dois tout ce que je ne veux tenir que de vous; comme vous, je pense qu'il n'y a de dignité que dans la liberté... Mais, vous l'avez dit, à cet amour si grand, si saint vous voulez une consécration divine... et si vous repoussez des serments que vous ne sauriez faire sans folie, sans parjure, il en est d'autres que votre raison, que votre coeur accepteraient. Cette consécration divine... qui nous la donnera? Ces serments, entre les mains de qui les prononcerons-nous?