Le juif errant - Tome II

Chapter 62

Chapter 623,775 wordsPublic domain

-- Avouez au moins que ma place était chez le docteur Baleinier... dit le jésuite en regardant le soldat d'un air fin, vous savez, dans cette maison de santé... ce jour où je vous ai rendu cette noble croix impériale que vous regrettiez si fort... ce jour où cette bonne Mlle de Cardoville, en vous disant que j'étais son libérateur, vous a empêché de m'étrangler, un peu... mon cher monsieur... Ah! mais, c'est que c'est ainsi que j'ai l'honneur de vous le dire, mesdemoiselles, ajouta Rodin en souriant, ce brave soldat commençait à m'étrangler; car, soit dit, sans le fâcher, il a, malgré son âge, un poignet de fer. Eh! eh! eh! les Prussiens et les Cosaques doivent le savoir encore mieux que moi...

Ce peu de mots rappelaient à Dagobert et aux jeunes filles les services que Rodin leur avait véritablement rendus.

Quoique le maréchal eût entendu parler de Rodin par Mlle de Cardoville comme d'un homme fort dangereux, dont elle avait été dupe, le père de Rose et de Blanche, sans cesse tourmenté, harcelé, n'avait pas fait part de cette circonstance à Dagobert; mais celui-ci, instruit par l'expérience, et malgré tant d'apparences favorables au jésuite, éprouvait à son endroit un éloignement insurmontable; aussi reprit-il brusquement:

-- Il ne s'agit pas de savoir si j'ai le poignet rude ou non, mais...

-- Si je fais allusion à cette innocente vivacité de votre part, mon cher monsieur, dit Rodin d'un ton doucereux en interrompant Dagobert et se rapprochant davantage des deux soeurs par une sorte de circonlocution de reptile qui lui était particulière, si j'y fais allusion, c'est en me souvenant involontairement des petits services que j'ai été trop heureux de vous rendre.

Dagobert regarda fixement Rodin, qui aussitôt abaissa sur sa prunelle fauve sa flasque paupière.

-- D'abord, dit le soldat après un moment de silence, un homme de coeur ne parle jamais des services qu'il a rendus... et voilà trois fois que vous revenez là-dessus...

-- Mais, Dagobert, lui dit tout bas Rose, s'il s'agit de nouvelles de notre père...

Le soldat fit un geste de la main comme pour prier la jeune fille de le laisser parler, et reprit en regardant toujours Rodin entre les deux yeux:

-- Vous êtes malin... mais je ne suis pas un conscrit.

-- Je suis malin, moi? dit Rodin d'un air béat.

-- Beaucoup... Vous croyez m'entortiller avec vos belles phrases, mais ça ne prend pas... Écoutez-moi bien: Quelqu'un de votre bande de robes noires m'avait volé ma croix... vous me l'avez restituée... soit... quelqu'un de votre bande avait enlevé ces enfants... vous les avez été chercher... soit... Vous avez dénoncé le renégat d'Aigrigny... c'est encore vrai... mais tout cela ne prouve que deux choses: la première, c'est que vous avez été assez misérable pour être le complice de ces gueux-là... la seconde, c'est que vous avez été assez misérable pour les dénoncer; or, ces deux choses-là sont ignobles... vous m'êtes suspect. Filez, et filez vite, votre vue n'est pas sainte pour ces enfants.

-- Mais, mon cher monsieur...

-- Il n'y a pas de mais, reprit Dagobert d'une voix irritée; quand un homme bâti comme vous fait le bien, ça cache quelque chose de mauvais... il faut se défier... et je me défie.

-- Je conçois, dit froidement Rodin en cachant son désappointement croissant, car il avait cru facilement amadouer le soldat; on n'est pas maître de cela... pourtant... si vous réfléchissez... quel intérêt puis-je avoir à vous tromper, et sur quoi vous tromperais-je?

-- Vous avez un intérêt quelconque à vous entêter à rester là malgré moi... quand je vous dis de vous en aller.

-- J'ai eu l'honneur de vous dire le but de ma visite, mon cher monsieur.

-- Des nouvelles du maréchal Simon, n'est-ce pas?

-- C'est cela même; je suis assez heureux pour avoir des nouvelles de M. le maréchal, répondit Rodin en se rapprochant de nouveau des jeunes filles comme pour regagner le terrain qu'il avait perdu, et il leur dit:

-- Oui, mes chères demoiselles, j'ai des nouvelles de votre glorieux père.

-- Alors, venez tout de suite chez moi, vous me les direz, reprit Dagobert.

-- Comment!... vous avez la cruauté de priver ces chères demoiselles... d'entendre... les nouvelles que...

-- Mordieu! monsieur, s'écria Dagobert d'une voix tonnante, vous ne voyez donc pas qu'il me répugne de jeter un homme de votre âge à la porte! Ça finira-t-il!

-- Allons, allons, dit doucement Rodin, ne vous emportez pas contre un vieux bonhomme comme moi... Est-ce que j'en vaux la peine?... Allons chez vous... soit... Je vous conterai ce que j'ai à vous conter... et vous vous repentirez de ne m'avoir pas laissé parler devant ces chères demoiselles, ce sera votre punition, méchant homme!

Ce disant, Rodin, après s'être de nouveau incliné, cachant son dépit et sa colère, passa devant Dagobert, qui ferma la porte après avoir fait un signe d'intelligence aux deux soeurs, qui restèrent seules.

-- Dagobert, quelles nouvelles de notre père? dit vivement Rose au soldat en le voyant rentrer un quart d'heure après être sorti en accompagnant Rodin.

-- Eh bien... ce vieux sorcier sait, en effet, que le maréchal est parti et qu'il est parti joyeux; il connaît, m'a-t-il dit, M. Robert. Comment est-il instruit de tout cela?... je l'ignore, ajouta le soldat d'un air pensif; mais c'est une raison de plus pour me défier de lui.

-- Et les nouvelles de notre père, quelles sont-elles? demanda Rose.

-- Un des amis de ce vieux misérable (je ne m'en dédis pas!) connaît, m'a-t-il dit, votre père, et l'a rencontré à vingt-cinq lieues d'ici; sachant que cet homme revenait à Paris, le maréchal l'aurait chargé de vous dire ou de vous faire dire qu'il était en parfaite santé, et qu'il espérait bientôt vous revoir...

-- Ah! quel bonheur! s'écria Rose.

-- Tu vois bien, tu avais tort de le soupçonner... ce pauvre vieillard, ajouta Blanche, tu l'as traité si durement!...

-- C'est possible... mais je ne m'en repens pas...

-- Pourquoi cela?

-- J'ai mes raisons... et une des meilleures, c'est que lorsque je l'ai vu entrer, tourner, virer autour de vous, je me suis senti froid jusque dans la moelle des os, sans savoir pourquoi... j'aurais vu un serpent s'avancer vers vous en rampant, que je n'aurais pas été plus effrayé... Je sais bien que, devant moi, il ne pouvait pas vous faire de mal; mais, que voulez-vous que je vous dise, mes enfants!... malgré les services qu'après tout il nous a rendus, je me tenais à quatre pour ne pas le jeter par la fenêtre... Or, cette manière de lui prouver ma reconnaissance n'est pas naturelle... Il faut donc se défier des gens qui vous inspirent ces idées-là.

-- Bon Dagobert, c'est ton affection pour nous qui te rend si soupçonneux, dit Rose d'un ton caressant; cela prouve combien tu nous aimes.

-- Combien tu aimes tes enfants, ajouta Blanche en s'approchant de Dagobert et en jetant un coup d'oeil d'intelligence à sa soeur comme si toutes deux allaient réaliser quelque complot fait en l'absence du soldat...

Celui-ci, qui était dans un de ces jours de défiance, regarda tour à tour les orphelines, puis, secouant la tête, il reprit:

-- Hum!... vous me câlinez bien... vous avez quelque chose à me demander...

-- Eh bien!... oui... tu sais que nous ne mentons jamais... dit Rose.

-- Voyons, Dagobert, sois juste... voilà tout, ajouta Blanche.

Et chacune d'elles s'approchant du soldat, qui était resté debout, joignit et appuya ses mains sur son épaule en le regardant et lui souriant de l'air le plus séducteur.

-- Allons, parlez, voyons... dit Dagobert en les regardant l'une après l'autre, je n'ai qu'à me bien tenir. Il s'agit de quelque chose de difficile à arracher, j'en suis sûr...

-- Écoute, toi qui es si brave, si bon, si juste, toi qui nous as louées quelquefois d'être courageuses comme des filles de soldat...

-- Au fait... au fait... dit Dagobert, qui commençait à s'inquiéter de ces précautions oratoires.

La jeune fille allait parler lorsqu'on frappa discrètement à la porte (la leçon que Dagobert avait donnée à Jocrisse avait été d'un exemple salutaire, il venait de le chasser à l'instant même de la maison).

-- Qui est là! dit Dagobert.

-- Moi, Justin, monsieur Dagobert, dit une voix.

-- Entrez.

Un domestique de la maison, homme honnête et fidèle, parut à la porte.

-- Qu'est-ce? lui dit le soldat.

-- Monsieur Dagobert, répondit Justin, il y a en bas une dame en voiture. Elle a envoyé son valet de pied s'informer si l'on pouvait parler à M. le duc et à mesdemoiselles... On lui a dit que M. le duc n'y était pas, mais que mesdemoiselles y étaient; alors elle a demandé à les voir... disant que c'était pour une quête.

-- Et cette dame... l'avez-vous vue?... a-t-elle dit son nom?

-- Elle ne l'a pas dit, monsieur Dagobert, mais ça a l'air d'une grande dame... une voiture superbe... des domestiques en grande livrée.

-- Cette dame vient pour une quête, dit Rose à Dagobert, sans doute pour des pauvres; on lui a dit que nous y étions: nous ne pouvons nous empêcher de la recevoir... il me semble!

-- Qu'en penses-tu, Dagobert? dit Blanche.

-- Une dame... à la bonne heure... ce n'est pas comme ce vieux sorcier de tout à l'heure, dit le soldat, et d'ailleurs je ne vous quitte pas.

Puis s'adressant à Justin:

-- Fais monter cette dame. Le domestique sortit.

-- Comment, Dagobert... tu te défies aussi de cette dame que tu ne connais pas?

-- Écoutez, mes enfants, je n'avais aucune raison de me défier de ma brave et digne femme, n'est-ce pas? ça n'empêche pas que c'est elle qui vous a livrées entre les mains des robes noires... et cela... sans savoir faire mal... et seulement pour obéir à son gredin de confesseur.

-- Pauvre femme! c'est vrai. Elle nous aimait bien pourtant, dit Rose pensive.

-- Quand as-tu eu de ses nouvelles? dit Blanche.

-- Avant-hier. Elle va de mieux en mieux; l'air du petit pays où est la cure de Gabriel lui est favorable, et elle garde le presbytère en l'attendant.

À ce moment les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et la princesse de Saint-Dizier entra après une respectueuse révérence. Elle tenait à la main une de ces bourses de velours rouge employées dans les églises par les quêteuses.

XLIX. La quête.

Nous l'avons dit, la princesse de Saint-Dizier savait prendre, lorsqu'il le fallait, les dehors les plus attrayants, le masque le plus affectueux; ayant d'ailleurs conservé des habitudes galantes de sa jeunesse, une coquetterie câline singulièrement insinuante, elle l'appliquait à la réussite de ses intrigues dévotes, comme elle l'avait autrefois appliquée au bon succès de ses intrigues amoureuses. Un air de grande dame, tempéré, nuancé çà et là de retours de simplicité cordiale, pendant lesquels Mme de Saint- Dizier jouait merveilleusement bien la _bonne femme_, se joignait à ces séduisantes apparences. Telle était la princesse lorsqu'elle se présenta devant les filles du maréchal Simon et devant Dagobert. Bien corsée dans sa robe de moire grise, qui dissimulait autant que possible sa taille trop replète, un chaperon de velours noir et de nombreuses boucles de cheveux blonds encadraient son visage à trois mentons grassouillets, encore fort agréable, et auquel un regard d'une aménité charmante, un gracieux sourire qui mettait en valeur des dents très blanches, donnaient l'expression de la plus aimable bienveillance.

Dagobert, malgré sa mauvaise humeur, Rose et Blanche, malgré leur timidité, se sentirent tout d'abord prévenus en faveur de Mme de Saint-Dizier; celle-ci, s'avançant vers les jeunes filles, leur fit une demi-révérence du meilleur air, et leur dit de sa voix onctueuse et pénétrante:

-- C'est à mesdemoiselles de Ligny que j'ai l'honneur de parler?

Rose et Blanche, peu habituées à s'entendre donner le nom honorifique de leur père, rougirent et se regardèrent avec embarras sans répondre.

Dagobert, voulant venir à leur secours, dit à la princesse:

-- Oui, madame, ces demoiselles sont les filles du maréchal Simon... Mais d'habitude on les appelle tout bonnement mesdemoiselles Simon.

-- Je ne m'étonne pas, monsieur, répondit la princesse, de ce que la plus aimable modestie soit une des qualités habituelles aux filles de M. le maréchal; elles voudront donc bien m'excuser de les avoir nommées du glorieux nom qui rappelle l'immortel souvenir d'une des plus brillantes victoires de leur père.

À ces mots flatteurs et bienveillants, Rose et Blanche jetèrent un regard reconnaissant sur Mme de Saint-Dizier, tandis que Dagobert, heureux et fier de cette louange à la fois adressée au maréchal et à ses filles, se sentit comme elles de plus en plus en confiance avec la quêteuse.

Celle-ci reprit d'un ton touchant et pénétré:

-- Je viens vers vous, mesdemoiselles, pleine de confiance dans les exemples de noble générosité que vous a donnés M. le maréchal, implorer votre charité en faveur des victimes du choléra; je suis l'une des dames patronnesses d'une oeuvre de secours et, quelle que soit votre offrande, mesdemoiselles, elle sera accueillie avec une vive reconnaissance...

-- C'est nous, madame, qui vous remercions d'avoir voulu songer à nous pour cette bonne oeuvre, dit Blanche avec grâce.

-- Permettez-moi, madame, ajouta Rose, d'aller chercher tout ce dont nous pouvons disposer pour vous l'offrir.

Et, ayant échangé un regard avec sa soeur, la jeune fille sortit du salon et entra dans la chambre à coucher qui l'avoisinait.

-- Madame, dit respectueusement Dagobert, de plus en plus séduit par les paroles et les manières de la princesse, faites-nous donc l'honneur de vous asseoir en attendant que Rose revienne avec son boursicaut...

Puis le soldat reprit vivement, après avoir avancé un siège à la princesse, qui s'assit:

-- Pardon, madame, si je dis Rose... tout court, en parlant d'une des filles du maréchal Simon... mais j'ai vu naître ces enfants...

-- Et, après mon père, nous n'avons pas d'ami meilleur, plus tendre, plus dévoué que Dagobert, madame, ajouta Blanche en s'adressant à la princesse.

-- Je le crois sans peine, mademoiselle, répondit la dévote, car vous et votre charmante soeur paraissez bien dignes d'un pareil dévouement... dévouement, ajouta la princesse en se tournant vers Dagobert, aussi honorable pour ceux qui l'inspirent que pour celui qui le ressent...

-- Ma foi, oui, madame, dit Dagobert, je m'en honore et je m'en flatte, car il y a de quoi... Mais, tenez, voilà Rose avec son magot.

En effet, la jeune fille sortit de la chambre tenant à la main une bourse de soie verte assez remplie. Elle la remit à la princesse, qui avait déjà deux ou trois fois tourné la tête vers la porte avec une secrète impatience, comme si elle eût attendu la venue d'une personne qui n'arrivait pas. Ce mouvement ne fut pas remarqué par Dagobert.

-- Nous voudrions, madame, dit Rose à Mme de Saint-Dizier, vous offrir davantage; mais c'est là tout ce que nous possédons...

-- Comment!... de l'or? dit la dévote en voyant plusieurs louis briller à travers les maillons de la bourse. Mais votre _modeste _offrande, mesdemoiselles, est d'une générosité rare.

Puis la princesse ajouta en regardant les jeunes filles avec attendrissement:

-- Cette somme était sans doute destinée à vos plaisirs, à votre toilette. Ce don n'en est que plus touchant... Ah! je n'avais pas trop présumé de votre coeur... Vous imposer de ces privations souvent si pénibles pour les jeunes filles!

-- Madame, dit Rose avec embarras, croyez que cette offrande n'est nullement une privation pour nous...

-- Oh! je vous crois, reprit gracieusement la princesse, vous êtes trop jolies pour avoir besoin des ressources superflues de la toilette, et votre âme est trop belle pour ne pas préférer les jouissances de la charité à tout autre plaisir...

-- Madame...

-- Allons, mesdemoiselles, dit Mme de Saint-Dizier en souriant et en prenant son air de _bonne femme_, ne soyez pas confuses de ces louanges. À mon âge on ne flatte guère, et je vous parle en mère... que dis-je! en grand'mère, je suis bien assez vieille pour cela...

-- Nous serions bien heureuses si notre aumône pouvait alléger quelques-uns des maux pour le soulagement desquels vous quêtez, madame, dit Rose; car ces maux sont affreux sans doute.

-- Oui, bien affreux, reprit tristement la dévote; mais ce qui console un peu de tels malheurs, c'est de voir l'intérêt, la pitié qu'ils inspirent dans toutes les classes de la société... En ma qualité de quêteuse, je suis plus à même que personne d'apprécier tant de nobles dévouements, qui ont aussi, pour ainsi dire, leur contagion... car...

-- Entendez-vous, mesdemoiselles, s'écria Dagobert triomphant, et en interrompant la princesse afin d'interpréter les paroles de celle-ci dans un sens favorable à l'opposition qu'il apportait au désir des orphelines, qui voulaient aller visiter leur gouvernante malade; entendez-vous ce que dit si bien madame? Dans certains cas, le dévouement devient une espèce de contagion... or, il n'y a rien de pire que la contagion... et...

Le soldat ne put continuer, un domestique entra et l'avertit que quelqu'un voulait à l'instant lui parler. La princesse dissimula parfaitement le contentement que lui causait cet incident auquel elle n'était pas étrangère, et qui éloignait momentanément Dagobert des deux jeunes filles.

Dagobert, assez contrarié d'être obligé de sortir, se leva et dit à la princesse en la regardant d'un air d'intelligence:

-- Merci, madame, de vos bons avis sur la contagion du dévouement! aussi, avant de vous en aller, dites encore, je vous prie, quelques mots comme ceux-là à ces jeunes filles; vous rendrez grand service à elles, à leur père et à moi... Je reviens à l'instant, madame, car il faut que je vous remercie encore.

Puis, passant auprès des deux soeurs, Dagobert leur dit tout bas:

-- Écoutez bien cette brave dame, mes enfants, vous ne pouvez mieux faire; et il sortit en saluant respectueusement la princesse.

Le soldat sorti, la dévote dit aux jeunes filles d'une voix calme et d'un air parfaitement dégagé, quoiqu'elle brûlât du désir de profiter de l'absence momentanée de Dagobert, afin d'exécuter les instructions qu'elle venait de recevoir à l'instant de Rodin:

-- Je n'ai pas bien compris les dernières paroles de votre vieil ami... ou plutôt il a, je crois, mal interprété les miennes... Quand je vous parlais tout à l'heure de la généreuse contagion du dévouement, j'étais loin de jeter le blâme sur ce sentiment, pour lequel j'éprouve, au contraire, la plus profonde admiration...

-- Oh! n'est-ce pas, madame? dit vivement Rose, et c'est ainsi que nous avions compris vos paroles.

-- Puis, si vous saviez, madame, combien ces paroles viennent à propos pour nous!... ajouta Blanche en regardant sa soeur d'un air d'intelligence.

-- J'étais sûre que des coeurs comme les vôtres me comprendraient, reprit la dévote; sans doute le dévouement a sa contagion, mais c'est une généreuse, une héroïque contagion!... Si vous saviez de combien de traits touchants, adorables, je suis chaque jour témoin, combien d'actes de courage m'ont fait tressaillir d'enthousiasme! Oui, oui, gloire et grâces soient rendues au Seigneur! ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction. Toutes les classes de la société, toutes les conditions rivalisent de zèle, de charité chrétienne.

Ah! si vous voyiez dans ces ambulances établies pour donner les premiers soins aux personnes atteintes de la contagion, quelle émulation de dévouement! Pauvres et riches, jeunes gens et vieillards, femmes de tout âge, s'empressent autour des malheureux malades, et regardent comme une faveur d'être admis au pieux honneur de soigner... d'encourager... de consoler tant d'infortunes...

-- Et c'est à des étrangers pour elles que tant de personnes courageuses témoignent un si vif intérêt, dit Rose en s'adressant à sa soeur d'un ton pénétré d'admiration.

-- Sans doute, reprit la dévote. Tenez, hier encore, j'ai été émue jusqu'aux larmes: je visitais l'ambulance provisoire établie... justement à quelques pas d'ici... tout près de votre maison. Une des salles était presque entièrement remplie de pauvres créatures du peuple apportées là mourantes; tout à coup je vois entrer une femme de mes amies accompagnée de ses deux filles, jeunes, charmantes et charitables comme vous, et bientôt toutes trois, la mère et ses deux filles, se mettent, ainsi que d'humbles servantes du Seigneur, aux ordres des médecins pour soigner ces infortunées.

Les deux soeurs échangèrent un regard impossible à rendre en entendant ces paroles de la princesse, paroles perfidement calculées pour exalter jusqu'à l'héroïsme les penchants généreux des jeunes filles; car Rodin n'avait pas oublié leur émotion profonde en apprenant la maladie subite de leur gouvernante; la pensée rapide, pénétrante du jésuite, avait aussitôt tiré parti de cet incident, et aussitôt il avait enjoint à Mme de Saint-Dizier d'agir en conséquence.

La dévote continua donc en jetant sur les orphelines un regard attentif, afin de juger de l'effet de ses paroles:

-- Vous pensez bien qu'au premier rang de ceux qui accomplissent cette mission de charité, l'on compte les ministres du Seigneur... Ce matin même, dans cet établissement de secours dont je vous parle... et qui est situé près d'ici... j'ai été, comme bien d'autres, frappée d'admiration à la vue d'un jeune prêtre... que dis-je!... d'un ange! qui semblait descendu du ciel pour apporter à toutes ces pauvres femmes les ineffables consolations de la religion... Oh! oui, ce jeune prêtre est un être angélique... car si, comme moi, dans ces tristes circonstances, vous saviez ce que l'abbé Gabriel...

-- L'abbé Gabriel! s'écrièrent les jeunes filles en échangeant un regard de surprise et de joie.

-- Vous le connaissez? demanda la dévote en feignant la surprise.

-- Si nous le connaissons, madame... Il nous a sauvé la vie...

-- Lors du naufrage où nous périssions sans son secours.

-- L'abbé Gabriel vous a sauvé la vie? dit Mme de Saint-Dizier en paraissant de plus en plus étonnée; mais ne vous trompez-vous pas?

-- Oh! non, non, madame; vous parlez de dévouement courageux, admirable: ce doit être lui...

-- D'ailleurs, ajouta Rose ingénument, Gabriel est bien reconnaissable, il est beau comme un archange...

-- Il a de longs cheveux blonds, ajouta Blanche.

-- Et des yeux bleus si doux, si bons, qu'on se sent tout attendrie en le regardant, ajouta Rose.

-- Plus de doute... c'est bien lui, reprit la dévote; alors vous comprendrez l'adoration qu'on lui témoigne et l'incroyable ardeur de charité que son exemple inspire à tous. Ah! si vous aviez entendu, ce matin encore, avec quelle tendre admiration il parlait de ces femmes généreuses qui avaient le noble courage, disait-il, de venir soigner, consoler d'autres femmes, leurs soeurs, dans cet asile de souffrances!... Hélas! je l'avoue, le Seigneur nous commande l'humilité, la modestie; pourtant, je le confesse, en écoutant ce matin l'abbé Gabriel, je ne pouvais me défendre d'une sorte de pieuse fierté; oui, malgré moi, je prenais ma faible part des louanges qu'il adressait à ces femmes, qui, selon sa touchante expression, semblaient reconnaître une soeur bien-aimée dans chaque pauvre malade auprès de laquelle elles s'agenouillaient pour lui prodiguer leurs soins.

-- Entends-tu, ma soeur? dit Blanche à Rose avec exaltation: comme l'on doit être fière de mériter de pareilles louanges!

-- Oui, oui! s'écria la princesse avec un entraînement calculé, on peut en être fière, car c'est au nom de l'humanité, c'est au nom du Seigneur qu'il les accorde, ces louanges, et l'on dirait que Dieu parle par sa bouche inspirée.

-- Madame, dit vivement Rose, dont le coeur battait d'enthousiasme aux paroles de la dévote, nous n'avons plus notre mère; notre père est absent... vous avez une si belle âme, un si noble coeur, que nous ne pouvons mieux nous adresser qu'à vous... pour demander conseil...

-- Quel conseil, ma chère enfant? dit Mme de Saint-Dizier d'une voix insinuante; oui... ma chère enfant, laissez-moi vous donner ce nom, plus en rapport avec votre âge et le mien...