Chapter 6
-- Pourquoi? pourquoi? reprit Rodin avec une sorte d'impatience pénible. Eh! mon Dieu! parce que j'étais alors complètement sous le charme de l'abbé d'Aigrigny, un des hommes les plus prodigieusement habiles que je connaisse, et, je l'ai appris depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus prodigieusement dangereux qu'il y ait au monde; il avait vaincu mes scrupules en me persuadant que la fin justifiait les moyens... Et je dois l'avouer, la fin qu'il semblait se proposer était belle et grande; mais avant-hier... j'ai été cruellement désabusé... un coup de foudre m'a réveillé. Tenez, ma chère demoiselle, ajouta Rodin avec une sorte d'embarras et de confusion, ne parlons plus de mon fâcheux voyage à Cardoville. Quoique je n'aie été qu'un instrument ignorant et aveugle, j'en ai autant de honte et de chagrin que si j'avais agi de moi-même. Cela me pèse et m'oppresse. Je vous en prie, parlons plutôt de vous, de ce qui vous intéresse; car l'âme se dilate aux généreuses pensées, comme la poitrine se dilate à un air pur et salubre.
Rodin venait de faire si spontanément l'aveu de sa faute, il l'expliquait si naturellement, il en paraissait si sincèrement contrit, qu'Adrienne, dont les soupçons n'avaient pas d'ailleurs d'autres éléments, sentit sa défiance beaucoup diminuer.
-- Ainsi, reprit-elle en examinant toujours Rodin, c'est à Cardoville que vous avez vu le prince Djalma?
-- Oui, mademoiselle, et de cette rapide entrevue date mon affection pour lui: aussi je remplirai ma tâche jusqu'au bout; soyez tranquille, ma chère demoiselle, pas plus que vous, pas plus que les filles du maréchal Simon, le prince ne sera victime de ce détestable complot, qui ne s'est malheureusement pas arrêté là.
-- Et qui donc encore a-t-il menacé?
-- M. Hardy, homme rempli d'honneur, et de probité, aussi votre parent, aussi intéressé dans cette succession, a été éloigné de Paris par une infâme trahison... Enfin, un dernier héritier, malheureux artisan, tombant dans un piège habilement tendu, a été jeté dans une prison pour dettes.
-- Mais, monsieur, dit tout à coup Adrienne, au profit de qui cet abominable complot, qui, en effet, m'épouvante, était-il donc tramé?
-- Au profit de M. l'abbé d'Aigrigny! répondit Rodin.
-- Lui? et comment? de quel droit? il n'était pas héritier!
-- Ce serait trop long à vous expliquer, ma chère demoiselle; un jour vous saurez tout; soyez seulement convaincue que votre famille n'avait pas d'ennemi plus acharné que l'abbé d'Aigrigny.
-- Monsieur, dit Adrienne cédant à un dernier soupçon, je vais vous parler bien franchement. Comment ai-je pu mériter ou vous inspirer le vif intérêt que vous me témoignez, et que vous étendez même sur toutes les personnes de ma famille?
-- Mon Dieu! ma chère demoiselle, répondit Rodin en souriant, si je vous le dis... vous allez vous moquer de moi... ou ne pas me comprendre...
-- Parlez, je vous en prie, monsieur; ne doutez ni de moi ni de vous.
-- Eh bien! je me suis intéressé, dévoué à vous, parce que votre coeur est généreux, votre esprit élevé, votre caractère indépendant et fier... une fois bien à vous, ma foi! les vôtres, qui sont d'ailleurs aussi fort dignes d'intérêt, ne m'ont pas été indifférents: les servir, c'était vous servir encore.
-- Mais, monsieur... en admettant que vous me jugiez digne des louanges beaucoup trop flatteuses que vous m'adressez... comment avez-vous pu juger de mon coeur, de mon esprit, de mon caractère?
-- Je vais vous le dire, ma chère demoiselle; mais auparavant, je dois vous faire un aveu dont j'ai grand'honte... Lors même que vous ne seriez pas si merveilleusement douée, ce que vous avez souffert depuis votre entrée dans cette maison devrait suffire, n'est-ce pas! pour vous mériter l'intérêt de tout homme de coeur.
-- Je le crois, monsieur.
-- Je pourrais donc expliquer ainsi mon intérêt pour vous. Eh bien! pourtant... je l'avoue, cela ne m'aurait pas suffi. Vous auriez été simplement Mlle de Cardoville, très riche, très noble et très belle jeune fille, que votre malheur m'eût fort apitoyé sans doute; mais je me serais dit: Cette pauvre demoiselle est très à plaindre, soit; mais moi, pauvre homme, qu'y puis-je? Mon unique ressource est ma place de secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, et c'est lui qu'il me faut attaquer! il est tout-puissant, et je ne suis rien; lutter contre lui, c'est me perdre sans espoir de sauver cette infortunée. Tandis que, au contraire, sachant ce que vous étiez, ma chère demoiselle, ma foi! je me suis révolté dans mon infériorité. Non, non, me suis-je dit, mille fois non! Une si belle intelligence, un si grand coeur, ne seront pas victimes d'un abominable complot... Peut-être je serai brisé dans la lutte, mais du moins j'aurai tenté de combattre.
Il est impossible de dire avec quel mélange de finesse, d'énergie, de sensibilité Rodin avait accentué ces paroles. Ainsi que cela arrive fréquemment aux gens singulièrement disgracieux et repoussants dès qu'ils sont parvenus à faire oublier leur laideur, cette laideur même devient un motif d'intérêt, de commisération, et l'on se dit: «Quel dommage qu'un tel esprit, qu'une telle âme habite un corps pareil!» et l'on se sent touché, presque attendri par ce contraste. Il en était ainsi de ce que Mlle de Cardoville commençait à éprouver pour Rodin, car autant il s'était montré brutal et insolent envers le docteur Baleinier, autant il était simple et affectueux avec elle. Une seule chose excitait vivement la curiosité de Mlle de Cardoville: c'était de savoir comment Rodin avait conçu le dévouement et l'admiration qu'elle lui inspirait.
-- Pardonnez mon indiscrète et opiniâtre curiosité, monsieur... mais je voudrais savoir...
-- Comment vous m'avez été... moralement révélée, n'est-ce pas?... Mon Dieu, ma chère demoiselle, rien n'est plus simple... En deux mots, voici le fait: l'abbé d'Aigrigny ne voyait en moi qu'une machine à écrire, un instrument obtus, muet et aveugle...
-- Je croyais à M. d'Aigrigny plus de perspicacité.
-- Et vous avez raison, ma chère demoiselle... c'est un homme d'une sagacité inouïe... mais je le trompais... en affectant plus que de la simplicité... Pour cela n'allez pas me croire faux... Non... je suis fier... à ma manière, et ma fierté consiste à ne jamais paraître au-dessus de ma position, si subalterne qu'elle soit. Savez-vous pourquoi? C'est qu'alors, si hautains que soient mes supérieurs... je me dis: ils ignorent ma valeur; ce n'est donc pas moi, c'est l'infériorité de la condition qu'ils humilient... À cela, je gagne deux choses: mon amour-propre est à couvert, et je n'ai à haïr personne.
-- Oui, je comprends cette sorte de fierté, dit Adrienne, de plus en plus frappée du tour original de l'esprit de Rodin.
-- Mais revenons à ce qui vous regarde, ma chère demoiselle. La veille du 13 février, M. l'abbé d'Aigrigny me remet un papier sténographié, et me dit: «Transcrivez cet interrogatoire, vous y ajouterez que cette pièce vient à l'appui de la décision d'un conseil de famille qui déclare, d'après le rapport du docteur Baleinier, l'état de l'esprit de Mlle de Cardoville assez alarmant pour exiger sa réclusion dans une maison de santé...»
-- Oui, dit Adrienne avec amertume, il s'agissait d'un long entretien que j'ai eu avec Mme de Saint-Dizier, ma tante, et que l'on écrivait à mon insu.
-- Me voici donc tête à tête avec mon mémoire sténographié; je commence à le transcrire... au bout de dix lignes, je reste frappé de stupeur, je ne sais si je rêve ou si je veille... Comment! folle! m'écriai-je, Mlle de Cardoville folle!... Mais les insensés sont ceux-là qui osent soutenir une monstruosité pareille!... De plus en plus intéressé, je poursuis ma lecture... je l'achève... Oh! alors, que vous dirais-je?... Ce que j'ai éprouvé, voyez-vous, ma chère demoiselle, ne se peut exprimer: c'était de l'attendrissement, de la joie, de l'enthousiasme!...
-- Monsieur... dit Adrienne.
-- Oui, ma chère demoiselle, de l'enthousiasme! Que ce mot ne choque pas votre modestie: sachez donc que ces idées si neuves, si indépendantes, si courageuses, que vous exposiez avec tant d'éclat devant votre tante, vous sont à votre insu presque communes avec une personne pour laquelle vous ressentirez plus tard le plus tendre, le plus religieux respect...
-- Et de qui voulez-vous parler, monsieur? s'écria Mlle de Cardoville de plus en plus intéressée. Après un moment d'hésitation apparente, Rodin reprit:
-- Non... non... il est inutile maintenant de vous en instruire... Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, c'est que, ma lecture finie, je courus chez l'abbé d'Aigrigny afin de le convaincre de l'erreur où je le voyais à votre égard... Impossible de le joindre... Mais hier matin je lui ai dit vivement ma façon de penser; il ne parut étonné que d'une chose, de s'apercevoir que je pensais. Un dédaigneux silence accueillit toutes mes instances. Je crus sa bonne foi surprise, j'insistai encore, mais en vain: il m'ordonna de le suivre à la maison où devait s'ouvrir le testament de votre aïeul. J'étais tellement aveuglé sur l'abbé d'Aigrigny qu'il fallut, pour m'ouvrir les yeux, l'arrivée successive du soldat, de son fils, puis du père du maréchal Simon... Leur indignation me dévoila l'étendue d'un complot tramé de longue main avec une effrayante habileté. Alors je compris pourquoi l'on vous retenait ici en vous faisant passer pour folle; alors je compris pourquoi les filles du maréchal Simon avaient été conduites au couvent; alors enfin mille souvenirs me revinrent à l'esprit. Des fragments de lettres, des mémoires, que l'on m'avait donnés à copier ou à chiffrer, et dont je ne m'étais pas jusque-là expliqué la signification, me mirent sur la voie de cette odieuse machination. Manifester, séance tenante, l'horreur subite que je ressentais pour ces indignités, c'était tout perdre; je ne fis pas cette faute. Je luttai de ruse avec l'abbé d'Aigrigny; je parus encore plus avide que lui. Cet immense héritage aurait dû m'appartenir que je ne me serais pas montré plus âpre, plus impitoyable à la curée. Grâce à ce stratagème, l'abbé d'Aigrigny ne se douta de rien: un hasard providentiel ayant sauvé cet héritage de ses mains, il quitta la maison dans une consternation profonde, moi dans une joie indicible; car j'avais le moyen de vous sauver, de vous venger, ma chère demoiselle. Hier soir, comme toujours, je me rendis à mon bureau; pendant l'absence de l'abbé, il me fut facile de parcourir toute sa correspondance relative à l'héritage; de la sorte, je pus relier tous les fils de cette trame immense... Oh! alors, ma chère demoiselle, devant les découvertes que je fis... et que je n'aurais jamais faites sans cette circonstance, je restai anéanti, épouvanté.
-- Quelles découvertes, monsieur?
-- Il est des secrets terribles pour qui les possède. Ainsi, n'insistez pas, ma chère demoiselle; mais, dans cet examen, la ligue formée par une insatiable cupidité contre vous et contre vos parents m'apparut dans toute sa ténébreuse audace. Alors, le vif et profond intérêt que j'avais déjà ressenti pour vous, chère demoiselle, augmenta encore et s'étendit aux autres innocentes victimes de ce complot infernal. Malgré ma faiblesse, je me promis de tout risquer pour démasquer l'abbé d'Aigrigny... Je réunis les preuves nécessaires pour donner à ma déclaration devant la justice une autorité suffisante... Et ce matin... je quittai la maison de l'abbé... sans lui révéler mes projets... Il pouvait employer, pour me retenir, quelque moyen violent; pourtant, il eût été lâche à moi de l'attaquer sans le prévenir... Une fois hors de chez lui... je lui ai écrit que j'avais en main assez de preuves de ses indignités pour l'attaquer loyalement au grand jour... je l'accusais... il se défendrait. Je suis allé chez un magistrat, et vous savez...
À ce moment, la porte s'ouvrit: une des gardiennes parut et dit à Rodin:
-- Monsieur, le commissionnaire que vous et M. le juge ont envoyé rue Brise-Miche vient de revenir.
-- A-t-il laissé la lettre?
-- Oui, monsieur, on l'a montée tout de suite.
-- C'est bien!... laissez-nous. La gardienne sortit.
VIII. La sympathie.
Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soupçons sur la sincérité du dévouement de Rodin à son égard, ils auraient dû tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et presque irréfragable: comment supposer la moindre intelligence entre l'abbé d'Aigrigny et son secrétaire, alors que celui-ci, dévoilant complètement les machinations de son maître, le livrait aux tribunaux: alors qu'enfin Rodin allait en ceci peut-être plus loin que mademoiselle de Cardoville n'aurait été elle-même? Quelle arrière-pensée supposer au jésuite? tout au plus de chercher à s'attirer par ses services la fructueuse protection de la jeune fille. Et encore ne venait-il pas de protester contre cette supposition, en déclarant que ce n'était pas à mademoiselle de Cardoville, belle, noble et riche, qu'il s'était dévoué, mais à la jeune fille au coeur fier et généreux? Et puis enfin, ainsi que le disait Rodin lui-même, intéressé au sort d'être un misérable, ne se fût intéressé au sort d'Adrienne? Un sentiment singulier, bizarre, mélange de curiosité, de surprise et d'intérêt, se joignait à la gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin; pourtant, reconnaissant un esprit supérieur sous cette humble enveloppe, un soupçon grave lui vint tout à coup à l'esprit.
-- Monsieur, dit-elle à Rodin, j'avoue toujours aux gens que j'estime les mauvais doutes qu'ils m'inspirent, afin qu'ils se justifient et m'excusent si je me trompe.
Rodin regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise; et paraissant supputer mentalement les soupçons qu'il avait pu lui inspirer, il répondit après un moment de silence:
-- Peut-être s'agit-il de mon voyage à Cardoville, de mes propositions à votre brave et digne régisseur? Mon Dieu! je...
-- Non, non, monsieur... dit Adrienne en l'interrompant, vous m'avez fait spontanément cet aveu, et je comprends qu'aveuglé sur le compte de M. d'Aigrigny, vous ayez exécuté passivement des instructions auxquelles la délicatesse répugnait... Mais comment se fait-il qu'avec votre valeur incontestable, vous occupiez auprès de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne?
-- C'est vrai, dit Rodin en souriant, cela doit vous surprendre d'une manière fâcheuse, ma chère demoiselle; car un homme de quelque capacité qui reste longtemps dans une condition infime, a évidemment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou basse...
-- Ceci, monsieur, est généralement vrai...
-- Et personnellement vrai... quant à moi.
-- Ainsi, monsieur, vous avouez?...
-- Hélas! j'avoue que j'ai une mauvaise passion, à laquelle j'ai depuis quarante ans sacrifié toutes les chances de parvenir à une position sortable.
-- Et cette passion... monsieur?
-- Puisqu'il faut vous faire ce vilain aveu... c'est la paresse... oui, la paresse... l'horreur de toute activité d'esprit, de toute responsabilité morale, de toute initiative. Avec les douze cents livres que me donnait l'abbé d'Aigrigny, j'étais l'homme le plus heureux du monde; j'avais foi dans la noblesse de ses vues! sa pensée était la mienne, sa volonté la mienne. Ma besogne finie, je rentrais dans ma pauvre petite chambre, j'allumais mon poêle, je dînais de racines; puis, prenant quelque livre de philosophie bien inconnu et rêvant là-dessus, je lâchais bride à mon esprit, qui contenu tout le jour, m'entraînait à travers les théories, les utopies les plus délectables. Alors, de toute la hauteur de mon intelligence emportée, Dieu sait où, par l'audace de mes pensées, il me semblait dominer et mon maître et les grands génies de la terre. Cette fièvre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures; après quoi, je dormais d'un bon somme; chaque matin je me rendais allègrement à ma besogne, sûr de mon pain du lendemain, sans souci de l'avenir, vivant de peu, attendant avec impatience les joies de ma soirée solitaire, et me disant à part moi, en griffonnant comme une machine stupide: Eh! eh!... pourtant... si je voulais!...
-- Certes, ... vous auriez pu comme un autre peut-être arriver à une haute position, dit Adrienne, singulièrement touchée de la philosophie pratique de Rodin.
-- Oui... je le crois, j'aurais pu arriver..., mais dès que je le pouvais... à quoi bon? Voyez-vous, ma chère demoiselle, ce qui rend souvent les gens d'une valeur quelconque inexplicables pour le vulgaire... c'est qu'ils se contentent souvent de dire: _si je voulais!_
_-- _Mais enfin, monsieur... sans tenir beaucoup aux aisances de la vie, il est un certain bien-être que l'âge rend presque indispensable, auquel vous renoncez absolument...
-- Détrompez-vous, s'il vous plaît, ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant avec finesse, je suis très sybarite, il me faut absolument un bon vêtement, un bon poêle, un bon matelas, un bon morceau de pain, un bon radis, bien piquant, assaisonné de bon sel gris, de bonne eau limpide, et pourtant, malgré la complication de mes goûts, mes douze cents francs me suffisent et au-delà, puisque je puis faire quelques économies.
-- Et maintenant que vous voici sans emploi, comment allez-vous vivre; monsieur? dit Adrienne de plus en plus intéressée par la bizarrerie de cet homme, et pensant à mettre son désintéressement à l'épreuve.
-- J'ai un petit boursicaut; il me suffira pour rester ici jusqu'à ce que j'aie délié jusqu'au dernier fil la noire trame du père d'Aigrigny; je me dois cette réparation pour avoir été sa dupe; trois ou quatre jours suffiront je l'espère à cette besogne. Après quoi, j'ai la certitude de trouver un modeste emploi dans ma province, chez un receveur particulier des contributions. Il y a peu de temps déjà quelqu'un me voulant du bien m'avait fait cette offre; mais je n'avais pas voulu quitter le père d'Aigrigny, malgré les grands avantages que l'on me proposait... Figurez-vous donc huit cents francs, ma chère demoiselle, huit cent francs, nourri et logé... Comme je suis un peu sauvage, j'aurai préféré être logé à part... mais, vous sentez bien, on me donne déjà tant... que je passerai pardessus ce petit inconvénient.
Il faut renoncer à peindre l'ingénuité de Rodin en faisant ces petites confidences ménagères, et surtout abominablement mensongères, à Mlle de Cardoville, qui sentit son dernier soupçon disparaître.
-- Comment, monsieur, dit-elle au jésuite avec intérêt, dans trois ou quatre jours vous aurez quitté Paris?
-- Je l'espère bien, ma chère demoiselle, et cela... ajouta-t-il d'un ton mystérieux, et cela pour plusieurs raisons... mais ce qui me serait bien précieux, reprit-il d'un ton grave et pénétré en contemplant Adrienne avec attendrissement, ce serait d'emporter au moins avec moi cette conviction, que vous m'avez su quelque gré d'avoir, à la seule lecture de votre entretien avec la princesse de Saint-Dizier, deviné en vous une valeur peut-être sans pareille de nos jours, chez une jeune personne de votre âge et de votre condition...
-- Ah! monsieur, dit Adrienne en souriant, ne vous croyez pas obligé de me rendre sitôt les louanges sincères que j'ai adressées à votre supériorité d'esprit... J'aimerais mieux de l'ingratitude.
-- Eh! mon Dieu... je ne vous flatte pas, ma chère demoiselle; à quoi bon? Nous ne devons plus nous revoir... Non, je ne vous flatte pas... je vous comprends, voilà tout... et ce qui va vous sembler bizarre, c'est que votre aspect complète l'idée que je m'étais faite de vous, ma chère demoiselle, en lisant votre entretien avec votre tante; ainsi quelques côtés de votre caractère, jusqu'alors obscurs pour moi, sont maintenant vivement éclairés.
-- En vérité, monsieur, vous m'étonnez de plus en plus...
-- Que voulez-vous? je vous dis naïvement mes impressions; à cette heure je m'explique parfaitement, par exemple, votre amour passionné du beau, votre culte religieux pour les sensualités raffinées, vos ardentes aspirations vers un monde meilleur, votre courageux mépris pour bien des usages dégradants, serviles, auxquels la femme est soumise; oui, maintenant, je comprends mieux encore le noble orgueil avec lequel vous contemplez ce flot d'hommes vains, suffisants, ridicules, pour qui la femme est une créature à eux dévolue, de par les lois qu'ils ont faites à leur image, qui n'est pas belle. Selon ces tyranneaux, la femme, espèce inférieure, à laquelle un concile de cardinaux a daigné reconnaître une âme à deux voix de majorité, ne doit-elle pas s'estimer mille fois heureuse d'être la servante de ces petits pachas, vieux à trente ans, essoufflés, épouffés, blasés, qui, las de tous les excès, voulant se reposer dans leur épuisement, songent comme on dit_, à faire une fin_, ce qu'ils entreprennent en épousant une pauvre jeune fille qui désire, elle, au contraire, _faire un commencement!_
Mlle de Cardoville eût certainement souri aux traits satiriques de Rodin, si elle n'eût pas été singulièrement frappée de l'entendre s'exprimer dans des termes si appropriés à elle... lorsque pour la première fois de sa vie elle voyait cet homme dangereux. Adrienne oubliait ou plutôt ignorait qu'elle avait affaire à un de ces jésuites d'une rare intelligence, et ceux-là unissent les connaissances et les ressources mystérieuses de l'espion de police à la profonde sagacité du confesseur: prêtres diaboliques, qui, au moyen de quelques renseignements, de quelques aveux, de quelques lettres, reconstruisent un caractère comme Cuvier reconstruisait un corps, d'après quelques fragments zoologiques.
Adrienne, loin d'interrompre Rodin, l'écoutait avec une curiosité croissante. Sûr de l'effet qu'il produisait, celui-ci continua d'un ton indigné:
-- Et votre tante et l'abbé d'Aigrigny vous traitaient d'insensée parce que vous vous révoltiez contre le joug futur de ces tyranneaux! parce qu'en haine des vices honteux de l'esclavage, vous vouliez être indépendante avec les loyales qualités de l'indépendance, libre avec les fières vertus de la liberté!
-- Mais, monsieur, dit Adrienne de plus en plus surprise, comment mes pensées peuvent-elles vous être aussi familières?
-- D'abord, je vous connais parfaitement, grâce à votre entretien avec Mme de Saint-Dizier; et puis, si par hasard nous poursuivions tous deux le même but, quoique par des moyens divers, reprit finement Rodin en regardant Mlle de Cardoville d'un air d'intelligence, pourquoi nos convictions ne seraient-elles pas les mêmes?
-- Je ne vous comprends pas... monsieur... De quel but voulez-vous donc parler?...
-- Du but que tous les esprits élevés, généreux, indépendants poursuivent incessamment... les uns agissant comme vous, ma chère demoiselle, par passion, par instinct, sans se rendre compte peut- être de la haute mission qu'ils sont appelés à remplir. Ainsi, par exemple, lorsque vous vous complaisez dans les délices les plus raffinés, lorsque vous vous entourez de tout ce qui charme vos sens... croyez-vous ne céder qu'à l'attrait du beau, qu'à un besoin de jouissances exquises?... Non, non, mille fois non... car alors vous ne seriez qu'une créature incomplète, odieusement personnelle, une sèche égoïste d'un goût très recherché... rien de plus... et à votre âge, ce serait hideux, ma chère demoiselle, ce serait hideux.
-- Monsieur, ce jugement si sévère... le portez-vous donc sur moi? dit Adrienne avec inquiétude, tant cet homme lui imposait déjà malgré elle.
-- Certes, je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour le luxe; mais non, non, un sentiment tout autre vous anime, reprit le jésuite; ainsi, raisonnons un peu: éprouvant le besoin passionné de toutes ces jouissances, vous en sentez le prix ou le manque plus vivement que personne, n'est-il pas vrai?
-- En effet, dit Adrienne, vivement intéressée.
-- Votre reconnaissance et votre intérêt sont déjà forcément acquis à ceux-là qui, pauvres, laborieux, inconnus, vous procurent ces merveilles du luxe dont vous ne pouvez vous passer?