Le juif errant - Tome II

Chapter 59

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Le bruit de sa discussion avec Dagobert avait été tel, que l'éclat de sa voix, traversant le salon, était confusément arrivé jusqu'aux oreilles des deux soeurs, réfugiées dans leur chambre à coucher. Aussi, à l'arrivée de leur père, leurs figures pâles trahissaient l'anxiété. À la vue du maréchal, dont les traits étaient également altérés, les deux jeunes filles se levèrent respectueusement, mais restèrent serrées l'une contre l'autre et toutes tremblantes.

Et pourtant ce n'était pas la colère, la dureté, qui se lisaient sur la figure de leur père; c'était une douleur profonde, presque suppliante, qui semblait dire:

-- Mes enfants... je souffre... je viens à vous, rassurez-moi!... ou je meurs...

L'expression de la physionomie du maréchal fut à ce moment pour ainsi dire si _parlante_, que, le premier mouvement de crainte surmonté, les orphelines furent sur le point de se jeter dans ses bras; mais se rappelant les recommandations de l'écrit anonyme qui leur disait combien l'effusion de leur tendresse était pénible à leur père, elles échangèrent un coup d'oeil rapide et se continrent.

Par une fatalité cruelle, à ce moment aussi, le maréchal brûlait d'envie d'ouvrir ses bras à ses enfants. Il les contemplait avec idolâtrie; il fit un léger mouvement comme pour les appeler à lui, n'osant tenter davantage, de crainte de n'être point compris. Mais les pauvres enfants, paralysées par de perfides avis, restèrent muettes, immobiles et tremblantes.

À cette apparente insensibilité, le maréchal sentit son coeur lui manquer; il ne pouvait plus en douter: ses filles ne comprenaient ni sa terrible douleur ni sa tendresse désespérée.

-- Toujours la même froideur, pensa-t-il, je ne m'étais pas trompé. Tâchant pourtant de cacher ce qu'il ressentait, s'avançant vers elles, il leur dit d'une voix qu'il essaya de rendre calme:

-- Bonjour, mes enfants...

-- Bonjour, mon père, répondit Rose, moins craintive que sa soeur.

-- Je n'ai pu vous voir... hier, dit le maréchal d'une voix altérée; j'ai été si occupé... voyez-vous... il s'agissait d'affaires graves... de choses... relatives au service... Enfin, vous ne m'en voulez pas... de vous avoir négligées? Et il tâcha de sourire, n'osant pas leur dire que, pendant la nuit dernière, après un terrible emportement, il était allé, pour calmer ses angoisses, les contempler endormies. N'est-ce pas, reprit-il, vous me pardonnez de vous avoir ainsi oubliées?...

-- Oui, mon père... dit Blanche en baissant les yeux.

-- Et si j'étais forcé de partir pour quelque temps, reprit lentement le maréchal, vous me le pardonneriez aussi... vous vous consoleriez de mon absence, n'est-ce pas?

-- Nous serions bien chagrines... si vous vous contraigniez le moins du monde pour nous... dit Rose en se souvenant de l'écrit anonyme qui parlait des sacrifices que leur présence causait à leur père.

À cette réponse, faite avec autant d'embarras que de timidité, et où le maréchal crut voir une indifférence naïve, il ne douta plus du peu d'affection de ses filles pour lui.

-- C'est fini, pensa le malheureux père en contemplant ses enfants. Rien ne vibre en elles... Que je parte... que je reste... peu leur importe! Non... non... je ne suis rien pour elles, puisqu'en ce moment suprême, où elles me voient peut-être pour la dernière fois... l'instinct filial ne leur dit pas que leur tendresse me sauverait...

Pendant cette réflexion accablante, le maréchal n'avait pas cessé de contempler ses filles avec attendrissement, et sa mâle figure prit alors une expansion si touchante et si déchirante, son regard disait si douloureusement les tortures de son âme au désespoir, que Rose et Blanche, bouleversées, épouvantées, cédant à un mouvement spontané, irréfléchi se jetèrent au cou de leur père; et le couvrirent de larmes et de caresses. Le maréchal Simon n'avait pas dit un mot, ses filles n'avaient pas prononcé une parole, et tous trois s'étaient enfin compris... Un choc sympathique avait tout à coup électrisé et confondu ces trois coeurs...

Vaines craintes, faux doutes, avis mensongers, tout avait cédé devant cet élan irrésistible qui jetait les filles dans les bras du père; une révélation soudaine leur donnait la foi au moment fatal où une défiance incurable allait à jamais les séparer.

En une seconde, le maréchal sentit tout cela, mais les expressions lui manquèrent... Palpitant, égaré, baisant le front, les cheveux, les mains de ses filles, pleurant, soupirant, souriant tour à tour, il était fou, il délirait, il était ivre de bonheur; puis enfin il s'écria:

-- Je les ai retrouvées... ou plutôt... non, non, je ne les ai jamais perdues. Elles m'aimaient... Oh! je n'en doute plus à cette heure... Elles m'aimaient... elles n'osaient pas... me le dire... je leur imposais... Et moi qui croyais... mais c'est ma faute... Ah! mon Dieu! que cela fait de bien, que cela donne de force, de coeur et d'espoir! Ha! ha! s'écria-t-il, riant, pleurant à la fois, et couvrant ses filles de nouvelles caresses, qu'ils viennent donc me dédaigner, me harceler! je défie tout maintenant. Voyons, mes beaux yeux bleus, regardez-moi bien, oh! bien en face... que cela me fasse revivre tout à fait.

-- Oh mon père... vous nous aimez donc autant que nous vous aimons? s'écria Rose avec une naïveté enchanteresse.

-- Nous pourrons donc souvent, bien souvent, tous les jours, nous jeter à votre cou, vous embrasser, vous dire notre joie d'être auprès de vous?

-- Vous montrer, mon père, les trésors de tendresse et d'amour que nous amassions pour vous au fond de notre coeur, hélas! bien tristes de ne pouvoir les dépenser.

-- Nous pourrons vous dire tout haut ce que nous pensions tout bas?

-- Oui... vous le pourrez... vous le pourrez, dit le maréchal Simon en balbutiant de joie. Et qui vous en empêchait... mes enfants?... Mais non, non, ne me répondez pas... assez du passé... je sais tout, je comprends tout: mes préoccupations... vous les avez interprétées d'une façon... cela vous a attristées... moi, de mon côté... votre tristesse, vous concevez... je l'ai interprétée... parce que... Mais tenez, je ne fais pas attention à un mot de ce que je vous dis. Je ne pense qu'à vous regarder; cela m'étourdit... cela m'éblouit... c'est le vertige de la joie.

-- Oh! regardez-nous, mon père... regardez bien au fond de nos yeux, bien au fond de notre coeur, s'écria Rose avec ravissement.

-- Et vous y lirez bonheur pour nous... et amour pour vous, mon père, ajouta Blanche.

-- Vous... vous... dit le maréchal d'un ton d'affectueux reproche, qu'est-ce que cela signifie?... Voulez-vous bien me dire _toi... _Je dis _vous_, moi, parce que vous êtes deux.

-- Mon père... ta main, dit Blanche en prenant la main de son père, et le mettant sur son coeur.

-- Mon père, ta main, dit Rose en prenant l'autre main du maréchal.

-- Crois-tu à notre amour, à notre bonheur, maintenant? reprit Rose.

Il est impossible de rendre tout ce qu'il y avait d'orgueil charmant et filial dans la divine physionomie de ces deux jeunes filles pendant que leur père, ses vaillantes mains légèrement appuyées sur leur sein virginal, en comptait avec ivresse les pulsations joyeuses et précipitées.

-- Ah! oui... le bonheur et la tendresse peuvent seuls faire battre ainsi le coeur, s'écria le maréchal.

Une sorte de soupir rauque, oppressé, qu'on entendit à la porte de la chambre, restée ouverte, fit retourner les deux têtes brunes et la tête grise, qui aperçurent alors la grande figure de Dagobert, accosté du museau noir de Rabat-Joie, pointant à la hauteur des genoux de son maître.

Le soldat, s'essuyant les yeux et la moustache avec son petit mouchoir à carreaux bleus, restait immobile comme le dieu Terme; lorsqu'il put parler, s'adressant au maréchal, il secoua la tête et articula d'une voix enrouée, car le digne homme avalait ses larmes:

-- Je vous... le disais... bien, moi!...

-- Silence... lui dit le maréchal en lui faisant un signe d'intelligence. Tu étais meilleur père que moi, mon vieil ami; viens vite les embrasser. Je ne suis plus jaloux.

Et le maréchal tendit sa main au soldat, qui la serra cordialement, pendant que les deux orphelines se jetaient à son cou, et que Rabat-Joie voulant, selon sa coutume, prendre part à la fête, se dressant sur ses pattes de derrière, appuyait familièrement ses pattes de devant sur le dos de son maître.

Il y eut un instant de profond silence. La félicité céleste dont le maréchal, ses filles et le soldat jouissaient dans ce moment d'expansion ineffable fut interrompue par un jappement de Rabat- Joie, qui venait de quitter sa position de bipède. L'heureux groupe se désunit, regarda, et vit la stupide face de Jocrisse. Il avait l'air encore plus bête, plus béat que de coutume; il restait coi dans l'embrasure de la porte ouverte, les yeux écarquillés, tenant à la main son éternel panier de bois, et sous son bras un plumeau.

Rien ne met plus en gaieté que le bonheur; aussi, quoique son arrivée fût assez inopportune, un éclat de rire frais et charmant, sortant des lèvres fleuries de Rose et de Blanche, accueillit cette apparition grotesque. Jocrisse faisant rire les filles du maréchal, depuis si longtemps attristées, Jocrisse eut droit à l'instant à l'indulgence du maréchal, qui lui dit avec bonne humeur:

-- Que veux-tu, mon garçon?

-- Monsieur le duc, ce n'est pas moi! répondit Jocrisse en mettant la main sur sa poitrine, comme s'il eût fait un serment. De sorte que son plumeau s'échappa de dessous son bras.

Les rires des deux jeunes filles redoublèrent.

-- Comment, ce n'est pas toi? dit le maréchal.

-- Ici, Rabat-Joie! cria Dagobert, car le digne chien semblait avoir un secret et mauvais pressentiment à l'endroit du niais supposé, et s'approchait de lui d'un air fâcheux.

-- Non, monsieur le duc, ça n'est pas moi, reprit Jocrisse, c'est le valet de chambre qui m'a dit de dire à M. Dagobert, en montant du bois, de dire à monsieur le duc, puisque j'en montais dans un panier, que M. Robert le demandait.

À cette nouvelle bêtise de Jocrisse, les éclats de rire des deux jeunes filles redoublèrent.

Au nom de M. Robert, le maréchal Simon tressaillit. M. Robert était le secret émissaire de Rodin au sujet de l'entreprise possible, quoique aventureuse, qu'il s'agissait de tenter pour enlever Napoléon II.

Après un moment de silence, le maréchal, dont la figure rayonnait toujours de bonheur et de joie, dit à Jocrisse:

-- Prie M. Robert d'attendre un moment en bas, dans mon cabinet.

-- Oui, monsieur le duc, répondit Jocrisse en s'inclinant jusqu'à terre.

Le niais sorti, le maréchal dit à ses filles d'une voix enjouée:

-- Vous sentez bien qu'en un jour, qu'en un moment comme celui-ci, on ne quitte pas ses enfants... même pour M. Robert.

-- Oh! tant mieux, mon père!... s'écria gaiement Blanche, car M. Robert me déplaisait déjà beaucoup.

-- Avez-vous là de quoi écrire? demanda le maréchal.

-- Oui, mon père... là... sur la table, dit vivement Rose en indiquant au maréchal un petit bureau placé à côté de l'une des croisées de leur chambre, vers lequel le maréchal se dirigea rapidement.

Par discrétion, les deux jeunes filles restèrent auprès de la cheminée où elles étaient, et s'embrassèrent tendrement, comme pour se réjouir de soeur à soeur, seule à seule, de cette journée inespérée.

Le maréchal s'assit devant le bureau de ses filles et fit signe à Dagobert d'approcher. Tout en écrivant rapidement quelques mots d'une main ferme, il dit au soldat en souriant, et assez bas pour qu'il fût impossible à ses filles de l'entendre:

-- Sais-tu à quoi j'étais presque décidé tout à l'heure, avant d'entrer ici?

-- À quoi étiez-vous décidé, mon général?

-- À me brûler la cervelle... C'est à mes enfants que je dois la vie... Et le maréchal continua d'écrire.

À cette confidence, Dagobert fit un mouvement, puis il reprit, toujours à voix basse:

-- Ça n'aurait toujours pas été avec vos pistolets... J'avais ôté les capsules... Le maréchal se retourna vivement vers lui en le regardant d'un air surpris. Le soldat baissa la tête affirmativement et ajouta:

-- Dieu merci!... c'est fini de ces idées-là... Pour toute réponse, le maréchal lui montra ses filles d'un regard humide de tendresse, étincelant de bonheur; puis, cachetant le billet de quelques lignes qu'il venait d'écrire, il le donna au soldat et lui dit:

-- Remets cela à M. Robert... je le verrai demain. Dagobert prit la lettre et sortit. Le maréchal revenant auprès de ses filles, leur dit joyeusement en leur tendant les bras:

-- Maintenant, mesdemoiselles, deux beaux baisers pour avoir sacrifié le pauvre M. Robert... Les ai-je bien gagnés?

Rose et Blanche se jetèrent au cou de leur père.

* * * * *

À peu près au moment où ces choses se passaient à Paris, deux voyageurs étrangers, quoique séparés l'un de l'autre, échangeaient à travers l'espace de mystérieuses pensées.

XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Décapité.

Le soleil est à son déclin. Au plus profond d'une immense forêt de sapins, au milieu d'une sombre solitude, s'élèvent les ruines d'une abbaye autrefois vouée à _saint Jean le Décapité_.

Le lierre, les plantes parasites, la mousse, couvrent presque entièrement les pierres noires de vétusté; quelques arceaux démantelés, quelques murailles percées de fenêtres ogivales restent encore debout et se découpent sur l'obscur rideau de ces grands bois. Dominant ces amas de décombres, dressée sur son piédestal écorné, à demi caché sous les lianes, une statue de pierre colossale, çà et là mutilée, est restée debout. Cette statue est étrange, sinistre. Elle représente un homme décapité. Vêtu de la toge antique, entre ses mains il tient un plat; dans ce plat est une tête... Cette tête est la sienne. C'est la statue de saint Jean, martyr, mis à mort par ordre d'Hérodiade.

Le silence est solennel. De temps à autre on entend seulement le sourd bruissement du branchage des pins énormes que la brise agite.

Des nuages cuivrés, rougis par le couchant, voguent lentement au- dessus de la forêt, et se reflètent dans le courant d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, traversant les ruines de l'abbaye, prend sa source plus loin, au milieu d'une masse de roches. L'onde coule, les nuages passent, les arbres séculaires frémissent, la brise murmure...

Soudain, à travers la pénombre formée par la cime épaisse de cette futaie, dont les innombrables troncs se perdent dans des profondeurs infinies apparaît une forme humaine...

C'est une femme.

Elle s'avance lentement vers les ruines... elle les atteint... elle foule ce sol autrefois béni... Cette femme est pâle, son regard est triste, sa longue robe flottante, et ses pieds sont poudreux; sa démarche est pénible, chancelante.

Un bloc de pierre est placé au bord de la source, presque au- dessous de la statue de saint Jean le Décapité. Sur cette pierre, cette femme tombe épuisée, haletante de fatigue.

Et pourtant, depuis bien des jours, bien des ans, bien des siècles, elle marche... marche... infatigable...

Mais, pour la première fois... elle ressent une lassitude invincible...

Pour la première fois... ses pieds sont endoloris...

Pour la première fois, celle-là, qui traversait d'un pas égal, indifférent et sûr, la lave mouvante des déserts torrides, tandis que des caravanes entières s'engloutissaient sous ces vagues de sable incandescent...

Celle-là qui, d'un pas ferme et dédaigneux, foulait la neige éternelle des contrées boréales, solitude glacée où nul être humain ne peut vivre...

Celle-là qu'épargnaient les flammes dévorantes de l'incendie ou les eaux impétueuses du torrent...

Celle-là enfin qui, depuis tant de siècles, n'avait plus rien de commun avec l'humanité... celle-là en éprouvait pour la première fois les douleurs...

Ses pieds saignent, ses membres sont brisés par la fatigue, une soif brûlante la dévore...

Elle ressent ces infirmités... elle souffre... et elle ose à peine y croire...

Sa joie serait trop immense...

Mais son gosier, de plus en plus desséché, se contracte; sa gorge est en feu... Elle aperçoit la source, et se précipite à genoux pour se désaltérer à ce courant cristallin et transparent comme un miroir.

Que se passe-t-il donc? À peine ses lèvres enflammées ont-elles effleuré cette eau fraîche et pure, que, toujours agenouillée au bord du ruisseau, et appuyée sur ses deux mains, cette femme cesse brusquement de boire et se regarde avidement dans la glace limpide...

Tout à coup, oubliant la soif qui la dévore encore, elle pousse un grand cri... un cri de joie profonde, immense, religieuse, comme une action de grâces infinie envers le Seigneur.

Dans ce miroir profond... elle vient de s'apercevoir qu'elle a vieilli... En quelques jours, en quelques heures, en quelques minutes, à l'instant peut-être... elle a atteint la maturité de l'âge...

Elle qui, depuis plus de dix-huit siècles, avait vingt ans, et traînait à travers les mondes et les générations cette impérissable jeunesse...

Elle avait vieilli... Elle pouvait enfin aspirer à la mort...

Chaque minute de sa vie la rapprochait de la tombe...

Transportée de cet espoir ineffable, elle se redresse, lève la tête vers le ciel et joint ses mains dans une attitude de prière fervente...

Alors ses yeux s'arrêtent sur la grande statue de pierre qui représente saint Jean le Décapité...

La tête que le martyr porte entre ses mains... semble, à travers sa paupière de granit à demi close par la mort, jeter sur la juive errante un regard de commisération et de pitié...

Et c'est elle, Hérodiade, qui, dans la cruelle ivresse d'une fête païenne, a demandé le supplice de ce saint!...

Et c'est au pied de l'image du martyr que, pour la première fois... depuis tant de siècles... l'immortalité qui pesait sur Hérodiade semble s'adoucir!...

«Ô mystère impénétrable! ô divine espérance! s'écrie-t-elle, le courroux céleste s'apaise enfin... La main du Seigneur me ramène aux pieds de ce saint martyr... c'est à ses pieds que je commence à être une créature humaine... Et c'est pour venger sa mort que le Seigneur m'avait condamnée à une marche éternelle...

«Ô mon Dieu! faites que je ne sois pas la seule pardonnée... Celui-là, l'artisan qui, comme moi, la fille du roi... marche aussi depuis des siècles... celui-là... comme moi, peut-il espérer d'atteindre le terme de sa course éternelle?

«Où est-il, Seigneur... où est-il?... Cette puissance que vous m'aviez donnée de le voir, de l'entendre à travers les espaces, me l'avez-vous retirée? Oh! dans ce moment suprême, ce don divin, rendez-le-moi... Seigneur... car, à mesure que je ressens ces infirmités humaines, que je bénis comme la fin de mon éternité de maux, ma vue perd le pouvoir de traverser l'immensité, mon oreille le pouvoir d'entendre l'homme errant d'un bout du monde à l'autre...»

La nuit était venue... obscure... orageuse...

Le vent s'était élevé au milieu des grands sapins.

Derrière leur cime noire, commençait à monter lentement à travers de sombres nuées, le disque argenté de la lune...

L'invocation de la juive errante fut peut-être entendue...

Tout à coup ses yeux se fermèrent, ses mains se joignirent, et elle resta agenouillée au milieu des ruines... immobile comme une statue des tombeaux... Et elle eut alors une vision étrange!!!

XLV. Le calvaire.

Telle était la vision d'Hérodiade:

Au sommet d'une haute montagne, nue, rocailleuse, escarpée, s'élève un calvaire.

Le soleil décline ainsi qu'il déclinait lorsque la juive s'est traînée, épuisée de fatigue, au milieu des ruines de Saint-Jean le Décapité.

Le grand Christ en croix qui domine le calvaire, la montagne et la plaine aride, solitaire, infinie; le grand Christ en croix se détache blanc et pâle sur les nuages d'un noir bleu qui couvrent partout le ciel et deviennent d'un violet sombre en se dégradant à l'horizon...

À l'horizon... où le soleil couchant a laissé de longues traînées d'une lueur sinistre... d'un rouge de sang. Aussi loin que la vue peut s'étendre, aucune végétation n'apparaît sur ce morne désert, couvert de sable et de cailloux comme le lit séculaire de quelque océan desséché.

Un silence de mort plane sur cette contrée désolée. Quelquefois de gigantesques vautours noirs, au cou rouge et pelé, à l'oeil jaune et lumineux, abattent leur grand vol au milieu de ces solitudes, viennent faire la sanglante curée de la proie qu'ils ont enlevée dans un pays moins sauvage.

Comment ce calvaire, ce lieu de prière, a-t-il été élevé si loin, si loin de la demeure des hommes?

Ce calvaire a été élevé à grand frais par un pécheur repentant; il avait fait beaucoup de mal aux autres hommes... et, pour mériter le pardon de ses crimes, il a gravi cette montagne à genoux et, devenu cénobite, il a vécu jusqu'à sa mort au pied de cette croix, à peine abrité sous un toit de chaume depuis longtemps balayé par les vents.

Le soleil décline toujours...

Le ciel devient de plus en plus sombre... les raies lumineuses de l'horizon, naguère empourprées, commencent à s'obscurcir lentement, ainsi que les barres de fer rougies au feu, dont l'incandescence s'éteint peu à peu.

Soudain l'on entend, derrière l'un des versants du calvaire opposé au couchant, le bruit de quelques pierres qui se détachent et tombent en bondissant jusqu'au bas de la montagne.

Le pied d'un voyageur qui, après avoir traversé la plaine, gravit depuis une heure cette pente escarpée, a fait rouler ces cailloux au loin.

Ce voyageur ne paraît pas encore, mais l'on distingue son pas lent, égal et ferme. Enfin... il atteint le sommet de la montagne, et sa haute taille se dessine sur le ciel orageux.

Ce voyageur est aussi pâle que le Christ en croix: sur son large front, de l'une à l'autre tempe, s'étend une ligne noire.

Celui-là est l'artisan de Jérusalem... L'artisan rendu méchant par la misère, par l'injustice et par l'oppression, celui qui, sans pitié pour les souffrances de l'homme divin portant sa croix, l'avait repoussé de sa demeure... en lui criant durement:

-- MARCHE... MARCHE... MARCHE...

Et depuis ce jour, un Dieu vengeur a dit à son tour à l'artisan de Jérusalem:

-- MARCHE... MARCHE... MARCHE... Et il a marché... éternellement marché... Ne bornant pas là sa vengeance, le Seigneur a voulu quelquefois attacher la mort aux pas de l'homme errant, et que les tombes innombrables fussent les bornes militaires de sa marche homicide à travers les mondes.

Et c'était pour l'homme errant des jours de repos dans sa douleur infinie, lorsque la main invisible du Seigneur le poussait dans de profondes solitudes... telles que le désert où il traînait alors ses pas; du moins, en traversant cette plaine désolée, en gravissant ce rude calvaire, il n'entendait plus le glas funèbre des cloches des morts, qui toujours, toujours, tintaient derrière lui... dans les contrées habitées.

Tout le jour, et encore à cette heure, plongé dans le noir abîme de ses pensées, suivant sa route fatale... allant où le menait l'invisible main, la tête baissée sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, l'homme errant avait traversé la plaine, monté la montagne sans regarder le ciel... sans apercevoir le calvaire, sans voir le Christ en croix.

L'homme errant pensait aux derniers descendants de sa race; il sentait, au déchirement de son coeur, que de grands périls les menaçaient encore...

Et dans un désespoir amer, profond comme l'Océan, l'artisan de Jérusalem s'assit au pied du calvaire.

À ce moment un dernier rayon de soleil, perçant à l'horizon le sombre amoncellement des nuages, jeta sur la crête de la montagne, sur le calvaire, une lueur ardente comme le reflet d'un incendie.

Le juif appuyait alors sur sa main son front penché... Sa longue chevelure, agitée par la brise crépusculaire, venait de voiler sa pâle figure, lorsque, écartant ses cheveux de son visage, il tressaillit de surprise... lui qui ne pouvait plus s'étonner de rien...

D'un regard avide, il contemplait la longue mèche de cheveux qu'il tenait à la main... Ses cheveux, naguère noirs comme la nuit... étaient devenus gris.

Lui aussi, comme Hérodiade, il avait vieilli.