Chapter 57
-- Alors, reprit Agricol, désespéré, je suis revenu ici avec M. Dupont. Voilà donc que les prêtres sont parvenus à faire de M. Hardy... de cet homme généreux, qui faisait vivre près de trois cents ouvriers laborieux dans l'ordre et dans le bonheur, développant leur intelligence, améliorant leur coeur, se faisant enfin bénir par ce petit peuple, dont il était la providence... Au lieu de cela, M. Hardy est maintenant à jamais voué à une vie contemplative, sinistre et stérile.
-- Oh! les robes noires... dit Dagobert en frissonnant sans pouvoir cacher un effroi indéfinissable, plus je vais... plus j'en ai peur... Tu as vu ce que ces gens-là ont fait de ta pauvre mère... tu vois ce qu'ils viennent de faire de M. Hardy; tu sais leurs complots contre mes deux pauvres orphelines, contre cette généreuse demoiselle... Oh! ces gens-là sont bien puissants... J'aimerais mieux affronter un carré de grenadiers russes qu'une douzaine de ces soutanes. Mais ne parlons plus de ça, j'ai bien d'autres sujets de chagrin et de crainte.
Puis, voyant l'air surpris d'Agricol, le soldat, ne pouvant contenir son émotion, se jeta dans les bras de son fils en s'écriant d'une voix oppressée:
-- Je n'y tiens plus, mon coeur déborde; il faut que je parle... et à qui me confier, sinon à toi?...
-- Mon père... vous m'effrayez! dit Agricol, que se passe-t-il donc?
-- Tiens, vois-tu... sans toi et ces deux pauvres petites, je me serais vingt fois brûlé la cervelle... plutôt que de voir ce que je vois... et surtout de craindre ce que je crains.
-- Que crains-tu donc... mon père?
-- Depuis quelques jours, je ne sais pas ce qu'a le maréchal, mais il m'épouvante.
-- Cependant, ses derniers entretiens avec Mlle de Cardoville...
-- Oui... il y avait un peu de mieux... Par ses bonnes paroles, cette généreuse demoiselle avait répandu comme un baume sur ses blessures; la présence du jeune Indien l'avait aussi distrait... il ne paraissait presque plus soucieux, et ses pauvres petites filles s'en étaient ressenties... Mais depuis quelques jours... je ne sais quel démon s'est de nouveau déchaîné contre la famille... c'est à en perdre la tête. Je suis sûr d'abord que les lettres anonymes, qui avaient cessé, ont recommencé[32].
-- Quelles lettres, mon père?
-- Les lettres anonymes...
-- Et ces lettres... à quel propos?
-- Tu sais la haine que le maréchal avait déjà contre ce renégat d'abbé d'Aigrigny; quand il a su que ce traître était ici et qu'il avait poursuivi les deux orphelines, comme il avait poursuivi leur mère... jusqu'à la mort... mais qu'il s'était fait prêtre, j'ai cru que le maréchal allait devenir fou d'indignation et de fureur... Il voulait aller trouver le renégat... d'un mot je l'ai calmé. «Il est prêtre, lui ai-je dit; vous aurez beau faire, l'injurier, le crosser, il ne se battra pas; il a commencé par servir contre son pays, il finit par être un mauvais prêtre; c'est tout simple; ça ne vaut pas la peine de cracher dessus. -- Mais il faut bien pourtant que je le punisse du mal qu'il a fait à mes enfants; et que je venge la mort de ma femme! s'écriait le maréchal exaspéré. -- Vous savez bien qu'on dit qu'il n'y a que les tribunaux qui peuvent vous venger, lui ai-je dit. Mlle de Cardoville a déposé une plainte contre le renégat pour avoir voulu séquestrer vos enfants dans un couvent... il faut ronger son frein... attendre...»
-- Oui, dit tristement Agricol; et malheureusement les preuves manquent contre l'abbé d'Aigrigny... L'autre jour, lorsque j'ai été interrogé par l'avocat de Mlle de Cardoville sur notre escalade du couvent, il m'a dit que l'on rencontrait des obstacles à chaque instant, faute de preuves matérielles, et que ces prêtres avaient si bien pris leurs mesures, que la plainte n'aboutirait peut-être pas.
-- C'est ce que croit aussi le maréchal... mon enfant, et son irritation contre une telle injustice augmente encore.
-- Il devrait mépriser ces misérables.
-- Et les lettres anonymes?
-- Comment cela, mon père?
-- Apprends donc tout: brave et loyal comme l'est le maréchal, son premier mouvement d'indignation passé, il a reconnu qu'insulter le renégat depuis que ce lâche s'était déguisé en prêtre, ce serait comme s'il insultait une femme ou un vieillard; il a donc méprisé, oublié autant de fois qu'il l'a pu; mais alors, presque chaque jour, par la poste sont venues des lettres anonymes et dans ces lettres on tâchait, par tous les moyens possibles, de réveiller, d'exciter la colère du maréchal contre le renégat, en rappelant tout le mal que l'abbé d'Aigrigny lui avait fait, à lui ou aux siens. Enfin on reprochait au maréchal d'être assez lâche pour ne pas tirer vengeance de ce prêtre, le persécuteur de sa femme et de ses enfants, qui chaque jour, se raillait insolemment de lui.
-- Et ces lettres... de qui les soupçonnes-tu, mon père?
-- Je n'en sais rien... c'est à en devenir fou... Elles viennent sans doute des ennemis du maréchal, et il n'a d'ennemis que les robes noires.
-- Mais, mon père, ces lettres excitant la colère du maréchal contre l'abbé d'Aigrigny, elles ne peuvent être écrites par ces prêtres.
-- C'est ce que je me suis dit...
-- Mais quel peut donc être le but de ces anonymes?
-- Le but! mais il n'est que trop clair! s'écria Dagobert. Le maréchal est vif, ardent, il a mille fois raison de vouloir se venger du renégat; mais il ne veut pas se faire justice lui-même, et l'autre justice lui manque... alors il prend sur lui, il tâche d'oublier, il oublie. Mais voilà que, chaque jour, des lettres insolemment provocantes viennent ranimer, exaspérer cette haine si légitime, par des moqueries, par des injures... Mille tonnerres!... je n'ai pas la tête plus faible qu'un autre, mais à ce jeu-là je deviendrais fou...
-- Ah! mon père, cette combinaison serait horrible et digne de l'enfer!
-- Et ce n'est pas tout.
-- Que dites-vous?
-- Le maréchal a encore reçu d'autres lettres; mais celles-là... il ne me les a pas montrées; seulement, lorsqu'il a lu la première, il est resté comme atterré sous le coup, et il a dit à voix basse: «Ils ne respectent même pas cela... Oh!... c'est trop... c'est trop», et, cachant son visage entre ses mains... il a pleuré.
-- Lui... le maréchal, pleurer! s'écria le forgeron, ne pouvant croire ce qu'il entendait.
-- Oui, reprit Dagobert, lui... il a pleuré... comme un enfant.
-- Et que pouvaient contenir ces lettres, mon père?
-- Je n'ai pas osé le lui demander... tant il a paru malheureux et accablé.
-- Mais, ainsi harcelé, tourmenté sans cesse, le maréchal doit mener une vie atroce...
-- Et ses pauvres petites filles donc! qu'il voit de plus en plus tristes, abattues, sans qu'il soit possible de deviner la cause de leurs chagrins! et la mort de son père!... qu'il a vu expirer dans ses bras! Tu croirais que c'est assez comme ça, n'est-ce pas? Eh bien, non... j'en suis sûr... le maréchal éprouve quelque chose de plus pénible encore: depuis quelque temps il n'est plus reconnaissable; maintenant, pour un rien, il s'irrite, il s'emporte, il entre dans des accès de colère tels... que... Après un moment d'hésitation, le soldat reprit: Après tout, je puis bien te dire ceci à toi... mon pauvre enfant; eh bien, tout à l'heure je suis monté chez le maréchal... et j'ai ôté les capsules de ses pistolets...
-- Ah!... mon père... s'écria Agricol, tu craindrais!...
-- Dans l'état d'exaspération où je l'ai vu hier, il faut tout craindre.
-- Que s'est-il donc passé?
-- Depuis quelque temps, il a souvent de longs entretiens secrets avec un monsieur qui a l'air d'un ancien militaire, d'un brave et digne homme; j'ai remarqué que l'agitation, que la tristesse du maréchal, redoublent toujours après ces visites; deux ou trois fois je lui ai parlé là-dessus; j'ai vu à son air que cela lui déplaisait, je n'ai pas insisté. Hier, ce monsieur est revenu le soir; il est resté ici jusqu'à près de onze heures, et sa femme est venue le chercher et l'attendre dans un fiacre; après son départ, je suis monté pour voir si le maréchal avait besoin de quelque chose; il était très pâle, mais calme; il m'a remercié; je suis redescendu. Tu sais que ma chambre, qui est à côté, se trouve juste au-dessous de la sienne; une fois chez moi, j'entends d'abord le maréchal aller et venir, comme s'il avait marché avec agitation; mais bientôt il me semble qu'il pousse et renverse des meubles avec fracas. Effrayé, je monte; il me demande d'un air irrité ce que je veux, et m'ordonne de sortir. Alors, le voyant dans cet état, je reste; il s'emporte, je reste toujours; mais, apercevant une chaise et une table renversées, je les lui montre d'un air si triste, qu'il me comprend; et comme il est aussi bon que ce qu'il y a de meilleur au monde, il me prend la main, et me dit: «Pardon de t'inquiéter ainsi, mon bon Dagobert; mais tout à l'heure, j'ai eu un moment d'emportement absurde; je n'avais pas la tête à moi; je crois que je me serais jeté par la fenêtre, si elle eût été ouverte. Pourvu que mes pauvres chères petites ne m'aient pas entendu...» ajouta-t-il en allant sur la pointe du pied ouvrir la porte de la pièce qui communique à la chambre à coucher de ses filles. Après avoir écouté un instant à cette porte avec angoisse, n'entendant rien, il est revenu près de moi: «Heureusement, elles dorment,» m'a-t-il dit. Alors je lui ai demandé ce qui causait son agitation, s'il avait reçu, malgré mes précautions, quelque nouvelle lettre anonyme. «Non... m'a-t-il répondu d'un air sombre; mais laisse-moi, mon ami, je me sens mieux; cela m'a fait du bien de te voir; bonsoir, mon vieux camarade; descends chez toi, va te reposer.» Moi, je me garde bien de m'en aller; je fais semblant de descendre et je remonte m'asseoir sur la dernière marche de l'escalier, l'oreille au guet; sans doute, pour se calmer tout à fait, le maréchal a été embrasser ses filles, car j'ai entendu ouvrir et refermer la porte qui conduit chez elles. Puis, il est revenu, s'est encore promené longtemps dans sa chambre, mais d'un pas plus calme; enfin, je l'ai entendu se jeter sur son lit, et je ne suis redescendu chez moi qu'au jour... Heureusement le reste de sa nuit m'a paru tranquille.
-- Mais que peut-il avoir, mon père?
-- Je ne sais... Lorsque je suis monté, j'ai été frappé de l'altération de sa figure, de l'éclat de ses yeux... il aurait eu le délire ou une fièvre chaude, qu'il n'eût pas été autrement... aussi, lui entendant dire que si la fenêtre avait été ouverte, il s'y serait jeté, j'ai cru prudent d'ôter les capsules de ses pistolets.
-- Je n'en reviens pas! dit Agricol. Le maréchal... un homme si ferme, si intrépide, si calme... avoir de ces emportements!...
-- Je te dis qu'il se passe en lui quelque chose d'extraordinaire: depuis deux jours il n'a pas une seule fois vu ses enfants, ce qui pour lui est toujours mauvais signe, sans compter que les pauvres petites sont désolées, car alors ces deux anges se figurent avoir donné à leur père quelque sujet de mécontentement, et alors leur tristesse redouble... Elles... le mécontenter... si tu savais leur vie... chères enfants... une promenade à pied ou en voiture avec moi et leur gouvernante, car je ne les laisse jamais aller seules, et puis elles rentrent et se mettent à étudier, à lire ou à broder; toujours ensemble... et puis elles se couchent; leur gouvernante, qui est, je crois, une digne femme, m'a dit que quelquefois la nuit elles les avait vues pleurer en dormant. Pauvres enfants! jusqu'ici elles n'ont guère connu le bonheur, dit le soldat avec un soupir.
À ce moment, entendant marcher précipitamment dans la cour, Dagobert leva les yeux et vit le maréchal Simon, la figure pâle, l'air égaré, tenant de ses deux mains une lettre qu'il semblait lire avec une anxiété dévorante.
XLI. La ville d'or.
Pendant que le maréchal Simon traversait le jardin d'un air si agité en lisant la lettre anonyme qu'il avait reçue par l'étrange intermédiaire de Rabat-Joie, Rose et Blanche se trouvaient seules dans le salon qu'elles occupaient habituellement et dans lequel, pendant leur absence, Jocrisse était entré un instant. Les pauvres enfants semblaient vouées à des deuils successifs: au moment où le deuil de leur mère touchait à sa fin, la mort tragique de leur grand-père les avait de nouveau enveloppées de crêpes lugubres. Toutes deux étaient complètement vêtues de noir et assises sur un canapé auprès de leur table à ouvrage.
Le chagrin produit souvent l'effet des années: il vieillit. Aussi en peu de mois Rose et Blanche étaient devenues tout à fait jeunes filles. À la grâce enfantine de leurs ravissants visages, autrefois si ronds et si roses, et alors pâles et amaigris, avait succédé une expression de tristesse grave et touchante; leurs grands yeux d'un azur limpide et doux, mais toujours rêveurs, n'étaient plus jamais baignés de ces joyeuses larmes qu'un bon rire frais et ingénu suspendait à leurs cils soyeux, alors que le sang-froid comique de Dagobert ou quelque muette facétie du vieux Rabat-Joie venait égayer leur pénible et long pèlerinage. En un mot, ces charmantes figures, que la palette fleurie de Greuze aurait seule pu rendre dans toute leur fraîcheur veloutée, étaient dignes alors d'inspirer le pinceau si mélancoliquement idéal du peintre immortel de _Mignon _regrettant le ciel, et de _Marguerite _songeant à Faust[33].
Rose, appuyée au dossier du canapé, avait la tête un peu inclinée sur sa poitrine où se croisait un fichu de crêpe noir; la lumière, venant d'une fenêtre qui lui faisait face, brillait doucement sur son front pur et blanc, couronné de deux épais bandeaux de cheveux châtains; son regard était fixe, et l'arc délié de ses sourcils légèrement contractés annonçait une préoccupation pénible; ses deux petites mains blanches, aussi amaigries, étaient retombées sur ses genoux, tenant encore la tapisserie dont elle s'occupait.
Blanche, tournée de profil, la tête un peu penchée vers sa soeur avec une expression de tendre et inquiète sollicitude, la regardait, ayant encore machinalement son aiguille passée dans son canevas, comme si elle eût travaillé.
-- Ma soeur, dit Blanche d'une voix douce au bout de quelques instants pendant lesquels on aurait pu voir, pour ainsi dire, les larmes lui monter aux yeux, ma soeur... à quoi songes-tu donc? Tu as l'air bien triste.
-- Je pense... à la ville d'or de nos rêves, dit Rose d'une voix lente, basse, après un moment de silence.
Blanche comprit l'amertume de ces paroles; sans dire un seul mot, elle se jeta au cou de sa soeur en laissant couler ses larmes.
Pauvres jeunes filles... la ville d'or de leurs rêves... c'était Paris... et leur père... Paris, la merveilleuse cité de joies et de fêtes au-dessus desquelles, souriante, radieuse, apparaissait aux orphelines la figure paternelle.
Mais, hélas! la belle ville d'or s'est changée pour elles en ville de larmes, de mort et de deuil; le terrible fléau qui a frappé leur mère entre leurs bras au fond de la Sibérie semble les avoir suivies comme un nuage sinistre et sombre qui, planant toujours sur elles, leur a caché sans cesse le doux bleu du ciel et le réjouissant éclat du soleil.
La ville d'or de leurs rêves! c'était encore la ville où peut-être un jour leur père leur aurait dit, en leur présentant deux prétendants bons et charmants comme elles: «Ils vous aiment... leur âme est digne de la vôtre: faites que chacune de vous ait un frère... et moi deux fils.» Alors quel trouble chaste et enchanteur pour les orphelines, dont le coeur pur comme le cristal n'avait jamais réfléchi que la céleste image de Gabriel, archange envoyé du ciel par leur mère pour les protéger.
L'on comprendra donc l'émotion pénible de Blanche lorsqu'elle entendit sa soeur dire avec une tristesse amère ces mots, qui résumaient leur position commune:
-- Je pense... à la ville d'or de nos rêves...
-- Qui sait? reprit Blanche en essuyant les larmes de sa soeur, peut-être le bonheur nous viendra-t-il plus tard.
-- Hélas! puisque, malgré la présence de notre père, nous ne sommes pas heureuses... le serons-nous jamais?
-- Oui... quand nous serons réunies à notre mère, dit Blanche en levant les yeux vers le ciel.
-- Alors, ma soeur... c'est peut-être un avertissement que ce rêve... ce rêve que nous avons eu comme autrefois... en Allemagne.
-- La différence... c'est qu'alors l'ange Gabriel descendait du ciel pour venir vers nous, et que cette fois il nous emmenait de cette terre pour nous conduire là-haut... à notre mère.
-- Ce rêve s'accomplira peut-être comme l'autre, ma soeur... Nous avions rêvé que l'ange Gabriel nous protégerait... et il nous a sauvées pendant le naufrage...
-- Cette fois... nous avons rêvé qu'il nous conduirait au ciel... pourquoi cela n'arriverait-il pas aussi?
-- Mais pour cela... ma soeur... il faudra donc qu'il meure aussi, notre Gabriel qui nous a sauvées pendant la tempête?... Alors, non, non, cela n'arrivera pas; prions que pour lui cela n'arrive pas.
-- Non, cela n'arrivera pas; vois-tu, c'est seulement le bon ange de Gabriel qui lui ressemble, que nous avons vu en rêve.
-- Ma soeur, ce rêve... comme il est singulier! Cette fois encore, ainsi qu'en Allemagne, nous avons eu le même songe... et trois fois le même songe.
-- C'est vrai. L'ange Gabriel s'est penché vers nous en nous regardant d'un air doux et triste, en nous disant: «Venez, mes enfants... venez, mes soeurs, votre mère vous attend... Pauvres enfants venues de si loin, a-t-il ajouté de sa voix pleine de tendresse, vous aurez traversé cette terre, innocentes et douces comme deux colombes, pour aller vous reposer à jamais dans le nid maternel...»
-- Oui... ce sont bien les paroles de l'archange, dit l'autre orpheline d'un air pensif; nous n'avons fait de mal à personne, nous avons aimé ceux qui nous ont aimées... pourquoi craindre de mourir?
-- Aussi, ma soeur, nous avons plutôt souri que pleuré, lorsque, nous prenant par la main, il a déployé ses belles ailes blanches et nous a emmenées avec lui dans le bleu du ciel...
-- Au ciel, où notre bonne mère nous tendait les bras... la figure toute baignée de larmes.
-- Oh! vois-tu, ma soeur, on n'a pas des rêves comme cela pour rien... Et puis, ajouta-t-elle en regardant Rose avec un sourire navrant et d'un air d'intelligence, cela ferait peut-être cesser un grand chagrin dont nous sommes cause... tu sais...
-- Hélas! mon Dieu! ce n'est pas notre faute: nous l'aimions tant... Mais nous sommes devant lui si craintives, si tristes, qu'il croit peut-être que nous ne l'aimons pas...
En disant ces mots, Rose, voulant essuyer ses larmes, prit son mouchoir dans son panier à ouvrage; un papier plié en forme de lettre en tomba.
À cette vue, les deux soeurs tressaillirent, se serrèrent l'une contre l'autre, et Rose dit à Blanche d'une voix tremblante:
-- Encore une de ces lettres!... Oh!... j'ai peur... Elle est comme les autres... bien sûr...
-- Il faut vite la ramasser... qu'on ne la voie pas; tu sais bien, dit Blanche en se baissant et prenant le papier avec précipitation; sans cela ces personnes qui s'intéressent tant à nous courraient peut-être de grands dangers.
-- Mais comment cette lettre se trouve-t-elle là?
-- Comment les autres se sont-elles trouvées toujours sous notre main en l'absence de notre gouvernante?
-- C'est vrai... à quoi bon chercher l'explication de ce mystère? nous ne la trouverions pas... Voyons la lettre, peut-être sera-t- elle pour nous meilleure que les autres.
Et les soeurs lurent ce qui suit:
«Continuez à adorer votre père, chères enfants, car il est bien malheureux, et c'est vous qui, involontairement, causez tous ses chagrins; vous ne saurez jamais les terribles sacrifices que votre présence lui impose; mais, hélas! il est victime de son devoir paternel; ses peines sont plus cruelles que jamais; épargnez-lui surtout des démonstrations de tendresse qui lui causent encore plus de chagrin que de bonheur; chacune de vos caresses est un coup de poignard pour lui, car il voit en vous la cause innocente de ses douleurs.
«Chères enfants, il ne faut cependant pas désespérer, si vous avez assez d'empire sur vous pour ne pas le mettre à la douloureuse épreuve d'une tendresse trop expansive; soyez réservées quoique affectueuses, et vous allégerez ainsi de beaucoup ses peines. Gardez toujours le secret, même pour le brave et bon Dagobert, qui vous aime tant; sans cela, lui, vous, votre père et l'ami inconnu qui vous écrit, courriez de grands dangers, puisque vous avez des ennemis terribles.
«Courage et espoir, car on désire rendre bientôt pure de tout chagrin la tendresse de votre père pour vous, et alors quel beau jour!... Peut-être n'est-il pas loin...
«Brûlez ce billet comme les autres.»
Cette lettre était écrite avec tant d'adresse, qu'en supposant même que les orphelines l'eussent communiquée à leur père ou à Dagobert, ces lignes eussent été tout au plus considérées comme une indiscrétion étrange, fâcheuse, mais presque excusable, d'après la manière dont elle était conçue; rien, en un mot, n'était plus perfidement combiné, si l'on songe à la perplexité cruelle où se trouvait placé le maréchal Simon, luttant sans cesse entre le chagrin d'abandonner de nouveau ses filles et la honte de manquer à ce qu'il regardait comme un devoir sacré. La tendresse, la susceptibilité de coeur des deux orphelines, étant mises en éveil par ces avis diaboliques, les deux soeurs s'aperçurent bientôt qu'en effet leur présence était à la fois douce et cruelle à leur père; car, quelquefois, à leur aspect, il se sentait incapable de les abandonner, et alors, malgré lui, la pensée d'un devoir inaccompli attristait son visage. Aussi les pauvres enfants ne pouvaient manquer d'interpréter ces nuances dans le sens funeste des lettres anonymes qu'elles recevaient. Elles s'étaient persuadées que, par un mystérieux motif qu'elles ne pouvaient pénétrer, leur présence était souvent importune, pénible pour leur père. De là venait la tristesse croissante de Rose et de Blanche; de là, une sorte de crainte, de réserve, qui, malgré elles, comprimait l'expansion de leur tendresse filiale; embarras douloureux que le maréchal aussi abusé par ces apparences inexplicables pour lui, prenait à son tour pour de la tiédeur; alors son coeur se brisait, sa loyale figure trahissait une peine amère, et souvent, pour cacher ses larmes, il quittait brusquement ses enfants... Et les orphelines, atterrées, se disaient:
-- Nous sommes cause des chagrins de notre père; c'est notre présence qui le rend si malheureux.
Que l'on juge maintenant du ravage qu'une telle pensée, fixe, incessante, devait apporter dans ces deux jeunes coeurs aimants, timides et naïfs. Comment les orphelines se seraient-elles défiées de ces avertissements anonymes, qui parlaient avec vénération de tout ce qu'elles aimaient, et qui d'ailleurs semblaient chaque jour justifiés par la conduite de leur père envers elles? Déjà victimes de trames nombreuses, ayant entendu dire qu'elles étaient environnées d'ennemis, on conçoit que, fidèles aux recommandations de leur ami inconnu, elles n'avaient jamais fait confidence à Dagobert de ces écrits où le soldat était si justement apprécié.
Quant au but de cette manoeuvre, il était fort simple: en harcelant ainsi le maréchal de tous côtés, en le persuadant de la tiédeur de ses enfants, on devait naturellement espérer vaincre l'hésitation qui l'empêchait encore d'abandonner de nouveau ses filles pour se jeter dans une aventureuse entreprise. Rendre au maréchal la vie même si amère, qu'il regardât comme un bonheur de chercher l'oubli de ses tourments dans les violentes émotions d'un projet téméraire, généreux et chevaleresque, telle était la fin que se proposait Rodin, et cette fin ne manquait ni de logique ni de possibilité.
Après avoir lu cette lettre les deux jeunes filles restèrent un instant silencieuses, accablées; puis Rose, qui tenait le papier, se leva vivement, s'approcha de la cheminée, et jeta la lettre au feu en disant d'un air craintif: