Le juif errant - Tome II

Chapter 56

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De retour à Paris après son long exil, le maréchal Simon, malgré tout le bonheur qu'il éprouvait d'embrasser enfin ses deux filles, avait été profondément frappé, en apprenant la mort de leur mère, qu'il adorait; jusqu'au dernier moment, il avait espéré la retrouver à Paris; sa déception fut affreuse, et il la ressentit cruellement, quoiqu'il cherchât de douces consolations dans la tendresse de ses enfants.

Bientôt un ferment de trouble, d'agitation, fut jeté dans sa vie par les machinations de Rodin. Grâce aux secrètes menées du révérend père à la cour de Rome et à Vienne, un de ses émissaires, capable d'inspirer toute confiance par ses antécédents, et appuyant d'abord ses paroles et ses propositions de témoignages, de preuves, de faits irrécusables, alla trouver le maréchal Simon et lui dit:

-- Le fils de l'empereur se meurt victime de la crainte que le nom de Napoléon inspire encore à l'Europe. À cette lente agonie, vous, maréchal Simon, vous, un des plus fidèles amis de l'empereur, vous pouvez peut-être arracher ce malheureux prince. La correspondance que voici prouve que l'on pourra sûrement et secrètement nouer à Vienne des intelligences avec une personne des plus influentes parmi celles qui entourent le roi de Rome, et cette personne serait disposée à favoriser l'évasion du prince. Il est donc possible, grâce à une tentative imprévue, hardie, d'enlever Napoléon II à l'Autriche, qui le laisse peu à peu s'éteindre dans une atmosphère mortelle pour lui. L'entreprise est téméraire, mais elle a des chances de réussite, que vous, plus que tout autre, maréchal Simon, pouvez assurer; car votre dévouement à l'empereur est connu, et l'on sait avec quelle aventureuse audace, en 1815, vous avez déjà conspiré au nom de Napoléon II.

L'état de langueur, de dépérissement du roi de Rome était alors en France de notoriété publique; on allait même jusqu'à affirmer que le fils du héros était soigneusement élevé par des prêtres dans la complète ignorance de la gloire et du nom paternels; et que, par une exécrable machination, on tentait chaque jour de comprimer, d'éteindre les instincts vaillants et généreux qui se manifestaient chez ce malheureux enfant; les âmes les plus froides étaient alors émues, attendries, au récit de sa touchante et fatale destinée.

En se rappelant le caractère héroïque, la loyauté chevaleresque du maréchal Simon, en acceptant son culte passionné pour l'empereur, on comprend que le père de Rose et de Blanche devait plus que personne s'intéresser ardemment au sort du jeune prince, et que, si l'occasion se présentait, le maréchal devait se regarder comme obligé à ne pas se borner à de stériles regrets.

Quant à la réalité de la correspondance exhibée par l'émissaire de Rodin, cette correspondance avait été indirectement soumise par le maréchal à une épreuve contradictoire, grâce aux relations d'un de ses anciens compagnons d'armes longtemps en mission à Vienne du temps de l'empire; il résulta de cette investigation, faite d'ailleurs avec autant de prudence que d'adresse, afin de ne rien ébruiter, il résulta que le maréchal pouvait écouter sérieusement les ouvertures qu'on lui faisait. Dès lors, cette proposition jeta le père de Rose et de Blanche dans une cruelle perplexité; car, pour tenter une entreprise aussi hardie, aussi dangereuse, il lui fallait encore abandonner ses filles; si, au contraire, effrayé de cette séparation, il renonçait à tenter de sauver le roi de Rome, dont la douloureuse agonie était réelle et connue de tous, le maréchal se regardait comme parjure à la promesse faite à l'empereur.

Pour mettre un terme à ces pénibles hésitations, plein de confiance dans l'inflexible droiture du caractère de son père, le maréchal alla lui demander conseil; malheureusement le vieil ouvrier républicain, blessé mortellement pendant l'attaque de la fabrique de M. Hardy, mais préoccupé, même durant ses derniers instants, des graves confidences de son fils, expira en lui disant: «Mon fils, tu as un grand devoir à remplir; sous peine de ne pas agir en homme d'honneur, sous peine de méconnaître ma dernière volonté, tu dois... sans hésiter...»

Mais, par une déplorable fatalité, les derniers mots, qui devaient compléter la pensée du vieil ouvrier, furent prononcés d'une voix éteinte, complètement inintelligible; il mourut donc, laissant le maréchal Simon dans une anxiété d'autant plus funeste, que l'un des deux seuls partis qu'il eût à prendre était formellement flétri par son père, dans le jugement duquel il avait la foi la plus absolue, la plus méritée.

En un mot, son esprit se torturait à deviner si son père avait eu la pensée de lui conseiller, au nom de l'honneur et du devoir, de ne pas quitter ses filles, et de renoncer à une entreprise trop hasardeuse; ou s'il avait, au contraire, voulu lui conseiller de ne pas hésiter à abandonner ses enfants pendant quelque temps, afin d'accomplir le serment fait à l'empereur, et d'essayer au moins d'arracher Napoléon II à une captivité mortelle. Cette perplexité, rendue plus cruelle par certaines circonstances que l'on dira plus tard; la profonde douleur causée au maréchal Simon par la fin tragique de son père, mort entre ses bras; le souvenir incessant et douloureux de sa femme, morte sur une terre d'exil; enfin le chagrin dont il était chaque jour affecté en voyant la tristesse croissante de Rose et de Blanche, avaient porté des coups douloureux au maréchal Simon; disons enfin que, malgré son intrépidité naturelle, si vaillamment éprouvée par vingt ans de guerre, les ravages du choléra, de cette maladie terrible dont sa femme avait été victime en Sibérie, causaient au maréchal une involontaire épouvante. Oui, cet homme de fer, qui dans tant de batailles avait froidement bravé la mort, sentait quelquefois faillir la fermeté habituelle de son caractère à la vue des scènes de désolation et de deuil que Paris offrait à chaque pas.

Cependant, lorsque Mlle de Cardoville avait réuni autour d'elle les membres de sa famille, afin de les prémunir contre les trames de leurs ennemis, l'affectueuse tendresse d'Adrienne pour Rose et pour Blanche parut exercer sur leur mystérieux chagrin une si heureuse influence, que le maréchal, oubliant un instant de bien funestes préoccupations, ne songea qu'à jouir de cet heureux changement, hélas, de trop courte durée!

Ces faits expliqués et rappelés au lecteur, nous continuerons ce récit.

XXXIX. Jocrisse.

Le maréchal Simon occupait, nous l'avons dit, une modeste maison dans la rue des Trois-Frères; deux heures de relevée venaient de sonner à la pendule de la chambre à coucher du maréchal, chambre meublée avec une simplicité toute militaire: dans la ruelle du lit, on voyait une panoplie composée des armes dont le maréchal s'était servi pendant ses campagnes; sur le secrétaire, placé en face du lit, était un petit buste de l'empereur en bronze, seul ornement de l'appartement.

Au dehors, la température était loin d'être tiède; le maréchal, pendant son long séjour dans l'Inde, était devenu très sensible au froid; un assez grand feu brûlait dans la cheminée.

Une porte dissimulée dans la tenture, et donnant sur le palier d'un escalier de service, s'ouvrit lentement; un homme parut; il portait un panier de bois à brûler et s'avança lentement auprès de la cheminée, devant laquelle il s'agenouilla, commençant de ranger symétriquement des bûches dans une caisse placée près du foyer; après quelques minutes occupées de la sorte, ce domestique, toujours agenouillé, s'approchant insensiblement d'une autre porte, placée à peu de distance de la cheminée, parut prêter l'oreille avec une profonde attention, comme s'il eût voulu tâcher d'entendre si l'on parlait dans la pièce voisine. Cet homme, employé comme domestique subalterne dans la maison, avait l'air le plus ridiculement stupide que l'on puisse imaginer; ses fonctions consistaient à porter le bois, à faire les commissions, etc., etc.; il servait, du reste, de jouet et de risée aux autres domestiques. Dans un moment de bonne humeur, Dagobert, qui remplissait à peu près les fonctions de majordome, avait baptisé cet imbécile du nom de _Jocrisse; _ce surnom lui était resté, surnom mérité, d'ailleurs, de tous points, par la maladresse, par la sottise de ce personnage, et par sa plate figure au nez grotesquement épaté, au menton fuyant, aux yeux bêtes et écarquillés; que l'on joigne à ce signalement une veste de serge rouge sur laquelle se découpait le triangle d'un tablier blanc, et l'on conviendra que ce niais était parfaitement digne de son sobriquet.

Néanmoins, au moment où Jocrisse prêtait une si curieuse attention à ce qui pouvait se dire dans la pièce voisine, une étincelle de vive intelligence vint animer ce regard ordinairement terne et stupide. Après avoir écouté un instant à la porte, Jocrisse revint auprès de la cheminée, toujours en se traînant sur ses genoux; puis, se relevant, il prit son panier à demi rempli de bois, s'approcha de nouveau de la porte à travers laquelle il venait d'écouter et frappa discrètement. Personne ne lui répondit.

Il frappa une seconde fois, et plus fort. Même silence.

Alors, il dit d'une voix enrouée, aigre, glapissante et grotesque au possible:

-- Mesdemoiselles, avez-vous besoin de bois, s'il vous plaît, dans la cheminée?

Ne recevant aucune réponse, Jocrisse posa son panier à terre, ouvrit doucement la porte, entra dans la pièce voisine, après y avoir jeté un coup d'oeil rapide, et en ressortit au bout de quelques secondes, en regardant de côté et d'autres avec anxiété, comme un homme qui viendrait d'accomplir quelque chose d'important et de mystérieux. Reprenant alors son panier, il se disposait à sortir de la chambre du maréchal Simon, lorsque la porte de l'escalier dérobé s'ouvrit de nouveau lentement et avec précaution. Dagobert parut.

Le soldat, évidemment surpris de la présence de Jocrisse, fronça les sourcils et s'écria brusquement:

-- Que fais-tu là? À cette soudaine interpellation, accompagnée d'un grognement hargneux dû à la mauvaise humeur de Rabat-Joie, qui s'avançait sur les talons de son maître, Jocrisse poussa un cri de frayeur réelle ou feinte; ce dernier cas échéant, afin de donner sans doute plus de vraisemblance à son émoi; le niais supposé laissa tomber sur le plancher son panier à demi rempli de bois, comme si l'étonnement et la peur le lui eussent arraché des mains.

-- Que fais-tu là... imbécile? reprit Dagobert, dont la physionomie était alors profondément triste, et qui paraissait peu disposé à rire de la poltronnerie de Jocrisse.

-- Ah! monsieur Dagobert... quelle peur!... Mon Dieu!... quel dommage que je n'aie pas eu entre les bras une pile d'assiettes pour prouver que ça n'aurait pas été de ma faute si je les avais cassées!...

-- Je te demande ce que tu fais là... reprit Dagobert.

-- Vous voyez bien, monsieur Dagobert, répondit Jocrisse en montrant son panier, je venais d'apporter du bois dans la chambre de M. le duc, pour le brûler, s'il avait froid... parce qu'il le fait.

-- C'est bon, ramasse ton panier et file...

-- Ah! monsieur Dagobert, j'en ai encore les jambes toutes bistournées... Quelle peur!... quelle peur!... quelle peur!

-- T'en iras-tu, brute que tu es! reprit le vétéran. Et prenant Jocrisse par le bras, il le poussa vers la porte, tandis que Rabat-Joie, couchant ses oreilles pointues et se hérissant comme un porc-épic, paraissait disposé à accélérer la retraite de Jocrisse.

-- On y va, monsieur Dagobert, on y va, répondit le niais en ramassant son panier à la hâte, dites seulement à Rabat-Joie de...

-- Va-t'en donc au diable, imbécile bavard! s'écria Dagobert en mettant Jocrisse dehors.

Alors Dagobert poussa le verrou de la porte de l'escalier dérobé, alla vers celle qui communiquait à l'appartement des deux soeurs, et donna un tour de clef à sa serrure. Ceci fait, le soldat, s'approchant rapidement de l'alcôve, passa dans la ruelle, décrocha de la panoplie une paire de pistolets de guerre, désarmés, mais chargés, ôta soigneusement les capsules des batteries, et, ne pouvant retenir un profond soupir, il remit ces armes à la place qu'elles occupaient; il allait quitter la ruelle, lorsque, par réflexion sans doute, il prit encore dans la panoplie un kanjiar indien, à lame très aiguë, le tira de son fourreau de vermeil et cassa la pointe de cette arme meurtrière en l'introduisant sous une des roulettes qui supportaient le lit.

Dagobert alla ensuite rouvrir les deux portes et revint lentement auprès de la cheminée, sur le marbre de laquelle il s'accouda d'un air sombre, pensif; Rabat-Joie, accroupi devant le foyer, suivait d'un oeil attentif les moindres mouvements de son maître; le digne chien fit même preuve d'une rare et prévenante intelligence: le soldat, ayant tiré son mouchoir de sa poche, avait laissé tomber sans s'en apercevoir un papier renfermant un petit rouleau de tabac à chiquer; Rabat-Joie, qui rapportait comme un _retriver _de la race Rutland, prit le papier entre ses dents et, se dressant sur ses pattes de derrière, le présenta respectueusement à Dagobert. Mais celui-ci reçut machinalement le papier et parut indifférent à la dextérité de son chien. La physionomie de l'ancien grenadier à cheval révélait autant de tristesse que d'anxiété. Après être resté quelques instants debout devant la cheminée, le regard fixe, méditatif, il commença de se promener dans la chambre de long en large avec agitation, une de ses mains passée entre les revers de sa longue redingote bleue boutonnée jusqu'au col, l'autre enfoncée dans une de ses poches de derrière. De temps à autre, Dagobert s'arrêtait brusquement, et, répondant tout haut à ses pensées intérieures, laissant çà et là échapper quelque exclamation de doute ou d'inquiétude, puis, se tournant vers le trophée d'armes, il secouait tristement la tête en murmurant:

-- C'est égal... cette crainte est folle... mais _il _est si extraordinaire depuis deux jours... Enfin... c'est plus prudent...

Et se remettant à marcher, Dagobert disait, après un nouveau et long silence:

-- Oui, il faudra qu'il me dise... il m'inquiète trop... Et ces pauvres petites!... Ah! c'est à fendre le coeur.

Et Dagobert passait vivement sa moustache entre son pouce et son index, mouvement presque convulsif, symptôme évident chez lui d'une vive agitation.

Quelques minutes après le soldat reprit, répondant toujours à ses pensées intérieures:

-- Qu'est-ce que ça peut être?... Ce ne sont pas ces lettres... c'est trop infâme... il les méprise... et pourtant... mais non, non... il est au-dessus de cela.

Et Dagobert recommençait sa promenade d'un pas précipité. Soudain Rabat-Joie dressa les oreilles, tourna la tête du côté de la porte de l'escalier et grogna sourdement. Quelques instants après on frappait à la porte.

-- Qui est là? dit Dagobert. On ne répondit pas, mais on frappa de nouveau.

Impatienté, le soldat alla rapidement ouvrir: il vit la figure stupide de Jocrisse.

-- Pourquoi ne réponds-tu pas, quand je demande qui frappe? fit le soldat irrité.

-- Monsieur Dagobert, comme vous m'aviez renvoyé tout à l'heure, je ne me nommais pas de peur de vous fâcher en vous disant que c'était encore moi.

-- Que veux-tu? parle donc. Mais avance donc... animal! s'écria Dagobert, exaspéré en attirant dans la chambre Jocrisse, qui restait sur le seuil.

-- Monsieur Dagobert, voilà... m'y voilà tout de suite... ne vous fâchez pas; je vas vous dire... c'est un jeune homme...

-- Après?...

-- Il dit qu'il veut vous parler tout de suite, monsieur Dagobert.

-- Son nom?

-- Son nom? monsieur Dagobert... reprit Jocrisse en se dandinant et en ricanant d'un air niais.

-- Oui, son nom, imbécile; parle donc!

-- Ah! par exemple... monsieur Dagobert, c'est pour de rire, que vous me le demandez, son nom?

-- Mais, misérable, tu as donc juré de me mettre hors de moi, s'écria le soldat en saisissant Jocrisse au collet; le nom de ce jeune homme?

-- Monsieur Dagobert, ne vous fâchez pas, écoutez-moi donc; ce n'est pas la peine de vous dire le nom de ce jeune homme, puisque vous le savez.

-- Oh! la triple brute! dit Dagobert en serrant les poings.

-- Mais, oui, vous le savez, monsieur Dagobert, puisque ce jeune homme, c'est votre fils... il est en bas qui veut vous parler tout de suite.

La stupidité de Jocrisse était si parfaitement jouée, que Dagobert en fut dupe; plus apitoyé que courroucé d'une imbécillité pareille, il regarda le domestique fixement; puis, haussant les épaules, il se dirigea vers l'escalier en lui disant:

-- Suis-moi... Jocrisse obéit; mais avant de fermer la porte, il fouilla dans sa poche, en tira mystérieusement une lettre et la jeta derrière lui, sans détourner la tête, disant, au contraire, à Dagobert, sans doute pour occuper son attention:

-- Votre fils est dans la cour, monsieur Dagobert... Il n'a pas voulu monter; c'est pour cela qu'il est resté en bas... Ce disant, Jocrisse ferma la porte, croyant la lettre bien en évidence sur le plancher de la chambre du maréchal Simon. Mais Jocrisse comptait sans Rabat-Joie.

Soit qu'il regardât comme plus prudent de former l'arrière-garde, soit respectueuse déférence pour un bipède, le digne chien n'était sorti de la chambre que le dernier, et comme il rapportait merveilleusement bien (ainsi qu'il venait de le prouver), voyant tomber la lettre jetée par Jocrisse, il la prit délicatement entre ses dents et sortit de la chambre sur les talons du domestique sans que celui-ci s'aperçût de cette nouvelle preuve de l'intelligence du savoir-faire de Rabat-Joie.

XL. Les anonymes.

Nous dirons tout à l'heure ce qu'il advint de la lettre que Rabat- Joie tenait entre ses dents, et pourquoi il quitta son maître lorsque celui-ci courut au-devant d'Agricol.

Dagobert n'avait pas vu son fils depuis plusieurs jours; l'embrassant d'abord cordialement, il le conduisit ensuite dans une des deux pièces du rez-de-chaussée qui composaient son appartement.

-- Et ta femme, comment va-t-elle! dit le soldat à son fils.

-- Elle va bien, mon père, je te remercie.

S'apercevant alors de l'altération des traits d'Agricol, Dagobert reprit:

-- Tu as l'air chagrin! T'est-il arrivé quelque chose depuis que je ne t'ai vu!

-- Mon père... tout est fini... il est perdu pour nous, dit le forgeron avec un accent désespéré.

-- De qui parles-tu!

-- De M. Hardy.

-- Lui!... mais, il y a trois jours, tu devais, m'as-tu dit, aller le voir!...

-- Oui, mon père, je l'ai vu; mon digne frère Gabriel aussi l'a vu... et lui a parlé, comme il parle... avec la voix du coeur; aussi l'avait-il si bravement ranimé, encouragé, que M. Hardy s'était décidé à revenir auprès de nous; alors, moi, fou de bonheur, je cours apprendre cette bonne nouvelle à quelques camarades qui m'attendaient pour savoir le résultat de notre entrevue; j'accours avec eux pour le remercier. Nous étions à cent pas de la porte de la maison des robes noires...

-- Les robes noires! dit Dagobert d'un air sombre. Alors... quelque malheur doit arriver... je les connais...

-- Tu ne te trompes pas, mon père, répondit Agricol avec un soupir; j'accourais donc avec mes camarades, lorsque je vois de loin arriver une voiture; je ne sais quel pressentiment me dit que c'était M. Hardy qu'on emmenait.

-- De force! dit vivement Dagobert.

-- Non, répondit amèrement Agricol, non; ces prêtres sont trop adroits pour ça... ils savent toujours vous rendre complices du mal qu'ils vous font; ne sais-je pas comment ils s'y sont pris avec ma bonne mère!

-- Oui... digne femme... encore une pauvre créature qu'ils ont enlacée dans leur toile... Mais cette voiture dont tu parles!

-- En la voyant sortir de la maison des robes noires, reprit Agricol, mon coeur se serre et, par un mouvement plus fort que moi, je me jette à la tête des chevaux, en appelant à l'aide; mais le postillon me renverse d'un coup de fouet qui m'étourdit, je tombe... Quand je revins à moi, la voiture était loin.

-- Tu n'as pas été blessé? s'écria vivement Dagobert en examinant son fils.

-- Non, mon père... une égratignure.

-- Qu'as-tu fait alors, mon garçon?

-- J'ai couru chez le bon ange, chez Mlle de Cardoville; je lui ai tout conté. «Il faut, m'a-t-elle dit, suivre à l'instant la trace de M. Hardy. Vous allez prendre une voiture à moi, des chevaux de poste; M. Dupont vous accompagnera, vous suivrez M. Hardy de relais en relais, et si vous parvenez à le revoir, peut-être votre présence, vos prières vaincront la funeste influence que ces prêtres ont su prendre sur lui.

-- C'était ce qu'il y avait de mieux à faire; cette digne demoiselle avait raison.

-- Une heure après, nous étions sur la voie de M. Hardy; car nous avions su par les postillons de retour qu'il tenait la route d'Orléans; nous le suivons jusqu'à Étampes; là on nous dit qu'il avait pris la traverse pour gagner une maison isolée dans une vallée, à quatre lieues de toute grande route; que cette maison, appelée le Val-de-Saint-Hérem, appartient à des prêtres; mais que la nuit est si noire, les chemins si mauvais, que nous ferions mieux de coucher à l'auberge et de repartir de grand matin; nous suivons ce conseil. Au point du jour, nous montons en voiture; un quart d'heure après, nous quittons la grande route pour une traverse montueuse et déserte; ce n'était partout que des rocs de grès avec quelques bouleaux. À mesure que nous avancions, le site devenait de plus en plus sauvage; on se serait cru à cent lieues de Paris. Enfin nous nous arrêtons devant une grande et vieille maison noirâtre, à peine percée de quelques petites fenêtres, et bâtie au pied d'une haute montagne toute couverte de ces roches de grès. De ma vie je n'ai rien vu de plus désert, de plus triste. Nous descendons de voiture, je sonne à une porte; un homme vient m'ouvrir. «L'abbé d'Aigrigny est arrivé ici, cette nuit, avec un monsieur, dis-je à cet homme avec un air d'intelligence; prévenez tout de suite ce monsieur que je viens pour quelque chose de très important, et qu'il faut que je le voie à l'instant.» Cet homme, me croyant d'accord avec l'abbé, nous fait entrer; au bout d'un instant, l'abbé d'Aigrigny ouvre la porte, me voit, recule et disparaît; mais, cinq minutes après, j'étais en présence de M. Hardy.

-- Eh bien? dit Dagobert avec intérêt. Agricol secoua tristement la tête et reprit:

-- Rien qu'à la physionomie de M. Hardy, j'ai vu que tout était fini. M. Hardy, s'adressant à moi d'une voix douce, mais ferme, me dit: «Je conçois, j'excuse même le motif qui vous amène ici; mais je suis décidé à vivre désormais dans la retraite et dans la prière; je prends cette résolution librement, volontairement, parce que je songe au salut de mon âme; du reste, dites à vos camarades que mes dispositions sont telles qu'ils conserveront de moi un bon souvenir.» Et comme j'allais parler, M. Hardy m'a interrompu en me disant: «C'est inutile, mon ami, ma détermination est inébranlable; ne m'écrivez pas, vos lettres resteraient sans réponse... La prière m'absorbera désormais tout entier... Adieu; excusez-moi si je vous quitte, mais le voyage m'a fatigué.» Il disait vrai, car il était pâle comme un spectre, il avait même, ce me semble, quelque chose d'égaré dans les yeux et, depuis la veille, il était à peine reconnaissable, sa main, qu'il m'a donnée en nous quittant, était sèche et brûlante. L'abbé d'Aigrigny est rentré. «Mon père, lui a dit M. Hardy, voulez-vous avoir la bonté de reconduire M. Agricol Baudoin?» En disant ces mots, il m'a fait de la main un signe d'adieu, et il est rentré dans la chambre voisine. Tout était fini, il était à jamais perdu pour nous.

-- Oui, dit Dagobert, ces robes noires l'ont ensorcelé comme tant d'autres.