Chapter 54
-- Oh! si j'avais entendu plus tôt ces paroles d'espérance! reprit M. Hardy, mes blessures se seraient guéries, au lieu de devenir incurables; j'aurais recommencé plus tôt l'oeuvre de bien que vous m'engagez à poursuivre, j'y aurais trouvé la consolation, l'oubli de mes maux peut-être; tandis qu'à présent... oh! tenez... cela est horrible à avouer... on m'a rendu la douleur si familière, qu'il me semble qu'elle doit à jamais paralyser ma vie.
Puis, ayant honte de cette rechute d'abattement, M. Hardy ajouta d'une voix navrante, en cachant son visage dans ses mains:
-- Oh! pardon... pardon de ma faiblesse... Mais si vous saviez ce que c'est qu'une pauvre créature qui ne vivait que par le coeur, et à qui tout a manqué à la fois! Que voulez-vous?... elle cherche de tout côté à se rattacher à quelque chose, et ses hésitations, ses craintes, ses impuissances mêmes... sont, croyez-moi, plus dignes de compassion que de dédain.
Il y avait quelque chose de si déchirant dans l'humilité de cet aveu, que Gabriel en fut touché jusqu'aux larmes. À ces accès d'accablement presque maladifs, le jeune missionnaire reconnaissait avec effroi les terribles effets des manoeuvres des révérends pères, si habiles à envenimer, à rendre mortelles les blessures des âmes tendres et délicates (qu'ils veulent isoler et capter), en distillant longtemps, goutte à goutte, l'âcre poison des maximes les plus désolantes.
Sachant encore que l'abîme du désespoir exerce une sorte d'attraction vertigineuse, ces prêtres creusent cet abîme autour de leur victime, jusqu'à ce qu'éperdue... fascinée... elle plonge incessamment son regard fixe et ardent au fond de ce précipice qui doit l'engloutir... sinistre naufrage dont leur cupidité recueille les épaves... En vain l'azur de l'éther, les rayons d'or du soleil brillent au firmament; en vain l'infortuné sent qu'il serait sauvé en levant les yeux vers le ciel... en vain il y jette même quelquefois un coup d'oeil furtif; bientôt, cédant à la toute- puissance du charme infernal jeté sur lui par ces prêtres malfaisants, il replonge ses regards au fond du gouffre béant qui l'attire...
Il en était ainsi de M. Hardy. Gabriel comprit tout le danger de la position de ce malheureux, et, réunissant toutes ses forces pour l'arracher à cet accablement, il s'écria:
-- Que parlez-vous, mon frère, de pitié, de dédain? Qu'y a-t-il donc de plus sacré, de plus saint au monde, aux yeux de Dieu et des hommes, qu'une âme qui cherche la foi pour s'y fixer après la tourmente des passions? Rassurez-vous, mon frère, vos blessures ne sont pas incurables... une fois hors de cette maison... croyez- moi, elles guériront rapidement.
-- Hélas! comment l'espérer?
-- Croyez-moi, mon frère... elles guériront du moment où vos chagrins passés, loin d'éveiller en vous des pensées de désespoir... éveilleront des pensées consolantes, presque douces.
-- De pareilles pensées... consolantes, presque douces!... s'écria M. Hardy, ne pouvant croire ce qu'il entendait.
-- Oui, reprit Gabriel en souriant avec une bonté angélique; car il est, voyez-vous, de grandes douceurs, de grandes consolations dans la pitié... dans le pardon. Dites... dites, mon frère, la vue de ceux qui l'avaient trahi a-t-elle jamais inspiré au Christ des pensées de haine, de désespoir, de vengeance?... Non, non... il a trouvé dans son coeur des paroles remplies de mansuétude et de pardon... il a souri dans ses larmes avec une indulgence ineffable, puis il a prié pour ses ennemis. Eh bien, au lieu de souffrir avec tant d'amertume de la trahison d'un ami... plaignez- le, mon frère... priez tendrement pour lui... car, de vous deux... le plus malheureux... n'est pas vous... Dites? dans votre généreuse amitié... quel trésor n'a pas perdu cet infidèle ami?... qui vous dit qu'il ne se repent pas, qu'il ne souffre pas? Hélas! il est vrai, si vous pensez toujours au mal que vous a fait cette trahison, votre coeur se brisera dans une désolation incurable... pensez, au contraire, au charme du pardon, à la douceur de la prière, et votre coeur s'allégera, et votre âme sera heureuse, car elle sera selon Dieu.
Ouvrir soudain à cette nature si généreuse, si délicate, si aimante, les voies adorables et infinies du pardon et de la prière, c'était répondre à ses instincts, c'était sauver ce malheureux; tandis que l'enchaîner à un sombre et stérile désespoir, c'était le tuer, ainsi que l'avaient espéré les révérends pères.
M. Hardy resta un moment comme ébloui à la vue du radieux horizon que pour la seconde fois, la parole évangélique de Gabriel évoquait tout à coup à ses yeux.
Alors, le coeur palpitant d'émotions si contraires, il s'écria:
-- Ô mon frère! de quelle sainte puissance sont donc vos paroles! Comment pouvez-vous changer ainsi presque subitement l'amertume en douceur? Il me semble déjà que le calme renaît dans mon âme en songeant, ainsi que vous le dites, au pardon, à la prière... à la prière remplie de mansuétude... et d'espérance.
-- Oh! vous verrez, reprit Gabriel avec entraînement, quelles douces joies vous attendent! Prier pour ce qu'on aime... prier pour ce qu'on a aimé; mettre Dieu, par nos prières, en communion avec ce que nous chérissons... Et cette femme dont l'amour vous était si précieux... pourquoi vous rendre ainsi son souvenir douloureux? pourquoi le fuir? Ah! mon frère, au contraire, songez- y, mais pour l'épurer, pour le sanctifier par la prière... Faites succéder à un amour terrestre un amour divin... un amour chrétien, l'amour céleste d'un frère pour sa soeur en Jésus-Christ... Et puis, si cette femme a été coupable aux yeux de Dieu, quelle douceur de prier pour elle!... quelle joie ineffable de pouvoir chaque jour parler à Dieu, à Dieu qui, toujours clément et bon, touché de vos prières, lui pardonnera; car il lit au fond des coeurs... et il sait que souvent, hélas! bien des chutes sont fatales... Le Christ n'a-t-il pas intercédé auprès de son père, pour la Madeleine pécheresse et pour la femme adultère? Pauvres créatures, il ne les a pas repoussées, il ne les a pas maudites, il a prié pour elles... _parce qu'elles avaient beaucoup aimé..., _a dit le Sauveur des hommes.
-- Oh! je vous comprends enfin! s'écria M. Hardy; la prière... c'est encore aimer... la prière, c'est pardonner au lieu de maudire... c'est espérer au lieu de désespérer; la prière... enfin, ce sont des larmes qui retombent sur le coeur comme une rosée bienfaisante... au lieu de ces pleurs qui le brûlent... Oui! je vous comprends, vous... car vous ne me dites pas:
Souffrir... c'est prier... Non, non, je le sens... vous dites vrai en disant: Espérer, pardonner, c'est prier... oui, et grâce à vous maintenant... je rentrerai dans la vie sans crainte...
Puis, les yeux humides de larmes, M. Hardy tendit les bras à Gabriel, en s'écriant:
-- Ah! mon frère... pour la seconde fois, vous me sauvez! Et ces deux bonnes et vaillantes créatures se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.
* * * * *
Rodin et le père d'Aigrigny avaient, on le sait, assisté, invisibles, à cette scène; Rodin, écoutant avec une attention dévorante, n'avait pas perdu une parole de cet entretien. Au moment où Gabriel et M. Hardy se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, Rodin retira soudain son oeil de reptile du trou par lequel il regardait. La physionomie du jésuite avait une expression de joie et de triomphe diabolique. Le père d'Aigrigny, que le dénouement de cette scène avait, au contraire, abattu, consterné, ne comprenant rien à l'air glorieux de son compagnon, le contemplait avec un étonnement indicible.
-- _J'ai le joint!_ lui dit brusquement Rodin de sa voix brève et tranchante.
-- Que voulez-vous dire? reprit le père d'Aigrigny, stupéfait.
-- Y a-t-il ici une voiture de voyage, reprit Rodin, sans répondre à la question du révérend père.
Celui-ci, abasourdi par cette demande, ouvrit des yeux effarés et répéta machinalement:
-- Une voiture de voyage?
-- Oui... oui, dit Rodin avec impatience, est-ce que je parle hébreu? Y a-t-il ici une voiture de voyage? Est-ce clair?
-- Sans doute... j'ai ici la mienne, dit le révérend père.
-- Alors, envoyez chercher des chevaux de poste à l'instant même.
-- Et pourquoi faire?
-- Pour emmener M. Hardy.
-- Emmener M. Hardy! reprit le père d'Aigrigny, croyant que Rodin délirait.
-- Oui, reprit celui-ci, vous l'emmènerez ce soir à Saint-Herem.
-- Dans cette triste et profonde solitude... lui... M. Hardy! Et le père d'Aigrigny croyait rêver.
-- Lui, M. Hardy, répondit Rodin affirmativement en haussant les épaules.
-- Emmener M. Hardy... maintenant... lorsque ce Gabriel vient de...
-- Avant une demi-heure, M. Hardy me suppliera à genoux de l'emmener hors de Paris, au bout du monde, dans un désert, si je puis.
-- Et Gabriel?
-- Et la lettre qu'on vient de m'apporter de l'archevêché, il n'y a qu'un instant?
-- Mais vous disiez tout à l'heure qu'il était trop tard.
-- Tout à l'heure je n'avais pas le _joint... _Maintenant je l'ai, répondit Rodin de sa voix brève.
Ce disant, les deux révérends pères quittèrent précipitamment le mystérieux réduit.
XXXVI. La visite.
Il est inutile de faire remarquer que, par une réserve remplie de dignité, Gabriel s'était contenté de recourir aux moyens les plus généreux pour arracher M. Hardy à l'influence meurtrière des révérends pères; il répugnait à la grande et belle âme du jeune missionnaire de descendre jusqu'à la révélation des odieuses machinations de ces prêtres. Il n'aurait eu recours à ce moyen extrême que si sa parole pénétrante et sympathique eût échoué contre l'aveuglement de M. Hardy.
-- Travail, prière et pardon! disait avec ravissement M. Hardy, après avoir serré Gabriel entre ses bras. Avec ces trois mots, vous m'avez rendu à la vie, à l'espérance...
Il venait de prononcer ces paroles, lorsque la porte s'ouvrit; un domestique entra et remit silencieusement au jeune prêtre une large enveloppe, puis sortit. Assez étonné, Gabriel prit l'enveloppe et la regarda d'abord machinalement; puis, apercevant à l'un des angles un timbre particulier, il la décacheta précipitamment, en tira et lut un papier plié en forme de dépêche ministérielle, à laquelle pendait un sceau de cire rouge.
-- Ô mon Dieu!... s'écria involontairement Gabriel d'une voix douloureusement émue. Puis, s'adressant à M. Hardy:
-- Pardon... monsieur...
-- Qu'y a-t-il? apprenez-vous quelque fâcheuse nouvelle?... dit M. Hardy avec intérêt.
-- Oui... bien triste... reprit Gabriel avec accablement. Puis il ajouta en se parlant à lui même:
-- Ainsi... c'était pour cela qu'on m'avait mandé à Paris; l'on n'a pas même daigné m'entendre, l'on me frappe sans me permettre de me justifier...
Après un nouveau silence, il dit avec un soupir de résignation profonde:
-- Il n'importe... je dois obéir... j'obéirai... mes voeux m'y obligent.
M. Hardy, regardant le jeune prêtre avec autant de surprise que d'inquiétude, lui dit affectueusement:
-- Quoique mon amitié, ma reconnaissance, vous soient bien récemment acquises... ne puis-je vous être bon à quelque chose! Je vous dois tant... que je serais heureux de pouvoir m'acquitter un peu...
-- Vous aurez fait beaucoup pour moi, mon frère, en me laissant un bon souvenir de ce jour... vous me rendrez plus facile la résignation à un chagrin cruel.
-- Vous avez un chagrin!... dit vivement M. Hardy.
-- Ou plutôt, non... une surprise pénible, dit Gabriel.
Et, détournant la tête, il essuya une larme qui coulait sur sa joue, et reprit:
-- Mais, en m'adressant au Dieu bon, au Dieu juste, les consolations ne me manqueront pas... elles commencent déjà, puisque je vous laisse dans une bonne et généreuse voie... Adieu donc, mon frère... à bientôt...
-- Vous me quittez!...
-- Il le faut. Je désire d'abord savoir comment cette lettre m'est parvenue ici... puis je dois obéir à l'instant à un ordre que je reçois... Mon bon Agricol va venir prendre vos ordres; il me dira votre résolution, la demeure où je pourrai vous rencontrer... et, quand vous le voudrez, nous nous reverrons.
Par discrétion, M. Hardy n'osa pas insister pour connaître la cause du chagrin subit de Gabriel, et lui répondit:
-- Vous me demandez quand nous nous reverrons! mais demain, car je quitte aujourd'hui cette maison.
-- À demain donc, mon cher frère, dit Gabriel en serrant la main de M. Hardy.
Celui-ci, par un mouvement involontaire, peut-être instinctif, au moment où Gabriel retirait sa main, la serra, et la garda entre les siennes comme si, craignant de le voir partir, il eût voulu le retenir auprès de lui.
Le jeune prêtre, surpris, regarda M. Hardy; celui-ci dit en souriant doucement, et en abandonnant sa main qu'il tenait:
-- Pardon, mon frère, mais, vous le voyez, grâce à ce que j'ai souffert ici... je suis devenu comme les enfants, qui ont peur... lorsqu'on les laisse seuls.
-- Et moi, je suis rassuré sur vous... Je vous laisse avec des pensées consolantes, avec des espérances certaines. Elles suffiront à occuper votre solitude jusqu'à l'arrivée de mon bon Agricol... qui ne peut tarder à revenir... Encore adieu, et à demain, mon frère.
-- Adieu... et à demain, mon cher sauveur. Oh! ne manquez pas de venir, car j'aurai encore grand besoin de votre bienfaisant appui pour faire mes premiers pas au grand soleil... moi qui suis resté si longtemps immobile dans les ténèbres.
-- À demain donc, dit Gabriel, et jusque-là, courage, espoir et prière.
-- Courage, espoir et prière, dit M. Hardy; avec ces mots là on est bien fort. Et il resta seul.
Chose étrange, l'espèce de crainte involontaire qu'il avait ressentie au moment où Gabriel s'était disposé à sortir se reproduisait à l'esprit de M. Hardy sous une autre forme: aussitôt après le départ du jeune prêtre, le pensionnaire des révérends pères crut voir une ombre sinistre et croissante succéder au pur et doux rayonnement de la présence de Gabriel... cette sorte de réaction était d'ailleurs concevable après une journée d'émotions profondes et diverses, surtout si l'on songe à l'état d'affaiblissement physique et moral où se trouvait M. Hardy depuis si longtemps.
Un quart d'heure environ s'était passé depuis le départ de Gabriel, lorsque le domestique affecté au service du pensionnaire des révérends pères entra et lui remit une lettre.
-- De qui cette lettre? demanda M. Hardy.
-- D'un pensionnaire de la maison, monsieur, répondit le domestique en s'inclinant.
Cet homme avait une figure sournoise et béate, des cheveux plats, parlait tout bas et tenait toujours les yeux baissés; en attendant la réponse de M. Hardy, il croisa ses mains et fit tourner benoîtement ses pouces.
M. Hardy décacheta la lettre qu'on venait de lui remettre, et lut ce qui suit:
«Monsieur,
«J'apprends seulement aujourd'hui, à l'instant et par hasard, que je me trouve avec vous dans cette respectable maison; une longue maladie que j'ai faite, la profonde retraite dans laquelle je vis, vous expliqueront assez mon ignorance de notre voisinage. Bien que nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, monsieur, la circonstance qui m'a récemment procuré l'honneur de vous voir a été pour vous tellement grave que je ne puis croire que vous l'ayez oubliée...»
M. Hardy fit un mouvement de surprise, rassembla ses souvenirs, et, ne trouvant rien qui pût le mettre sur la voie, continua de lire:
«Cette circonstance a d'ailleurs éveillé en moi une si profonde et si respectueuse sympathie pour vous, monsieur, que je ne puis résister à mon vif désir de vous présenter mes hommages, surtout en apprenant que vous quittez aujourd'hui cette maison, ainsi que vient de me le dire à l'instant même l'excellent et digne abbé Gabriel, un des hommes que j'aime, que j'admire et que je vénère le plus au monde.
«Puis-je croire, monsieur, qu'au moment de quitter notre paisible retraite pour rentrer dans le monde, vous daignerez accueillir favorablement cette prière, peut-être indiscrète, d'un pauvre vieillard voué désormais à une profonde solitude, et qui ne peut espérer de vous rencontrer au milieu du tourbillon de la société, qu'il a quittée pour toujours?
«En attendant l'honneur de votre réponse, monsieur, veuillez recevoir l'assurance des sentiments de profonde estime de celui qui a l'honneur d'être, «Monsieur, «Avec la plus haute considération, votre très humble et très obéissant serviteur,
«RODIN.»
Après la lecture de cette lettre et le nom de celui qui la signait, M. Hardy rassembla de nouveau ses souvenirs, chercha longtemps, et ne put se rappeler ni le nom de Rodin, ni à quelle grave circonstance celui-ci faisait allusion.
Après un assez long silence, il dit au domestique:
-- C'est M. Rodin qui vous a remis cette lettre?
-- Oui, monsieur.
-- Et... qu'est-ce que M. Rodin?
-- Un bon vieux monsieur qui relève d'une longue maladie qui a failli l'emporter. Depuis quelques jours à peine il est convalescent; mais il est toujours si triste et si faible qu'il fait peine à voir; ce qui est grand dommage, car il n'y a pas de plus digne, de plus brave homme dans la maison... si ce n'est monsieur, qui vaut bien M. Rodin, ajouta le domestique en s'inclinant d'un air respectueusement flatteur.
-- M. Rodin? dit M. Hardy pensif, cela est singulier, je ne me rappelle pas ce nom, ni aucun événement qui s'y rattache.
-- Si monsieur veut me donner sa réponse, reprit le domestique, je la porterai à M. Rodin; il est chez le père d'Aigrigny, à qui il est allé faire ses adieux.
-- Ses adieux?
-- Oui, monsieur, les chevaux de poste viennent d'arriver.
-- Pour qui? demanda M. Hardy.
-- Pour le père d'Aigrigny, monsieur.
-- Il va donc en voyage? dit M. Hardy assez étonné.
-- Oh! ce n'est sans doute pas pour rester bien longtemps absent, dit le domestique d'un air confidentiel, car le révérend père n'emmène personne et n'emporte qu'un léger bagage. D'ailleurs le révérend père viendra sans doute faire ses adieux à monsieur... Mais que faut-il répondre à M. Rodin?
La lettre que M. Hardy venait de recevoir du révérend père était conçue en termes si polis, on y parlait de Gabriel avec tant de considération, que M. Hardy, poussé d'ailleurs par une curiosité naturelle, et ne voyant aucun motif de refuser cette entrevue, au moment de quitter la maison, répondit au domestique:
-- Veuillez dire à M. Rodin que, s'il veut se donner la peine de venir, je l'attends ici.
-- Je vais à l'instant le prévenir, monsieur, dit le domestique en s'inclinant, et il sortit.
Resté seul, M. Hardy, tout en se demandant quel pouvait être M. Rodin, s'occupa de quelques menus préparatifs de départ; pour rien au monde il n'eût voulu passer la nuit dans cette maison, et, afin d'entretenir son courage, il se rappelait à chaque instant l'évangélique et doux langage de Gabriel, ainsi que les croyants récitent quelques litanies pour ne pas succomber à la tentation.
Bientôt le domestique rentra et dit à M. Hardy:
-- M. Rodin est là, monsieur.
-- Priez-le d'entrer.
Rodin entra, vêtu de sa robe de chambre noire, et tenant à la main son vieux bonnet de soie.
Le domestique disparut. Le jour commençait à baisser.
M. Hardy se leva pour aller à la rencontre de Rodin, dont il ne distinguait pas encore bien les traits; mais, lorsque le révérend père fut arrivé dans la zone plus lumineuse qui avoisinait la porte-fenêtre, M. Hardy, ayant un instant contemplé le jésuite, ne put retenir un léger cri arraché par la surprise et par un souvenir cruel. Ce premier mouvement d'étonnement et de douleur passé, M. Hardy, revenant à lui, dit à Rodin d'une voix altérée:
-- Vous ici... monsieur?... Ah! vous avez raison... la circonstance dans laquelle je vous ai vu pour la première fois était bien grave...
-- Ah! mon cher monsieur, dit Rodin d'une voix paterne et satisfaite, j'étais sûr que vous ne m'aviez pas oublié.
XXXVII. La prière.
On se souvient sans doute que Rodin était allé, quoiqu'il fût alors inconnu à M. Hardy, le trouver à sa fabrique pour lui dévoiler l'indigne trahison de M. de Blessac, coup affreux qui n'avait précédé que de quelques moments un second malheur non moins horrible, car c'est en présence de Rodin que M. Hardy avait appris le départ inattendu de la femme qu'il adorait. D'après les scènes précédentes, l'on comprend combien devait lui être cruelle la présence inopinée de Rodin. Pourtant, grâce à la salutaire influence des conseils de Gabriel, il se rasséréna peu à peu. À la contraction de ses traits succéda un calme triste, et il dit à Rodin:
-- Je ne m'attendais pas, en effet, monsieur, à vous rencontrer dans cette maison.
-- Hélas! mon Dieu, monsieur, répondit Rodin en soupirant, je ne croyais pas non plus devoir y venir probablement finir mes tristes jours, lorsque je suis allé, sans vous connaître, mais seulement dans le but de rendre service à un honnête homme... vous dévoiler une grande indignité.
-- En effet, monsieur, vous m'avez alors rendu un véritable service... et peut-être, dans ce moment pénible, vous aurai-je mal exprimé ma gratitude... car, à l'instant même où vous veniez me révéler la trahison de M. de Blessac...
-- Vous avez été accablé, par une nouvelle bien douloureuse pour vous, dit Rodin en interrompant M. Hardy; je n'oublierai jamais la brusque arrivée de cette pauvre dame, pâle, effarée, qui, sans s'inquiéter de ma présence, est venue vous apprendre qu'une personne dont l'affection vous était bien chère venait tout à coup de quitter Paris.
-- Oui, monsieur, et, sans songer à vous remercier, je suis parti précipitamment, reprit M. Hardy avec mélancolie.
-- Savez-vous, monsieur, dit Rodin après un moment de silence, qu'il y a quelquefois des rapprochements étranges?
-- Que voulez-vous dire, monsieur?
-- Pendant que je venais vous avertir qu'on vous trahissait d'une manière infâme... moi-même... je...
Rodin s'interrompit comme s'il eût été vaincu par une vive émotion, sa physionomie exprima une douleur si accablante que M. Hardy lui dit avec intérêt:
-- Qu'avez-vous, monsieur?...
-- Pardon, reprit Rodin en souriant avec amertume. Grâce aux religieux conseils de l'angélique abbé Gabriel, je suis parvenu à comprendre la résignation; pourtant, parfois encore, à de certains souvenirs, j'éprouve une douleur aiguë... Je vous disais donc, reprit Rodin d'une voix assurée, que le lendemain du jour où j'étais allé vous dire: «On vous trompe...» j'étais moi-même victime d'une horrible déception... Un fils adoptif, un malheureux enfant abandonné que j'avais recueilli...
Puis, s'interrompant encore, il passa sa main tremblante sur ses yeux et dit:
-- Pardon, monsieur... de vous parler de peines qui vous sont indifférentes... Excusez l'indiscrète douleur d'un pauvre vieillard bien abattu...
-- Monsieur, j'ai trop souffert pour qu'aucun chagrin me soit indifférent, répondit M. Hardy. D'ailleurs, vous n'êtes pas un étranger pour moi... vous m'avez rendu un véritable service... et nous ressentons tous deux une vénération commune pour un jeune prêtre...
-- L'abbé Gabriel! s'écria Rodin en interrompant M. Hardy; ah! monsieur, c'est mon sauveur... mon bienfaiteur... Si vous saviez ses soins, son dévouement pour moi pendant ma longue maladie, qu'une affreuse douleur avait causée... si vous saviez la douceur ineffable des conseils qu'il me donnait!...
-- Si je le sais!... monsieur, s'écria M. Hardy, oh! oui, je sais combien son influence est salutaire.
-- N'est-ce pas, monsieur, que, dans sa bouche, les préceptes de la religion sont remplis de mansuétude? reprit Rodin avec exaltation; n'est-ce pas qu'ils consolent? n'est-ce pas qu'ils font aimer, espérer, au lieu de craindre et trembler?
-- Hélas! monsieur, dans cette maison même, dit M. Hardy, j'ai pu faire cette comparaison...
-- Moi, dit Rodin, j'ai été assez heureux pour avoir tout de suite l'angélique abbé Gabriel pour mon confesseur... ou plutôt pour confident...
-- Oui... reprit M. Hardy, car il préfère la confiance... à la confession...