Chapter 53
Celui-ci, pendant son heureuse et rapide convalescence, habitait la maison voisine, réservée aux révérends pères; il comprit l'extrême gravité de la position; tout en reconnaissant que le père d'Aigrigny avait habilement suivi ses instructions relatives au moyen d'empêcher l'entrevue d'Agricol et de M. Hardy, manoeuvre dont le succès était assuré sans l'arrivée trop hâtée du forgeron, Rodin, voulant voir, entendre, juger et aviser par lui-même, alla aussitôt s'embusquer dans la cachette en question avec le père d'Aigrigny, après avoir dépêché immédiatement un émissaire à l'archevêché de Paris; on verra plus tard dans quel but.
Les deux révérends pères y étaient arrivés vers le milieu de l'entretien d'Agricol et de M. Hardy.
D'abord assez rassurés par la morne apathie dans laquelle il était plongé et dont les généreuses incitations du forgeron n'avaient pu le tirer, les révérends pères virent le danger s'accroître peu à peu et devenir des plus menaçants, du moment où M. Hardy, ébranlé par les instances de l'artisan, consentit à prendre connaissance de la lettre de Mlle de Cardoville, jusqu'au moment où Agricol amena Gabriel, afin de porter le dernier coup aux hésitations de son ancien patron.
Rodin, grâce à l'indomptable énergie de son caractère, qui lui avait donné la force de supporter la terrible et douloureuse médication du docteur Baleinier, ne courait plus aucun danger; sa convalescence touchait à son terme; néanmoins il était encore d'une maigreur effrayante. Le jour, venant d'en haut et tombant d'aplomb sur son crâne jaune et luisant, sur ses pommettes osseuses et sur son nez anguleux, accusait ces saillies par des touches de vive lumière, tandis que le reste du visage était sillonné d'ombres dures et sans transparence. On eût dit le modèle vivant d'un de ces moines ascétiques de l'école espagnole, sombres peintures où l'on aperçoit, sous quelque capuchon brun à demi rabattu, un crâne de couleur de vieil ivoire, une pommette livide, un oeil éteint au fond de son orbite, tandis que le reste du visage disparaît dans une pénombre obscure, à travers laquelle on distingue à peine une forme humaine, agenouillée et enveloppée d'un froc à ceinture de corde. Cette ressemblance paraissait d'autant plus frappante que Rodin, descendant de chez lui à la hâte, n'avait pas quitté sa longue robe de chambre de laine noire; de plus, étant encore très sensible au froid, il avait jeté sur ses épaules un camail de drap noir à capuchon, afin de se préserver de la bise du nord.
Le père d'Aigrigny, ne se trouvant pas placé verticalement sous la lumière qui éclairait la cachette, restait dans la demi-teinte.
Au moment où nous présentons les deux jésuites au lecteur, Agricol venait de sortir de la chambre pour appeler Gabriel et l'amener auprès de son ancien patron.
Le père d'Aigrigny, regardant Rodin avec une angoisse à la fois profonde et courroucée, lui dit à voix basse:
-- Sans la lettre de Mlle de Cardoville, les instances du forgeron restaient vaines. Cette maudite jeune fille sera donc toujours et partout l'obstacle contre lequel viendront échouer nos projets! Quoi qu'on ait pu faire, la voici réunie à cet Indien; si maintenant l'abbé Gabriel vient combler la mesure, et que, grâce à lui, M. Hardy nous échappe, que faire!... que faire!... Ah! mon père... c'est à désespérer de l'avenir!
-- Non, dit sèchement Rodin, si à l'archevêché on ne met aucune lenteur à exécuter mes ordres.
-- Et dans ce cas!
-- Je réponds encore de tout... mais il faut qu'avant une demi- heure j'aie les papiers en question.
-- Cela doit être prêt et signé depuis deux ou trois jours, car, d'après vos ordres, j'ai écrit le jour même des moxas... et...
Rodin, au lieu de continuer cet entretien à voix basse, colla son oeil à l'une des ouvertures qui permettaient de voir ce qui se passait dans la chambre voisine, puis de la main fit signe au père d'Aigrigny de garder le silence.
XXXIV. Un prêtre selon le Christ.
À cet instant Rodin voyait Agricol rentrer dans la chambre de M. Hardy tenant Gabriel par la main.
La présence de ces deux jeunes gens, l'un d'une figure si mâle, si ouverte, l'autre d'une beauté si angélique, offrait un contraste tellement frappant avec les physionomies hypocrites des gens dont M. Hardy était habituellement entouré, que, déjà ému par la chaleureuse parole de l'artisan, il lui sembla que son coeur, comprimé depuis si longtemps, se dilatait sous une salutaire influence.
Gabriel, quoiqu'il n'eût jamais vu M. Hardy, fut frappé de l'altération de ses traits; il reconnaissait sur cette figure souffrante, abattue, le fatal cachet de soumission énervante, d'anéantissement moral dont restent toujours stigmatisées les victimes de la compagnie de Jésus, lorsqu'elles ne sont pas délivrées à temps de son influence homicide. Rodin, l'oeil collé à son trou, et le père d'Aigrigny, l'oreille au guet, ne perdirent donc pas un mot de l'entretien suivant, auquel ils assistèrent invisibles.
-- Le voilà... mon brave frère, monsieur, dit Agricol à M. Hardy en lui présentant Gabriel; le voilà, le meilleur, le plus digne des prêtres... Écoutez-le, vous renaîtrez à l'espérance, au bonheur, et vous nous serez rendu. Écoutez-le, vous verrez comme il démasquera les fourbes qui vous abusent par de fausses apparences religieuses; oui, oui, il les démasquera, car il a été aussi victime de ces misérables, n'est-ce pas, Gabriel?
Le jeune missionnaire fit un mouvement de la main pour modérer l'exaltation du forgeron, et dit à M. Hardy, de sa voix douce et vibrante:
-- Si, dans les pénibles circonstances où vous vous trouvez, monsieur, les conseils d'un de vos frères en Jésus-Christ peuvent vous être utiles, disposez de moi... D'ailleurs, permettez-moi de vous le dire, je vous suis déjà bien respectueusement attaché.
-- À moi, monsieur l'abbé? dit M. Hardy.
-- Je sais, monsieur, reprit Gabriel, vos bontés pour mon frère adoptif; je sais votre admirable générosité envers vos ouvriers; ils vous chérissent, ils vous vénèrent, monsieur, que la conscience de leur gratitude, que la conviction d'avoir été agréable à Dieu, dont l'éternelle bonté se réjouit dans tout ce qui est bon, soient votre récompense pour le bien que vous avez fait, soient votre encouragement pour le bien que vous ferez encore...
-- Je vous remercie, monsieur l'abbé, répondit M. Hardy, touché de ce langage, si différent de celui du père d'Aigrigny; dans la tristesse où je suis plongé, il est doux au coeur d'entendre parler d'une manière si consolante, et, je l'avoue, ajouta M. Hardy d'un air pensif, l'élévation, la gravité de votre caractère donnent un grand poids à vos paroles.
-- Voilà ce qu'il y avait à craindre, dit tout bas le père d'Aigrigny à Rodin, qui restait toujours à son trou, l'oeil pénétrant, l'oreille au guet; ce Gabriel va tout faire pour arracher M. Hardy à son apathie et le rejeter dans la vie active.
-- Je ne crains pas cela, répondit Rodin de sa voix brève et tranchante. M. Hardy s'oubliera peut-être un moment; mais, s'il essaye de marcher, il verra bien qu'il a les jambes cassées...
-- Que craint donc Votre Révérence?
-- La lenteur de notre révérend père de l'archevêché.
-- Mais qu'espérez-vous de... Mais Rodin, dont l'attention était de nouveau excitée, interrompit d'un signe le père d'Aigrigny, qui resta muet. Un silence de quelques secondes avait succédé au commencement de l'entretien de Gabriel et de M. Hardy, celui-ci étant resté un instant absorbé par les réflexions que faisait naître en lui le langage de Gabriel. Pendant ce moment de silence, Agricol avait machinalement jeté les yeux sur quelques-unes des lugubres sentences dont étaient pour ainsi dire tapissés les murs de la chambre de M. Hardy; tout à coup, prenant Gabriel par le bras, il s'écria avec un geste expressif:
-- Ah! mon frère... lis ces maximes... tu comprendras tout... Quel homme, mon Dieu, restant dans la solitude seul à seul avec d'aussi désolantes pensées ne tomberait pas dans le plus affreux désespoir... n'irait pas jusqu'au suicide peut-être?... Ah! c'est horrible, c'est infâme, ajouta l'artisan avec indignation; mais c'est un assassinat moral!!!
-- Vous êtes jeune, mon ami, reprit M. Hardy en secouant tristement la tête, vous avez toujours été heureux, vous n'avez éprouvé aucune déception... ces maximes peuvent vous paraître trompeuses; mais, hélas! pour moi... et le plus grand nombre des hommes, elles ne sont que trop vraies; ici-bas, tout est néant, misère, douleur, car l'homme est né pour souffrir!... N'est-il pas vrai, monsieur l'abbé? ajouta-t-il en s'adressant à Gabriel.
Celui-ci avait aussi jeté les yeux sur différentes maximes que le forgeron venait de lui indiquer; le jeune prêtre ne put s'empêcher de sourire avec amertume en songeant au calcul odieux qui avait dicté le choix de ces réflexions.
Aussi répondit-il à M. Hardy d'une voix émue:
-- Non, non, monsieur, tout n'est pas néant, mensonge, misères, déceptions, vanité, ici-bas... Non, l'homme n'est pas né pour souffrir; non, Dieu, dont la suprême essence est une bonté paternelle, ne se complaît pas aux douleurs de ses créatures, qu'il a faites pour être aimantes et heureuses en ce monde...
-- Oh! l'entendez-vous, monsieur Hardy, l'entendez-vous? s'écria le forgeron; c'est aussi un prêtre, lui... mais un vrai, un sublime prêtre, et il ne parle pas comme les autres...
-- Hélas! pourtant, monsieur l'abbé, dit M. Hardy, ces maximes si tristes sont extraites d'un livre que l'on met presque à l'égal d'un livre divin.
-- De ce livre, monsieur, dit Gabriel, on peut abuser comme de toute oeuvre humaine! Écrit pour enchaîner de pauvres moines dans le renoncement, dans l'isolement, dans l'obéissance aveugle d'une vie oisive, stérile, ce livre, en prêchant le détachement de tout, le mépris de soi, la défiance de ses frères, un servilisme écrasant, avait pour but de persuader ces malheureux moines que les tortures de cette vie qu'on leur imposait, de cette vie en tout opposée aux vues éternelles de Dieu sur l'humanité... seraient douces au Seigneur...
-- Ah! ce livre me paraît, ainsi expliqué, plus effrayant encore, dit M. Hardy.
-- Blasphème! impiété!... poursuivit Gabriel, qui ne pouvait contenir son indignation; oser sanctifier l'oisiveté, l'isolement, la défiance de tous, lorsqu'il n'y a de divin au monde que le saint travail, que le saint amour de ses frères, que la sainte communion avec eux! Sacrilège!!! oser dire qu'un père d'une bonté immense, infinie, se réjouit dans les douleurs de ses enfants... lui! lui! juste ciel! lui qui n'a de souffrances que celles de ses enfants, lui qui les a magnifiquement doués de tous les trésors de la création, lui enfin qui les a reliés à son immortalité par l'immortalité de leur âme!
-- Oh! vos paroles sont belles, sont consolantes, s'écria M. Hardy, de plus en plus ébranlé; mais, hélas! pourquoi tant de malheureux sur la terre malgré la bonté providentielle du Seigneur?
-- Oui... oh! oui... il y a dans ce monde de bien horribles misères, reprit Gabriel avec attendrissement et tristesse. Oui, bien des pauvres, déshérités de toute joie, de toute espérance, ont faim, ont froid, manquent de vêtements et d'abri, au milieu des richesses immenses que le Créateur a dispensées, non pour la félicité de quelques hommes, mais pour la félicité de tous; car il a voulu que le partage fût fait avec équité[30] mais quelques-uns se sont emparés du commun héritage par l'astuce, par la force... et c'est de cela que Dieu s'afflige. Oh! oui, s'il souffre, c'est de voir que, pour satisfaire au cruel égoïsme de quelques-uns, des masses innombrables de créatures sont vouées à un sort déplorable. Aussi les oppresseurs de tous les temps, de tous les pays, osant prendre Dieu pour complice, se sont unis pour proclamer en son nom cette épouvantable maxime: _L'homme est né pour souffrir... ses humiliations, ses souffrances, sont agréables à Dieu..._ Oui, ils ont proclamé cela; de sorte que plus le sort de la créature qu'ils exploitaient était rude, humiliant, douloureux, plus la créature versait de sueurs, de larmes, de sang, plus, selon ces homicides, le Seigneur était satisfait et glorifié...
-- Ah! je vous comprends... je revis... je me souviens, s'écria tout à coup M. Hardy comme s'il sortait d'un songe, comme si la lumière eût tout à coup brillé à sa pensée obscurcie. Oh! oui... voilà ce que j'ai toujours cru... ce que je croyais... avant que d'affreux chagrins eussent affaibli mon intelligence.
-- Oui, vous avez cru cela, noble et grand coeur! s'écria Gabriel, et alors vous ne pensiez pas que tout était misère ici-bas, puisque, grâce à vous, vos ouvriers vivaient heureux; tout n'était donc pas déception, vanité, puisque chaque jour votre coeur jouissait de la reconnaissance de vos frères, tout n'était donc pas larmes, désolation, puisque vous voyiez sans cesse autour de vous des visages souriants... La créature n'était donc pas inexorablement vouée au malheur, puisque vous la combliez de félicité... Ah! croyez-moi, lorsque l'on entre plein de coeur, d'amour et de foi dans les véritables vues de Dieu... du Dieu sauveur qui a dit: _Aimez-vous les uns les autres_, on voit, on sent, on sait que la fin de l'humanité est le bonheur de tous, et que l'homme est né pour être heureux... Ah! mon frère, ajouta Gabriel, ému jusqu'aux larmes en montrant les maximes dont la chambre était entourée, ce livre terrible vous a fait bien du mal... ce livre qu'ils ont eu l'audace d'appeler _l'Imitation de Jésus-Christ... _ajouta Gabriel avec indignation, ce livre!!!, l'imitation de la parole du Christ!! ce livre désolant, qui ne contient que des pensées de vengeance, de mépris, de mort, de désespoir, lorsque le Christ n'a eu que des paroles de paix, de pardon, d'espérance et d'amour...
-- Oh! je vous crois... s'écria M. Hardy dans un doux ravissement, je vous crois, j'ai besoin de vous croire.
-- Ô mon frère! reprit Gabriel de plus en plus ému, mon frère!... croyez à un Dieu toujours bon, toujours miséricordieux, toujours aimant; croyez à un Dieu qui bénit le travail, à un Dieu qui souffrirait cruellement pour ses enfants, si, au lieu d'employer pour le bien tous les dons qu'il vous a prodigués, vous vous isoliez à jamais dans un désespoir énervant et stérile!... Non, non, Dieu ne le veut pas!... Debout, mon frère... ajouta Gabriel en prenant cordialement la main de M. Hardy, qui se leva comme s'il eût obéi à un généreux magnétisme, debout... mon frère! tout un monde de travailleurs vous bénit et vous appelle; quittez cette tombe... venez... venez au grand air... au grand soleil, au milieu de coeurs chaleureux, sympathiques; quittez cet air étouffant pour l'air salubre et vivifiant de la liberté; quittez cette morne retraite pour l'asile animé par les chants des travailleurs; venez, venez retrouver ce peuple d'artisans laborieux dont vous êtes la providence; soulevé par leurs bras robustes, pressé sur leurs coeurs généreux, entouré de femmes, d'enfants, de vieillards pleurant de joie à votre retour, vous serez régénéré; vous sentirez que la volonté, que la puissance de Dieu est en vous... puisque vous pouvez tant pour le bonheur de vos frères.
-- Gabriel... tu dis vrai... c'est à toi... c'est à Dieu... que notre pauvre petit peuple de travailleurs devra le retour de son bienfaiteur, s'écria Agricol en se jetant dans les bras de Gabriel et le serrant avec attendrissement contre son coeur. Ah! je ne crains plus rien maintenant... M. Hardy nous sera rendu!
-- Oui, vous avez raison, ce sera à lui... à cet admirable prêtre selon le Christ, que je devrai ma résurrection... car ici j'étais enseveli vivant dans un sépulcre, dit M. Hardy, qui s'était levé, droit, ferme, les joues légèrement colorées, l'oeil brillant, lui jusqu'alors si pâle, si abattu, si courbé!
-- Enfin... vous êtes à nous, s'écria le forgeron; je n'en doute plus à cette heure.
-- Je l'espère, mon ami, dit M. Hardy.
-- Vous acceptez les offres de Mlle de Cardoville?
-- Tantôt je lui écrirai à ce sujet... mais avant... ajouta-t-il d'un air grave et sérieux, je désire m'entretenir seul avec mon frère, et il offrit avec effusion sa main à Gabriel. Il me permettra de lui donner ce nom de frère... lui, le généreux apôtre de la fraternité...
-- Oh!... je suis tranquille... dès que je vous laisse avec lui, dit Agricol; moi, pendant ce temps-là, je cours chez Mlle de Cardoville lui annoncer cette bonne nouvelle... Mais j'y pense, si vous sortez aujourd'hui de cette maison, monsieur Hardy, où irez- vous?... Voulez-vous que je m'occupe?
-- Nous parlerons de tout cela avec votre digne et excellent frère, répondit M. Hardy; allez, je vous en prie, remercier Mlle de Cardoville, et lui dire que ce soir j'aurai l'honneur de lui répondre.
-- Ah! monsieur, il faut que je tienne mon coeur et ma tête à quatre pour ne pas devenir fou de joie! dit le bon Agricol en portant alternativement ses mains à sa tête et à son coeur dans son ivresse de bonheur; puis, revenant auprès de Gabriel, il le serra encore une fois contre son coeur, et il lui dit à l'oreille:
-- Dans une heure... je reviens... mais pas seul... une levée en masse... tu verras... ne dis rien à M. Hardy; j'ai mon idée. Et le forgeron sortit dans une ivresse indicible. Gabriel et M. Hardy restèrent seuls.
* * * * *
Rodin et le père d'Aigrigny avaient, on le sait, invisiblement assisté à cette scène.
-- Eh bien! que pense Votre Révérence? dit le père d'Aigrigny à Rodin avec stupeur.
-- Je pense que l'on a trop tardé à revenir de l'archevêché, et que ce missionnaire hérétique va tout perdre, dit Rodin en se rongeant les ongles jusqu'au sang.
XXXV. La confession.
Lorsque Agricol eut quitté la chambre, M. Hardy, s'approchant de Gabriel, lui dit:
-- Monsieur l'abbé...
-- Non... dites votre frère; vous m'avez donné ce nom... et j'y tiens, reprit affectueusement le jeune missionnaire en tendant sa main à M. Hardy.
Celui-ci la serra cordialement et reprit:
-- Eh bien, mon frère, vos paroles m'ont ranimé, m'ont rappelé à des devoirs que, dans mon chagrin, j'avais méconnus; maintenant, puisse la force ne pas me manquer dans la nouvelle épreuve que je vais tenter... car, hélas! vous ne savez pas tout.
-- Que voulez-vous dire!... reprit Gabriel avec intérêt.
-- J'ai de pénibles aveux à vous faire, reprit M. Hardy après un moment de silence et de réflexion. Voulez-vous entendre ma confession!...
-- Je vous en prie... dites votre confidence... mon frère, répondit Gabriel.
-- Ne pouvez-vous donc pas m'entendre comme confesseur!...
-- Autant que je le peux, reprit Gabriel, j'évite la confession... officielle, si cela peut se dire; elle a, selon moi, de tristes inconvénients; mais je suis heureux, quand j'inspire cette confiance grâce à laquelle un ami vient ouvrir son coeur à son ami... et lui dire: «Je souffre, consolez-moi... je doute... conseillez-moi... je suis heureux... partagez ma joie...» Oh! voyez-vous, pour moi cette confession est la plus sainte; c'est ainsi que le Christ la voulait en disant: «Confessez-vous les uns aux autres...» Bien malheureux celui qui, dans sa vie, n'a pas trouvé un coeur fidèle et sûr pour se confesser ainsi... n'est-ce pas, mon frère! Pourtant, comme je suis soumis aux lois de l'Église en vertu de voeux volontairement prononcés, dit le jeune prêtre, sans pouvoir retenir un soupir, j'obéis aux lois de l'Église... et, si vous le désirez... mon frère, ce sera le confesseur qui vous entendra.
-- Vous obéissez même aux lois... que vous n'approuvez pas? dit M. Hardy étonné de cette soumission.
-- Mon frère, quoi que l'expérience nous apprenne, quoi qu'elle nous dévoile... reprit tristement Gabriel, un voeu formé librement... sciemment... est pour le prêtre un engagement sacré... est, pour l'homme d'honneur, une parole jurée... Tant que je resterai dans l'Église... j'obéirai à sa discipline, si pesante que soit quelquefois pour nous cette discipline.
-- Pour vous, mon frère!
-- Oui, pour nous, prêtres de campagne ou desservants des villes; pour nous tous, humbles prolétaires du clergé, simples ouvriers de la vigne du Seigneur. Oui, l'aristocratie qui s'est peu à peu introduite dans l'Église est souvent envers nous d'une rigueur un peu féodale; mais telle est la divine essence du christianisme, qu'il résiste aux abus qui tendent à le dénaturer, et c'est encore dans les rangs obscurs du bas clergé que je puis servir mieux que partout ailleurs la sainte cause des déshérités, et prêcher leur émancipation avec une certaine indépendance... C'est pour cela, mon frère, que je reste dans l'Église, et, y restant, je me soumets à sa discipline. Je vous dis cela, mon frère, ajouta Gabriel, avec expansion, parce que, vous et moi, nous prêchons la même cause: les artisans que vous avez conviés à partager avec vous le fruit de vos travaux ne sont plus déshérités... ainsi donc, plus efficacement que moi, par le bien que vous faites vous servez le Christ...
-- Et je continuerai de le servir, pourvu, je vous le répète, que j'en aie la force.
-- Pourquoi cette force vous manquerait-elle!
-- Si vous saviez combien je suis malheureux!... si vous saviez tous les coups qui m'ont frappé!...
-- Sans doute, la ruine et l'incendie qui a détruit votre fabrique sont déplorables...
-- Ah! mon frère, dit M. Hardy en interrompant Gabriel, qu'est-ce que cela, grand Dieu!... Mon courage ne faillirait pas en présence d'un sinistre que l'argent seul répare. Mais, hélas! il est des pertes que rien ne répare... il est des ruines dans le coeur que rien ne relève... Non, et pourtant, tout à l'heure, cédant à l'entraînement de votre généreuse parole, l'avenir, si sombre jusqu'alors pour moi, s'était éclairci; vous m'aviez encouragé, ranimé, en me rappelant la mission que j'avais encore à remplir en ce monde...
-- Eh bien, mon frère!
-- Hélas! de nouvelles craintes viennent m'assaillir... quand je songe à rentrer dans cette vie agitée, dans ce monde où j'ai tant souffert...
-- Mais ces craintes, qui les fait naître? dit Gabriel avec un intérêt croissant.
-- Écoutez-moi, mon frère, reprit M. Hardy. J'avais concentré tout ce qui me restait de tendresse, de dévouement dans le coeur, sur deux êtres... sur un ami que je croyais sincère, et sur une affection plus tendre: l'ami m'a trompé d'une manière atroce... la femme... après m'avoir sacrifié ses devoirs, a eu le courage, et je ne puis que l'en honorer davantage, a eu le courage de sacrifier notre amour au repos de sa mère, et elle a quitté pour jamais la France... Hélas! je crains que ces chagrins ne soient incurables et qu'ils ne viennent m'écraser au milieu de la nouvelle voie que vous m'engagez à parcourir. J'avoue ma faiblesse... elle est grande... et elle m'effraye d'autant plus que je n'ai pas le droit de rester oisif, isolé, tant que je puis encore quelque chose pour l'humanité; vous m'avez éclairé sur ce devoir, mon frère... seulement toute ma crainte, malgré ma bonne résolution... est, je vous le répète, de sentir les forces m'abandonner lorsque je vais me retrouver dans ce monde à tout jamais, pour moi froid et désert.
-- Mais ces braves artisans qui vous attendent, qui vous bénissent, ne le peupleront-ils pas, ce monde?
-- Oui... mon frère, dit M. Hardy avec amertume; mais autrefois... à ce doux sentiment de faire le bien se joignaient pour moi deux affections qui se partageaient ma vie... elles ne sont plus, et laissent dans mon coeur un vide immense. J'avais compté sur la religion... pour le remplir; mais hélas!... pour remplacer ce qui me cause de si amers regrets, on m'a donné pour pâture à mon âme désolée que mon seul désespoir... en me disant que plus je le creuserais, plus je trouverais de tortures... plus je serais méritant aux yeux du Seigneur...
-- Et l'on vous a trompé, mon frère, je vous l'assure; c'est le bonheur, et non la douleur, qui est, aux yeux de Dieu, la fin de l'humanité; il veut l'homme heureux, parce qu'il le veut juste et bon.