Le juif errant - Tome II

Chapter 50

Chapter 503,565 wordsPublic domain

-- Assez, mon cousin, je comprends tout, dit vivement Adrienne en interrompant à son tour Djalma pour lui épargner un aveu pénible; il a fallu que, moi aussi, je fusse bien aveuglée par le désespoir pour n'avoir pas deviné ce méchant complot, surtout après votre folle et intrépide action: risquer la mort... pour ramasser mon bouquet, ajouta Adrienne en frissonnant encore à ce souvenir. Un dernier mot, reprit-elle, quoique je sois sûre de votre réponse: N'avez-vous pas reçu une lettre que je vous ai écrite le matin même du jour où je vous ai vu au théâtre?

Djalma ne répondit rien; un sombre nuage passa rapidement sur ses beaux traits, et, pendant une demi-seconde, ils prirent une expression si menaçante, qu'Adrienne en fut effrayée. Mais bientôt cette violente agitation s'apaisa comme par réflexion: le front de Djalma redevint calme et serein.

-- J'ai été plus clément que je ne le pensais, dit le prince à Adrienne, qui le contemplait avec étonnement. J'ai voulu venir près de vous digne de vous, ma cousine. J'ai pardonné à celui qui, pour servir mes ennemis, m'avait donné, me donnait encore de funestes conseils... Cet homme, j'en suis certain, m'a dérobé votre lettre... Tout à l'heure, en pensant à tous les maux qu'il m'a ainsi causés, j'ai un instant regretté ma clémence... Mais j'ai pensé à votre lettre d'hier... et ma colère s'est évanouie.

-- C'en est donc fait de ce passé funeste, de ces craintes, de ces défiances, de ces soupçons qui nous ont tourmentés si longtemps, qui ont fait que j'ai douté de vous et que vous avez douté de moi. Oh! oui, loin de nous ce passé funeste! s'écria Mlle de Cardoville avec une joie profonde. Et comme si elle eût délivré son coeur des dernières pensées qui auraient pu l'attrister, elle reprit:

-- À nous l'avenir maintenant, l'avenir tout entier... l'avenir radieux, sans nuages... sans obstacles, un horizon si beau... si pur dans son immensité, que ses limites échappent à la vue...

Il est impossible de rendre l'exaltation ineffable, l'accent d'espérance entraînante qui accompagna ces paroles d'Adrienne; tout à coup ses traits exprimèrent une mélancolie touchante et elle ajouta d'une voix profondément émue:

-- Et dire... qu'à cette heure... il y a pourtant des malheureux qui souffrent!

Ce retour de commisération naïve envers l'infortune, au moment même où cette noble jeune fille atteignait le comble d'un bonheur idéal, impressionna si vivement Djalma qu'involontairement il tomba aux genoux d'Adrienne, joignit les mains et tourna vers elle son visage enchanteur, où se lisait une adoration presque divine...

Puis, cachant sa figure entre ses mains, il baissa la tête sans dire un seul mot.

Il y eut un moment de silence profond. Adrienne l'interrompit la première en voyant une larme rouler à travers les doigts effilés de Djalma.

-- Qu'avez-vous, mon ami?... s'écria-t-elle. Et, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle se pencha vers le prince et abaissa ses mains, qu'il tenait toujours sur son visage. Son visage était baigné de larmes.

-- Vous pleurez!... s'écria Mlle de Cardoville, si émue qu'elle garda les mains de Djalma entre les siennes; aussi, ne pouvant essuyer ses larmes, le jeune Indien les laissa couler comme autant de gouttes de cristal sur l'or pâle de ses joues.

-- Il n'est pas en ce moment un bonheur comme le mien, dit le prince de sa voix suave et vibrante, avec une sorte d'accablement indicible... et je ressens une grande tristesse; cela doit être... vous me donnez le ciel... moi je vous donnerais la terre... que je serais encore ingrat envers vous... Hélas! que peut l'homme pour la Divinité? La bénir, l'adorer... mais jamais lui rendre les trésors dont elle le comble; il n'en souffre pas dans son orgueil, mais dans son coeur...

Djalma n'exagérait pas; il disait ce qu'il éprouvait réellement, et la forme un peu hyperbolique, familière aux Orientaux, pouvait seule rendre sa pensée.

L'accent de son regret fut si sincère, son humilité si naïve, si douce, qu'Adrienne, aussi touchée jusqu'aux larmes, lui répondit avec une expression de sérieuse tendresse:

-- Mon ami, nous sommes tous deux au comble du bonheur... L'avenir de notre félicité n'a pas de limites, et pourtant, quoique de sources différentes, des pensées tristes nous sont venues... C'est que, voyez-vous, il est des bonheurs dont l'immensité même étourdit... Un moment, le coeur... l'esprit... l'âme... ne suffisent pas à les contenir... ils nous débordent... ils nous accablent... Les fleurs aussi se courbent par instants, comme anéanties sous les rayons trop ardents du soleil, qui est pourtant leur vie et leur amour... Oh! mon ami, cette tristesse est grande, mais elle est douce!

En disant ces mots, la voix d'Adrienne baissa de plus en plus, et sa tête s'inclina doucement, comme si en effet elle se fût affaissée sous le poids de son bonheur...

Djalma était resté agenouillé devant elle, ses mains dans ses mains... de sorte qu'en s'abaissant, le front d'ivoire et les cheveux d'or d'Adrienne effleurèrent le front couleur d'ambre et les boucles d'ébène de Djalma...

Et les larmes douces, silencieuses, des deux amants tombaient lentement et se confondaient sur leurs belles mains entrelacées.

* * * * *

Pendant que cette scène se passait à l'hôtel de Cardoville, Agricol se rendait rue de Vaugirard, auprès de M. Hardy, avec une lettre d'Adrienne.

XXX. L'imitation.

M. Hardy occupait, on l'a dit, un pavillon dans la maison de retraite annexée à la demeure occupée rue de Vaugirard par bon nombre de révérends pères de la compagnie de Jésus. Rien de plus calme, de plus silencieux, que cette demeure; on y parlait toujours à voix basse, les serviteurs eux-mêmes avaient quelque chose de mielleux dans leurs paroles, de béat dans leur démarche.

Ainsi que dans tout ce qui, de près ou de loin, subit l'action compressive et annihilante de ces hommes, l'animation, la vie, manquaient dans cette maison d'une tranquillité morne. Ses pensionnaires y menaient une existence d'une monotonie pesante, d'une régularité glaciale, coupée çà et là, pour quelques-uns, par des pratiques dévotieuses; aussi, bientôt, et selon les prévisions intéressées des révérends pères, l'esprit, sans aliment, sans commerce extérieur, sans excitation, s'alanguissait dans la solitude; les battements du coeur semblaient se ralentir, l'âme s'engourdissait, le moral s'affaiblissait peu à peu; enfin, tout libre arbitre, toute volonté s'éteignait, et les pensionnaires, soumis aux mêmes procédés de complet anéantissement que les novices de la compagnie, devenaient aussi des _cadavres _entre les mains des congréganistes.

De ces manoeuvres, le but était clair et simple: elles assuraient le bon succès des _captations _de toutes natures, termes incessants de la politique et de l'impitoyable cupidité de ces prêtres; au moyen des sommes énormes dont ils devenaient ainsi maîtres ou détenteurs, ils poursuivaient et assuraient la réussite de leurs projets, dussent le meurtre, l'incendie, la révolte, enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excitée et soudoyée par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le ténébreux gouvernement.

Comme levier, l'argent acquis par tous les moyens possibles, des plus honteux aux plus criminels; comme but, la domination despotique des intelligences et des consciences, afin de les exploiter fructueusement au profit de la compagnie de Jésus, tels ont été, tels seront toujours les moyens et les fins de ces religieux. Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l'argent dans leurs caisses toujours béantes, les révérends pères avaient fondé la maison de retraite où se trouvait alors M. Hardy.

Les personnes à esprit malade, au coeur brisé, à l'intelligence affaiblie, égarées par une fausse dévotion, et trompées d'ailleurs par les recommandations des membres les plus influents du parti prêtre, étaient attirées, choyées, puis insensiblement isolées, séquestrées, puis finalement dépouillées dans ce religieux repaire, le tout le plus benoîtement du monde, et _ad majorem Dei gloriam_, selon la devise de l'honorable société. En argot jésuitique, ainsi qu'on peut le voir dans d'hypocrites prospectus destinés aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe- gorges s'appellent généralement de _saints asiles ouverts aux âmes fatiguées des vains bruissements du monde_.

Ou bien encore ils s'intitulent de _calmes retraites où le fidèle, heureusement délivré des attachements périssables d'ici-bas et des liens terrestres de la famille, peut enfin, seul à seul avec Dieu, travailler efficacement à son salut, etc._

Ceci posé, et malheureusement prouvé par mille exemples de captations indignes, opérées dans un grand nombre de maisons religieuses, au préjudice de la famille de plusieurs pensionnaires: ceci, disons-nous, posé, admis, prouvé... qu'un esprit droit vienne reprocher à l'État de ne pas surveiller suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du parti prêtre, les invocations à la liberté individuelle... les désolations, les lamentations, à propos de la tyrannie qui veut opprimer les consciences.

À ceci ne pourrait-on pas répondre que, ces singulières prétentions accueillies comme légitimes, les teneurs de biribi et de roulette auraient aussi le droit d'invoquer la liberté individuelle, et d'appeler des décisions qui ont fermé leurs tripots? Après tout, on a aussi attenté à la liberté des joueurs qui venaient librement, allègrement, engloutir leur patrimoine dans ces repaires, on a tyrannisé leur conscience, qui leur permettait de perdre sur une carte les dernières ressources de leur famille. Oui, nous le demandons positivement, sincèrement, sérieusement, quelle différence y a-t-il entre un homme qui ruine ou qui dépouille les siens à force de jouer _rouge _ou _noir_, et l'homme, qui ruine et dépouille les siens dans l'espoir douteux d'être heureux ponte à ce jeu d'_enfer _ou de _paradis _que certains prêtres ont eu la sacrilège audace d'imaginer afin de s'en faire les croupiers?

Rien n'est plus opposé au véritable et divin esprit du christianisme que ces spoliations effrontées; c'est le repentir des fautes, c'est la pratique de toutes les vertus, c'est le dévouement à qui souffre, c'est l'amour du prochain, qui méritent le ciel, et non pas une somme d'argent, plus ou moins forte, engagée comme enjeu dans l'espoir de _gagner _le paradis, et subtilisée par de faux prêtres qui font _sauter la coupe _et qui exploitent les faibles d'esprit à l'aide de prestidigitations infiniment lucratives.

Tel était donc l'asile de _paix _et _d'innocence _où se trouvait M. Hardy. Il occupait le rez-de-chaussée d'un pavillon donnant sur une partie du jardin de la maison; cet appartement avait été judicieusement choisi, car l'on sait la profonde et diabolique habileté avec laquelle les révérends pères emploient les moyens et les aspects matériels pour impressionner vivement les esprits qu'ils _travaillent. _Que l'on se figure pour unique perspective un mur énorme d'un gris noir et à demi recouvert de lierre, cette plante des ruines; une sombre allée de vieux ifs, ces arbres des tombeaux à la verdure sépulcrale, aboutissant d'un côté à ce mur sinistre, et, de l'autre, à un petit hémicycle pratiqué devant la chambre ordinairement habitée par M. Hardy; deux ou trois massifs de terre bordés de buis symétriquement taillé complétaient l'agrément de ce jardin, de tous points pareil à ceux qui entourent les cénotaphes. Il était environ deux heures après midi; quoiqu'il fit un beau soleil d'avril, ses rayons, arrêtés par la hauteur du grand mur dont on a parlé, ne pénétraient déjà plus dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une cave, et sur laquelle s'ouvrait la chambre où se tenait M. Hardy. Cette chambre était meublée avec une parfaite entente du confortable; un moelleux tapis couvrait le plancher; d'épais rideaux de casimir vert sombre, de même nuance que la tenture, drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fenêtre donnant sur le jardin... Quelques meubles d'acajou, très simples, mais brillants de propreté, garnissaient l'appartement. Au-dessus du secrétaire, placé en face du lit, on voyait un grand christ d'ivoire sur un fond de velours noir; la cheminée était ornée d'une pendule à cartel d'ébène avec de sinistres emblèmes incrustés, en ivoire, tels que sablier, faux du temps, tête de mort, etc., etc.

Maintenant, que l'on voile ce tableau d'un triste demi-jour, que l'on songe que cette solitude était incessamment plongée dans un morne silence, seulement interrompu à l'heure des offices par le lugubre tintement des cloches de la chapelle des révérends pères, et l'on reconnaîtra l'infernale habileté avec laquelle ces dangereux prêtres savent tirer parti des objets extérieurs, selon qu'ils désirent impressionner, d'une façon ou d'une autre, l'esprit de ceux qu'ils veulent capter.

Et ce n'était pas tout. Après s'être adressé aux yeux, il fallait s'adresser aussi à l'intelligence. Voici de quelle manière avaient procédé les révérends pères.

Un seul livre... un seul... fut laissé comme par hasard à la disposition de M. Hardy. Ce livre était _l'Imitation_.

Mais comme il se pouvait que M. Hardy n'eût pas le courage ou l'envie de le lire, des pensées, des réflexions empruntées à cette oeuvre d'impitoyable désolation, et écrites en très gros caractères, étaient placées dans les cadres noirs, accrochés soit dans l'intérieur de l'alcôve de M. Hardy, soit aux panneaux les plus à portée de sa vue, de sorte qu'involontairement, et dans les tristes loisirs de son accablante oisiveté, ses yeux devaient presque forcément s'y attacher.

Quelques citations, parmi les maximes dont les révérends pères entouraient ainsi leur victime, sont nécessaires; l'on verra dans quel cercle fatal et désespérant ils enfermaient l'esprit affaibli de cet infortuné, depuis quelque temps brisé par des chagrins atroces.[28]

Voici ce qu'il lisait machinalement à chaque instant du jour ou de la nuit, lorsqu'un sommeil bienfaisant fuyait ses paupières rougies par les larmes:

«Celui-là est bien vain qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce soit.[29]

«Ce sera bientôt fait de vous ici-bas... voyez en quelle disposition vous êtes.

«L'homme qui vit aujourd'hui ne paraît plus demain... et, quand il a disparu à nos yeux, il s'efface bientôt de notre pensée.

«Quand vous êtes au matin, pensez que vous n'irez peut-être pas jusqu'au soir.

«Quand vous êtes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin.

«Qui se souviendra de vous après votre mort?

«Qui priera pour vous?

«Vous vous trompez si vous recherchez autre chose que des souffrances.

«Toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de croix; portez ces croix, châtiez et asservissez votre corps, méprisez vous vous-même et souhaitez d'être méprisé par les autres.

«Soyez persuadé que votre vie doit être une mort continuelle.

«Plus un homme meurt à lui-même, plus il commence à vivre à Dieu.»

Il ne suffisait pas de plonger ainsi l'âme de la victime dans un désespoir incurable, à l'aide de ces maximes désolantes, il fallait encore la façonner à l'obéissance _cadavérique _de la société de Jésus; aussi les révérends pères avaient-ils judicieusement choisi quelques autres passages de _l'Imitation, _car on trouve dans ce livre effrayant mille terreurs pour épouvanter les esprits faibles, mille maximes d'esclavage pour enchaîner et asservir l'homme pusillanime.

Ainsi on lisait encore:

«C'est un grand avantage de vivre dans l'obéissance, d'avoir un supérieur et de n'être pas le maître de ses actions.

«Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.

«On est heureux de ne dépendre que de Dieu _dans la personne des supérieurs qui tiennent sa place_.»

Et ce n'était pas assez: après avoir désespéré, terrifié la victime, après l'avoir déshabitué de toute liberté, après l'avoir rompue à une obéissance aveugle, abrutissante, après l'avoir persuadée, avec un incroyable cynisme d'orgueil clérical, que se soumettre passivement au premier prêtre venu _c'était se soumettre à Dieu même_, il fallait retenir la victime dans la maison où l'on voulait à tout jamais river sa chaîne.

On lisait aussi parmi ces maximes:

«Courez d'un côté ou d'un autre: vous ne trouverez de repos qu'en vous soumettant humblement à la condition d'un supérieur.

«Plusieurs ont été trompés par l'espérance d'être mieux ailleurs, et par le désir de changer.»

Maintenant, que l'on se figure M. Hardy transporté blessé dans cette maison, lui dont le coeur meurtri, déchiré par d'affreux chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les plaies de son corps.

D'abord entouré de soins empressés, prévenants, et grâce à l'habileté connue du docteur Baleinier, M. Hardy fut bientôt guéri des blessures qu'il avait reçues en se précipitant au milieu de l'incendie auquel sa fabrique était en proie.

Cependant, afin de favoriser les projets des révérends pères, une certaine médication, assez innocente d'ailleurs, mais destinée à agir sur le moral, souvent employée, ainsi qu'on l'a dit, par le révérend docteur dans d'autres circonstances importantes, avait été appliquée à M. Hardy, et l'avait maintenu assez longtemps dans une sorte d'assoupissement de la pensée.

Pour une âme brisée par d'atroces déceptions, c'est en apparence un bienfait inestimable que d'être plongée dans cette torpeur, qui, du moins, vous empêche de songer à un passé désespérant; M. Hardy, s'abandonnant à cette apathie profonde, arriva insensiblement à regarder l'engourdissement de l'esprit comme un bien suprême... Ainsi les malheureux que torturent des maladies cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiacé qui les tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance.

En esquissant précédemment le portrait de M. Hardy, nous avons tâché de faire comprendre la délicatesse exquise de cette âme si tendre, sa susceptibilité douloureuse à l'endroit de ce qui était bas ou méchant, sa bonté ineffable, sa droiture, sa générosité. Nous rappelons ces adorables qualités, parce qu'il nous faut constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les possèdent, elles ne s'alliaient pas, elles ne pouvaient s'allier à un caractère énergique et résolu. D'une admirable persévérance dans le bien, l'action de cet homme excellent était pénétrante, irrésistible, mais elle ne s'imposait pas; ce n'était pas avec la rude énergie, la volonté un peu âpre, particulière à d'autres hommes de grand et noble coeur, que M. Hardy avait réalisé les prodiges de sa _maison commune; _c'était à force d'affectueuse persuasion: chez lui, l'onction remplaçait la force. À la vue d'une bassesse, d'une injustice, il ne se révoltait pas irrité, menaçant: il souffrait. Il n'attaquait pas le méchant corps à corps, il détournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis surtout, ce coeur, aimant d'une délicatesse toute féminine, avait un irrésistible besoin du bienfaisant contact des plus chères affections de l'âme; seules, elles le vivifiaient. Ainsi un frêle et pauvre oiseau meurt glacé de froid lorsqu'il ne peut plus se presser contre ses frères et recevoir d'eux, comme ils la recevaient de lui, cette douce chaleur qui les réchauffait tous dans le nid maternel.

Et voilà que cette organisation toute sensitive, d'une susceptibilité si extrême, est frappée coup sur coup par des déceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon à abattre tout à fait, du moins à profondément ébranler le caractère le plus fermement trempé.

Le plus fidèle ami de M. Hardy le trahit d'une manière infâme...

Une maîtresse adorée l'abandonne...

La maison qu'il avait fondée pour le bonheur de ses ouvriers, qu'il aimait en frère, n'est plus que ruines et cendres!

Alors qu'arrive-t-il?

Tous les ressorts de cette âme se brisent. Trop faible pour se raidir contre tant d'affreuses atteintes, trop cruellement désabusé par la trahison pour chercher d'autres affections... trop découragé pour songer à reposer la première pierre d'une nouvelle maison commune, ce pauvre coeur, isolé d'ailleurs de tout contact salutaire, cherche l'oubli de tout et de soi-même dans une torpeur accablante. Si pourtant quelques instincts de vie et d'affection cherchent à se réveiller en lui à de longs intervalles, et qu'ouvrant à demi les yeux de l'esprit, qu'il tient fermés pour ne voir ni le présent, ni le passé, ni l'avenir, M. Hardy regarde autour de lui... que trouve-t-il? ces sentences, empreintes du plus farouche désespoir:

«Tu n'es que cendre et poussière.

«Tu es né pour la douleur et pour les larmes.

«Ne crois à rien sur la terre.

«Il n'y a ni parents ni amis.

«Toutes les affections sont menteuses.

«Meurs ce matin... on t'oubliera ce soir.

«Humilie-toi, méprise-toi, sois méprisé des autres.

«Ne pense pas, ne raisonne pas, ne vis pas, remets tes tristes destinées aux mains d'un supérieur; il pensera, il raisonnera pour toi.

«Toi... pleure, souffre, pense à la mort.

«Oui, la mort... toujours la mort, voilà quel doit être le terme, le but de toutes tes pensées... si tu penses... Mieux est de ne pas penser.

«Aie seulement le sentiment d'une douleur incessante, voilà tout ce qu'il faut pour gagner le ciel.

«On n'est bien venu du Dieu terrible, implacable, que nous adorons, qu'à force de misères et de tortures.»

Telles étaient les consolations offertes à cet infortuné... Alors, épouvanté, il refermait les yeux et retombait dans sa morne léthargie. Sortir de cette sombre maison de retraite, il ne le pouvait pas, ou plutôt il ne le désirait pas... la volonté lui manquait; et puis, il faut le dire... il avait fini par s'accoutumer à cette demeure et même par s'y trouver bien; on avait pour lui tant de soins discrets; on le laissait si seul avec sa douleur; il régnait dans cette maison un silence de tombe si bien d'accord avec le silence de son coeur, qui n'était plus qu'une tombe où dormaient ensevelis son dernier amour, sa dernière amitié, ses dernières espérances d'avenir pour les travailleurs! Toute énergie était morte en lui.

Alors il commença de subir une transformation lente, mais inévitable, et judicieusement prévue par Rodin, qui dirigeait cette machination dans ses moindres détails.

M. Hardy, d'abord épouvanté des sinistres maximes dont on l'entourait, s'était peu à peu habitué à les lire presque machinalement, de même que le prisonnier compte durant sa triste oisiveté les clous de la porte de la prison, ou les carreaux de sa cellule...

C'était déjà un grand résultat obtenu par les révérends pères.

Bientôt son esprit affaibli fut frappé de l'apparente justesse de quelques-uns de ces menteurs et désolants aphorismes. Ainsi il lisait:

«Il ne faut pas compter sur l'affection d'aucune créature sur la terre.»

Et il avait été, en effet, indignement trahi.

«L'homme est né pour vivre dans la désolation.»

Et il vivait dans la désolation.

«Il n'y a de repos que dans l'abnégation de la pensée.»

Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque trêve à ses douleurs.

Deux couvertures, habilement ménagées sous les tentures et dans les boiseries des chambres de cette maison, permettaient à toute heure de voir ou d'entendre les _pensionnaires_, et surtout d'observer leur physionomie, leurs habitudes, toutes choses si révélatrices lorsque l'homme se croit seul.