Chapter 5
Jusqu'alors, dans cette scène, le nom de Rodin n'avait pas encore été prononcé; Mlle de Cardoville avait entendu souvent parler du secrétaire de l'Abbé d'Aigrigny, sous de fâcheux rapports; mais ne l'ayant jamais vu, elle ignorait que son libérateur n'était autre que ce jésuite; aussi jeta-t-elle aussitôt sur lui un regard mêlé de curiosité, d'intérêt, de surprise et de reconnaissance. La figure cadavéreuse de Rodin, sa laideur repoussante, ses vêtements sordides, eussent, quelques jours auparavant, causé à Adrienne un dégoût peut-être invincible; mais la jeune fille, se rappelant que la Mayeux, pauvre, chétive, difforme, et vêtue presque de haillons, était douée, malgré ses dehors disgracieux, d'un des plus nobles coeurs que l'on pût admirer, ce ressouvenir fut singulièrement favorable au jésuite. Mlle de Cardoville oublia qu'il était laid et sordide pour songer qu'il était vieux, qu'il semblait pauvre et qu'il venait la secourir.
Le docteur Baleinier, malgré sa ruse, malgré son audacieuse hypocrisie, malgré sa présence d'esprit, ne pouvait cacher à quel point la dénonciation de Rodin le bouleversait; sa tête se perdait en pensant que, le lendemain même de la séquestration d'Adrienne dans cette maison, c'était l'implacable appel de Rodin, à travers le guichet de la chambre, qui l'avait empêché, lui, Baleinier, de céder à la pitié que lui inspirait la douleur désespérée de cette malheureuse fille amenée à douter presque de sa raison. Et c'était Rodin, lui si inexorable, lui l'âme damnée, le subalterne dévoué au père d'Aigrigny, qui dénonçait le docteur, et qui amenait un magistrat pour obtenir la mise en liberté d'Adrienne... alors que, la veille, le père d'Aigrigny avait encore ordonné de redoubler de sévérité envers elle!... Le jésuite de robe courte se persuada que Rodin trahissait d'une abominable façon le père d'Aigrigny, et que les amis de Mlle de Cardoville avaient corrompu et soudoyé ce misérable secrétaire; aussi M. Baleinier, exaspéré par ce qu'il regardait comme une monstrueuse trahison, s'écria de nouveau avec indignation et d'une voix entrecoupée par la colère:
-- Et c'est vous, monsieur... vous qui avez le front de m'accuser... vous... qui... il y a peu de jours encore...
Puis, réfléchissant qu'accuser Rodin de complicité, c'était s'accuser soi-même, il eut l'air de céder à une trop vive émotion, et reprit avec amertume:
-- Ah! monsieur, monsieur, vous êtes la dernière personne que j'aurais crue capable d'une si odieuse dénonciation... c'est honteux!...
-- Et qui donc mieux que moi pouvait dénoncer cette indignité? répondit Rodin d'un ton rude et cassant. N'étais-je pas en position d'apprendre, mais malheureusement trop tard, de quelle machination Mlle de Cardoville... et d'autres encore... étaient victimes?... Alors, quel était mon devoir d'honnête homme? Avertir M. le magistrat... lui prouver ce que j'avançais et l'accompagner ici. C'est ce que j'ai fait.
-- Ainsi, monsieur le magistrat, reprit le docteur Baleinier, ce n'est pas seulement moi que cet homme accuse, mais il ose accuser encore...
-- J'accuse M. l'abbé d'Aigrigny! reprit Rodin d'une voix haute et tranchante, et interrompant le docteur, j'accuse Mme de Saint- Dizier, je vous accuse, vous, monsieur, d'avoir, par un vil intérêt, séquestré mademoiselle de Cardoville dans cette maison et les filles de M. le maréchal Simon dans le couvent. Est-ce clair?
-- Hélas! ce n'est que trop vrai, dit vivement Adrienne; j'ai vu ces pauvres enfants bien éplorées me faire des signes de désespoir.
L'accusation de Rodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et formidable coup pour le docteur Baleinier. Il fut alors surabondamment prouvé que le _traître _avait complètement passé dans le camp ennemi... Ayant hâte de mettre un terme à cette scène si embarrassante, il dit au magistrat, en tâchant de faire bonne contenance, malgré sa vive émotion:
-- Je pourrais, monsieur, me borner à garder le silence et dédaigner de telles accusations, jusqu'à ce qu'une décision judiciaire leur eût donné une autorité quelconque... Mais, fort de ma conscience, je m'adresse à Mlle de Cardoville elle-même et je la supplie de dire si ce matin encore je ne lui annonçais pas que sa santé serait bientôt dans un état assez satisfaisant pour qu'elle pût quitter cette maison. J'adjure mademoiselle, au nom de sa loyauté bien connue, de me répondre si tel n'a pas été mon langage, et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec elle, et si...
-- Allons donc, monsieur! dit Rodin en interrompant insolemment Baleinier, supposé que cette chère demoiselle avoue cela par pure générosité, qu'est-ce que cela prouve en votre faveur? Rien du tout...
-- Comment, monsieur!... s'écria le docteur, vous vous permettez...
-- Je me permets de vous démasquer sans votre agrément; c'est un inconvénient, il est vrai; mais qu'est-ce que vous venez nous dire? que, seul avec Mlle de Cardoville, vous lui avez parlé comme si elle était folle!... Parbleu! voilà qui est bien concluant!
-- Mais, monsieur... dit le docteur.
-- Mais, monsieur, reprit Rodin sans laisser continuer, il est évident que dans la prévision de ce qui arrive aujourd'hui, afin de vous ménager une échappatoire, vous avez feint d'être persuadé de votre exécrable mensonge, même aux yeux de cette pauvre demoiselle, afin d'invoquer plus tard le bénéfice de votre conviction prétendue... Allons donc! ce n'est pas à des gens de bon sens, de coeur droit, que l'on fait de ces contes-là.
-- Ah çà! monsieur!... s'écria Baleinier courroucé...
-- Ah çà! monsieur, reprit Rodin d'une voix plus haute et dominant toujours celle du docteur, est-il vrai, oui ou non, que vous vous réservez le faux-fuyant de rejeter cette odieuse séquestration sur une erreur scientifique? Moi, je dis oui... et j'ajoute que vous vous croyez hors d'affaire parce que vous dites maintenant: «Grâce à mes soins, mademoiselle a recouvré sa raison, que veut-on de plus?»
-- Je dis cela, monsieur, et je le soutiens.
-- Vous soutenez une fausseté, car il est prouvé que jamais la raison de mademoiselle n'a été un instant égarée.
-- Et moi, monsieur, je maintiens qu'elle l'a été.
-- Et moi, monsieur, je prouverai le contraire, dit Rodin.
-- Vous! et comment cela? s'écria le docteur.
-- C'est ce que je me garderai de vous dire quant à présent... comme vous le pensez bien... répondit Rodin avec un sourire ironique.
Puis il ajouta avec indignation:
-- Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, d'oser soulever une question semblable devant mademoiselle; épargnez-lui au moins une telle discussion.
-- Monsieur...
-- Allons donc! Fi! monsieur... vous dis-je, fi!... cela est odieux à soutenir devant mademoiselle; odieux si vous dites vrai, odieux si vous mentez, reprit Rodin avec dégoût.
-- Mais c'est un acharnement inconcevable! s'écria le jésuite de robe courte exaspéré, et il me semble que monsieur le magistrat fait preuve de partialité en laissant accumuler contre moi de si grossières calomnies!
-- Monsieur, répondit sévèrement M. de Gernande, j'ai le droit non seulement d'entendre, mais de provoquer tout entretien contradictoire dès qu'il peut éclairer ma religion; de tout ceci, il résulte, même à votre avis, monsieur le docteur, que l'état de santé de Mlle de Cardoville est assez satisfaisant pour qu'elle puisse rentrer dans sa famille aujourd'hui même.
-- Je n'y vois pas du moins de très grave inconvénient, monsieur, dit le docteur; seulement je maintiens que la guérison n'est pas aussi complète qu'elle aurait pu l'être, et je décline, à ce sujet, toute responsabilité pour l'avenir.
-- Vous le pouvez d'autant mieux, dit Rodin, qu'il est douteux que mademoiselle s'adresse désormais à vos honnêtes lumières.
-- Il est donc utile d'user de mon initiative pour vous demander d'ouvrir à l'instant les portes de cette maison à Mlle de Cardoville, dit le magistrat au directeur.
-- Mademoiselle est libre, dit Baleinier, parfaitement libre.
-- Quant à la question de savoir si vous avez séquestré mademoiselle à l'aide d'une supposition de folie, la justice en est saisie, monsieur; vous serez entendu.
-- Je suis tranquille, monsieur, répondit M. Baleinier en faisant bonne contenance, ma conscience ne me reproche rien.
-- Je le désire, monsieur, dit M. de Gernande. Si graves que soient les apparences, et surtout lorsqu'il s'agit de personnes dans une position telle que la vôtre, monsieur, nous désirons toujours trouver des innocents.
Puis, s'adressant à Adrienne:
-- Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette scène a de pénible, a de blessant pour votre délicatesse et pour votre générosité. Il dépendra de vous plus tard ou de vous porter partie civile contre M. Baleinier ou de laisser la justice suivre son cours. Un mot encore... l'homme de coeur et de loyauté (le magistrat montra Rodin) qui a pris votre défense d'une manière si franche, si désintéressée, m'a dit qu'il croyait savoir que vous voudriez peut-être bien vous charger momentanément des filles de M. le maréchal Simon... je vais de ce pas les réclamer au couvent où elles ont été conduites aussi par surprise.
-- En effet, monsieur, répondit Adrienne, aussitôt que j'ai appris l'arrivée des filles de M. le maréchal Simon à Paris, mon intention a été de leur offrir un appartement chez moi. Mlles Simon sont mes proches parentes. C'est à la fois pour moi un devoir et un plaisir de les traiter en soeurs. Je vous serai donc, monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les confier...
-- Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur intérêt, reprit M. de Gernande. Puis, s'adressant à M. Baleinier:
-- Consentirez-vous, monsieur, à ce que j'amène ici tout à l'heure Mlles Simon? j'irai les chercher pendant que Mlle de Cardoville fera ses préparatifs de départ; elles pourront ainsi quitter cette maison avec leur parente.
-- Je prie Mlle de Cardoville de disposer de cette maison comme de la sienne en attendant le moment de son départ, répondit M. Baleinier. Ma voiture sera à ses ordres pour la conduire.
-- Mademoiselle, dit le magistrat en s'approchant d'Adrienne, sans préjuger la question qui sera prochainement portée devant la justice, je puis du moins regretter de n'avoir pas été appelé plus tôt auprès de vous; j'aurais pu vous épargner quelques jours de cruelle souffrance... car votre position a dû être bien cruelle.
-- Il me restera du moins, au milieu de ces tristes jours, monsieur, dit Adrienne avec une dignité charmante, un bon et touchant souvenir, celui de l'intérêt que vous m'avez témoigné, et j'espère que vous voudrez bien me mettre à même de vous remercier chez moi... non de la justice que vous m'avez accordée, mais de la manière si bienveillante et j'oserai dire si paternelle avec laquelle vous me l'avez rendue... Et puis enfin, monsieur, ajouta Mlle de Cardoville en souriant avec grâce, je tiens à vous prouver que ce qu'on appelle ma _guérison _est bien réel.
M. de Gernande s'inclina respectueusement devant Mlle de Cardoville.
Pendant le court entretien du magistrat et d'Adrienne, tous deux avaient tourné entièrement le dos à M. Baleinier et à Rodin. Ce dernier, profitant de ce moment, mit vivement dans la main du docteur un billet qu'il venait d'écrire au crayon dans le fond de son chapeau. Baleinier, ébahi, stupéfait, regarda Rodin. Celui-ci fit un signe particulier en portant son pouce à son front, qu'il sillonna deux fois verticalement, puis demeura impassible. Ceci s'était passé si rapidement que, lorsque M. de Gernande se retourna, Rodin, éloigné de quelques pas du docteur Baleinier, regardait Mlle de Cardoville avec un respectueux intérêt.
-- Permettez-moi de vous accompagner, monsieur, dit le docteur en précédant le magistrat, auquel Mlle de Cardoville fit un salut plein d'affabilité.
Tous deux sortirent, Rodin resta seul avec Mlle de Cardoville.
Après avoir conduit M. de Gernande jusqu'à la porte extérieure de sa maison, M. Baleinier se hâta de lire le billet écrit par Rodin; il était conçu en ces termes:
«Le magistrat se rend au couvent par la rue, courez-y par le jardin; dites à la supérieure d'obéir à l'ordre que j'ai donné au sujet des deux jeunes filles; cela est de la dernière importance.»
Le signe particulier que Rodin lui avait fait et la teneur de ce billet prouvèrent au docteur Baleinier, marchant ce jour-là d'étonnements en ébahissements, que le secrétaire du révérend père, loin de trahir, agissait toujours _pour la plus grande gloire du Seigneur. _Seulement tout en obéissant, M. Baleinier cherchait en vain à comprendre le motif de l'inexplicable conduite de Rodin, qui venait de saisir la justice d'une affaire qu'on devait d'abord étouffer, et qui pouvait avoir les suites les plus fâcheuses pour le père d'Aigrigny, pour Mme de Saint-Dizier et pour lui, Baleinier.
Mais revenons à Rodin, resté seul avec Mlle de Cardoville.
VII. Le secrétaire du père d'Aigrigny.
À peine le magistrat et le docteur Baleinier eurent-ils disparu, que Mlle de Cardoville, dont le visage rayonnait de bonheur, s'écria en regardant Rodin avec un mélange de respect et de reconnaissance:
-- Enfin, grâce à vous, monsieur... je suis libre... libre... Oh! je n'avais jamais senti tout ce qu'il y a de bien-être, d'expansion, d'épanouissement dans ce mot adorable... liberté!!
Et le sein d'Adrienne palpitait; ses narines roses se dilataient, ses lèvres vermeilles s'entr'ouvraient comme si elle eût aspiré avec délices un air vivifiant et pur.
-- Je suis depuis peu de jours dans cette horrible maison, reprit- elle, mais j'ai assez souffert de ma captivité pour faire voeu de rendre chaque année quelques pauvres prisonniers pour dettes à la liberté. Ce voeu vous paraît sans doute un peu _moyen âge, _ajouta-t-elle en souriant, mais il ne faut pas prendre à cette noble époque seulement ses meubles et ses vitraux... Merci donc doublement, monsieur, car je vais vous faire complice de cette pensée de _délivrance _qui vient d'éclore, vous le voyez, au milieu du bonheur que je vous dois, et dont vous paraissez ému, touché. Ah! que ma joie vous dise ma reconnaissance, et qu'elle vous paye de votre généreux secours! reprit la jeune fille avec exaltation.
Mlle de Cardoville, en effet, remarquait une complète transfiguration dans la physionomie de Rodin. Cet homme naguère si dur, si tranchant, si inflexible à l'égard du docteur Baleinier, semblait sous l'influence des sentiments les plus doux, les plus affectueux. Ses petits yeux de vipère, à demi voilés, s'attachaient sur Adrienne avec une expression d'ineffable intérêt... Puis, comme s'il eût voulu s'arracher tout à coup à ces impressions, il dit en se parlant à lui-même:
-- Allons, allons, pas d'attendrissement. Le temps est trop précieux!... ma mission n'est pas remplie... Non, elle ne l'est pas... ma chère demoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à Adrienne; ainsi... croyez-moi... nous parlerons plus tard de reconnaissance. Parlons vite du présent, si important pour vous et pour votre famille... Savez-vous ce qui se passe?
Adrienne regarda le jésuite avec surprise, et lui dit:
-- Que se passe-t-il donc, monsieur?
-- Savez-vous le véritable motif de votre séquestration dans cette maison?... savez-vous ce qui a fait agir Mme de Saint-Dizier et l'abbé d'Aigrigny?
En entendant prononcer ces noms détestés, les traits de Mlle de Cardoville, naguère si heureusement épanouis, s'attristèrent, et elle répondit avec amertume:
-- La haine, monsieur... a sans doute animé Mme de Saint-Dizier contre moi.
-- Oui... la haine... et de plus le désir de vous dépouiller impunément d'une fortune immense...
-- Moi... monsieur, et comment?
-- Vous ignorez donc, ma chère demoiselle, l'intérêt que vous aviez à vous trouver, le 13 février, rue Saint-François, pour un héritage?
-- J'ignorais cette date et ces détails, monsieur; mais je savais incomplètement par quelques papiers de famille, et grâce à une circonstance assez extraordinaire, qu'un de nos ancêtres...
-- Avait laissé une somme énorme à partager entre ses descendants, n'est-ce pas?
-- Oui, monsieur...
-- Ce que malheureusement vous ignoriez, ma chère demoiselle, c'est que les héritiers étaient tenus de se trouver réunis le 13 février à heure fixe: ce jour et cette heure passés, les retardataires devaient être dépossédés. Comprenez-vous maintenant pourquoi on vous a enfermée ici, ma chère demoiselle?
-- Oh oui! je comprends, s'écria Mlle de Cardoville: à la haine que me portait ma tante se joignait la cupidité... tout s'explique. Les filles du général Simon, héritières comme moi, ont été séquestrées comme moi...
-- Et cependant, s'écria Rodin, vous et elles n'êtes pas les seules victimes...
-- Quelles sont donc les autres, monsieur?
-- Le prince indien.
-- Le prince Djalma? dit vivement Adrienne.
-- Il a failli être empoisonné par un narcotique... dans le même intérêt.
-- Grand Dieu! s'écria la jeune fille en joignant les mains avec épouvante. C'est horrible! lui... lui... ce jeune prince que l'on dit d'un caractère si noble, si généreux! Mais j'avais envoyé au château de Cardoville...
-- Un homme de confiance chargé de ramener le prince à Paris; je sais cela, ma chère demoiselle, mais, à l'aide d'une ruse, cet homme a été éloigné et le jeune Indien livré à ses ennemis.
-- Et à cette heure... où est-il?
-- Je n'ai que de vagues renseignements; je sais seulement qu'il est à Paris, mais je ne désespère pas de le retrouver; je ferai ces recherches avec une ardeur presque paternelle; car on ne saurait trop aimer les rares qualités de ce pauvre fils de roi. Quel coeur, ma chère demoiselle! quel coeur!! oh! c'est un coeur d'or, brillant et pur comme l'or de son pays.
-- Mais il faut retrouver le prince, monsieur, dit Adrienne avec émotion, il ne faut rien négliger pour cela, je vous en conjure; c'est mon parent... il est seul ici... sans appui, sans secours.
-- Certainement, reprit Rodin avec commisération, pauvre enfant... car c'est presque un enfant... dix-huit ou dix-neuf ans... jeté au milieu de Paris, dans cet enfer, avec ses passions neuves, ardentes, sauvages, avec sa naïveté, sa confiance, à quels périls ne serait-il pas exposé!
-- Mais il s'agit d'abord de le retrouver, monsieur, dit vivement Adrienne, ensuite nous le soustrairons à ces dangers... Avant d'être enfermée ici, apprenant son arrivée en France, j'avais envoyé un homme de confiance lui offrir les services d'un ami inconnu; je vois maintenant que cette folle idée, que l'on m'a reprochée, était fort sensée... Aussi j'y tiens plus que jamais; le prince est de ma famille, je lui dois une généreuse hospitalité... je lui destinais le pavillon que j'occupais chez ma tante...
-- Mais vous, ma chère demoiselle?
-- Aujourd'hui même, je vais aller habiter une maison que depuis quelque temps j'avais fait préparer, étant bien décidée à quitter Mme de Saint-Dizier et à vivre seule et à ma guise. Ainsi, monsieur, puisque votre mission est d'être le bon génie de notre famille, soyez aussi généreux envers le prince Djalma que vous l'avez été pour moi, pour les filles du maréchal Simon; je vous en conjure, tâchez de découvrir la retraite de ce pauvre fils de roi, comme vous dites, gardez-moi le secret et faites-le conduire dans ce pavillon, qu'un ami inconnu lui offre... qu'il ne s'inquiète de rien; on pourvoira à tous ses besoins; il vivra comme il doit vivre... en prince.
-- Oui, il vivra en prince, grâce à votre royale munificence... Mais jamais touchant intérêt n'aura été mieux placé... Il suffit de voir, comme je l'ai vue, sa belle et mélancolique figure pour...
-- Vous l'avez donc vu, monsieur? dit Adrienne en interrompant Rodin.
-- Oui, ma chère demoiselle, je l'ai vue pendant deux heures environ... et il ne m'en a pas fallu davantage pour le juger: ses traits charmants sont le miroir de son âme.
-- Et où l'avez-vous vu, monsieur?
-- À votre ancien château de Cardoville, ma chère demoiselle, non loin duquel la tempête l'avait jeté... et où je m'étais rendu afin de...
Puis, après un moment d'hésitation, Rodin reprit comme emporté par sa franchise:
-- Eh! mon Dieu! où je m'étais rendu pour faire une mauvaise action, honteuse et misérable... il faut bien l'avouer...
-- Vous, monsieur... au château de Cardoville? pour une mauvaise action! s'écria Adrienne profondément surprise...
-- Hélas! oui, ma chère demoiselle, répondit naïvement Rodin. En un mot, j'avais ordre de M. l'abbé d'Aigrigny de mettre votre ancien régisseur dans l'alternative ou d'être renvoyé, ou de se prêter à une indignité... oui, à quelque chose qui ressemblait fort à de l'espionnage et à de la calomnie... mais l'honnête et digne homme a refusé...
-- Mais qui êtes-vous donc? dit Mlle de Cardoville de plus en plus étonnée.
-- Je suis... Rodin... ex-secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny... bien peu de chose, comme vous le voyez.
Il faut renoncer à rendre l'accent à la fois humble et ingénu du jésuite en prononçant ces mots, qu'il accompagna d'un salut respectueux.
À cette révélation, Mlle de Cardoville se recula brusquement. Nous l'avons dit, Adrienne avait quelquefois entendu parler de Rodin, l'humble secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, comme d'une sorte de machine obéissante et passive. Ce n'était pas tout: le régisseur de la terre de Cardoville, en écrivant à Adrienne au sujet du prince Djalma, s'était plaint des propositions perfides et déloyales de Rodin. Elle sentit donc s'éveiller une vague défiance lorsqu'elle apprit que son libérateur était l'homme qui avait joué un rôle si odieux. Du reste, ce sentiment défavorable était balancé par ce qu'elle devait à Rodin et par la dénonciation qu'il venait de formuler si nettement contre l'abbé d'Aigrigny devant le magistrat; et puis enfin par l'aveu même du jésuite, qui, s'accusant lui-même, allait ainsi au-devant du reproche qu'on pouvait lui adresser. Néanmoins, ce fut avec une sorte de froide réserve que Mlle de Cardoville continua cet entretien commencé par elle avec autant de franchise que d'abandon et de sympathie.
Rodin s'aperçut de l'impression qu'il causait; il s'y attendait: il ne se déconcerta donc pas le moins du monde, lorsque Mlle de Cardoville lui dit en l'envisageant bien en face et attachant sur lui un regard perçant:
-- Ah!... vous êtes monsieur Rodin... le secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny?
-- Dites ex-secrétaire, s'il vous plaît, ma chère demoiselle, répondit le jésuite; car vous sentez bien que je ne remettrai jamais les pieds chez l'abbé d'Aigrigny... Je m'en suis fait un ennemi implacable, et je me trouve sur le pavé... Mais il n'importe... Qu'est-ce que je dis! mais tant mieux, puisqu'à ce prix-là des méchants sont démasqués et d'honnêtes gens secourus.
Ces mots, dit très simplement et très dignement, ramenèrent la pitié au coeur d'Adrienne. Elle songea qu'après tout, ce pauvre vieux homme disait vrai. La haine de l'abbé d'Aigrigny ainsi dévoilée devait être inexorable, et, après tout, Rodin l'avait bravée pour faire une généreuse révélation.
Pourtant, Mlle de Cardoville reprit froidement:
-- Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous étiez chargé de faire au régisseur de la terre de Cardoville si honteuses, si perfides, comment avez-vous pu consentir à vous en charger?