Le juif errant - Tome II

Chapter 49

Chapter 493,769 wordsPublic domain

-- Oh! bien sûr, monseigneur; jugez donc, en vous voyant au théâtre avec une autre femme, ce qu'elle a dû ressentir... Si elle vous aimait faiblement, elle a été cruellement frappée dans son amour-propre... Si elle vous aimait avec passion, elle a été frappée au coeur... Aussi, lasse de souffrir, elle vient à vous...

-- De sorte que, de toutes façons, tu es certain qu'elle a souffert... beaucoup souffert. Et cela ne t'apitoie pas! dit Djalma d'une voix contrainte, mais toujours avec un accent rempli de douceur...

-- Avant de songer à plaindre les autres, monseigneur, je songe... à vos peines... et elles me touchent trop pour qu'il me reste quelque pitié pour autrui... ajouta hypocritement Faringhea: l'influence de Rodin avait déjà modifié le phansegar.

-- Cela est étrange... dit Djalma en se parlant à lui-même et jetant sur le métis un regard plus profond encore, mais toujours rempli de bonté.

-- Qu'est-ce qui est étrange, monseigneur?

-- Rien. Mais, dis-moi, puisque tes avis m'ont si bien réussi pour le passé... que penses-tu de l'avenir?...

-- De l'avenir, monseigneur?

-- Oui... Dans une heure... je vais être auprès de Mlle de Cardoville.

-- Cela est grave, monseigneur... l'avenir dépend de cette première entrevue.

-- C'est à quoi je pensais tout à l'heure.

-- Croyez-moi, monseigneur... les femmes ne se passionnent jamais que pour l'homme hardi qui leur épargne l'embarras de refus.

-- Explique-toi mieux.

-- Eh bien, monseigneur, elles méprisent l'amant timide et langoureux qui, d'une voix humble, demande ce qu'il doit ravir...

-- Mais je vois aujourd'hui Mlle de Cardoville pour la première fois.

-- Vous l'avez vue mille fois dans vos rêves, monseigneur, et elle aussi vous a vu dans ses rêves, puisqu'elle vous aime... Il n'y a pas une de vos pensées d'amour qui n'ait eu de l'écho dans son coeur... Toutes vos ardentes adorations pour elle, elle les a ressenties pour vous. L'amour n'a pas deux langages, et, sans vous voir, vous vous êtes dit... tout ce que vous aviez à vous dire... Maintenant... aujourd'hui même, agissez en maître... elle est à vous.

-- Cela est étrange... étrange, dit Djalma une seconde fois en ne quittant pas des yeux Faringhea.

Se méprenant sur le sens que le prince attachait à ces mots, le métis reprit:

-- Croyez-moi, monseigneur, si étrange que cela vous semble, cela est sage... Rappelez-vous le passé... Est-ce en jouant le rôle d'un amoureux timide... que vous avez amené à vos pieds cette orgueilleuse jeune fille, monseigneur? Non, c'est en feignant de la dédaigner pour une autre femme... Ainsi, pas de faiblesse... le lion ne soupire pas comme le faible tourtereau; ce fier sultan du désert n'a pas souci de quelques mugissements plaintifs de la lionne... encore moins courroucée que reconnaissante de ses rudes et sauvages caresses; aussi, bientôt soumise, heureuse et craintive, elle rampe sur la trace de son maître. Croyez-moi, monseigneur, osez... osez... et aujourd'hui vous serez le sultan adoré de cette jeune fille dont tout Paris admire la beauté...

Après quelques minutes de silence, Djalma, secouant la tête avec une expression de tendre commisération, dit au métis... de sa voix douce et sonore:

-- Pourquoi me trahir ainsi? Pourquoi me conseiller ainsi méchamment d'employer la violence, la terreur, la surprise... envers un ange de pureté... que je respecte comme ma mère? N'est- ce donc pas assez pour toi de t'être dévoué à mes ennemis, à ceux qui m'ont poursuivi jusqu'à Java?

Djalma, l'oeil sanglant, le front terrible, le poignard levé, se fût précipité sur le métis, que celui-ci eût été moins surpris, peut-être moins effrayé qu'en entendant Djalma lui parler de sa trahison avec cet accent de doux reproche.

Faringhea recula vivement d'un pas, comme s'il eût cherché à se mettre en défense. Djalma reprit avec la même mansuétude:

-- Ne crains rien... hier, je t'aurais tué... je te l'assure... mais aujourd'hui, l'amour heureux me rend équitable et clément; j'ai pour toi de la pitié sans fiel, je te plains. Tu dois avoir été bien malheureux... pour être devenu si méchant.

-- Moi, monseigneur! dit le métis avec une stupeur croissante.

-- Mais tu as donc bien souffert, on a donc bien été impitoyable envers toi, pauvre créature, que tu es impitoyable dans ta haine, et que la vue d'un bonheur comme le mien ne te désarme pas!... Vrai... en t'écoutant tout à l'heure, j'éprouvais pour toi une commisération sincère, en voyant la triste persévérance de ta haine.

-- Monseigneur, je ne sais...

Et le métis, balbutiant, ne trouvait pas une parole à répondre.

-- Voyons, quel mal t'ai-je fait?

-- Mais... aucun, monseigneur... répondit le métis.

-- Alors pourquoi me haïr ainsi? pourquoi me vouloir du mal avec tant d'acharnement?... N'était-ce pas assez de me donner le perfide conseil de feindre un honteux amour pour cette jeune fille que tu as amenée ici... et qui, lasse du misérable rôle qu'elle jouait près de moi, a quitté cette maison?

-- Votre feint amour pour cette jeune fille... monseigneur, reprit Faringhea en reprenant peu à peu son sang-froid, a vaincu la froideur de...

-- Ne dis pas cela, reprit le prince avec la même douceur en l'interrompant; si je jouis de cette félicité qui me rend compatissant envers toi, qui m'élève au-dessus de moi-même, c'est que Mlle de Cardoville sait maintenant que je n'ai pas un moment cessé de l'aimer, comme elle doit être aimée... avec adoration, avec respect; toi, au contraire, en me conseillant comme tu l'as fait... ton dessein était de l'éloigner de moi à jamais; tu as failli réussir.

-- Monseigneur... si vous pensez cela de moi... vous devez me regarder comme votre plus mortel ennemi...

-- Ne crains rien, te dis-je... je n'ai pas le droit de te blâmer... Dans le délire du chagrin, je t'ai écouté... j'ai suivi tes avis... je n'ai pas été ta dupe, mais ton complice...

-- Seulement, avoue-le, me voyant à ta merci, abattu, désespéré, n'était-ce pas cruel à toi de me conseiller ce qui pouvait m'être le plus funeste au monde?

-- L'ardeur de mon zèle m'aura égaré, monseigneur.

-- Je veux te croire... Mais pourtant aujourd'hui?... encore des excitations mauvaises... tu as été sans pitié pour mon malheur... Ces délices du coeur où tu me vois plongé ne t'inspirent qu'un désir... celui de changer cette ivresse en désespoir.

-- Moi, monseigneur?

-- Oui, toi... tu as pensé qu'en suivant tes conseils, je me perdrais, je me déshonorerais pour toujours aux yeux de Mlle de Cardoville... Voyons? dis? cette haine acharnée... pourquoi? Encore une fois... que t'ai-je fait?

-- Monseigneur, vous me jugez mal, et je...

-- Écoute-moi, je ne veux plus que tu sois méchant et traître; je veux te rendre bon... Dans notre pays, on charme les serpents les plus dangereux, on apprivoise les tigres; eh bien, je veux aussi te dompter, à force de douceur, toi qui es un homme... toi qui as un esprit pour te guider et un coeur pour aimer... Ce jour me donne un bonheur divin, tu béniras ce jour... Que puis-je pour toi? que veux-tu? de l'or?... Tu auras de l'or... Veux-tu plus que de l'or... veux-tu un ami, dont l'amitié tendre te consolera, et, te faisant oublier les chagrins qui t'ont rendu méchant, te rendra bon?... Quoique fils de roi, veux-tu que je sois cet ami? je le serai... oui... malgré le mal... non... à cause du mal que tu m'as fait... je serai pour toi un ami sincère, heureux de me dire:

-- Le jour où l'ange m'a dit qu'elle aimait, mon bonheur a été bien grand: le matin j'avais un ennemi implacable; le soir, sa haine s'était changée en amitié... Va, crois-moi, Faringhea, le malheur fait les méchants, le bonheur fait les bons: sois heureux.

À ce moment, deux heures sonnèrent.

Le prince tressaillit; c'était le moment de partir pour son rendez-vous avec Adrienne. L'admirable figure de Djalma encore embellie par la douce et ineffable expression dont elle s'était animée en parlant au métis, sembla s'illuminer d'un rayon divin. S'approchant de Faringhea, il lui tendit la main avec un geste rempli de mansuétude et de grâce, en lui disant:

-- Ta main... Le métis, dont le front était baigné d'une sueur froide, dont les traits étaient pâles, altérés, presque décomposés, hésita un instant; puis, dominé, vaincu, fasciné, il tendit en frissonnant sa main au prince, qui la serra et lui dit à la mode de son pays:

-- Tu mets loyalement ta main dans la main d'un ami loyal... cette main sera toujours ouverte pour toi... Adieu, Faringhea... je me sens maintenant plus digne de m'agenouiller devant l'ange.

Et Djalma sortit, afin de se rendre chez Adrienne. Malgré sa férocité, malgré la haine impitoyable qu'il portait à l'espèce humaine, bouleversé par les nobles et clémentes paroles de Djalma, le sombre sectateur de Bohwanie se dit avec terreur:

-- J'ai touché sa main, il est maintenant sacré pour moi...

Puis, après un moment de silence, et la réflexion lui venant sans doute, il s'écria:

-- Oui; mais il n'est pas sacré pour celui qui, selon ce qu'on m'a répondu cette nuit, doit l'attendre à la porte de cette maison...

Ce disant, le métis courut dans une chambre voisine qui donnait sur la rue, souleva un coin du rideau, et dit avec anxiété:

-- Sa voiture sort... l'homme s'approche... Enfer!... la voiture a marché, je ne vois plus rien.

XXVIII. L'attente.

Par une singulière coïncidence de pensée, Adrienne avait voulu, ainsi que Djalma, être vêtue comme elle l'était lors de sa première entrevue avec lui dans la maison de la rue Blanche.

Pour le lieu de cette entrevue, si solennelle au point de vue de son bonheur, Mlle de Cardoville, avec son tact naturel, avait choisi le grand salon de réception de l'hôtel de Cardoville, où se voyaient plusieurs portraits de famille. Les plus apparents étaient ceux de son père et de sa mère. Ce salon, fort vaste et d'une grande élévation, était, ainsi que ceux qui le précédaient, meublé avec le luxe imposant du siècle de Louis XV; le plafond, peint par Lebrun, ayant pour sujet le triomphe d'Apollon, étalait l'ampleur de son dessin, la vigueur de son coloris, au milieu d'une large corniche magnifiquement sculptée et dorée, supportée dans ses angles par quatre pendentifs composés de grandes figures aussi dorées, représentant les quatre saisons; des panneaux recouverts de damas cramoisi, entourés d'encadrements, servaient de fonds aux grands portraits de famille qui ornaient cette pièce.

Il est plus facile de concevoir que de peindre les mille émotions diverses dont était agitée Mlle de Cardoville à mesure qu'approchait le moment de son entretien avec Djalma. Leur réunion avait été jusqu'alors empêchée par tant de douloureux obstacles, Adrienne savait ses ennemis si vigilants, si actifs, si perfides, qu'elle doutait encore de son bonheur. À chaque instant, presque malgré elle, son regard interrogeait la pendule; quelques minutes encore, et l'heure du rendez-vous allait sonner... Enfin cette heure sonna. Chaque coup du timbre retentit longuement au fond du coeur d'Adrienne. Elle pensa que Djalma, sans doute par réserve, ne s'était pas permis de devancer l'instant fixé par elle; loin de le blâmer de cette discrétion, elle lui en sut gré; mais, de ce moment, au moindre bruit qu'elle entendait dans les salons voisins, suspendant sa respiration, elle prêtait l'oreille avec espérance. Pendant les premières minutes qui suivirent l'heure où elle attendait Djalma, Mlle de Cardoville ne conçut aucune crainte sérieuse, et calma son impatience un peu inquiète par ce calcul, très puéril, très niais, aux yeux des gens qui n'ont jamais connu la fiévreuse agitation d'une attente heureuse, en se disant que la pendule de la maison de la rue Blanche pouvait retarder de quelque peu sur la pendule de la rue d'Anjou. Mais à mesure que cette différence supposée, d'ailleurs fort concevable, se changea en un retard d'un quart d'heure... de vingt minutes... et plus, Adrienne ressentit une angoisse croissante; deux ou trois fois, la jeune fille, se levant le coeur palpitant, alla sur la pointe du pied écouter à la porte du salon... Elle n'entendit plus rien... La demie de trois heures sonna. Ne pouvant surmonter sa frayeur naissante, et se rattachant à un dernier espoir, elle revint auprès de la cheminée, puis sonna, après avoir, pour ainsi dire, composé son visage, afin qu'il ne trahît aucune émotion.

Au bout de quelques secondes, un valet de chambre à cheveux gris, vêtu de noir, ouvrit la porte et attendit dans un respectueux silence les ordres de sa maîtresse; celle-ci lui dit d'une voix calme:

-- André, priez Hébé de vous donner un flacon que j'ai oublié sur la cheminée de ma chambre, et apportez-le-moi.

André s'inclina; au moment où il allait sortir du salon pour exécuter l'ordre d'Adrienne, ordre qu'elle n'avait donné que pour pouvoir faire une autre question dont elle voulait dissimuler l'importance aux yeux de ses gens instruits de la prochaine venue du prince, Mlle de Cardoville ajouta d'un air indifférent en montrant la pendule:

-- Cette pendule... va-t-elle bien? André tira sa montre, y jeta les yeux et répondit:

-- Oui, mademoiselle; je me suis réglé sur les Tuileries; il est aussi trois heures et demie passées à ma montre.

-- C'est bien... je vous remercie... dit Adrienne avec bonté. André s'inclina, et, avant de sortir, il dit à Adrienne:

-- J'oubliais de prévenir mademoiselle que M. le maréchal Simon est venu il y a une heure; comme la porte de mademoiselle était fermée pour tout le monde, excepté pour monsieur le prince, on a dit que mademoiselle ne recevait pas.

-- C'est bien, dit Adrienne. André s'inclina de nouveau, quitta le salon, et tout retomba dans le silence. Par cela même que jusqu'à la dernière minute de l'heure de son entrevue avec Djalma, l'espérance d'Adrienne n'avait pas été troublée par le plus léger doute, la déception dont elle commençait à souffrir était d'autant plus affreuse; jetant alors un regard navré sur l'un des portraits placés au-dessus d'elle et latéralement à la cheminée, elle murmura avec un accent plaintif et désolé:

-- Ô ma mère! À peine Mlle de Cardoville avait-elle prononcé ces mots, que le roulement sourd d'une voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel ébranla légèrement les vitres. La jeune fille tressaillit et ne put retenir un léger cri de joie; son coeur bondit au-devant de Djalma: car, cette fois, elle _sentait_, pour ainsi dire, que c'était lui. Elle en était aussi certaine que si de ses yeux elle avait vu le prince. Elle se rassit en essuyant une larme suspendue à ses longs cils; sa main tremblait comme la feuille. Le bruit assez retentissant de plusieurs portes dont on ouvrait successivement les battants prouva bientôt à la jeune fille la certitude de ses prévisions. Les deux vantaux dorés de la porte du salon roulèrent sur leurs gonds, et le prince parut. Pendant qu'un second valet de chambre refermait la porte, André, entrant quelques secondes après Djalma, pendant que celui-ci s'approchait d'Adrienne, alla déposer, sur une table dorée à portée de la jeune fille, un petit plateau de vermeil où se trouvait un flacon de cristal; puis la porte se referma. Le prince et Mlle de Cardoville restèrent seuls.

XXIX. Adrienne et Djalma.

Le prince s'était lentement approché de Mlle de Cardoville.

Malgré l'impétuosité des passions du jeune Indien, sa démarche mal assurée, timide, mais d'une timidité charmante, trahissait sa profonde émotion. Il n'avait pas encore osé lever les yeux sur Adrienne; il était subitement devenu très pâle, et ses belles mains, religieusement croisées sur sa poitrine selon les habitudes d'adoration de son pays, tremblaient beaucoup; il restait à quelques pas d'Adrienne, la tête légèrement inclinée. Cet embarras, ridicule chez tout autre, était touchant chez ce prince de vingt ans, d'une intrépidité presque fabuleuse, d'un caractère si héroïque, si généreux, que les voyageurs ne parlaient du fils du roi Kadja-Sing qu'avec admiration et respect. Doux émoi, chaste réserve plus intéressante encore, si l'on songe que les brûlantes passions de cet adolescent étaient d'autant plus inflammables qu'elles avaient été jusqu'alors toujours contenues.

Mlle de Cardoville, non moins embarrassée, non moins troublée, était restée assise; ainsi que Djalma, elle tenait ses yeux baissés, mais la brûlante rougeur de ses joues, les battements précipités de son sein virginal, révélaient une émotion qu'elle ne pensait pas, d'ailleurs, à cacher... Adrienne malgré la fermeté de son esprit tour à tour si fin et si gai, si gracieux et si incisif; malgré la décision de son caractère indépendant et fier; malgré sa grande habitude du monde, Adrienne montrant, ainsi que Djalma, une gaucherie naïve, un trouble enchanteur, partageait cette sorte d'anéantissement passager, ineffable, sous lequel semblaient fléchir ces deux beaux êtres, amoureux, ardents et purs, comme s'ils eussent été impuissants à supporter à la fois le bouillonnement de leurs sens palpitants et l'enivrante exaltation de leur coeur.

Et pourtant leurs yeux ne s'étaient pas encore rencontrés. Tous deux redoutaient ce premier choc électrique du regard, cette invisible attraction de deux êtres aimants et passionnés l'un vers l'autre, feu sacré qui, plus rapide que la foudre, allume, embrase leur sang, et quelquefois, presque à leur insu, les enlève à la terre et les ravit au ciel: car c'est se rapprocher de Dieu que de se livrer avec une religieuse ivresse au plus noble, au plus irrésistible des penchants qu'il a mis en nous, le seul penchant enfin que, dans son adorable sagesse, le dispensateur de toutes choses ait voulu sanctifier en le douant d'une étincelle de sa divinité créatrice.

Djalma leva les yeux; ils étaient à la fois humides et étincelants; la fougue d'un amour exalté, la brûlante ardeur de l'âge, si longtemps comprimée, l'admiration exaltée d'une beauté idéale, se lisaient dans ce regard, empreint cependant d'une timidité respectueuse, et donnaient aux traits de cet adolescent une expression indéfinissable... irrésistible... Irrésistible!... car Adrienne... rencontrant le regard du prince, frémit de tout son corps, se sentit comme attirée dans un tourbillon magnétique. Déjà ses yeux s'appesantissaient sous une lassitude enivrante, lorsque, par un suprême effort de vouloir et de dignité, elle surmonta ce trouble délicieux, se leva de son fauteuil, et, d'une voix tremblante, elle dit à Djalma:

-- Prince, je suis heureuse de vous recevoir ici. Puis, d'un geste, lui montrant un des portraits suspendus derrière elle, Adrienne ajouta, comme s'il s'était agi d'une présentation:

-- Prince, ma mère... Par une pensée d'une rare délicatesse, Adrienne faisait ainsi, pour ainsi dire, assister sa mère à son entretien avec Djalma. C'était se sauvegarder, elle et le prince, contre les séductions d'une première rencontre d'autant plus entraînante que tous deux se savaient éperdument aimés; que tous deux étaient libres... et n'avaient à répondre qu'à Dieu des trésors de bonheur et de volupté dont il les avait si magnifiquement doués. Le prince comprit la pensée d'Adrienne; aussi, lorsque la jeune fille lui eut indiqué le portrait de sa mère, Djalma, par un mouvement spontané, rempli de charme et de simplicité, s'inclina, en pliant un genou devant le portrait, et dit d'une voix douce et mâle, en s'adressant à cette peinture:

-- Je vous aimerai, je vous bénirai comme ma mère, et ma mère aussi, dans ma pensée, sera là, comme vous, à côté de votre enfant.

On ne pouvait mieux répondre au sentiment qui avait engagé Mlle de Cardoville à se mettre pour ainsi dire sous la protection de sa mère; aussi, de ce moment, rassurée sur Djalma, rassurée sur elle- même, la jeune fille se trouvant pour ainsi dire _à son aise_, le délicieux enjouement du bonheur vint remplacer peu à peu les émotions et le trouble qui l'avaient d'abord agitée. Alors, se rasseyant, elle dit à Djalma, en lui montrant un siège en face d'elle:

-- Veuillez vous asseoir... mon cher cousin... et laissez-moi vous appeler ainsi, car je trouve un peu trop d'étiquette dans le mot _prince; _et, quant à vous, appelez-moi votre cousine, car je trouve aussi _mademoiselle _trop grave. Ceci réglé, causons d'abord en bons amis.

-- Oui, ma cousine, répondit Djalma, qui avait rougi au mot _d'abord_.

_-- _Comme la franchise est de mise entre amis, répondit Adrienne, je vous ferai d'abord un reproche... ajouta-t-elle avec un demi-sourire en regardant le prince.

Celui-ci, au lieu de s'asseoir, restait debout, accoudé à la cheminée, dans une attitude remplie de grâce et de respect.

-- Oui, mon cousin... reprit Adrienne, un reproche que vous me pardonnerez peut-être... en un mot, je vous attendais... un peu plus tôt...

-- Peut-être, ma cousine, me blâmerez-vous de n'être pas venu plus tard.

-- Que voulez-vous dire?

-- Au moment où je sortais... de chez moi, un homme que je ne connaissais pas s'est approché de ma voiture, et m'a dit avec tant de sincérité que je l'ai cru: «Vous pouvez sauver la vie d'un homme qui a été un père pour vous... le maréchal Simon est en grand péril; mais, pour lui venir en aide, il faut me suivre à l'instant...»

-- C'était un piège, s'écria vivement Adrienne, le maréchal Simon, il y a une heure à peine... est venu ici...

-- Lui!... s'écria Djalma avec joie, et comme s'il eût été soulagé d'un pénible poids, ah! du moins, ce beau jour ne sera pas attristé.

-- Mais, mon cousin, reprit Adrienne, comment ne vous êtes-vous pas défié de cet émissaire?

-- Quelques mots qui lui sont échappés plus tard m'ont alors inspiré des doutes, répondit Djalma; mais je l'ai d'abord suivi, craignant que le maréchal ne fût en danger... car je sais qu'il a aussi des ennemis.

-- Maintenant que je réfléchis, vous avez eu raison, mon cousin, quelque nouvelle trame contre le maréchal était vraisemblable... Au moindre doute, vous deviez courir à lui.

-- Je l'ai fait... cependant vous m'attendiez.

-- C'est là un généreux sacrifice, et mon estime pour vous s'accroîtrait encore si elle pouvait augmenter... dit Adrienne avec émotion. Mais qu'est-il advenu de cet homme?

-- Sur mon ordre, il est monté dans la voiture. À la fois inquiet du maréchal et désespéré de voir ainsi s'écouler le temps que je devais passer auprès de vous, ma cousine, je pressai cet homme de questions, et plusieurs fois il me répondit avec embarras. L'idée me vint alors qu'on me tendait peut-être un piège. Me rappelant tout ce que l'on avait déjà tenté pour me perdre auprès de vous... aussitôt j'ai changé de chemin. Le dépit de l'homme qui m'accompagnait est alors devenu si visible qu'il aurait dû m'éclairer; cependant, pensant au maréchal Simon, j'éprouvais encore un vague remords, que vous venez enfin de calmer, ma cousine.

-- Ces gens sont implacables, dit Adrienne, mais notre bonheur sera plus fort que leur haine.

Après un moment de silence, elle reprit, avec sa franchise habituelle:

-- Mon cher cousin, il m'est impossible de taire et de cacher ce que j'ai dans le coeur... Causons encore quelques instants (toujours en amis), causons d'un passé qu'on nous a rendu si cruel, ensuite nous l'oublierons à jamais, comme un mauvais rêve.

-- Je vous répondrai avec sincérité, au risque de me nuire à moi- même, dit le prince.

-- Comment avez-vous pu vous résoudre à vous montrer en public avec...

-- Avec cette jeune fille? dit Djalma en interrompant Adrienne.

-- Oui, mon cousin, répondit Mlle de Cardoville, attendant la réponse de Djalma avec une curiosité inquiète.

-- Étranger aux habitudes de ce pays, répondit Djalma sans embarras parce qu'il disait vrai, l'esprit affaibli par le désespoir, égaré par les funestes conseils d'un homme dévoué à nos ennemis, j'ai cru, ainsi qu'il me le disait, qu'en affichant devant vous un autre amour, j'excitais votre jalousie, et que...