Chapter 48
À une vingtaine de pas au-delà de la petite porte, la voiture s'arrêta de nouveau, le cocher descendit de son siège pour exécuter les ordres qu'il avait reçus. Arrivant bientôt auprès de la petite porte, il y heurta, ainsi qu'il lui avait été recommandé, d'abord trois coups, puis, après une pause, trois autres coups.
Quelques nuages moins opaques, moins foncés que ceux qui avaient jusqu'alors obscurci le disque de la lune, formèrent alors éclaircie, et lorsqu'au signal donné la porte s'ouvrit, le cocher vit sortir un homme de taille moyenne, enveloppé d'un manteau et coiffé d'un bonnet de couleur.
Cet homme fit deux pas dans la rue, après avoir fermé la porte à clef.
-- On vous attend, lui dit le cocher, je vais vous conduire à la voiture.
Et, marchant devant l'homme au manteau qui lui avait répondu par un signe de tête, il le mena jusqu'au fiacre. Il se préparait à ouvrir la portière et à baisser le marchepied, lorsque la voix de l'intérieur s'écria:
-- C'est inutile... Monsieur ne montera pas... je causerai avec lui par la portière... on vous avertira lorsqu'il faudra partir.
-- Ça fait que j'aurai le temps de t'envoyer à tous les diables, murmura le cocher; mais ça ne m'empêchera pas de me promener pour me dégourdir les jambes.
Et il se mit à marcher de long en large le long du mur où était percée la petite porte. Au bout de quelques secondes, il entendit le roulement lointain et de plus en plus rapproché d'une voiture qui, gravissant rapidement la montée, s'arrêta à quelque distance et en deçà de la porte du jardin.
-- Tiens! une voiture bourgeoise, dit le cocher; crânes chevaux, tout de même, pour monter à ce trot-là ce roidillon de rue Blanche.
Le cocher terminait cette réflexion, lorsqu'à la faveur de l'éclaircie momentanée, il vit un homme descendre de cette voiture, s'avancer rapidement, s'arrêter un instant à la petite porte, l'ouvrir, entrer, et disparaître après l'avoir refermée sur lui.
-- Tiens, tiens, ça se complique, dit le cocher; l'un est sorti, en voilà un autre qui rentre.
Ce disant, il se dirigea vers la voiture; elle était brillamment attelée de deux beaux et vigoureux chevaux; le cocher, immobile dans son carrick à dix collets, tenait son fouet dressé, le manche appuyé sur son genou droit, ainsi qu'il convient.
-- Voilà un chien de temps pour faire faire le pied de grue à de superbes chevaux comme les vôtres, camarade, dit l'humble cocher de fiacre à l'automédon _bourgeois_, qui resta muet et impassible, sans paraître seulement se douter qu'on lui parlait. Il n'entend pas le français... c'est un Anglais... cela se reconnaît tout de suite à ses cheveux, dit le cocher, interprétant ainsi le silence de celui à qui il venait de parler; puis, avisant à quelques pas une sorte de valet de pied géant, debout contre la portière, vêtu d'une longue et ample redingote de livrée d'un gris jaunâtre, à collet bleu clair et à boutons d'argent, le cocher, s'adressant à lui en manière de compensation, et sans varier de beaucoup son thème:
-- Voilà un chien de temps pour faire le pied de grue, camarade. Même imperturbable silence de la part du valet de pied.
-- C'est deux Anglais, reprit philosophiquement le cocher, et, quoique assez étonné de l'incident de la petite porte, il recommença sa promenade en se rapprochant de son fiacre.
Pendant que se passaient les faits dont nous venons de parler, l'homme au manteau et l'homme à l'accent italien continuaient de s'entretenir; l'un toujours dans la voiture, l'autre debout, en dehors, la mains appuyée au bord de la portière.
La conversation durait depuis quelque temps et avait lieu en italien; il s'agissait d'une personne absente, ainsi qu'on en jugera par les paroles suivantes:
-- Ainsi, disait la voix qui sortait du fiacre, cela est bien convenu?
-- Oui, monseigneur, reprit l'homme au manteau, mais seulement dans le cas où l'aigle deviendrait serpent.
-- Et, dans le cas contraire, dès que vous recevrez l'autre moitié du crucifix d'ivoire que je viens de vous remettre...
-- Je saurai ce que cela veut dire, monseigneur.
-- Continuez toujours de mériter et de conserver sa confiance.
-- Je la mériterai, je la conserverai, monseigneur, parce que j'admire et respecte cet homme, plus fort par l'esprit, par le courage et par la volonté... que les hommes les plus puissants de ce monde... Je me suis agenouillé devant lui avec humilité comme devant une des trois sombres idoles qui sont entre Bohwanie et ses adorateurs... car lui, comme moi, a pour religion de changer la vie en néant.
-- Hum! hum! dit la voix d'un ton assez embarrassé, ce sont là des rapprochements inutiles et inexacts... Songez seulement à lui obéir... Sans raisonner votre obéissance...
-- Qu'il parle, et j'agis; je suis entre ses mains _comme un cadavre_, ainsi qu'il aime à le dire... Il a vu, il voit toujours mon dévouement par les services que je lui rends auprès du prince Djalma... Il me dirait: _Tue... _que ce fils de roi...
-- N'ayez pas, pour l'amour du ciel, des idées pareilles! s'écria la voix en interrompant l'homme au manteau. Grâce à Dieu, on ne vous demandera jamais de telles preuves de soumission.
-- Ce que l'on m'ordonne... je le fais... Bohwanie me regarde.
-- Je ne doute pas de votre zèle... je sais que vous êtes une barrière vivante et intelligente mise entre le prince et bien des intérêts coupables; et c'est parce que l'on m'a parlé de votre zèle, de votre habileté à circonvenir ce jeune Indien, et surtout de la cause de votre aveugle dévouement à exécuter les ordres que l'on vous donne, que j'ai voulu vous instruire de tout. Vous êtes fanatique de celui que vous servez... c'est bien... l'homme doit être l'esclave obéissant du dieu qu'il se choisit.
-- Oui, monseigneur... tant que le dieu... reste dieu.
-- Nous nous entendons parfaitement. Quant à votre récompense, vous savez... mes promesses...
-- Ma récompense... je l'ai déjà, monseigneur.
-- Comment?
-- Je m'entends.
-- À la bonne heure... Quant au secret...
-- Vous avez des garanties, monseigneur.
-- Oui... suffisantes.
-- Et d'ailleurs, l'intérêt de la cause que je sers vous répond de mon zèle et de ma discrétion, monseigneur.
-- C'est vrai... vous êtes un homme de ferme et ardente conviction.
-- J'y tâche, monseigneur.
-- Et, après tout, fort religieux... à votre point de vue. Or, c'est déjà très louable d'avoir un point de vue quelconque en ces matières, par l'impiété qui court, et, surtout, lorsque à votre point de vue vous pouvez m'assurer de votre aide.
-- Je vous l'assure, monseigneur, par cette raison qu'un chasseur intrépide préfère un chacal à dix renards, un tigre à dix chacals, un lion à dix tigres, et l'ouelmis à dix lions.
-- Qu'est-ce, l'ouelmis?
-- C'est ce que l'esprit est à la matière, la lame au fourreau, le parfum à la fleur, la tête au corps.
-- Je comprends... jamais comparaison n'a été plus juste... Vous êtes homme de bon jugement. Rappelez-vous toujours ce que vous venez de me dire là, et rendez-vous de plus en plus digne de la confiance de votre idole, de votre dieu...
-- Sera-t-il bientôt en état de m'entendre, monseigneur?
-- Dans deux ou trois jours au plus; hier une crise providentielle l'a sauvé... et il est doué d'une volonté si énergique, que sa guérison sera rapide.
-- Le reverrez-vous demain, monseigneur?
-- Oui, avant mon départ, pour lui faire mes adieux.
-- Alors, dites-lui ceci, qui est étrange, et dont je n'ai pu l'instruire, car cela s'est passé hier.
-- Parlez.
-- J'étais allé au jardin des morts... partout des funérailles, des torches enflammées au milieu de la nuit noire... éclairant des tombes... Bohwanie souriait dans le ciel d'ébène. En songeant à cette sainte divinité du néant, je regardais avec joie vider une voiture remplie de cercueils. La fosse immense béait comme une bouche de l'enfer... on lui jetait... morts sur morts; elle béait toujours. Tout à coup je vois à côté de moi, à la lueur d'une torche, un vieillard... je l'avais déjà vu... c'est un juif... il est gardien de cette maison... de la... rue Saint-François... que vous savez...
Et l'homme au manteau tressaillit et s'arrêta.
-- Oui... je sais... mais qu'avez-vous... à vous interrompre ainsi?
-- C'est que, dans cette maison... se trouve depuis cent cinquante ans... le portrait d'un homme... d'un homme... que j'ai rencontré jadis au fond de l'Inde, sur les bords du Gange...
Et l'homme au manteau ne put s'empêcher de tressaillir et de s'arrêter encore.
-- Une ressemblance singulière, sans doute?
-- Oui, monseigneur, une ressemblance... singulière... pas autre chose...
-- Mais ce vieux juif?... ce vieux juif?
-- M'y voici, monseigneur. Toujours pleurant, il a dit à un fossoyeur: «Eh bien! le cercueil? -- Vous aviez raison; je l'ai trouvé dans la seconde rangée de l'autre fosse, a répondu le fossoyeur; il portait bien, pour signe, une croix formée de sept points noirs. Mais comment avez-vous pu savoir et la place et la marque de ce cercueil? -- Hélas! peu vous importe, a dit le vieux juif avec une amère tristesse. Vous voyez que je ne suis que trop bien instruit; il est caché à fleur de terre; mais dépêchez-vous vite. -- À travers le tumulte, on ne s'apercevra de rien, a repris le fossoyeur. Vous m'avez bien payé, je désire que vous réussissiez dans ce que vous voulez faire.»
-- Et ce vieux juif, qu'a-t-il fait de ce cercueil marqué de sept points noirs?
-- Deux hommes l'accompagnaient, monseigneur, portant une civière garnie de rideaux; il a allumé une lanterne et, suivi de ces deux hommes, il s'est dirigé vers l'endroit désigné par le fossoyeur... Un embarras de voitures de morts m'a fait perdre le vieux juif, sur les traces duquel je m'étais mis à travers les tombeaux; il m'a été impossible de le retrouver...
-- Cela est étrange, en effet... Ce juif, que voulait-il faire de ce cercueil?
-- On dit qu'ils emploient des cadavres pour composer des charmes magiques, monsieur.
-- Ces mécréants sont capables de tout... même du commerce avec l'ennemi des hommes... Du reste, on avisera... cette découverte est peut-être importante...
Minuit sonna à cet instant dans le lointain.
-- Minuit!... déjà!...
-- Oui, monseigneur.
-- Il faut que je parte... Adieu... Ainsi, une dernière fois, vous me le jurez: la circonstance convenue arrivant, dès que vous recevrez l'autre moitié du crucifix d'ivoire que je vous ai donné tout à l'heure, vous tiendrez votre promesse?
-- Par Bohwanie, je vous l'ai juré, monseigneur.
-- N'oubliez pas non plus que, pour plus de sûreté, la personne qui vous remettra l'autre moitié du crucifix devra vous dire... Voyons, que devra-t-on vous dire... Vous souvenez-vous?
-- On devra me dire, monseigneur: _De la coupe aux lèvres, il y a loin._
_-- _Très bien... Adieu. Secret et fidélité.
-- Secret et fidélité, monseigneur, répondit l'homme au manteau.
Quelques secondes après, le fiacre se remettait en marche, emmenant le cardinal Malipieri. Tel était l'interlocuteur de l'homme au manteau. Ce dernier (on a sans doute reconnu Faringhea) regagna la petite porte du jardin de la maison occupée par Djalma. Au moment où il allait mettre la clef dans la serrure, à sa profonde surprise, il vit la porte s'ouvrir devant lui et un homme en sortir. Faringhea, se précipitant sur cet inconnu, le saisit violemment au collet, en s'écriant:
-- Qui êtes-vous? d'où sortez-vous? Sans doute l'inconnu trouva le ton dont cette question était faite très peu rassurant, car, au lieu d'y répondre, il fit tous ses efforts pour se dégager de l'étreinte de Faringhea, en criant d'une voix retentissante:
-- Pierre... à moi!... Aussitôt la voiture, qui stationnait à quelques pas, arrivant au grand trot, Pierre, le valet de pied géant, saisit le métis par les épaules, le rejeta quelques pas en arrière, et opéra ainsi une diversion fort utile à l'inconnu.
-- Maintenant, monsieur, dit ce dernier à Faringhea en se rajustant, toujours protégé par le géant, je suis en mesure de répondre à vos questions... quoique vous traitiez fort brutalement une ancienne connaissance... Oui, je suis M. Dupont, ex-régisseur de la terre de Cardoville... à telle enseigne que c'est moi qui ai aidé à vous repêcher lors du naufrage du bâtiment où vous étiez embarqué.
En effet, à la vive lueur des deux lanternes, le métis reconnut la bonne et loyale figure de M. Dupont, jadis régisseur et alors, ainsi qu'on l'a dit, intendant de la maison de Mlle de Cardoville. L'on n'a peut-être pas oublié que ce fut M. Dupont qui, le premier, écrivit à Mlle de Cardoville pour réclamer son intérêt en faveur de Djalma, retenu au château de Cardoville par une blessure reçue pendant le naufrage.
-- Mais, monsieur... que venez-vous faire ici? Pourquoi vous introduire ainsi clandestinement dans cette maison? dit Faringhea d'un ton brusque et soupçonneux.
-- Je vous ferai observer qu'il n'y a rien du tout de clandestin dans ma conduite; je viens ici dans une voiture aux livrées de Mlle de Cardoville, ma chère et digne maîtresse, chargé par elle, très ostensiblement... très évidemment, de remettre une lettre de sa part au prince Djalma, son cousin, répondit M. Dupont avec dignité.
À ces mots, Faringhea frémit de rage muette, et reprit:
-- Pourquoi, monsieur... venir à cette heure tardive? pourquoi vous introduire par cette petite porte?
-- Je viens à cette heure, mon cher monsieur, parce que c'est l'ordre de Mlle de Cardoville, et je suis entré par cette petite porte parce qu'il y a tout lieu de croire qu'en m'adressant à la grande porte... il m'eût été impossible de parvenir jusqu'au prince...
-- Vous vous trompez, monsieur, répondit le métis.
-- C'est possible... mais, comme on savait que le prince passait presque habituellement une partie de la nuit dans le petit salon... qui communique à la serre chaude dont voici la porte, et dont Mlle de Cardoville a conservé une double clef depuis qu'elle a loué cette maison, j'étais à peu près certain, en prenant ce chemin, de pouvoir remettre entre les mains du prince la lettre de Mlle de Cardoville, sa cousine... et c'est ce que j'ai eu l'honneur de faire, mon cher monsieur, et j'ai été profondément touché de la bienveillance avec laquelle le prince a daigné me recevoir, et même se souvenir de moi.
-- Et qui vous a si bien instruit, monsieur, des habitudes du prince? dit Faringhea, ne pouvant maîtriser son dépit courroucé.
-- Si j'ai été exactement renseigné sur ses habitudes, mon cher monsieur, je n'ai pas été aussi bien instruit sur les vôtres, que je ne comptais pas plus vous rencontrer dans ce passage... que vous ne vous attendiez à m'y voir.
Ce disant, M. Dupont fit un salut passablement narquois au métis, et remonta dans la voiture, s'éloigna rapidement, laissant Faringhea aussi surpris que courroucé.
XXVII. Le rendez-vous.
Le lendemain de la mission remplie par Dupont auprès de Djalma, celui-ci se promenait à pas impatients et précipités dans le petit salon indien de la rue Blanche; cette pièce communiquait, on le sait, avec la serre chaude où Adrienne lui avait apparu pour la première fois. Il avait voulu, en souvenir de ce jour, s'habiller comme il était lors de cette entrevue: il portait donc une tunique de cachemire blanc, avec un turban cerise et une ceinture de la même couleur; ses guêtres de velours incarnat, brodées d'argent, dessinaient le galbe fin et pur de sa jambe, et s'échancraient sur une petite mule de maroquin blanc à talon rouge.
Le bonheur a une action si instantanée, et pour ainsi dire tellement matérielle, sur les organisations jeunes, vivaces et ardentes, que Djalma, la veille encore morne, abattu, désespéré, n'était plus reconnaissable. Une teinte livide ne ternissait plus l'or pâle de son teint mat et transparent. Ses larges prunelles, naguère voilées comme le seraient des diamants noirs par une vapeur humide, brillaient alors d'un doux éclat au milieu de leur orbe nacré; ses lèvres, longtemps pâlies, étaient devenues d'un coloris aussi vif, aussi velouté, que les plus belles fleurs de son pays.
Tantôt, interrompant sa marche précipitée, il s'arrêtait tout à coup, tirant de son sein un petit papier soigneusement plié, et le portait à ses lèvres avec une folle ivresse; alors, ne pouvant contenir les élans de son bonheur, une espèce de cri de joie mâle et sonore s'échappait de sa poitrine, et d'un bond le prince était devant la glace sans tain qui séparait le salon de la serre chaude où, pour la première fois, il avait vu Mlle de Cardoville. Singulière puissance du souvenir, merveilleuse hallucination d'un esprit dominé, envahi, par une pensée unique, fixe, incessante: bien des fois Djalma avait cru voir, ou plutôt il avait réellement vu l'image adoré d'Adrienne lui apparaître à travers cette nappe de cristal; et bien plus, l'illusion avait été si complète que, les yeux ardemment fixés sur la vision qu'il évoquait, il avait pu, à l'aide d'un pinceau imbibé de carmin[27], suivre et tracer avec une étonnante exactitude la silhouette de l'idéale figure que le délire de son imagination présentait à sa vue. C'était devant ces lignes charmantes, rehaussées du carmin le plus vif, que Djalma venait de se mettre en contemplation profonde, après avoir lu et relu, porté et reporté vingt fois à ses lèvres la lettre qu'il avait reçue la veille au soir des mains de Dupont.
Djalma n'était pas seul, Faringhea suivait tous les mouvements du prince d'un regard subtil, attentif et sombre; se tenant respectueusement debout dans un coin du salon, le métis semblait occupé à déplier et étendre le bedej de Djalma, espèce de burnous en étoffe de l'Inde, de tissu léger et soyeux, dont le fond brun disparaissait presque entièrement sous des broderies d'or ou d'argent d'une délicatesse exquise. La figure du métis était soucieuse, sinistre. Il ne pouvait s'y méprendre; la lettre de Mlle de Cardoville, remise la veille par M. Dupont à Djalma devait causer seule son enivrement, car, sans doute, il se savait aimé; dans ce cas, son silence obstiné envers Faringhea, depuis que celui-ci était entré dans le salon, l'alarmait fort, et il ne savait comment l'interpréter.
La veille, après avoir quitté M. Dupont dans un état d'anxiété facile à comprendre, le métis était revenu en hâte vers le prince, afin de juger l'effet produit par la lettre de Mlle de Cardoville; mais il trouva le salon fermé. Il frappa, personne ne lui répondit. Alors, quoique la nuit fût avancée, il expédia en toute hâte une note à Rodin, dans laquelle il lui annonçait et la visite de M. Dupont et le but probable de cette visite. Djalma avait, en effet, passé la nuit dans des emportements de bonheur et d'espoir, dans une fièvre d'impatience impossible à rendre. Au matin seulement, rentrant dans sa chambre à coucher, il avait pris quelques moments de repos et s'était habillé seul.
Plusieurs fois, mais en vain, le métis avait discrètement frappé à la porte de l'appartement de Djalma; vers les midi et demi seulement, celui-ci avait sonné pour demander que sa voiture fût prête à deux heures et demie. Faringhea s'étant présenté, le prince lui avait donné cet ordre sans le regarder et comme s'il eût parlé à tout autre de ses serviteurs. Était-ce défiance, éloignement ou distraction de la part du prince? telles étaient les questions que se posait le métis avec une angoisse croissante, car les desseins dont il était l'instrument le plus actif, le plus immédiat, pouvaient être ruinés au moindre soupçon de Djalma.
-- Oh!... les heures... les heures... qu'elles sont lentes!... s'écria tout à coup le jeune Indien d'une voix basse et palpitante.
-- Mes heures sont bien longues, disiez-vous avant-hier encore, monseigneur...
Et, en prononçant ces mots, Faringhea s'approcha de Djalma, afin d'attirer son attention. Voyant qu'il n'y réussissait pas, il fit quelques pas de plus, et reprit:
-- Votre joie semble bien grande, monseigneur; faites-en connaître le sujet à votre pauvre et fidèle serviteur, afin qu'il puisse s'en réjouir avec vous.
S'il avait entendu les paroles du métis, Djalma n'en avait écouté aucune, il ne répondit pas; ses grands yeux noirs nageaient dans le vide, il semblait sourire avec adoration à une vision enchanteresse, les deux mains croisées sur la poitrine, ainsi que les placent, pour prier, les gens de son pays. Après quelques instants de cette sorte de contemplation, il dit:
-- Quelle heure est-il?
Mais il semblait plutôt se faire cette demande à lui-même qu'à un tiers.
-- Il est bientôt deux heures, monseigneur, dit Faringhea. Djalma, après avoir entendu cette réponse, s'assit et cacha sa figure dans ses mains, comme pour se recueillir et s'absorber complètement dans une ineffable méditation. Faringhea, poussé à bout par ses inquiétudes croissantes et voulant à tout prix attirer l'attention de Djalma, s'approcha de lui, et presque certain de l'effet des paroles qu'il allait prononcer, il lui dit d'une voix lente et pénétrante:
-- Monseigneur... ce bonheur qui vous transporte, vous le devez, j'en suis sûr, à Mlle de Cardoville.
À peine ce nom fut-il prononcé que Djalma tressaillit, bondit sur son fauteuil, se leva, et regardant le métis en face, il s'écria comme s'il n'eût fait que de l'apercevoir:
-- Faringhea... tu es ici!... Que veux-tu?
-- Votre fidèle serviteur partage votre joie, monseigneur.
-- Quelle joie?
-- Celle que vous cause la lettre de Mlle de Cardoville, monseigneur.
Djalma ne répondit pas, mais son regard brillait de tant de bonheur, de tant de sécurité, que le métis se sentit complètement rassuré; aucun nuage de défiance ou de doute, si léger qu'il fût, n'obscurcissait les traits radieux du prince. Celui-ci, après quelques moments de silence, releva sur le métis ses yeux à demi voilés d'une larme de joie, et répondit avec l'expression d'un coeur qui déborde d'amour et de félicité:
-- Oh! le bonheur... le bonheur... c'est grand et bon comme Dieu... c'est Dieu...
-- Ce bonheur vous était dû, monseigneur, après tant de souffrances...
-- Quand cela!... Ah! oui, autrefois, j'ai souffert; autrefois aussi j'ai été à Java... Il y a des années de cela...
-- D'ailleurs, monseigneur, cet heureux succès ne m'étonne pas. Que vous ai-je toujours dit? ne vous désolez pas... feignez un violent amour pour une autre, et cette orgueilleuse jeune fille...
À ces mots, Djalma jeta un coup d'oeil si perçant sur le métis que celui-ci s'arrêta court; mais le prince lui dit avec la plus affectueuse bonté:
-- Continue... je t'écoute... Puis, appuyant son menton dans sa main et son coude sur son genou, il attacha sur Faringhea un regard profond, mais d'une douceur tellement ineffable, tellement pénétrante, que Faringhea, cette âme de fer, se sentit un instant troublé par un léger remords.
-- Je disais, monseigneur, reprit-il, qu'en suivant les conseils de votre esclave... qui vous engageait à feindre un amour passionné pour une autre femme, vous avez amené Mlle de Cardoville, si fière, si orgueilleuse, à venir à vous... Ne vous l'avais-je pas prédit?
-- Oui... tu l'avais prédit, répondit Djalma, toujours accoudé, toujours examinant le métis avec la même attention, avec la même expression de suave bonté.
La surprise de Faringhea augmentait; ordinairement le prince, sans le traiter avec moins de dureté, conservant du moins avec lui les traditions quelque peu hautaines et impérieuses de leur pays commun, ne lui avait jamais parlé avec cette douceur; sachant tout le mal qu'il avait fait au prince, défiant comme tous les méchants, le métis crut un moment que la bienveillance de son maître cachait un piège, aussi continua-t-il avec moins d'assurance:
-- Croyez-moi, monseigneur, ce jour, si vous savez profiter de vos avantages, ce jour vous consolera de toutes vos peines, et elles ont été grandes, car hier encore... bien que vous ayez la générosité de l'oublier, et c'est un tort, hier encore vous souffriez affreusement; mais vous n'étiez pas seul à souffrir... cette fière jeune fille aussi... a souffert.
-- Tu crois! dit Djalma.