Le juif errant - Tome II

Chapter 47

Chapter 473,825 wordsPublic domain

Philémon, grand gaillard très brun et haut en couleur, arrivant de voyage, portait un béret basque blanc; sa barbe noire et touffue tombait à flots sur un large gilet bleu clair à la Robespierre, une courte redingote de velours olive et un immense pantalon à carreaux écossais d'une grandeur extravagante complétaient le costume de Philémon. Quant aux accessoires qui avaient fait sourire Adrienne, ils se composaient: 1° d'une valise d'où sortaient la tête et les pattes d'une oie, valise que Philémon portait sous le bras; 2° d'un énorme lapin blanc, bien vivant, renfermé dans une cage que l'étudiant tenait à la main.

-- Ah! l'amour de lapin blanc! a-t-il de beaux yeux rouges! Il faut l'avouer, telles furent les premières paroles de Rose-Pompon, et Philémon, à qui elles ne s'adressaient pas, revenait pourtant après une longue absence; mais l'étudiant, loin d'être choqué de se voir complètement sacrifié à son compagnon aux longues oreilles et aux yeux rubis, sourit complaisamment, heureux de voir la surprise qu'il ménageait à sa maîtresse si bien accueillie. Ceci s'était passé très rapidement. Pendant que Rose-Pompon, agenouillée devant la cage, s'extasiait d'admiration pour le lapin, Philémon, frappé du grand air de Mlle de Cardoville, portant à la main son béret, avait respectueusement salué en s'effaçant le long de la muraille. Adrienne lui rendit son salut avec une grâce remplie de politesse et de dignité, descendit légèrement l'escalier et disparut.

Philémon, aussi ébloui de sa beauté que frappé de son air noble et distingué, et surtout très curieux de savoir comment diable Rose- Pompon avait de pareilles connaissances, lui dit vivement dans son argot amoureux et tendre.

-- _Chat chéri _à son _Mon-mon_, qu'est-ce que cette belle dame?

-- Une de mes amies de pension... grand satyre... dit Rose-Pompon en agaçant le lapin.

Puis, jetant un coup d'oeil de côté sur une caisse que Philémon avait posée près de la cage et de la valise:

-- Je parie que c'est encore du raisiné de famille que tu m'apportes là-dedans?

-- _Mon-mon _apporte mieux que ça à son _chat chéri_, dit l'étudiant, et il appuya deux vigoureux baisers sur les joues fraîches de Rose-Pompon, qui s'était enfin relevée_, Mon-mon _lui apporte son coeur.

-- Connu... dit la grisette en posant délicatement le pouce de sa main gauche sur le bout de son nez rose et ouvrant sa petite main, qu'elle agita légèrement.

Philémon riposta à cette agacerie de Rose-Pompon en lui prenant amoureusement la taille, et le joyeux ménage ferma sa porte.

XXV. Consolations.

Pendant l'entretien d'Adrienne et de Rose-Pompon, une scène touchante s'était passée entre Agricol et la Mayeux, restés fort surpris de la condescendance de Mlle de Cardoville à l'égard de la grisette.

Aussitôt après le départ d'Adrienne, Agricol s'agenouilla devant la couche de la Mayeux, et lui dit avec une émotion profonde:

-- Nous sommes seuls... je puis enfin te dire ce que j'ai sur le coeur. Tiens... vois-tu!... c'est affreux, ce que tu as fait... mourir de misère... de désespoir... et ne pas m'appeler auprès de toi?

-- Agricol... écoute-moi...

-- Non... tu n'as pas d'excuse... À quoi sert donc, mon Dieu! de nous être appelés frère et soeur, de nous être donné pendant quinze ans les preuves de la plus sincère affection, pour qu'au jour du malheur tu te décides ainsi à quitter la vie sans t'inquiéter de ceux que tu laisses... sans songer que te tuer, c'est leur dire: «Vous n'êtes rien pour moi!»

-- Pardon, Agricol... c'est vrai... je n'avais pas pensé à cela, dit la Mayeux en baissant les yeux; mais... la misère... le manque de travail!...

-- La misère... le manque de travail! et moi donc, est-ce que je n'étais pas là?

-- Le désespoir!...

-- Et pourquoi le désespoir? Cette généreuse demoiselle te recueille chez elle; appréciant ce que tu vaux, elle te traite comme son amie, et c'est au moment où tu n'as jamais eu plus de garantie de bonheur... pour l'avenir, pauvre enfant... que tu abandonnes brusquement la maison de Mlle de Cardoville... nous laissant tous dans une horrible anxiété sur ton sort!

-- Je... je... craignais d'être à charge... à ma bienfaitrice... dit la Mayeux en balbutiant.

-- Toi à charge... à Mlle de Cardoville... elle si riche, si bonne!...

-- J'avais peur d'être indiscrète... dit la Mayeux, de plus en plus embarrassée...

Au lieu de répondre à sa soeur adoptive, Agricol garda le silence, la contempla pendant quelques instants avec une expression indéfinissable, puis s'écria tout à coup, comme s'il eût répondu à une question qu'il se posait à lui-même:

-- Elle me pardonnera de lui avoir désobéi; oui, j'en suis sûr.

Alors, s'adressant à la Mayeux, qui le regardait de plus en plus étonnée, il lui dit d'une voix brève et émue:

-- Je suis trop franc; cette position n'est pas tenable; je te fais des reproches, je te blâme... et je ne suis pas à ce que je te dis... je pense à autre chose...

-- À quoi donc, Agricol?

-- J'ai le coeur navré en songeant au mal que je t'ai fait...

-- Je ne comprends pas... mon ami... tu ne m'as jamais fait de mal...

-- Non... n'est-ce pas?... jamais... pas même dans les petites choses? lorsque, par exemple, cédant à une détestable habitude d'enfance, moi qui pourtant t'aimais, te respectais comme ma soeur... je t'injuriais cent fois par jour...

-- Tu m'injuriais?

-- Et que faisais-je donc, en te donnant sans cesse un sobriquet odieusement ridicule... au lieu de t'appeler par ton nom.

À ces mots, la Mayeux regarda le forgeron avec effroi, tremblant qu'il ne fût instruit de son triste secret, malgré l'assurance contraire qu'elle avait reçue de Mlle de Cardoville; pourtant elle se calma en pensant qu'Agricol avait pu réfléchir à l'humiliation qu'elle devait éprouver à s'entendre sans cesse appeler la Mayeux. Aussi répondit-elle en s'efforçant de sourire:

-- Peux-tu te chagriner pour si peu de chose? C'était, comme tu le dis, Agricol, une habitude d'enfance... Ta bonne et tendre mère, qui me traitait comme sa fille... m'appelait aussi la Mayeux, tu le sais bien.

-- Et ma mère... est-elle aussi allée te consulter sur mon mariage, te parler de la rare beauté de ma fiancée, te prier de voir cette fille, d'étudier son caractère, dans l'espoir que l'instinct de ton attachement pour moi t'avertirait... si je faisais un mauvais choix? Dis, ma mère a-t-elle eu cette cruauté? Non... c'est moi qui ainsi te déchirais le coeur.

Les craintes de la Mayeux se réveillèrent; plus de doute, Agricol savait son secret. Elle se sentit mourir de confusion; pourtant, faisant un dernier effort pour ne pas croire à cette découverte, elle murmura d'une voix faible:

-- En effet... Agricol... ce n'est pas ta mère qui m'a priée de cela... c'est toi... et... et... je t'ai su gré de cette preuve de confiance.

-- Tu m'en as su gré... malheureuse enfant! s'écria le forgeron les yeux remplis de larmes; non, ce n'est pas vrai car je te faisais un mal affreux... j'étais impitoyable... sans le savoir... mon Dieu!

-- Mais... dit la Mayeux d'une voix à peine intelligible, pourquoi penses-tu cela?

-- Pourquoi? parce que tu m'aimais! s'écria le forgeron d'une voix palpitante d'émotion, en serrant fraternellement la Mayeux entre ses bras.

-- Oh! mon Dieu!... murmura l'infortunée en tâchant de cacher son visage entre ses mains, il sait tout.

-- Oui... je sais tout, reprit le forgeron avec une expression de tendresse et de respect indicible, oui, je sais tout... et je ne veux pas, moi, que tu rougisses d'un sentiment qui m'honore et dont je m'enorgueillis; oui, je sais tout, et je me dis avec bonheur, avec fierté, que le meilleur, que le plus noble coeur qu'il y ait au monde a été à moi, est à moi... sera toujours à moi... Allons Madeleine, laissons la honte aux passions mauvaises; allons, le front haut, relève les yeux, regarde-moi... Tu sais si mon visage a jamais menti... tu sais si une émotion feinte s'y est jamais réfléchie... eh bien, regarde-moi, te dis-je, regarde... et tu liras sur mes traits combien je suis fier, oui, entends-tu Madeleine, légitimement fier de ton amour...

La Mayeux, éperdue de douleur, écrasée de confusion, n'avait pas jusqu'alors osé lever les yeux sur Agricol; mais la parole du forgeron exprimait une conviction si profonde, sa voix vibrante révélait une émotion si tendre, que la pauvre créature sentit malgré elle sa honte s'effacer peu à peu, surtout lorsque Agricol eut ajouté avec une exaltation croissante: Va, sois tranquille, ma noble et douce Madeleine, de ce digne amour... j'en serai digne: crois-moi, il te causera autant de bonheur qu'il t'a causé de larmes... Pourquoi donc cet amour serait-il désormais pour toi un sujet d'éloignement, de confusion ou de crainte? qu'est-ce donc que l'amour, ainsi que le comprend ton adorable coeur? Un continuel échange de dévouement, de tendresse, une estime profonde et partagée, une mutuelle, une aveugle confiance? Eh bien, Madeleine, ce dévouement, cette tendresse, cette confiance, nous les aurons l'un pour l'autre, oui, plus encore que par le passé. Dans mille occasions, ton secret m'inspirait de la crainte, de la défiance... à l'avenir, au contraire, tu me verras si radieux de remplir ainsi ton bon et vaillant coeur, que tu seras heureuse de tout le bonheur que tu me donnes... Ce que je te dis là est égoïste... c'est possible; tant pis!... je ne sais pas mentir.

Plus le forgeron parlait, plus la Mayeux s'enhardissait... Ce qu'elle avait surtout redouté dans la révélation de son secret, c'était de le voir accueilli par la raillerie, le dédain, ou une compassion humiliante; loin de là, la joie et le bonheur se peignaient véritablement sur la mâle et loyale figure d'Agricol; la Mayeux le savait incapable de feinte; aussi s'écria-t-elle, cette fois sans confusion, et au contraire, elle aussi... avec une sorte d'orgueil:

-- Toute passion sincère et pure a donc cela de beau, de bien, de consolant, mon Dieu! qu'elle finit toujours par mériter un touchant intérêt lorsqu'on a pu résister à ses premiers orages! elle honorera donc toujours et le coeur qui l'inspire et le coeur qui l'éprouve! grâce à toi, Agricol, grâce à tes bonnes paroles qui me relèvent à mes propres yeux, je sens qu'au lieu de rougir de cet amour, je dois m'en glorifier... Ma bienfaitrice a raison... tu as raison; pourquoi donc aurais-je honte? N'est-il donc pas saint et vrai, mon amour? Être toujours dans ta vie, t'aimer, te le dire, et le prouver par une affection de tous les instants, qu'ai-je espéré de plus? et pourtant la honte, la crainte, jointe au vertige que donne le malheur arrivé à son comble, m'ont poussé jusqu'au suicide? C'est qu'aussi, vois-tu, mon ami, il faut pardonner quelque chose aux mortelles défiances d'une pauvre créature vouée au ridicule depuis son enfance. Et puis, enfin... ce secret devait mourir avec moi, à moins qu'un hasard impossible à prévoir ne te le révélât... Alors, dans ce cas, tu as raison, sûre de moi-même, sûre de toi... je n'aurais rien dû redouter; mais il faut m'être indulgent: la méfiance, la cruelle méfiance de soi... Tiens, Agricol, mon généreux frère, je te dirai ce que tu me disais tout à l'heure: Regarde-moi bien, jamais non plus, tu le sais, mon visage n'a menti; eh bien, regarde... vois si mes yeux fuient les tiens... vois, si de ma vie, j'ai eu l'air aussi heureuse... et pourtant tout à l'heure j'allais mourir.

La Mayeux disait vrai... Agricol lui-même n'eût pas espéré un effet si prompt de ses paroles; malgré les traces profondes que la misère, que le chagrin, que la maladie avaient imprimées sur le visage de la jeune fille, il rayonnait alors d'un bonheur rempli d'élévation, de sérénité, tandis que ses yeux bleus, doux et purs comme son âme, s'attachaient sans embarras sur ceux d'Agricol.

-- Oh! merci, merci! s'écria le forgeron avec ivresse. En te voyant si calme, si heureuse, Madeleine... c'est de la reconnaissance que j'éprouve.

-- Oui, calme, oui, heureuse, car maintenant... mes plus secrètes pensées tu les sauras... Oui, heureuse, car ce jour, commencé d'une manière si funeste, finit comme un songe divin; loin d'avoir peur, je te regarde avec ivresse; j'ai retrouvé ma généreuse bienfaitrice, et je suis tranquille sur le sort de ma pauvre soeur... Oh! tout à l'heure, n'est-ce pas? nous la verrons, car cette joie, il faut qu'elle la partage.

La Mayeux était si heureuse que le forgeron n'osa ni ne voulut lui apprendre encore la mort de Céphyse, dont il se réservait de l'instruire avec ménagements; il répondit:

-- Céphyse, par cela même qu'elle est plus robuste que toi, a été si rudement ébranlée, qu'il sera prudent, m'a-t-on dit tout à l'heure, de la laisser pendant toute cette journée dans le plus grand calme.

-- J'attendrai donc; j'ai de quoi distraire mon impatience, j'ai tant à dire...

-- Chère et douce Madeleine...

-- Tiens, mon ami, s'écria la Mayeux en interrompant Agricol et en pleurant de joie, je ne puis te dire, vois-tu, ce que j'éprouve quand tu m'appelles Madeleine... C'est quelque chose de si suave, de si doux, de si bienfaisant, que j'en ai le coeur tout épanoui.

-- Malheureuse enfant, elle a donc bien souffert, mon Dieu! s'écria le forgeron avec un attendrissement inexprimable, qu'elle montre tant de bonheur, tant de reconnaissance, en s'entendant appeler de son modeste nom...

-- Mais, pense donc, mon ami, que ce mot dans ta bouche résume pour moi toute une vie nouvelle! Si tu savais les espérances, les délices qu'en un instant j'entrevois pour l'avenir! si tu savais toutes les chères ambitions de ma tendresse... Ta femme, cette charmante Angèle... avec sa figure d'ange et son âme d'ange... oh! à mon tour, je te dis: Regarde-moi, et tu verras que ce doux nom m'est doux aux lèvres et au coeur... oui, ta charmante et bonne Angèle m'appellera aussi Madeleine... et tes enfants!! chers petits êtres adorés, pour eux aussi... je serai Madeleine... leur bonne Madeleine; par l'amour que j'aurai pour eux, ne seront-ils pas à moi aussi bien qu'à leur mère? car je veux ma part des soins maternels; ils seront à nous trois, n'est-ce pas, Agricol?... Oh! laisse-moi pleurer... laisse-moi, c'est si bon des larmes sans amertume, des larmes qu'on ne cache pas!... Dieu soit béni! grâce à toi, mon ami... la source de celles-là est à jamais tarie.

Depuis quelques instants, cette scène attendrissante avait un témoin invisible. Le forgeron et la Mayeux, trop émus, ne pouvaient apercevoir Mlle de Cardoville, debout au seuil de la porte.

Ainsi que l'avait dit la Mayeux, ce jour, commencé pour tous sous de funestes auspices, était devenu pour tous un jour d'ineffable félicité. Adrienne aussi était radieuse: Djalma l'aimait avec passion. Ces odieuses apparences dont elle avait été dupe et victime étaient évidemment une nouvelle trame de Rodin, et il ne restait plus à Mlle de Cardoville qu'à découvrir le but de ces machinations. Une dernière joie lui était réservée... En fait de bonheur... rien ne rend pénétrant... comme le bonheur: Adrienne devina, aux dernières paroles de la Mayeux, qu'il n'y avait plus de secret entre l'ouvrière et le forgeron; aussi ne put-elle s'empêcher de crier en entrant:

-- Ah! ce jour est le plus beau de ma vie, car je ne suis pas seule à être heureuse. Agricol et la Mayeux se retournèrent vivement.

-- Mademoiselle, dit le forgeron, malgré la promesse que je vous ai faite, je n'ai pu cacher à Madeleine que je savais qu'elle m'aimait.

-- Maintenant que je ne rougis plus de cet amour devant Agricol, comment en rougirais-je devant vous, mademoiselle, devant vous qui, tout à l'heure encore, me disiez: «Soyez fière de cet amour... car il est noble et pur!...» dit la Mayeux; et le bonheur lui donna la force de se lever, et de s'appuyer sur le bras d'Agricol.

-- Bien! bien! mon amie, lui dit Adrienne en allant à elle et l'entourant d'un de ses bras afin de la soutenir aussi; un moment seulement pour excuser une indiscrétion que vous pourriez me reprocher... Si j'ai dit votre secret à M. Agricol.

-- Sais-tu pourquoi, Madeleine? s'écria le forgeron en interrompant Adrienne. Encore une preuve de cette délicate générosité de coeur qui ne se dément jamais chez mademoiselle. «J'ai hésité longtemps à vous confier ce secret, m'a-t-elle dit ce matin, mais je m'y décide; nous allons retrouver votre soeur adoptive; vous êtes pour elle le meilleur des frères, mais, sans le savoir, sans y songer, bien des fois vous la blessiez cruellement; maintenant vous savez son secret... je me repose sur votre coeur pour le garder fidèlement, et pour épargner mille douleurs à cette pauvre enfant... douleurs d'autant plus amères qu'elles viennent de vous, et qu'elle doit souffrir en silence. Ainsi, quand vous parlerez de votre femme, de votre bonheur, mettez-y assez de ménagements pour ne pas froisser ce coeur noble, bon et tendre...» Oui, Madeleine, voilà pourquoi mademoiselle a commis ce qu'elle appelle une indiscrétion.

-- Les termes me manquent, mademoiselle... pour vous remercier encore et toujours, dit la Mayeux.

-- Voyez donc un peu, mon amie, reprit Adrienne, combien les ruses des méchants tournent souvent contre eux; on redoutait votre dévouement pour moi, on avait ordonné à cette malheureuse Florine de vous dérober votre journal.

-- Afin de m'obliger de quitter votre maison à force de honte, mademoiselle, quand je saurais mes plus secrètes pensées livrées aux railleries de tous... Maintenant, je n'en doute pas, dit la Mayeux.

-- Et vous avez raison, mon enfant. Eh bien, cette horrible méchanceté, qui a failli causer votre mort, tourne, à cette heure, à la confusion des méchants; leur trame est dévoilée... celle-là, et heureusement bien d'autres encore, dit Adrienne en songeant à Rose-Pompon.

Puis elle reprit avec une joie profonde:

-- Enfin, nous voici plus unies, plus heureuses que jamais, et retrouvant dans notre félicité même de nouvelles forces contre nos ennemis; je dis nos ennemis, car tout ce qui m'aime est odieux à ces misérables... Mais, courage! l'heure est venue, les gens de coeur vont avoir leur tour...

-- Dieu merci! mademoiselle... dit le forgeron, et, pour ma part, ce n'est pas le zèle qui me manque; quel bonheur de leur arracher leur masque!

-- Laissez-moi vous rappeler, monsieur Agricol, que vous avez demain une entrevue avec M. Hardy.

-- Je ne l'ai pas oublié, mademoiselle, non plus que vos offres généreuses.

-- C'est tout simple, il est des miens; répétez-lui bien ce que je vais d'ailleurs lui écrire ce soir, que tous les fonds qui lui sont nécessaires pour rétablir sa fabrique sont à sa disposition; ce n'est pas seulement pour lui que je parle, mais pour cent fabriques réduites à un sort précaire... Suppliez-le surtout d'abandonner au plus tôt la funeste maison où il a été conduit; pour mille raisons, il doit se défier de tout ce qui l'entoure.

-- Soyez tranquille, mademoiselle... la lettre qui m'a été écrite, en réponse à celle que j'étais parvenu à lui faire remettre secrètement, était courte, affectueuse, quoique bien triste; il m'accorde une entrevue; je suis sûr de le décider... à quitter cette triste demeure, et peut-être à l'emmener avec moi; il a toujours eu tant de confiance dans mon dévouement!

-- Allons, bon courage, monsieur Agricol, dit Adrienne en mettant son manteau sur les épaules de la Mayeux et en l'enveloppant avec soin. Partons, car il se fait tard. Aussitôt arrivée chez moi, je vous donnerai une lettre pour M. Hardy, et demain vous viendrez me dire, n'est-ce pas? le résultat de votre visite.

Puis, se reprenant, Adrienne rougit légèrement et dit:

-- Non... pas demain... Écrivez-moi seulement, et après-demain, sur le midi, venez.

* * * * *

Quelques instants après, la jeune ouvrière, soutenue par Agricol et Adrienne, avait descendu l'escalier de la triste maison, et, étant montée en voiture avec Mlle de Cardoville, elle demanda avec les plus vives instances à voir Céphyse; en vain Agricol avait répondu à la Mayeux que cela était impossible, qu'elle la verrait le lendemain.

* * * * *.

Grâce aux renseignements que lui avait donnés Rose-Pompon, Mlle de Cardoville, se défiant avec raison de tout ce qui entourait Djalma, crut avoir trouvé le moyen de faire remettre, le soir même, et sûrement, une lettre d'elle entre les mains du prince.

XXVI. Les deux voitures.

C'est le soir même du jour où Mlle de Cardoville a empêché le suicide de la Mayeux.

Onze heures sonnent, la nuit est profonde, le vent souffle avec violence et chasse de gros nuages noirs qui interceptent complètement la pâle clarté de la lune. Un fiacre monte lentement, péniblement, au pas de ses deux chevaux essoufflés, la pente de la rue Blanche, assez rapide aux abords de la barrière, non loin de laquelle est située la maison occupée par Djalma. La voiture s'arrête; le cocher, maugréant de la longueur d'une course interminable aboutissant à cette montée difficile, se retourne sur son siège, se penche vers la glace du devant de la voiture, et dit d'un ton bourru à la personne qu'il conduisait:

-- Ah çà! est-ce ici, à la fin? Du haut de la rue de Vaugirard à la barrière Blanche, ça peut compter pour une course; avec ça que la nuit est si noire, qu'on ne voit pas à quatre pas devant soi, puisqu'on n'allume pas les réverbères eu égard au clair de lune... qu'il ne fait pas...

-- Cherchez une petite porte avec un auvent... passez-la... d'une vingtaine de pas, et ensuite arrêtez-vous... le long du mur, répondit une voix criarde et impatiente avec un accent italien des plus prononcés.

-- Voilà un bigre d'Allemand qui me fera tourner en bourrique, se dit le cocher, courroucé; puis il ajouta:

-- Mais, mille tonnerres! puisque je vous dis qu'on n'y voit pas... comment diable voulez-vous que je l'aperçoive, moi, votre petite porte!

-- Vous n'avez donc pas la moindre intelligence!... Longez le mur à droite... de façon à le raser; la lumière de vos lanternes vous aidera... et vous reconnaîtrez facilement cette petite porte; elle se trouve après le numéro 50... Si vous ne la trouvez pas, c'est que vous êtes ivre, répondit avec une aigreur croissante la voix à l'accent italien.

Le cocher, pour toute réponse, jura comme un païen, fouetta ses chevaux épuisés; puis, longeant le mur de très près, il écarquilla ses yeux, afin de lire les numéros de la rue à l'aide de la lueur de ses lanternes.

Au bout de quelques moments de marche, la voiture s'arrêta de nouveau.

-- J'ai dépassé le numéro 50, et voilà une petite porte à auvent, dit le cocher; est-ce celle-là!

-- Oui... dit la voix. Maintenant, avancez une vingtaine de pas, puis vous arrêterez.

-- Allons, bon, encore...

-- Ensuite, vous descendrez de votre siège et vous irez frapper deux fois trois coups à la petite porte que nous allons dépasser... Vous comprenez bien! deux fois trois coups.

-- C'est donc ça que vous me donnez comme pourboire! s'écria le cocher exaspéré.

-- Quand vous m'aurez reconduit au faubourg Saint-Germain, où je demeure, vous aurez un bon pourboire, si vous êtes intelligent.

-- Bon... maintenant au faubourg Saint-Germain... Plus que cela de ruban de queue, merci! dit le cocher avec une colère contenue. Moi qui avais épouffé mes chevaux pour être sur le boulevard à la sortie du spectacle, non!... de non...

Puis, faisant contre fortune bon coeur, et comptant sur le dédommagement du pourboire, il reprit:

-- Je vais donc aller frapper six coups à la petite porte!

-- Oui, d'abord trois coups, puis un silence, puis encore trois coups... Comprenez-vous!

-- Et après!

-- Vous direz à la personne qui vous ouvrira: «On vous attend,» et vous la conduirez ici à la voiture.

-- Que le diable te brûle! dit le cocher en se retournant sur son siège, et il ajouta, en fouettant ses chevaux:

-- Ce gredin d'Allemand-là a des manigances avec des francs-maçons ou peut-être bien avec des contrebandiers, vu que nous sommes près de la barrière... il mériterait bien que je le dénonce, pour me faire venir de la rue de Vaugirard ici.