Chapter 43
-- Et la cause de ton départ de chez Mlle de Cardoville, soeur, tu ne me l'as jamais dite... reprit Céphyse après un moment de silence.
-- Ce sera le seul secret que j'emporterai avec moi, ma bonne Céphyse, dit la Mayeux en baissant les yeux.
Et elle songeait avec une joie amère que bientôt elle serait délivrée de cette crainte qui avait empoisonné les derniers jours de sa triste vie:
_Se retrouver en face d'Agricol... instruit du funeste et ridicule amour qu'elle ressentait pour lui..._
Car, il faut le dire, cet amour fatal, désespéré, était une des causes du suicide de cette infortunée; depuis la disparition de son journal, elle croyait que le forgeron connaissait le triste secret de ces pages navrantes; quoiqu'elle ne doutât pas de la générosité, du bon coeur d'Agricol, elle se défiait tant d'elle- même, elle ressentait une telle honte de cette passion, pourtant bien noble, bien pure, que, dans l'extrémité où elle et Céphyse s'étaient trouvées réduites, manquant toutes deux de travail et de pain, aucune puissance humaine ne l'aurait forcée d'affronter le regard d'Agricol... pour lui demander aide et secours.
Sans doute, la Mayeux eût autrement envisagé sa position si son esprit n'eût pas été troublé par cette sorte de vertige dont les caractères les plus fermes sont souvent atteints lorsque le malheur qui les frappe dépasse toutes les bornes; mais la misère, mais la faim, mais l'influence, pour ainsi dire contagieuse dans un tel moment, des idées de suicide de Céphyse; mais la lassitude d'une vie depuis si longtemps vouée à la douleur, aux mortifications, portèrent le dernier coup à la raison de la Mayeux; après avoir longtemps lutté contre le funeste dessein de sa soeur, la pauvre créature, accablée, anéantie, finit par vouloir partager le sort de Céphyse, voyant du moins dans la mort le terme de tant de maux...
-- À quoi penses-tu, soeur? dit Céphyse, étonnée du long silence de la Mayeux. Celle-ci tressaillit et répondit:
-- Je pense à la cause qui m'a fait si brusquement sortir de chez Mlle de Cardoville et passer à ses yeux pour une ingrate... Enfin, puisse cette fatalité qui m'a chassée de chez elle n'avoir pas d'autres victimes que nous; puisse mon dévouement, si obscur, si infime qu'il eût été, ne jamais manquer à celle qui a tendu sa noble main à la pauvre ouvrière et l'a appelée sa _soeur... _puisse-t-elle être heureuse, oh! à tout jamais heureuse! dit la Mayeux en joignant les mains avec l'ardeur d'une invocation sincère.
-- Cela est beau... soeur... un tel voeu dans ce moment! dit Céphyse.
-- Oh! c'est que, vois-tu, reprit vivement la Mayeux, j'aimais, j'admirais cette merveille d'esprit, de coeur et de beauté idéale, avec un pieux respect, car jamais la puissance de Dieu ne s'est révélée dans une oeuvre plus adorable et plus pure... une de mes dernières pensées aura du moins été pour elle.
-- Oui... tu auras aimé et respecté ta généreuse protectrice jusqu'à la fin...
-- Jusqu'à la fin... dit la Mayeux après un moment de silence. C'est vrai... tu as raison... c'est la fin... bientôt... dans un instant, tout sera terminé... Vois donc avec quel calme nous parlons de... de ce qui en épouvante tant d'autres!
-- Soeur, nous sommes calmes, parce que nous sommes décidées.
-- Bien décidées, Céphyse? dit la Mayeux en jetant de nouveau un regard profond et pénétrant sur sa soeur.
-- Oh! oui... puisses-tu l'être autant que moi!...
-- Sois tranquille... si je retardais de jour en jour le moment d'en finir, répondit la Mayeux, c'est que je voulais toujours te laisser le temps de réfléchir... car, pour moi...
La Mayeux n'acheva pas, mais elle fit un signe de tête d'une tristesse désespérée.
-- Eh bien... soeur... embrassons-nous, dit Céphyse, et du courage!
La Mayeux, se levant, se jeta dans les bras de sa soeur... Toutes deux se tinrent longtemps embrassées... Il y eut quelques secondes d'un silence profond, solennel, seulement interrompu par les sanglots des deux soeurs, car alors seulement elles se mirent à pleurer.
-- Oh! mon Dieu! s'aimer ainsi... et se quitter... pour jamais, dit Céphyse, c'est bien cruel!... pourtant.
-- Se quitter!... s'écria la Mayeux... et son pâle et doux visage inondé de larmes resplendit tout à coup d'une divine espérance; se quitter, soeur, oh! non, non. Ce qui me rend calme... vois-tu... c'est que je sens là, au fond du coeur, une aspiration profonde, certaine, vers ce monde meilleur où une vie meilleure nous attend! Dieu... si grand, si clément, si prodigue, si bon, n'a pas voulu, lui, que ses créatures fussent à jamais malheureuses, mais quelques hommes égoïstes, dénaturant son oeuvre, réduisent leurs frères à la misère et au désespoir... Plaignons les méchants et laissons-les... Viens là-haut, soeur... les hommes n'y sont rien, Dieu y règne... viens là-haut, soeur; on y est mieux... partons vite... car il est tard.
Ce disant, la Mayeux montra les rouges lueurs du couchant qui commençaient à empourprer les carreaux de la fenêtre.
Céphyse, entraînée par la religieuse exaltation de sa soeur, dont les traits, pour ainsi dire transfigurés par l'espoir d'une délivrance prochaine, brillaient doucement colorés par les rayons du soleil couchant, Céphyse saisit les deux mains de sa soeur, et, la regardant avec un profond attendrissement, s'écria:
-- Oh! ma soeur, comme tu es belle ainsi!
-- La beauté me vient un peu tard, dit la Mayeux en souriant tristement.
-- Non, soeur, car tu parais si heureuse... que les derniers scrupules que j'avais encore pour toi s'effacent tout à fait.
-- Alors, dépêchons-nous, dit la Mayeux en montrant le réchaud à sa soeur.
-- Sois tranquille, soeur, ce ne sera pas long, dit Céphyse. Et elle alla prendre le réchaud rempli de charbon qu'elle avait placé dans un coin de la mansarde, et l'apporta au milieu de cette petite pièce.
-- Sais-tu... comment cela... s'arrange... toi!... lui demanda la Mayeux en s'approchant.
-- Oh!... mon Dieu!... c'est bien simple, répondit Céphyse: On ferme la porte... la fenêtre, et l'on allume le charbon...
-- Oui, soeur; mais il me semble avoir entendu dire qu'il fallait bien exactement boucher toutes les ouvertures, afin qu'il n'entre pas d'air.
-- Tu as raison: justement cette porte joint si mal!
-- Et le toit... vois donc ces crevasses.
-- Comment faire... soeur!
-- Mais, j'y songe, dit la Mayeux, la paille de notre paillasse, bien tordue, pourra nous servir.
-- Sans doute, reprit Céphyse, nous en garderons pour allumer notre feu, et du reste nous ferons des tampons pour les crevasses du toit, et des bourrelets pour la porte et les fenêtres...
Puis, souriant avec cette ironie amère, fréquente, nous le répétons, dans ces lugubres moments, Céphyse ajouta:
-- Dis donc... soeur, des bourrelets aux portes et aux fenêtres pour empêcher l'air... quel luxe... nous sommes douillettes comme des personnes riches.
-- À cette heure... nous pouvons bien prendre un peu nos aises, dit la Mayeux en tâchant de plaisanter comme la reine Bacchanal.
Et les deux soeurs, avec un incroyable sang-froid, commencèrent à tordre des brins de paille en espèce de bourrelets assez menus pour pouvoir être placés entre les ais de la porte et le plancher, puis elles façonnèrent d'assez gros tampons destinés à boucher les crevasses de la toiture. Tant que dura cette sinistre occupation, le calme et la morne résignation de ces deux infortunées ne se démentirent pas.
XX. Suicide.
Céphyse et la Mayeux continuaient avec calme les préparatifs de leur mort.
Hélas! combien de pauvres jeunes filles, ainsi que les deux soeurs, ont été et seront encore fatalement poussées à chercher dans le suicide un refuge contre le désespoir, contre l'infamie ou contre une vie trop misérable.
Et cela doit être... et sur la société pèsera aussi la terrible responsabilité de ces morts désespérées, tant que des milliers de créatures humaines_, ne pouvant pas matériellement vivre _du salaire dérisoire qu'on leur accorde, seront forcées de choisir entre ces trois abîmes de maux, de hontes et de douleurs:
_Une vie de travail énervant et des privations meurtrières, causes d'une mort précoce..._
_La prostitution, qui tue aussi, mais lentement, par les mépris, par les brutalités, par les maladies immondes..._
_Le suicide, qui tue tout de suite..._
Céphyse et la Mayeux symbolisent moralement deux fractions de la classe ouvrière chez les femmes.
Ainsi que la Mayeux, les unes, sages, laborieuses, infatigables, luttent énergiquement avec une admirable persévérance contre les tentations mauvaises, contre les mortelles fatigues d'un labeur au-dessus de leurs forces, contre une affreuse misère... Humbles, douces, résignées, elles vont... les bonnes et vaillantes créatures, elles vont... tant qu'elles peuvent aller, quoique bien frêles, quoique bien étiolées, quoique bien endolories... car elles ont presque toujours faim et froid, et presque jamais de repos, d'air et de soleil. Elles vont enfin bravement jusqu'à la fin... jusqu'à ce qu'affaiblies par un travail exagéré, minées par une pauvreté homicide, les forces leur manquent tout à fait... Alors, presque toujours atteintes de maladies d'épuisement, le plus grand nombre va s'éteindre douloureusement à l'hospice et alimenter les amphithéâtres... exploitées pendant leur vie, exploitées après leur mort... toujours utiles aux vivants. Pauvres femmes, saints martyrs!
Les autres, moins patientes, allument un peu de charbon, et_, bien lasses_, comme dit la Mayeux, oh! bien lasses de cette vie terne, sombre, sans joies, sans souvenirs, sans espérances, elles se reposent enfin, et s'endorment du sommeil éternel, sans songer à maudire un monde qui ne leur laisse que le choix du suicide... Oui, le choix du suicide... car, sans parler des métiers dont l'insalubrité mortelle décime périodiquement les classes ouvrières, la misère, en un temps donné, tue comme l'asphyxie.
D'autres femmes, au contraire, douées, ainsi que Céphyse, d'une organisation vivace et ardente, d'un sang riche et chaud, d'appétits exigeants, ne peuvent se résigner à vivre seulement d'un salaire qui ne leur permet pas même de manger à leur faim. Quant à quelques distractions, si modestes qu'elles soient, quant à des vêtements, non pas coquets mais propres, besoin aussi impérieux que la faim chez la majorité de l'espèce, il n'y faut pas songer...
Qu'arrive-t-il? Un amant se présente; il parle de fêtes, de bals, de promenades aux champs, à une malheureuse fille toute palpitante de jeunesse et clouée sur sa chaise dix-huit heures par jour... dans quelques taudis sombre et infect; le tentateur parle de vêtements élégants et frais, et la robe mauvaise qui couvre l'ouvrière ne la défend même pas du froid; le tentateur parle de mets délicats... et le pain qu'elle dévore est loin de rassasier chaque soir son appétit de dix-sept ans. Alors elle cède à ces offres pour elle irrésistibles. Et bientôt vient le délaissement, l'abandon de l'amant: mais l'habitude de l'oisiveté est prise, la crainte de la misère a grandi à mesure que la vie s'est un peu raffinée; le travail, même incessant, ne suffirait plus aux dépenses accoutumées... alors, par faiblesse, par peur... par insouciance... on descend d'un degré de plus dans le vice; puis enfin l'on tombe au plus profond de l'infamie... et, ainsi que le disait Céphyse, les unes vivent de l'infamie... d'autres en meurent.
Meurent-elles comme Céphyse, on doit les plaindre plus encore que les blâmer. La société ne perd-elle pas ce droit de blâme dès que toute créature humaine, d'abord laborieuse et honnête, n'a pas trouvé, disons-le toujours, en retour de son travail assidu, un logement salubre, un vêtement chaud, des aliments suffisants, quelques jours de repos et toute facilité d'étudier, de s'instruire, parce que le pain de l'âme est dû à tous, comme le pain du corps, en échange de leur travail et de leur probité?
Oui, une société égoïste et marâtre est responsable de tant de vices, de tant d'actions mauvaises, qui ont eu pour seule cause première:
_L'impossibilité matérielle de vivre sans faillir._
Oui, nous le répétons, un nombre effrayant de femmes n'ont que le choix entre: _une misère homicide, la prostitution, le suicide._
Et cela, disons-le encore, on nous entendra peut-être, et cela parce que le salaire de ces infortunées est insuffisant, dérisoire... non que leurs patrons soient généralement durs ou injustes, mais parce que, souffrant cruellement eux-mêmes des continuelles réactions d'une concurrence anarchique, parce que, écrasés sous le poids d'une implacable féodalité industrielle (état de choses maintenu, imposé par l'inertie, l'intérêt ou le mauvais vouloir des gouvernements), ils sont forcés d'amoindrir chaque jour les salaires pour éviter une ruine complète.
Et tant de déplorables infortunes sont-elles au moins quelquefois allégées par une lointaine espérance d'un avenir meilleur? Hélas! on n'ose le croire...
Supposons qu'un homme sincère, sans aigreur, sans passion, sans amertume, sans violence, mais le coeur douloureusement navré de tant de misère, vienne simplement poser cette question à nos législateurs:
«Il résulte de faits évidents, prouvés, irrécusables, que des milliers de femmes sont obligées de vivre de Paris avec CINQ FRANCS au plus par semaine... entendez-vous bien: CINQ FRANCS PAR SEMAINE... pour se loger, se vêtir, se chauffer, se nourrir. Et beaucoup de ces femmes sont veuves et ont de petits enfants; je ne ferai pas, comme on dit_, de phrases! _Je vous conjure seulement de penser à vos filles, à vos soeurs, à vos femmes, à vos mères... Comme elles, pourtant, ces milliers de pauvres créatures, vouées à un sort affreux et forcément démoraliseur, sont mères, filles, soeurs, épouses. Je vous le demande au nom de la charité, au nom du bon sens, au nom de l'intérêt de tous, au nom de la dignité humaine, un tel état de choses, qui va d'ailleurs toujours en s'aggravant, est-il tolérable? est-il possible? Le souffrirez- vous, surtout si vous songez aux maux effroyables, aux vices sans nombre qu'engendre une telle misère?»
Que se passerait-il parmi nos législateurs?
Sans doute ils répondraient... douloureusement, navrés (il faut le croire) de leur impuissance:
-- Hélas! c'est désolant, nous gémissons de si grandes misères; mais nous ne pouvons rien. NOUS NE POUVONS RIEN!!!
De tout ceci la morale est simple, la conclusion facile et à la portée de tous... de ceux qui souffrent surtout... et ceux-là, en nombre immense, concluent souvent... concluent beaucoup, à leur manière... et ils attendent.
Aussi un jour viendra peut-être où la société regrettera bien amèrement sa déplorable insouciance; alors les heureux de ce monde auront de terribles comptes à demander aux gens qui, à cette heure, nous gouvernent, car ils auraient pu, sans crises, sans violences, sans secousse, assurer le bien-être du travailleur et la tranquillité du riche.
Et, en attendant une solution quelconque à ces questions si douloureuses, qui intéressent l'avenir de la société... du monde peut-être, bien des pauvres créatures, comme la Mayeux, comme Céphyse, mourront de misère et de désespoir.
* * * * *
En quelques minutes, les deux soeurs eurent achevé de confectionner avec la paille de leur couche les bourrelets et les tambours destinés à intercepter l'air et à rendre l'asphyxie plus rapide et plus sûre.
La Mayeux dit à sa soeur:
-- Toi qui es la plus grande, Céphyse, tu te chargeras du plafond, moi de la fenêtre et de la porte.
-- Sois tranquille, soeur... j'aurai fini avant toi, répondit Céphyse.
Et les deux jeunes filles commencèrent à intercepter soigneusement les courants d'air qui jusque-là sifflaient dans cette mansarde délabrée.
Céphyse, grâce à sa taille élevée, atteignit aux crevasses du toit, qui furent hermétiquement bouchées.
Cette triste besogne accomplie, les deux soeurs revinrent l'une auprès de l'autre et se regardèrent en silence. Le moment fatal approchait; leurs physionomies, quoique toujours calmes, semblaient légèrement animées par cette surexcitation étrange qui accompagne toujours les doubles suicides.
-- Maintenant, dit la Mayeux, vite le fourneau... Et elle s'agenouilla devant le petit réchaud rempli de charbon; mais Céphyse, prenant sa soeur par-dessous les bras, l'obligea de se relever, en lui disant:
-- Laisse-moi allumer le feu... cela me regarde...
-- Mais, Céphyse...
-- Tu sais, pauvre soeur, combien l'odeur du charbon te fait mal à la tête!
À cette naïveté, car la reine Bacchanal parlait sérieusement, les deux soeurs ne purent s'empêcher de sourire tristement.
-- C'est égal, reprit Céphyse. À quoi bon te donner une souffrance de plus... et plus tôt?
Puis, montrant à sa soeur la paillasse encore un peu garnie, Céphyse ajouta:
-- Tu vas te coucher là, bonne petite soeur, lorsque le fourneau sera allumé, je viendrai m'asseoir à côté de toi.
-- Ne sois pas longtemps... Céphyse.
-- Dans cinq minutes, c'est fait. Le bâtiment élevé sur la rue était séparé par une cour étroite du corps de logis où se trouvait le réduit des deux soeurs, et le dominait tellement, qu'une fois le soleil disparu derrière de hauts pignons, la mansarde devint assez obscure, le jour voilé de la fenêtre aux carreaux presque opaques, tant ils étaient sordides, éclairait faiblement la vieille paillasse à carreaux bleus et blancs sur laquelle la Mayeux, vêtue d'une robe en lambeaux, se tenait à demi couchée. S'accoudant alors sur son bras gauche, le menton appuyé dans la paume de sa main elle se mit à regarder sa soeur avec une expression déchirante, Céphyse, agenouillée devant le réchaud, le visage penché vers le noir charbon au-dessus duquel voltigeait déjà çà et là une petite flamme bleuâtre... Céphyse soufflait avec force sur un peu de braise allumée, qui jetait sur la pâle figure de la jeune fille des reflets ardents. Le silence était profond... L'on n'entendait pas d'autre bruit que celui du souffle haletant de Céphyse, et, par intervalles, la légère crépitation du charbon qui, commençant à s'embraser, exhalait déjà une odeur fade à soulever le coeur.
Céphyse, voyant le réchaud complètement allumé et se sentant déjà un peu étourdie, se releva et dit à sa soeur en s'approchant d'elle:
-- C'est fait...
-- Ma soeur, reprit la Mayeux en se mettant à genoux sur la paillasse, pendant que Céphyse était encore debout, comment allons-nous nous placer? Je voudrais bien être tout près de toi... jusqu'à la fin...
-- Attends, dit Céphyse en exécutant à mesure les mouvements dont elle parlait, je vais m'asseoir au chevet de la paillasse, adossée au mur. Maintenant, petite soeur, viens, couche-toi là... Bon... appuie ta tête sur mes genoux... et donne-moi ta main. Es-tu bien ainsi?
-- Oui, mais je ne peux pas te voir.
-- Cela vaut mieux... Il paraît qu'il y a un moment, bien court... il est vrai... où l'on souffre beaucoup... Et... ajouta Céphyse d'une voix émue, autant ne pas nous voir souffrir.
-- Tu as raison, Céphyse...
-- Laisse-moi baiser une dernière fois tes beaux cheveux, dit Céphyse en pressant contre ses lèvres la chevelure soyeuse qui couronnait le pâle et mélancolique visage de la Mayeux, et puis après, nous nous tiendrons tranquilles...
-- Soeur... ta main... dit la Mayeux; une dernière fois, ta main... et après comme tu le dis, nous ne bougerons plus... et nous n'attendrons pas longtemps, je crois, car je commence à me sentir étourdie... et toi... soeur?
-- Moi?... pas encore, dit Céphyse, je ne m'aperçois que de l'odeur du charbon.
-- Tu ne prévois pas à quel cimetière on nous mènera? dit la Mayeux après un moment de silence.
-- Non; pourquoi cette question?
-- Parce que je préférerais le Père-Lachaise... j'y ai été une fois avec Agricol et sa mère... Quel beau coup d'oeil... partout des arbres... des fleurs... du marbre... sais-tu que les morts... sont mieux logés... que les vivants et...
-- Qu'as-tu, soeur?... dit Céphyse à la Mayeux, qui s'était interrompue après avoir parlé d'une voix plus lente.
-- J'ai comme des vertiges... les tempes me bourdonnent... répondit la Mayeux. Et toi, comment te sens-tu!
-- Je commence seulement à être un peu étourdie; c'est singulier, chez moi... l'effet est plus tardif que chez toi.
-- Oh! c'est que moi, dit la Mayeux en tâchant de sourire, j'ai toujours été si précoce... Te souviens-tu... à l'école des soeurs, on disait que j'étais toujours plus avancée que les autres... Cela m'arrive encore, comme tu vois.
-- Oui... mais j'espère te rattraper tout à l'heure, dit Céphyse.
Ce qui étonnait les deux soeurs était naturel; quoique très affaiblie par les chagrins et par la misère, la reine Bacchanal, d'une constitution aussi robuste que celle de la Mayeux était frêle et délicate, devait ressentir beaucoup moins promptement que sa soeur les effets de l'asphyxie.
Après un instant de silence, Céphyse reprit en posant sa main sur le front de la Mayeux, dont elle supportait toujours la tête sur ses genoux:
-- Tu ne me dis rien... soeur!... tu souffres, n'est-ce pas?
-- Non, dit la Mayeux d'une voix affaiblie; mes paupières sont pesantes comme du plomb... l'engourdissement me gagne... je m'aperçois... que je parle plus lentement... mais je ne sens encore aucune douleur vive... Et toi, soeur?
-- Pendant que tu me parlais, j'ai éprouvé un vertige; maintenant mes tempes battent avec force.
-- Comme elles me battaient tout à l'heure; on croirait que c'est plus douloureux et plus difficile que cela... de mourir...
Puis après un moment de silence, la Mayeux dit soudain à sa soeur:
-- Crois-tu qu'Agricol me regrette beaucoup et pense longtemps à moi?
-- Peux-tu demander cela!... dit Céphyse d'un ton de reproche.
-- Tu as raison... reprit doucement la Mayeux. Il y a un mauvais sentiment dans ce doute... mais si tu savais...
-- Quoi, soeur? La Mayeux hésita un instant et dit avec accablement:
-- Rien... Puis elle ajouta:
-- Heureusement, je meurs bien convaincue qu'il n'aura jamais besoin de moi; il est marié à une jeune fille charmante; ils s'aiment... je suis sûre... qu'elle fera son bonheur.
En prononçant ces derniers mots, l'accent de la Mayeux s'était de plus en plus affaibli. Tout à coup elle tressaillit, et dit à Céphyse, d'une voix tremblante, presque craintive:
-- Ma soeur, serre-moi dans tes bras... oh! j'ai peur: je vois tout d'un bleu sombre, et les objets tourbillonnent autour de moi.
Et la malheureuse créature, se relevant un peu, cacha son visage dans le sein de sa soeur, toujours assise, et l'entoura de ses deux bras languissants.
-- Courage... soeur!... dit Céphyse en la serrant contre sa poitrine; et d'une voix qui s'affaiblissait aussi:
-- Ça va finir... Et Céphyse ajouta, avec un mélange d'envie et d'effroi:
-- Pourquoi donc ma soeur est-elle si vite défaillante?... J'ai encore toute ma tête et je souffre moins qu'elle... Oh! mais cela ne durera pas; si je pensais qu'elle dût mourir avant moi, j'irais me mettre le visage au-dessus du réchaud... oui... et j'y vais.
Au mouvement que fit Céphyse pour se relever, une faible étreinte de sa soeur la retint.
-- Tu souffres, pauvre petite?... dit Céphyse en tremblant.
-- Ah!... oui... à cette heure... beaucoup... ne me quitte pas... je t'en prie...
-- Et moi... rien... presque rien encore... se dit Céphyse en jetant un coup d'oeil farouche sur le réchaud... Ah!... si... pourtant, ajouta-t-elle avec une sorte de joie sinistre, je commence à étouffer, et il... me semble... que ma tête va se fendre.
En effet, le gaz délétère remplissait alors la petite chambre dont il avait peu à peu chassé tout l'air respirable... le jour s'avançait; la mansarde, devenue assez obscure, était éclairée par la réverbération du fourneau, qui jetait ses reflets rougeâtres sur le groupe des deux soeurs étroitement embrassées. Soudain la Mayeux fit quelques légers mouvements convulsifs, en prononçant ces mots d'une voix éteinte:
-- Agricol... mademoiselle de Cardoville... Oh! adieu... Agricol... je te...