Chapter 42
-- Messieurs, approchez... je vous l'ai dit... ce que vous avez à faire est excessivement simple, comme vous allez le voir.
Et M. Baleinier procéda à l'installation de la chose. Ce fut fort simple, en effet. Le docteur remit à chacun de ses quatre aides une espèce de petit trépied d'acier environ de deux pouces de diamètre sur trois de hauteur; le centre circulaire de ce trépied était rempli de coton tassé très épais; cet instrument se tenait de la main gauche au moyen d'un manche de bois. De la main droite, chaque aide était armé d'un petit tube de fer-blanc de dix-huit pouces de longueur; à l'une de ses extrémités était pratiquée une embouchure destinée à recevoir les lèvres du praticien, l'autre bout se recourbait et s'évasait, de façon à pouvoir servir de couvercle au petit trépied.
Ces préparatifs n'offraient rien d'effrayant. Le père d'Aigrigny et le prélat, qui regardaient de loin, ne comprenaient pas comment cette opération pouvait être si douloureuse.
Ils comprirent bientôt. Le docteur Baleinier, ayant ainsi armé ses quatre aides, les fit s'approcher de Rodin, dont le lit avait été roulé au milieu de la chambre. Deux aides se placèrent d'un côté, deux de l'autre.
-- Maintenant, messieurs, leur dit le docteur Baleinier, allumez le coton... placez la partie allumée sur la peau de Sa Révérence au moyen du trépied qui contient la mèche... recouvrez le trépied avec la partie évasée de vos tuyaux, puis soufflez par l'embouchure afin d'aviver le feu... C'est très simple, comme vous le voyez.
C'était en effet d'une ingénuité patriarcale et primitive. Quatre mèches de coton enflammé, mais disposé de façon à ne brûler qu'à petit feu, furent appliquées à droite et à gauche de la poitrine de Rodin... Ceci s'appelle vulgairement des moxas. Le tour est fait, lorsque toute l'épaisseur de la peau est ainsi lentement brûlée... cela dure de sept à huit minutes. On prétend qu'une amputation n'est rien auprès de cela.
Rodin avait suivi les préparatifs de l'opération avec une intrépide curiosité; mais, au premier contact de ces quatre brasiers dévorants, il se dressa et se tordit comme un serpent, sans pouvoir pousser un cri, car il était muet; l'expansion de la douleur lui était même interdite.
Les quatre aides ayant nécessairement dérangé leurs appareils au brusque mouvement de Rodin, ce fut à recommencer.
-- Du courage, mon cher père! offrez ces souffrances au Seigneur... il les agréera, dit le docteur Baleinier d'un ton patelin; je vous ai prévenu... cette opération est très douloureuse, mais aussi salutaire que douloureuse, c'est tout dire. Allons... vous qui avez montré jusqu'ici tant de résolution, n'en manquez pas au moment décisif.
Rodin avait fermé les yeux; vaincu par cette première surprise de la douleur, il les rouvrit, et regarda le docteur d'un air presque confus de s'être montré si faible. Et pourtant, à droite et à gauche de sa poitrine, on voyait déjà quatre larges escarres d'un roux saignant... tant les brûlures avaient été aiguës et profondes...
Au moment où il allait se replacer sur le lit de douleur, Rodin fit signe, en montrant l'encrier, qu'il voulait écrire. On pouvait lui passer ce caprice. Le docteur tendit le buvard, et Rodin écrivit ce qui suit, comme par réminiscence:
«Il vaut mieux ne pas perdre de temps... Faites tout de suite prévenir le baron Tripeaud du mandat d'amener lancé contre son factotum Léonard, afin qu'il avise.»
Cette note écrite, le jésuite la donna au docteur Baleinier, en lui faisant signe de la remettre au père d'Aigrigny; celui-ci, aussi frappé que le docteur et le cardinal d'une pareille présence d'esprit au milieu de si atroces douleurs, resta un moment stupéfait. Rodin, les yeux impatiemment fixés sur le révérend père, semblait attendre avec impatience qu'il sortît de la chambre pour aller exécuter ses ordres. Le docteur, devinant la pensée de Rodin, dit un mot au père d'Aigrigny, qui sortit.
-- Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, c'est à recommencer; cette fois ne bougez pas, vous êtes au fait... Rodin ne répondit pas, joignit ses mains sur sa tête, offrit sa poitrine et ferma les yeux.
C'était un spectacle étrange, lugubre, presque fantastique. Ces trois prêtres, vêtus de longues robes noires, penchés sur ce corps réduit presque à l'état de cadavre, leurs lèvres collées à ces trompes qui aboutissaient à la poitrine du patient, semblaient pomper son sang ou l'infibuler par quelque charme magique... Une odeur de chair brûlée, nauséabonde, pénétrante, commença à se répandre dans la chambre silencieuse... et chaque aide entendit sous le trépied fumant une légère crépitation... C'était la peau de Rodin qui se fendait sous l'action du feu et se crevassait en quatre endroits différents de sa poitrine. La sueur ruisselait de son visage livide, qu'elle rendait luisant; quelques mèches de cheveux gris, raides et humides, se collaient à ses tempes. Parfois telle était la violence de ses spasmes, que sur ses bras raides ses veines se gonflaient et se tendaient comme des cordes prêtes à se rompre. Endurant cette torture affreuse avec autant d'intrépide résignation que le sauvage dont la gloire consiste à mépriser la douleur, Rodin puisait son courage et sa force dans l'espoir... nous dirions presque dans la certitude de vivre... Telle était la trempe de ce caractère indomptable, la toute- puissance de cet esprit énergique, qu'au milieu même de tourments indicibles son idée fixe ne l'abandonna pas... Pendant les rares intermittences que lui laissait la souffrance, souvent inégale, même à ce degré d'intensité, Rodin songeait à l'affaire Rennepont, calculait ses chances, combinait les mesures les plus promptes, sentant qu'il n'y avait pas une minute à perdre.
Le docteur Baleinier ne le quittait pas du regard, épiait avec une profonde attention et les effets de la douleur et la réaction salutaire de cette douleur sur le malade, qui semblait, en effet, respirer déjà un peu plus librement.
Soudain Rodin porta sa main à son front comme frappé d'une inspiration subite, tourna vivement sa tête vers M. Baleinier, et lui demanda par signe de faire un moment suspendre l'opération.
-- Je dois vous avertir, mon révérend père, répondit le docteur, qu'elle est plus d'à moitié terminée, et que, si on l'interrompt, la reprise vous paraîtra plus douloureuse encore...
Rodin fit signe que peu lui importait et qu'il voulait écrire.
-- Messieurs... suspendez un moment, dit le docteur Baleinier; ne retirez pas les moxas... mais n'avivez plus le feu.
C'est-à-dire que le feu allait brûler doucement sur la peau du patient, au lieu de brûler vif. Malgré cette douleur moins atroce, mais toujours aiguë, profonde, Rodin, resté couché sur le dos, se mit en devoir d'écrire; par sa position, il fut forcé de prendre le buvard de la main gauche; de l'élever à la hauteur de ses yeux, et d'écrire de la main droite pour ainsi dire en plafonnant. Sur un premier feuillet, il traça quelques signes alphabétiques d'un chiffre qu'il s'était composé pour lui seul afin de noter certaines choses secrètes. Peu d'instants auparavant, au milieu de ses tortures, une idée lumineuse lui était soudain venue; il la croyait bonne, et il la notait, craignant de l'oublier au milieu de ses souffrances, quoiqu'il se fût interrompu deux ou trois fois; car si la peau ne brûlait plus qu'à petit feu, elle n'en brûlait pas moins; Rodin continua d'écrire; sur un autre feuillet, il traça les mots suivants, qui, sur un signe de lui, furent aussitôt remis au père d'Aigrigny.
«Envoyez à l'instant B. auprès de Faringhea, dont il recevra le rapport sur les événements de ces derniers jours, au sujet du prince Djalma; B. reviendra immédiatement ici avec ce renseignement.»
Le père d'Aigrigny s'empressa de sortir pour donner ce nouvel ordre. Le cardinal se rapprocha un peu du théâtre de l'opération, car, malgré la mauvaise odeur de cette chambre, il se complaisait fort à voir partiellement rôtir le jésuite, auquel il gardait une rancune de prêtre italien.
-- Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, continuez d'être aussi admirablement courageux; votre poitrine se dégage... Vous allez avoir encore un rude moment à passer... et puis après, bon espoir...
Le patient se remit en place. Au moment où le père d'Aigrigny rentra, Rodin l'interrogea du regard; le révérend père lui répondit par un signe affirmatif.
Au signe du docteur, les quatre aides approchèrent leurs lèvres des tubes et recommencèrent à aviver le feu d'un souffle précipité. Cette recrudescence de torture fut si féroce que, malgré son empire sur lui-même, Rodin grinça des dents à se les briser, fit un soubresaut convulsif, et gonfla si fort sa poitrine qui palpitait sous le brasier, qu'ensuite d'un spasme violent il s'échappa enfin de ses poumons un cri de douleur terrible... mais libre... mais sonore, mais retentissant.
-- La poitrine est dégagée, s'écria le docteur Baleinier triomphant: il est sauvé... les poumons fonctionnent... la voix revient... la voix est revenue... Soufflez, messieurs, soufflez... et vous, mon révérend père, dit-il joyeusement à Rodin, si vous le pouvez, criez... hurlez... ne vous gênez pas... je serai ravi de vous entendre, et cela vous soulagera... Courage, maintenant... je réponds de vous, c'est une cure merveilleuse... je la publierai, je la crierai à son de trompe!...
-- Permettez, docteur, dit tout bas le père d'Aigrigny en se rapprochant vivement de M. Baleinier; monseigneur est témoin que j'ai retenu d'avance la publication de ce fait, qui passera... comme il le peut véritablement... pour un miracle.
-- Eh bien, ce sera une cure miraculeuse, répondit sèchement le docteur Baleinier, qui tenait à ses oeuvres.
En entendant dire qu'il était sauvé, Rodin, quoique ses souffrances fussent peut-être les plus vives qu'il eût encore ressenties, car le feu arrivait à la dernière couche de l'épiderme, Rodin fut réellement beau, d'une beauté infernale. À travers la pénible contraction de ses traits éclatait l'orgueil d'un farouche triomphe; on voyait que ce monstre se sentait redevenir fort et puissant, et qu'il avait conscience des maux terribles que sa funeste résurrection allait causer...
Aussi, tout en se tordant sous la fournaise qui le dévorait, il prononça ces mots, les premiers qui sortirent de sa poitrine, de plus en plus libre et dégagée:
-- Je le disais... bien... moi, que je vivrais!...
-- Et vous disiez vrai! s'écria le docteur en tâtant le pouls de Rodin. Voici maintenant votre pouls plein, ferme, réglé, les poumons libres. La réaction est complète; vous êtes sauvé...
À ce moment, les derniers brins de coton avaient brûlé; on retira les trépieds, et l'on vit sur la poitrine osseuse et décharnée de Rodin quatre larges escarres arrondies. La peau, carbonisée, fumante encore, laissait voir la chair rouge et vive... Par suite de l'un des brusques soubresauts de Rodin, qui avait dérangé le trépied, une de ces brûlures s'était plus étendue que les autres et offrait pour ainsi dire un double cercle noirâtre et brûlé.
Rodin baissa les yeux sur ses plaies; après quelques secondes de contemplation silencieuse, un étrange sourire brida ses lèvres. Alors, sans changer de position, mais jetant de côté sur le père d'Aigrigny un regard d'intelligence impossible à peindre, il lui dit, en comptant lentement une à une ses plaies du bout de son doigt à ongle plat et sordide:
-- Père d'Aigrigny... quel présage!... voyez donc!... Un Rennepont... deux Rennepont... trois Rennepont... quatre Rennepont... Puis, s'interrompant: Où est donc le cinquième? Ah!... ici... cette plaie compte pour deux... elle est jumelle.[26]
Et il fit entendre un petit rire sec et aigu.
Le père d'Aigrigny, le cardinal et le docteur Baleinier comprirent le sens de ces mystérieuses et sinistres paroles, que Rodin compléta bientôt par une allusion terrible en s'écriant d'une voix prophétique et d'un air inspiré:
-- Oui, je le dis, la race de l'impie sera réduite en poussière, comme les lambeaux de ma chair viennent d'être réduits en cendres... Je le dis... cela sera... car j'ai voulu vivre... je vis.
XIX. Vice et vertu.
Deux jours se sont passés depuis que Rodin a été miraculeusement rappelé à la vie. Le lecteur n'a peut-être pas oublié la maison de la rue Clovis, où le révérend père avait un pied-à-terre, et où se trouvait aussi le logement de Philémon, habité par Rose-Pompon.
Il est environ trois heures de l'après-midi; un vif rayon de lumière, pénétrant à travers un trou rond pratiqué au battant de la porte de la boutique demi-souterraine occupée par la mère Arsène, la fruitière-charbonnière, forme un brusque contraste avec les ténèbres de cette espèce de cave. Ce rayon tombe sur un objet sinistre... Au milieu des falourdes, des légumes flétris, tout à côté d'un grand tas de charbon, est un mauvais grabat; sous le drap qui le recouvre se dessine la forme anguleuse et raide d'un cadavre. C'est le corps de la mère Arsène; atteinte de choléra, elle a succombé depuis la surveille: les enterrements étant très nombreux, ses restes n'ont pas encore pu être enlevés.
La rue Clovis est alors presque déserte; il règne au dehors un silence morne, souvent interrompu par les aigres sifflements du vent du nord-est; entre deux rafales, on entend parfois un petit fourmillement sec et brusque... ce sont des rats énormes qui vont et viennent sur le monceau de charbon.
Soudain, un bruit léger se fait entendre; aussitôt ces animaux immondes se sauvent et se cachent dans leurs trous. On tâchait de forcer la porte qui de l'allée communiquait dans la boutique; cette porte offrait d'ailleurs peu de résistance; au bout d'un instant, sa mauvaise serrure céda, une femme entra et resta quelques moments immobile au milieu de l'obscurité de cette cave humide et glacée. Après une minute d'hésitation, cette femme s'avança; le rayon lumineux éclaire les traits de la reine Bacchanal; elle s'approche peu à peu de la couche funèbre.
Depuis la mort de Jacques, l'altération des traits de Céphyse avait encore augmenté; d'une pâleur effrayante, ses beaux cheveux noirs en désordre, les jambes et les pieds nus, elle était à peine vêtue d'un mauvais jupon rapiécé et d'un mouchoir de cou en lambeaux. Arrivée auprès du lit, la reine Bacchanal jeta un regard d'une assurance presque farouche sur le linceul... Tout à coup elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une ondulation rapide avait couru et agité le drap mortuaire, en remontant depuis les pieds jusqu'à la tête de la morte... Bientôt la vue d'un rat qui s'enfuyait le long des ais vermoulus du grabat expliqua l'agitation du suaire. Céphyse, rassurée, se mit à chercher et à rassembler précipitamment divers objets, comme si elle eût craint d'être surprise dans cette misérable boutique. Elle s'empara d'abord d'un panier, et le remplit de charbon; après avoir encore regardé de côté et d'autre, elle découvrit dans un coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un élan de joie sinistre.
-- Ce n'est pas tout... ce n'est pas tout, disait Céphyse en cherchant de nouveau autour d'elle d'un air inquiet.
Enfin elle avisa auprès du petit poêle de fonte une boîte de fer blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle plaça ces objets sur le panier, le souleva d'une main, et de l'autre emporta le fourneau. En passant auprès du corps de la pauvre charbonnière, Céphyse dit avec un sourire étrange: Je vous vole, ma pauvre mère Arsène, mais mon vol ne me profitera guère.
Céphyse sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu'elle put, suivit l'allée et traversa la petite cour qui séparait ce corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied-à-terre.
Sauf les fenêtres de l'appartement de Philémon, sur l'appui desquelles Rose-Pompon, perchée comme un oiseau, avait tant de fois gazouillé _son _Béranger, les autres croisées de cette maison étaient ouvertes; au premier et au second étage il y avait des morts; comme tant d'autres, ils attendaient la charrette où l'on entassait les cercueils.
La reine Bacchanal gagna l'escalier qui conduisait aux chambres naguère occupées par Rodin; arrivée à leur palier, elle monta un petit escalier délabré, raide comme une échelle, auquel une vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte à demi pourrie d'une mansarde située sous les combles.
Cette maison était tellement délabrée, qu'en plusieurs endroits, la toiture, percée à jour, laissait, lorsqu'il pleuvait, pénétrer la pluie dans ce réduit à peine large de dix pieds carrés, et éclairé par une fenêtre mansardée. Pour tout mobilier, on voyait, au long du mur dégradé, sur le carreau, une vieille paillasse éventrée, d'où sortaient quelques brins de paille; à côté de cette couche, une petite cafetière de faïence égueulée, contenant un peu d'eau.
La Mayeux, vêtue de haillons, était assise au bord de la paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage caché entre ses mains fluettes et blanches. Lorsque Céphyse rentra, la soeur adoptive d'Agricol releva la tête; son pâle et doux visage semblait encore amaigri, encore creusé par la souffrance, par le chagrin, par la misère: ses yeux caves, rougis par les larmes, s'attachèrent sur sa soeur avec une expression de mélancolique tendresse.
-- Soeur... j'ai ce qu'il nous faut, dit Céphyse d'une voix sourde et brève. Dans ce panier, il y a la fin de nos misères.
Puis, montrant à la Mayeux les objets qu'elle venait de déposer sur le carreau, elle ajouta:
-- Pour la première fois de ma vie... j'ai... volé... et cela m'a fait honte et peur... Décidément, je ne suis faite ni pour être voleuse ni pour être pis encore. C'est dommage, ajouta-t-elle en se prenant à sourire d'un air sardonique.
Après un moment de silence, la Mayeux dit à sa soeur avec une expression navrante:
-- Céphyse... ma bonne Céphyse... tu veux donc absolument mourir?
-- Comment hésiter! répondit Céphyse d'une voix ferme. Voyons, soeur, si tu veux, faisons encore une fois mon compte: quand même je pourrais oublier ma honte et le mépris de Jacques mourant, que me reste-t-il? Deux partis à prendre: le premier, redevenir honnête et travailler. Eh bien, tu le sais, malgré ma bonne volonté, le travail me manquera souvent, comme il nous manque depuis quelques jours, et, quand il ne manquera pas, il me faudra vivre avec quatre ou cinq francs par semaine. Vivre... c'est-à- dire mourir à petit feu à force de privations, je connais ça... j'aime mieux mourir tout d'un coup... L'autre parti serait de continuer, pour vivre, le métier infâme dont j'ai essayé une fois... et je ne veux pas... c'est plus fort que moi... Franchement, soeur entre une affreuse misère, l'infamie ou la mort, le choix peut-il être douteux? réponds.
Puis se reprenant aussitôt sans laisser parler la Mayeux, Céphyse ajouta d'une voix brève et saccadée:
-- D'ailleurs, à quoi bon discuter?... je suis décidée; rien au monde ne m'empêcherait d'en finir, puisque toi... toi... soeur chérie, tout ce que tu as pu obtenir... de moi... c'est un retard de quelques jours... espérant que le choléra nous épargnerait la peine... Pour te faire plaisir, j'y consens: le choléra vient... tue tout dans la maison... et nous laisse... Tu vois bien, il vaut mieux faire ses affaires soi-même, ajouta-t-elle en souriant de nouveau d'un air sardonique.
Puis elle reprit:
-- Et d'ailleurs, toi qui parles, pauvre soeur... tu en as aussi envie que moi... d'en finir... avec la vie.
-- Cela est vrai, Céphyse, répondit la Mayeux, qui semblait accablée. Mais... seule... on n'est responsable que de soi... et il me semble que mourir avec toi, ajouta-t-elle en frissonnant, c'est être complice de ta mort.
-- Aimes-tu mieux en finir... moi de mon côté... toi du tien?... Ce sera gai... dit Céphyse, montrant dans ce moment terrible cette espèce d'ironie amère, désespérée, plus fréquente qu'on ne le croit au milieu des préoccupations mortelles.
-- Oh! non... non... dit la Mayeux avec effroi, pas seule... Oh! je ne veux pas mourir seule.
-- Tu le vois donc bien, soeur chérie... nous avons raison de ne pas nous quitter, et pourtant, ajouta Céphyse d'une voix émue, j'ai parfois le coeur brisé quand je songe que tu veux mourir comme moi...
-- Égoïste! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons ai-je plus que toi d'aimer la vie? quel vide laisserai-je après moi?
-- Mais toi, soeur, reprit Céphyse, tu es une pauvre martyre... Les prêtres parlent de saintes! en est-il seulement une qui te vaille?... et pourtant, tu veux mourir comme moi... qui ai toujours été aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable... que tu as été laborieuse et dévouée à tout ce qui souffrait... Qu'est-ce que tu veux que je te dise? c'est vrai, pourtant, cela! toi... un ange sur la terre, tu vas mourir aussi désespérée que moi... qui suis maintenant aussi dégradée qu'une femme peut l'être, ajouta la malheureuse en baissant les yeux.
-- Cela est étrange, reprit la Mayeux, pensive. Parties du même point, nous avons suivi des routes opposées... et nous voici arrivées au même but: le dégoût de l'existence... Pour toi, pauvre soeur, il y a quelques jours encore; si belle, si vaillante, si folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est, à cette heure, aussi pesante qu'elle l'est pour moi, triste et chétive créature... Après tout, j'ai accompli jusqu'à la fin ce qui était pour moi un devoir, ajouta la Mayeux avec douceur; Agricol n'a plus besoin de moi... il est marié... il aime, il est aimé... son bonheur est certain. Mlle de Cardoville n'a rien à désirer. Belle, riche, heureuse, j'ai fait pour elle ce qu'une pauvre créature de ma sorte pouvait faire... Ceux qui ont été bons pour moi sont heureux; qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me reposer!... je suis si lasse!...
-- Pauvre soeur, dit Céphyse avec une émotion touchante qui détendit ses traits contractés, quand je songe que, sans m'en prévenir, et malgré ta résolution de ne jamais retourner chez cette généreuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de te traîner, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle pour tâcher de l'intéresser à mon sort... oui, mourante... puisque les forces t'ont manqué aux Champs-Élysées!
-- Et quand j'ai pu me rendre enfin à l'hôtel de Mlle de Cardoville, elle était malheureusement absente!... oh! bien malheureusement, répéta la Mayeux en regardant Céphyse avec douleur, car, le lendemain, voyant cette dernière ressource nous manquer... pensant encore plus à moi qu'à toi, voulant à tout prix nous procurer du pain...
La Mayeux ne put achever et cacha son visage dans ses mains en frémissant.
-- Eh bien! j'ai été me vendre comme tant d'autres malheureuses se vendent quand le travail manque ou que le salaire ne suffit pas... et que la faim crie trop fort... répondit Céphyse d'une voix saccadée; seulement au lieu de vivre de ma honte... comme tant d'autres en vivent... moi, j'en meurs...
-- Hélas! cette terrible honte, dont tu mourras, pauvre Céphyse, parce que tu as du coeur... tu ne l'aurais pas connue si j'avais pu voir Mlle de Cardoville, ou si elle avait répondu à la lettre que j'avais demandé la permission de lui écrire chez son concierge; mais, son silence me le prouve, elle est justement blessée de mon brusque départ de chez elle... je le conçois... elle a dû l'attribuer à une noire ingratitude... oui... car, pour qu'elle n'ait pas daigné me répondre... il faut qu'elle soit bien blessée... et elle a le droit de l'être... Aussi n'ai-je pas eu le courage d'oser lui écrire une seconde fois... cela eût été inutile, j'en suis sûre... Bonne et équitable comme elle l'est... ses refus sont inexorables lorsqu'elle les croit mérités... et puis, d'ailleurs, à quoi bon!... il était trop tard... tu étais décidée à en finir...
-- Oh! bien décidée!... car mon infamie me rongeait le coeur... et Jacques était mort dans mes bras en me méprisant... et je l'aimais, vois-tu, ajouta Céphyse avec une exaltation passionnée, je l'aimais comme on n'aime qu'une fois dans la vie!...
-- Que notre sort s'accomplisse donc!... dit la Mayeux, pensive...