Chapter 40
Et le cardinal, se levant doucement, allait se pencher sur le lit afin d'épier l'expression de la physionomie de Rodin...
Celui-ci ne lui en donna pas le temps. Ainsi qu'un cadavre soumis à l'action de la pile voltaïque se meut par soubresauts brusques et étranges, ainsi Rodin bondit dans son lit, se retourna et se redressa droit sur son séant en entendant les derniers mots du prélat.
-- Il s'est trahi... dit le cardinal à voix basse et en italien. Puis, se rasseyant brusquement, il attacha sur le jésuite des yeux étincelants d'une joie triomphante. Quoiqu'il n'eût pas entendu l'exclamation de Malipieri, quoiqu'il n'eût pas remarqué l'expression glorieuse de sa physionomie, Rodin, malgré sa faiblesse, comprit la grave imprudence de son premier mouvement trop significatif... Il passa lentement sa main sur son front, comme s'il eût éprouvé une sorte de vertige; puis il jeta autour de lui des regards confus, effarés, en portant à ses lèvres tremblantes son vieux mouchoir à tabac, qu'il mordit machinalement pendant quelques secondes.
-- Votre vive émotion, votre effroi, me confirment, hélas! la triste découverte que j'ai faite, reprit le cardinal de plus en plus triomphant du succès de sa ruse, et se voyant sur le point de pénétrer enfin un secret si important; aussi maintenant, mon très cher père, ajouta-t-il, vous comprendrez qu'il est pour vous d'un intérêt capital d'entrer dans les plus minutieux détails sur vos projets et sur vos complices à Rome: de la sorte, mon cher père, vous pouvez espérer en l'indulgence du saint-siège, surtout si vos aveux sont assez explicites, assez circonstanciés pour remplir quelques lacunes, d'ailleurs inévitables, dans une révélation faite durant l'ardeur d'un délire fiévreux.
Rodin, revenu de sa première émotion, s'aperçut, mais trop tard, qu'il avait été joué et qu'il s'était gravement compromis, non par ses paroles, mais par un mouvement de surprise et d'effroi dangereusement significatif. En effet, le jésuite avait craint un instant de s'être trahi pendant son délire en s'entendant accuser d'intrigues ténébreuses avec Rome; mais, après quelques minutes de réflexion, le jésuite, malgré l'affaiblissement de son esprit, se dit avec beaucoup de sens:
-- Si ce rusé Romain avait mon secret, il se garderait bien de m'en avertir; il n'a donc que des soupçons, aggravés par le mouvement involontaire que je n'ai pu réprimer tout à l'heure.
Et Rodin essuya la sueur froide qui coulait de son front brûlant. L'émotion de cette scène augmentait ses souffrances et empirait encore son état, déjà si alarmant. Brisé de fatigue, il ne put rester plus longtemps assis dans son lit, et se rejeta en arrière sur son oreiller.
-- _Per Bacco! _se dit tout bas le cardinal effrayé de l'expression de la figure du jésuite, s'il allait trépasser avant d'avoir rien dit, et échapper ainsi à mon piège si habilement tendu?
Et se penchant vivement vers Rodin, le prélat lui dit:
-- Qu'avez-vous donc, mon très cher père?
-- Je me sens affaibli, monseigneur... ce que je souffre... ne peut s'exprimer...
-- Espérons, mon très cher père, que cette crise n'aura rien de fâcheux... mais le contraire pouvant arriver, il y va du salut de votre âme de me faire à l'instant les aveux les plus complets... les plus détaillés: dussent ces aveux épuiser vos forces... la vie éternelle... vaut mieux que cette vie périssable.
-- De quels aveux voulez-vous parler, monseigneur? dit Rodin d'une voix faible et d'un ton sardonique.
-- Comment! de quels aveux! s'écria le cardinal stupéfait, mais de vos aveux sur les dangereuses intrigues que vous avez nouées à Rome.
-- Quelles intrigues! demanda Rodin.
-- Mais les intrigues que vous avez révélées pendant votre délire, reprit le prélat avec une impatience de plus en plus irritée. Vos aveux n'ont-ils pas été assez explicites! Pourquoi donc maintenant cette coupable hésitation à les compléter!
-- Mes aveux ont été... explicites!... vous m'en assurez!... dit Rodin en s'interrompant presque après chaque mot, tant il était oppressé. Mais l'énergie de sa volonté, se présence d'esprit ne l'abandonnaient pas encore.
-- Oui, je vous le répète, reprit le cardinal, sauf quelques lacunes, vos aveux ont été des plus explicites.
-- Alors... à quoi bon... vous les répéter!
Et le même sourire ironique effleura les lèvres bleuâtres de Rodin.
-- À quoi bon! s'écria le prélat courroucé. À mériter le pardon: car, si l'on doit indulgence et rémission au pécheur repentant qui avoue ses fautes, on ne doit qu'anathème et malédiction au pécheur endurci.
-- Oh!... quelle torture!... c'est mourir à petit feu, murmura Rodin; et il reprit: -- Puisque j'ai tout dit... je n'ai plus rien à vous apprendre... vous savez tout.
-- Je sais tout... Oui, sans doute, je sais tout, reprit le prélat d'une voix foudroyante; mais comment ai-je été instruit! Par des aveux que vous faisiez sans avoir seulement la conscience de votre action, et vous pensez que cela vous sera compté!... Non... non... croyez-moi, le moment est solennel, la mort vous menace, oui! elle vous menace; tremblez donc... de faire un mensonge sacrilège, s'écria le prélat de plus en plus courroucé et secouant rudement le bras de Rodin; redoutez les flammes éternelles si vous osez nier ce que vous savez être la vérité... Le niez-vous!...
-- Je ne nierai rien, articula péniblement Rodin; mais laissez-moi en repos.
-- Enfin, Dieu vous inspire, dit le cardinal avec un sourire de satisfaction. Et, croyant toucher à son but il reprit:
-- Écoutez la voix du Seigneur; elle vous guidera sûrement, mon cher père; ainsi vous ne niez rien?
-- J'avais... le délire... je... ne... puis... donc... nier... (Oh! que je souffre!) ajouta Rodin en forme de parenthèse. Je ne puis donc nier... les folies que j'aurais dites... pendant mon délire...
-- Mais quand ces prétendues folies sont d'accord avec la réalité, s'écria le prélat... furieux d'être de nouveau trompé dans son attente, mais quand le délire est une révélation involontaire... providentielle...
-- Cardinal Malipieri... votre ruse... n'est pas même à la hauteur de mon agonie, reprit Rodin d'une voix éteinte. La preuve que je n'ai pas dit mon secret... si j'ai un secret... c'est que vous voudriez... me... le faire dire...
Et le jésuite, malgré ses douleurs, malgré sa faiblesse croissante, eut la force de se lever à demi sur son lit, de regarder le prélat bien en face, et de le narguer par un sourire d'une ironie diabolique. Après quoi, Rodin retomba étendu sur son oreiller en portant ses deux mains crispées à sa poitrine et poussant un long soupir d'angoisse.
-- Malédiction!... Cet infernal jésuite m'a deviné, se dit le cardinal en frappant du pied avec rage; il s'est aperçu que son premier mouvement l'avait compromis, il est maintenant sur ses gardes... je n'en obtiendrai rien... À moins de profiter de la faiblesse où le voilà, et à force d'obsessions... de menaces... d'épouvante...
Le prélat ne put achever; la porte s'ouvrit brusquement, et le père d'Aigrigny entra en s'écriant avec une explosion de joie indicible:
-- Excellente nouvelle!...
XV. La bonne nouvelle.
À l'altération des traits du père d'Aigrigny; à sa pâleur, à la faiblesse de sa démarche, on voyait que la terrible scène du parvis Notre-Dame avait eu sur sa santé une réaction violente. Néanmoins, sa physionomie devint radieuse et triomphante lorsque, entrant dans la chambre de Rodin, il s'écria:
-- Excellente nouvelle! À ces mots, Rodin tressaillit; malgré son accablement, il redressa brusquement la tête; ses yeux brillèrent, curieux, inquiets, pénétrants; de sa main décharnée faisant signe au père d'Aigrigny d'approcher de son lit, il lui dit d'une voix si entrecoupée, si faible, qu'on l'entendait à peine:
-- Je me sens très mal... Le cardinal m'a presque achevé... Mais si cette excellente nouvelle... avait trait à l'affaire Rennepont... dont la pensée me dévore... et dont on ne me parle pas... il me semble... que je serais sauvé.
-- Soyez donc sauvé! s'écria le père d'Aigrigny, oubliant les recommandations du docteur Baleinier, qui s'était jusqu'alors opposé à ce que l'on entretînt Rodin de graves intérêts. Oui, répéta le père d'Aigrigny, soyez sauvé... lisez... et glorifiez- vous: ce que vous aviez annoncé commence à se réaliser.
Ce disant, il tira de sa poche un papier et le remit à Rodin, qui le saisit d'une main avide et tremblante. Quelques minutes auparavant, Rodin eût été réellement incapable de poursuivre son entretien avec le cardinal, lors même que la prudence lui eût permis de le continuer; il eût été aussi incapable de lire une seule ligne, tant sa vue était troublée, voilée... Pourtant, aux paroles du père d'Aigrigny, il ressentit un tel élan, un tel espoir, que, par un tout-puissant effort d'énergie et de volonté, il se dressa sur son séant, et, l'esprit libre, le regard intelligent, animé, il lut rapidement le papier que le père d'Aigrigny venait de lui remettre.
Le cardinal, stupéfait de cette transfiguration soudaine, se demandait s'il voyait bien le même homme qui, quelques minutes auparavant, venait de tomber gisant sur son lit, presque sans connaissance.
À peine Rodin eut-il lu, qu'il poussa un cri de joie étouffé, en disant avec un accent impossible à rendre:
-- Et d'UN!... Ça commence... ça va!... Et, fermant les yeux dans une sorte de ravissement extatique, un sourire d'orgueilleux triomphe épanouit ses traits et les rendit plus hideux encore en découvrant ses dents jaunes et déchaussées. Son émotion fut si vive, que le papier qu'il venait de lire tomba de sa main frémissante.
-- Il perd connaissance, s'écria le père d'Aigrigny avec inquiétude en se penchant vers Rodin. C'est ma faute, j'ai oublié que le docteur m'avait défendu de l'entretenir d'affaires sérieuses.
-- Non... non... ne vous reprochez rien, dit Rodin à voix basse, en se relevant à demi sur son séant, afin de rassurer le révérend père. Cette joie si inattendue causera... peut-être... ma guérison; oui... je ne sais ce que j'éprouve... mais tenez, regardez mes joues; il me semble que, pour la première fois depuis que je suis cloué sur ce lit de misère, elles se colorent un peu... j'y sens presque de la chaleur.
Rodin disait vrai. Une moite et légère rougeur se répandit tout à coup sur ses joues livides et glacées; sa voix même, quoique toujours bien faible, devint moins chevrotante, et il s'écria avec un accent de conviction si exalté, que le père d'Aigrigny et le prélat en tressaillirent:
-- Ce premier succès répond à d'autres... je lis dans l'avenir... oui, oui... ajouta Rodin d'un air de plus en plus inspiré, notre cause triomphera... tous les membres de l'exécrable famille Rennepont seront écrasés, et cela avant peu... vous verrez... vous...
Puis, s'interrompant, Rodin se rejeta sur son oreiller en disant:
-- Oh! la joie me suffoque... la voix me manque.
-- De quoi s'agit-il donc? demanda le cardinal au père d'Aigrigny. Celui-ci répondit d'un ton hypocritement pénétré:
-- Un des héritiers de la famille Rennepont, un misérable artisan, usé par les excès et par la débauche, est mort, il y a trois jours, à la suite d'une abominable orgie, dans laquelle on avait bravé le choléra avec une impiété sacrilège... Aujourd'hui seulement, à cause de l'indisposition qui m'a retenu chez moi... et d'une autre circonstance, j'ai pu avoir en ma possession l'acte de décès bien en règle de cette victime de l'intempérance et de l'irréligion. Du reste je le proclame, à la louange de Sa Révérence (il montra Rodin), qui avait dit: «Les pires ennemis que peuvent avoir les descendants de cet infâme renégat sont leurs passions mauvaises... Qu'elles soient donc nos auxiliaires contre cette race impie.» Il vient d'en être ainsi pour ce Jacques Rennepont.
-- Vous le voyez, reprit Rodin d'une voix si épuisée qu'elle devint bientôt presque inintelligible, la punition commence déjà... un... des Rennepont est mort... et... songez-y bien... cet acte de décès... ajouta le jésuite en montrant le papier que le père d'Aigrigny tenait à la main, vaudra un jour quarante millions à la compagnie de Jésus... et cela... parce que... je vous... ai...
Les lèvres de Rodin achevèrent seules sa phrase. Depuis quelques instants le son de sa voix s'était tellement voilé, qu'il finit par n'être plus perceptible et s'éteignit complètement; son larynx, contracté par une émotion violente, ne laissa sortir aucun accent. Le jésuite, loin de s'inquiéter de cet incident, acheva pour ainsi dire sa phrase par une pantomime expressive; redressant fièrement la tête, la face hautaine et fière, il frappa deux ou trois fois son front du bout de son index, exprimant ainsi que c'était à son esprit, à sa direction, que l'on devait ce premier résultat si heureux.
Mais bientôt Rodin retomba brisé sur sa couche, épuisé, haletant, affaissé, en portant son mouchoir à ses lèvres desséchées; _cette heureuse nouvelle_, ainsi que disait le père d'Aigrigny, n'avait pas guéri Rodin; pendant un moment seulement il avait eu le courage d'oublier ses douleurs: aussi la légère rougeur dont ses joues s'étaient quelque peu colorées disparut bientôt; son visage redevint livide; ses souffrances, un moment suspendues, redoublèrent tellement de violence, qu'il se tordit convulsivement sous ses couvertures, se mit le visage à plat sur son oreiller en étendant au-dessus de sa tête ses bras crispés, roides comme des barres de fer.
Après cette crise aussi intense que rapide, pendant laquelle le père d'Aigrigny et le prélat s'empressèrent autour de lui, Rodin, dont la figure était baignée d'une sueur froide, leur fit signe qu'il souffrait moins, et qu'il désirait boire d'une potion qu'il indiqua du geste sur sa table de nuit. Le père d'Aigrigny alla la chercher, et pendant que le cardinal, avec un dégoût très évident, soutenait Rodin, le père d'Aigrigny administra au malade quelques cuillerées de potion dont l'effet immédiat fut assez calmant.
-- Voulez-vous que j'appelle M. Rousselet? dit le père d'Aigrigny à Rodin, lorsque celui-ci fut de nouveau étendu dans son lit.
Rodin secoua négativement la tête; puis, faisant un nouvel effort, il souleva sa main droite, l'ouvrit toute grande, y promena son index gauche; il fit signe au père d'Aigrigny, en lui montrant du regard un bureau placé dans un coin de la chambre, que, ne pouvant plus parler, il désirait écrire.
-- Je comprends toujours Votre Révérence, lui dit le père d'Aigrigny; mais d'abord, calmez-vous. Tout à l'heure, si besoin est, je vous donnerai ce qu'il vous faut pour écrire.
Deux coups frappés fortement, non pas à la porte de la chambre de Rodin, mais à la porte extérieure de la pièce voisine, interrompirent cette scène; par prudence, et pour que son entretien avec Rodin fût plus secret, le père d'Aigrigny avait prié M. Rousselet de se tenir dans la première des trois chambres. Le père d'Aigrigny, après avoir traversé la seconde pièce, ouvrit la porte de l'antichambre, où il trouva M. Rousselet, qui lui remit une enveloppe assez volumineuse en lui disant:
-- Je vous demande pardon de vous avoir dérangé, mon père, mais l'on m'a dit de vous remettre ces papiers à l'instant même.
-- Je vous remercie, monsieur Rousselet, dit le père d'Aigrigny; puis il ajouta: -- Savez-vous à quelle heure M. Baleinier doit revenir?
-- Mais il ne tardera pas, mon père... car il veut faire avant la nuit l'opération si douloureuse qui doit avoir un effet décisif sur l'état du père Rodin, et je prépare ce qu'il faut pour cela, ajouta M. Rousselet en montrant un appareil étrange, formidable, que le père d'Aigrigny considéra avec une sorte d'effroi.
-- Je ne sais si ce symptôme est grave, dit le jésuite, mais le révérend père vient d'être subitement frappé d'une extinction de voix.
-- C'est la troisième fois depuis huit jours que cet accident se renouvelle, dit M. Rousselet, et l'opération de M. Baleinier agira sur le larynx comme sur les poumons.
-- Et cette opération est-elle bien douloureuse? demanda le père d'Aigrigny.
-- Je ne crois pas qu'il y en ait de plus cruelle dans la chirurgie, dit l'élève; aussi M. Baleinier en a caché l'importance au père Rodin.
-- Veuillez continuer d'attendre ici M. Baleinier, et nous l'envoyer dès qu'il arrivera, reprit le père d'Aigrigny.
Et il retourna dans la chambre du malade. S'asseyant alors à son chevet, il lui dit en lui montrant la lettre:
-- Voici plusieurs rapports contradictoires relatifs à différentes personnes de la famille Rennepont qui m'ont paru mériter une surveillance spéciale... mon indisposition ne m'ayant pas permis de rien voir par moi-même depuis quelques jours... car je me lève aujourd'hui pour la première fois... Mais je ne sais, mon père, ajouta-t-il en s'adressant à Rodin, si votre état vous permet d'entendre...
Rodin fit un geste à la fois si suppliant et si désespéré, que le père d'Aigrigny sentit qu'il y aurait au moins autant de danger à se refuser au désir de Rodin qu'à s'y rendre; se tournant donc vers le cardinal, toujours inconsolable de n'avoir pu utiliser le secret du jésuite, il lui dit avec une respectueuse déférence en lui montrant la lettre:
-- Votre Éminence permet-elle? Le prélat inclina la tête et répondit:
-- Vos affaires sont aussi les nôtres, mon cher père, et l'Église doit toujours se réjouir de ce qui réjouit votre glorieuse compagnie.
Le père d'Aigrigny décacheta l'enveloppe; plusieurs notes d'écritures différentes y étaient renfermées. Après avoir lu la première, ses traits se rembrunirent tout à coup, et il dit d'une voix grave et pénétrée:
-- C'est un malheur... un grand malheur...
Rodin tourna vivement la tête vers lui, et le regarda d'un air inquiet et interrogatif...
-- Florine est morte du choléra, reprit le père d'Aigrigny.
-- Et ce qu'il y a de fâcheux, ajouta le révérend père en froissant la note entre ses mains, c'est qu'avant de mourir cette misérable créature a avoué à Mlle de Cardoville que depuis longtemps elle l'espionnait d'après les ordres de Votre Révérence...
Sans doute la mort de Florine et les aveux qu'elle avait faits à sa maîtresse contrariaient les projets de Rodin, car il fit entendre une sorte de murmure inarticulé, et, malgré leur abattement, ses traits exprimèrent une violente contrariété.
Le père d'Aigrigny, passant à une autre note, la lut et dit:
-- Cette note, relative au maréchal Simon, n'est pas absolument mauvaise; mais elle est loin d'être satisfaisante, car, somme toute, elle annonce quelque amélioration dans sa position. Nous verrons d'ailleurs, par des renseignements d'une autre source, si cette note mérite toute créance.
Rodin, d'un geste impatient et brusque, fit signe au père d'Aigrigny de se hâter de lire. Et le révérend père lut ce qui suit:
«On assure que, depuis peu de jours, l'esprit du maréchal paraît moins inquiet, moins agité: il a passé dernièrement deux heures avec ses filles, ce qui, depuis assez longtemps, ne lui était pas arrivé. La dure physionomie de son soldat Dagobert se déridant de plus en plus... on peut regarder ce symptôme comme la preuve certaine d'une amélioration sensible dans l'état du maréchal... Reconnues à leur écriture, les dernières lettres anonymes ayant été rendues au facteur par le soldat Dagobert sans avoir été ouvertes par le maréchal, on avisera au moyen de les faire parvenir d'une autre manière.»
Puis, regardant Rodin, le père d'Aigrigny lui dit:
-- Votre Révérence juge sans doute comme moi que cette note pourrait être plus satisfaisante...
Rodin baissa la tête. On lisait sur sa physionomie crispée combien il souffrait de ne pouvoir parler; par deux fois il porta la main à son gosier en regardant le père d'Aigrigny avec angoisse.
-- Ah!... s'écria le père d'Aigrigny avec colère et amertume après avoir parcouru une autre note, pour une heureuse chance, ce jour en a de bien funestes!
À ces mots, se tournant vivement vers le père d'Aigrigny, étendant vers lui ses mains tremblantes, Rodin l'interrogea du geste et du regard.
Le cardinal, partageant la même inquiétude, dit au père d'Aigrigny:
-- Que vous apprend donc cette note, mon cher père?
-- On croyait le séjour de M. Hardy dans notre maison complètement ignoré, reprit le père d'Aigrigny, et l'on craint qu'Agricol Baudoin n'ait découvert la demeure de son ancien patron, et qu'il ne lui ait fait tenir une lettre par l'entremise d'un homme de la maison... Ainsi, ajouta le père d'Aigrigny avec colère, pendant ces trois jours où il m'a été impossible d'aller voir M. Hardy dans le pavillon qu'il habite, un de ses servants se serait donc laissé corrompre... Il y a parmi eux un borgne dont je me suis toujours défié... le misérable... Mais non, je ne veux pas croire à cette trahison; ses suites seraient trop déplorables, car je sais mieux que personne où en sont les choses, et je déclare qu'une pareille correspondance pourrait tout perdre, en réveillant chez M. Hardy des souvenirs, des idées à grand'peine endormies; on ruinerait peut-être ainsi en un seul jour tout ce que j'ai fait depuis qu'il habite notre maison de retraite... mais heureusement il s'agit seulement dans cette note de doutes, de craintes, et les autres renseignements, que je crois plus certains, ne les confirmeront pas, je l'espère.
-- Mon cher père, dit le cardinal, il ne faut pas encore désespérer... la bonne cause a toujours l'appui du Seigneur.
Cette assurance semblait médiocrement rassurer le père d'Aigrigny, qui restait pensif, accablé, pendant que Rodin, étendu sur son lit de douleur, tressaillait convulsivement, dans un accès de colère muette, en songeant à ce nouvel échec.
-- Voyons cette dernière note, dit le père d'Aigrigny, après un moment de silence méditatif. J'ai assez de confiance dans la personne qui me l'envoie pour ne pas douter de la rigoureuse exactitude des renseignements qu'elle contient. Puissent-ils contredire absolument les autres!
Afin de ne pas interrompre l'enchaînement des faits contenus dans cette dernière note, qui devait si terriblement impressionner les acteurs de cette scène, nous laisserons le lecteur suppléer par son imagination à toutes les exclamations de surprise, de rage, de haine, de crainte du père d'Aigrigny, et à l'effrayante pantomime de Rodin, pendant la lecture de ce document redoutable, résultat des observations d'un agent fidèle et secret des révérends pères.
XVI. La note secrète.
Le père d'Aigrigny lut donc ce qui suit:
«Il y a trois jours, l'abbé Gabriel de Rennepont, qui n'était jamais allé chez Mlle de Cardoville, est arrivé à l'hôtel de cette demoiselle à une heure et demie de l'après-midi; il y est resté jusqu'à près de cinq heures. Presque aussitôt après le départ de l'abbé, deux domestiques sont sortis de l'hôtel; l'un s'est rendu chez M. le maréchal Simon, l'autre chez Agricol Baudoin, l'ouvrier forgeron, et ensuite chez le prince Djalma...
«Hier, sur le midi, le maréchal Simon et ses deux filles sont venus chez Mlle de Cardoville; peu de temps après, l'abbé Gabriel s'y est aussi rendu, accompagné d'Agricol Baudoin. Une longue conférence a eu lieu entre ces différents personnages et Mlle de Cardoville; ils sont restés chez elle jusqu'à trois heures et demie.
«Le maréchal Simon, qui était venu en voiture, s'en est allé à pied avec ses deux filles; tous trois semblaient très satisfaits, et on a même vu, dans une des allées écartées des Champs-Élysées, le maréchal Simon embrasser ses deux filles avec expansion et attendrissement.
«L'abbé Gabriel de Rennepont et Agricol Baudoin sont sortis les derniers.