Le juif errant - Tome II

Chapter 37

Chapter 373,462 wordsPublic domain

Le jeune missionnaire restait debout au seuil de la porte... Sa longue soutane noire se dessinait sur les profondeurs à demi lumineuses de la cathédrale, tandis que son adorable figure d'archange, encadrée de longs cheveux blonds, pâle, émue de commisération et de douleur, était doucement éclairée par les dernières lueurs du crépuscule. Cette physionomie resplendissait d'une beauté si divine, elle exprimait une compassion si touchante et si tendre, que la foule se sentit remuée lorsque Gabriel, ses grands yeux bleus humides de larmes, les mains suppliantes, s'écria d'une voix sonore et palpitante:

-- Grâce... mes frères!... Soyez humains... soyez justes. Revenu de son premier mouvement de surprise et de son émotion involontaire, le carrier fit un pas vers Gabriel et s'écria:

-- Pas de grâce pour l'empoisonneur!... il nous le faut... qu'on nous le rende... ou nous allons le prendre.

-- Y songez-vous, mes frères?... répondit Gabriel; dans cette église... un lieu sacré... un lieu de refuge... pour tout ce qui est persécuté!...

-- Nous empoignerons notre empoisonneur jusque sur l'autel, répondit brutalement le carrier; ainsi, rendez-le-nous.

-- Mes frères, écoutez-moi... dit Gabriel en tendant les bras vers lui.

-- À bas la calotte! cria le carrier; l'empoisonneur se cache dans l'église... entrons dans l'église.

-- Oui!... oui!... cria la foule, entraînée de nouveau par la violence de ce misérable; à bas la calotte!

-- Ils s'entendent.

-- À bas les calotins!

-- Entrons là comme à l'archevêché!...

-- Comme à Saint-Germain l'Auxerrois!...

-- Qu'est-ce que cela nous fait, à nous, une église?

-- Si les calotins défendent les empoisonneurs... à l'eau les calotins!...

-- Oui!... Oui!...

-- Et je vais vous montrer le chemin, moi! Ce disant, le carrier, suivi de Ciboule et de bon nombre d'hommes déterminés, fit un pas vers Gabriel. Le missionnaire, voyant depuis quelques secondes le courroux de la foule se ranimer, avait prévu ce mouvement; se rejetant brusquement dans l'église, il parvint, malgré les efforts des assaillants, à maintenir la porte presque fermée et à la barricader de son mieux au moyen d'une barre de bois qu'il appuya d'un bout sur les dalles et de l'autre sous la saillie d'un des ais transversaux; grâce à cette espèce d'arc-boutant, la porte pouvait résister quelques minutes.

Gabriel, tout en défendant ainsi l'entrée, criait au père d'Aigrigny:

-- Fuyez, mon père... fuyez par la sacristie; les autres issues sont fermées...

Le jésuite, anéanti, couvert de contusions, inondé d'une sueur froide, sentant les forces lui manquer tout à fait, et se croyant enfin en sûreté, s'était jeté sur une chaise, à demi évanoui... À la voix de Gabriel, l'abbé se leva péniblement, et d'un pas chancelant et hâté, il tâcha de gagner le choeur, séparé par une grille du reste de l'église.

-- Vite, mon père!... ajouta Gabriel avec effroi, en maintenant de toutes ses forces la porte vigoureusement assiégée, hâtez-vous, mon Dieu! hâtez-vous!... Dans quelques minutes... il sera trop tard.

Puis le missionnaire ajouta avec désespoir:

-- Et être seul... seul pour arrêter l'invasion de ces insensés...

Il était seul en effet. Au premier bruit de l'attaque, trois ou quatre sacristains et autres employés de la fabrique se trouvaient dans l'église; mais ces gens, épouvantés, se rappelant le sac de l'archevêché et de Saint-Germain l'Auxerrois, avaient aussitôt pris la fuite; les uns se réfugièrent et se cachèrent dans les orgues, où ils montèrent rapidement; les autres se sauvèrent par la sacristie dont ils fermèrent la porte en dedans, enlevant ainsi tout moyen de retraite à Gabriel et au père d'Aigrigny.

Ce dernier, courbé en deux par la douleur, écoutant les pressantes paroles du missionnaire, s'aidant des chaises qu'il rencontrait sur son passage, faisait de vains efforts pour atteindre la grille du choeur... au bout de quelques pas, vaincu par l'émotion, par la souffrance, il chancela, s'affaissa sur lui-même, tomba sur les dalles, et ses sens l'abandonnèrent.

À ce moment même, Gabriel, malgré l'énergie incroyable que lui inspirait le désir de sauver le père d'Aigrigny, sentit la porte s'ébranler enfin sous une formidable secousse et près de céder. Tournant alors la tête pour s'assurer que le jésuite avait au moins pu quitter l'église, Gabriel, à sa grande épouvante, le vit étendu sans mouvement à quelques pas du choeur... Abandonner la porte à demi brisée, courir au père d'Aigrigny, le soulever et le traîner en dedans de la grille du choeur... ce fut pour Gabriel une action aussi rapide que la pensée, car il refermait la grille à l'instant même où le carrier et sa bande, après avoir défoncé la porte, se précipitaient dans l'église.

Debout et en dehors du choeur, les bras croisés sur sa poitrine, Gabriel attendit, calme et intrépide, cette foule encore exaspérée par une résistance inattendue.

La porte enfoncée, les assaillants firent une violente irruption, mais à peine eurent-ils mis le pied dans l'église, qu'il se passa une scène étrange.

La nuit était venue... quelques lampes d'argent jetaient seules une pâle clarté au milieu du sanctuaire, dont les bas côtés disparaissaient noyés dans l'ombre. À leur brusque entrée dans cette immense cathédrale, sombre, silencieuse et déserte, les plus audacieux restèrent interdits, presque craintifs devant la grandeur imposante de cette solitude de pierre. Les cris, les menaces expirèrent aux lèvres de ces furieux. On eût dit qu'ils redoutaient de réveiller les échos de ces voûtes énormes... de ces voûtes noires, d'où suintait une humidité sépulcrale qui glaça leurs fronts enflammés de colère, et tomba sur leurs épaules comme une froide chape de plomb. La tradition religieuse, la routine, les habitudes ou les souvenirs d'enfance ont tant d'action sur certains hommes, qu'à peine entrés, plusieurs compagnons du carrier se découvrirent respectueusement, inclinèrent leur tête nue, et marchèrent avec précaution, afin d'amortir le bruit de leurs pas sur les dalles sonores.

Puis ils échangèrent quelques mots d'une voix basse et craintive.

D'autres, cherchant timidement des yeux, à une hauteur incommensurable, les derniers arceaux de ce vaisseau gigantesque alors perdus dans l'obscurité, se sentaient presque effrayés de se voir si petits au milieu de cette immensité remplie de ténèbres...

Mais, à la première plaisanterie du carrier, qui rompit ce respectueux silence, cette émotion passa bientôt.

-- Ah çà, mille tonnerres! s'écria-t-il, est-ce que nous prenons haleine pour chanter vêpres! S'il y avait du vin dans le bénitier, à la bonne heure.

Quelques éclats de rire sauvages accueillirent ces paroles.

-- Pendant ce temps-là, le brigand nous échappe, dit l'un.

-- Et nous sommes volés, reprit Ciboule.

-- On dirait qu'il y a des poltrons ici, et qu'ils ont peur des sacristains, ajouta le carrier.

-- Jamais... cria-t-on en choeur, jamais; on ne craint personne...

-- En avant!

-- Oui!... oui!... en avant! cria-t-on de toutes parts. Et l'animation, un moment calmée, redoubla au milieu d'un nouveau tumulte. Quelques instants après, les yeux des assaillants, habitués à cette pénombre, distinguèrent, au milieu de la pâle auréole de lumière projetée par une lampe d'argent, la figure imposante de Gabriel, debout en dehors de la grille du choeur.

-- L'empoisonneur est ici caché dans un coin! cria le carrier. Il faut forcer ce curé à nous le rendre, le brigand...

-- Il en répond.

-- C'est lui qui l'a fait se sauver dans l'église.

-- Il payera pour tous les deux, si on ne trouve pas l'autre. À mesure que s'effaçait la première impression de respect involontairement ressentie par la foule, les voix s'élevaient davantage et les visages devenaient d'autant plus farouches, d'autant plus menaçants que chacun avait honte d'un moment d'hésitation et de faiblesse.

-- Oui!... oui!... s'écrièrent plusieurs voix tremblantes de colère; il nous faut la vie de l'un ou de l'autre.

-- Ou de tous les deux...

-- Tant pis! pourquoi ce calotin veut-il nous empêcher d'écharper notre empoisonneur!

-- À mort! à mort! À cette explosion de cris féroces, qui retentit d'une façon effrayante au milieu des gigantesques arceaux de la cathédrale, la foule, ivre de rage, se précipita vers la grille du choeur, à la porte duquel se tenait Gabriel. Le jeune missionnaire, qui, mis en croix par les sauvages des montagnes Rocheuses, priait encore le Seigneur de pardonner à ses bourreaux, avait trop de courage dans le coeur, trop de charité dans l'âme pour ne pas risquer mille fois sa vie afin de sauver le père d'Aigrigny... cet homme qui l'avait trompé avec une si lâche et si cruelle hypocrisie.

XI. Les meurtriers.

Le carrier, suivi de la bande, courant vers Gabriel, qui avait fait quelques pas de plus en avant de la grille du choeur, s'écria les yeux étincelants de rage:

-- Où est l'empoisonneur! il nous le faut...

-- Et qui vous a dit qu'il fût empoisonneur, mes frères! reprit Gabriel, de sa voix pénétrante et sonore. Un empoisonneur!... et où sont les preuves!... les témoins!... les victimes!...

-- Assez!... nous ne sommes pas ici à confesse... répondit brutalement le carrier d'un air menaçant.

-- Rendez-nous notre homme, il faut qu'il y passe... sinon, vous payerez pour lui...

-- Oui!... oui!... crièrent plusieurs voix.

-- Ils s'entendent!...

-- Il nous faut l'un ou l'autre!

-- Eh bien, me voici, dit Gabriel en relevant la tête et s'avançant avec un calme rempli de résignation et de majesté.

-- Moi ou lui, ajouta-t-il, que vous importe? Vous voulez du sang: prenez le mien, mes frères, car un funeste délire trouble votre raison.

Ces paroles de Gabriel, son courage, la noblesse de son attitude, la beauté de ses traits avaient impressionné quelques assaillants, lorsque soudain une voix s'écria:

-- Eh! les amis!... l'empoisonneur est là, derrière la grille...

-- Où ça?... où ça?... cria-t-on.

-- Tenez... là... voyez-vous... étendu sur le carreau... À ces mots, les gens de cette bande qui jusque-là s'étaient à peu près tenus en masse compacte dans l'espèce de couloir qui sépare les deux côtés de la nef, où sont rangées les chaises, ces gens se dispersèrent de tous côtés afin de courir à la grille du choeur, dernière et seule barrière qui défendît le père d'Aigrigny. Pendant cette manoeuvre, le carrier, Ciboule et d'autres s'avancèrent droit vers Gabriel en criant avec une joie féroce:

-- Cette fois, nous le tenons... À mort l'empoisonneur! Pour sauver le père d'Aigrigny, Gabriel se fût laissé massacrer à la porte de la grille; mais plus loin, cette grille, haute de quatre pieds au plus, allait être en un instant abattue ou escaladée.

Le missionnaire perdit tout espoir d'arracher le jésuite à une mort affreuse. Pourtant il s'écria:

-- Arrêtez!... pauvres insensés! Et il se jeta au-devant de la foule, en étendant les mains vers elle. Son cri, son geste, sa physionomie exprimèrent une autorité à la fois si tendre et si fraternelle, qu'il y eut un moment d'hésitation dans la foule; mais à cette hésitation succédèrent bientôt ces cris de plus en plus furieux:

-- À mort! à mort!

-- Vous voulez sa mort! dit Gabriel en pâlissant encore.

-- Oui!... oui!...

-- Eh bien! qu'il meure... s'écria le missionnaire saisi d'une inspiration subite, oui, qu'il meure à l'instant...

Ces mots du jeune prêtre frappèrent la foule de stupeur. Pendant quelques secondes, ces hommes, muets, immobiles, et pour ainsi dire paralysés, regardèrent Gabriel avec une surprise ébahie.

-- Cet homme est coupable, dites-vous? reprit le jeune missionnaire d'une voix tremblante d'émotion, vous l'avez jugé sans preuves, sans témoins; qu'importe!... il mourra... Vous lui reprochez d'être un empoisonneur?... et ses victimes, où sont- elles? Vous l'ignorez... qu'importe! il est condamné... Sa défense, ce droit sacré de tout accusé... vous refusez de l'entendre... qu'importe encore! son arrêt est prononcé. Vous n'avez jamais vu cet infortuné, il ne vous a fait aucun mal, vous ne savez s'il en a fait à quelqu'un... et, devant les hommes, vous prenez la responsabilité de sa mort... vous entendez bien... de sa mort. Qu'il en soit donc ainsi, votre conscience vous absoudra... je le veux croire... Le condamné mourra... il va mourir, la sainteté de la maison de Dieu ne le sauvera pas...

-- Non!... non!... crièrent plusieurs voix avec acharnement.

-- Non... reprit Gabriel avec une chaleur croissante, non. Vous voulez répandre le sang, et vous le répandrez jusque dans le temple du Seigneur... C'est, dites-vous, votre droit... Vous faites acte de terrible justice... Mais alors, pourquoi tant de bras robustes pour achever cet homme expirant? Pourquoi ces cris, ces fureurs, ces violences? Est-ce donc ainsi que s'exercent les jugements du peuple, du peuple équitable et fort? Non, non, lorsque, sûr de son droit, il frappe son ennemi... il le frappe avec le calme du juge qui, en son âme et conscience, rend un arrêt... Non, le peuple équitable et fort ne frappe pas en aveugle, en furieux, en poussant des cris de rage, comme s'il voulait s'étourdir sur quelque lâche et horrible assassinat... Non, ce n'est pas ainsi que doit s'accomplir le redoutable droit que vous voulez exercer à cette heure... car vous le voulez.

-- Oui, nous le voulons, s'écrièrent le carrier, Ciboule et plusieurs des plus impitoyables, tandis qu'un grand nombre restaient muets, frappés des paroles de Gabriel, qui venait de leur peindre sous de si vives couleurs l'acte affreux qu'ils voulaient commettre. Oui, reprit le carrier, c'est notre droit, nous voulons tuer l'empoisonneur...

Ce disant, le misérable, l'oeil sanglant, la joue enflammée, s'avança à la tête d'un groupe résolu, et, marchant en avant, il fit un geste comme s'il eût voulu repousser et écarter de son passage Gabriel debout et toujours en avant de la grille.

Mais, au lieu de résister au bandit, le missionnaire fit vivement deux pas à sa rencontre, le prit par le bras, et lui dit d'une voix ferme:

-- Venez... Et entraînant pour ainsi dire à sa suite le carrier stupéfait, que ses compagnons abasourdis par ce nouvel incident n'osèrent suivre tout d'abord... Gabriel parcourut rapidement l'espace qui le séparait du choeur, en ouvrit la grille, et amenant le carrier, qu'il tenait toujours par le bras, jusqu'au corps du père d'Aigrigny étendu sur les dalles, il cria:

-- Voici la victime... elle est condamnée... frappez-la!...

-- Moi! s'écria le carrier en hésitant, moi... tout seul...

-- Oh! reprit Gabriel avec amertume, il n'y a aucun danger, vous l'achèverez facilement... il est anéanti par la souffrance... il lui reste à peine un souffle de vie... il ne fera aucune résistance... Ne craignez rien!!!

Le carrier restait immobile, pendant que la foule, étrangement impressionnée par cet incident, se rapprochait peu à peu de la grille, sans oser la franchir.

-- Frappez donc! reprit Gabriel en s'adressant au carrier, et lui montrant la foule d'un geste solennel, voici les juges... et vous êtes le bourreau...

-- Non, s'écria le carrier en se reculant et détournant les yeux, je ne suis pas le bourreau... moi!!!

La foule resta muette... Pendant quelques secondes, pas un mot, pas un cri ne troubla le silence de l'imposante cathédrale.

Dans un cas désespéré, Gabriel avait agi avec une profonde connaissance du coeur humain. Lorsque la multitude, égarée par une rage aveugle, se rue sur une victime en poussant des clameurs féroces, et que chacun frappe son coup, cette espèce d'épouvantable meurtre en commun semble à tous moins horrible, parce que tous en partagent la solidarité... puis les cris, la vue du sang, la défense désespérée de l'homme que l'on massacre, finissent par causer une sorte d'ivresse féroce; mais que, parmi ces fous furieux qui ont trempé dans cet homicide, on en prenne un, qu'on le mette seul en face d'une victime incapable de se défendre, et qu'on lui dise: «Frappe!», presque jamais il n'osera frapper. Il en était ainsi du carrier; ce misérable tremblait à l'idée d'un meurtre commis _par lui seul _et de sang-froid.

La scène précédente s'était passée très rapidement; parmi les compagnons du carrier les plus rapprochés de la grille, quelques- uns ne comprirent pas une impression qu'ils eussent ressentie comme cet homme indomptable, si comme à lui on leur avait dit: «Faites l'office du bourreau.» Plusieurs hommes de sa bande murmurèrent donc en le blâmant hautement de sa faiblesse.

-- Il n'ose pas achever l'empoisonneur, disait l'un.

-- Le lâche!

-- Il a peur.

-- Il recule. En entendant ces rumeurs, le carrier courut à la grille, l'ouvrit toute grande, et, montrant du geste le corps du père d'Aigrigny, il s'écria:

-- S'il y en a un plus hardi que moi, qu'il aille l'achever... qu'il fasse le bourreau... voyons.

À cette proposition, les murmures cessèrent. Un silence profond régna de nouveau dans la cathédrale: toutes ces physionomies, naguère irritées, devinrent mornes, confuses, presque effrayées; cette foule égarée commençait surtout à comprendre la lâcheté féroce de l'acte qu'elle voulait commettre. Personne n'osait plus aller frapper isolément cet homme expirant.

Tout à coup, le père d'Aigrigny poussa une sorte de râle d'agonie; sa tête et l'un de ses bras se relevèrent par un mouvement convulsif, puis retombèrent aussitôt sur la dalle comme s'il eût expiré...

Gabriel poussa un cri d'angoisse et se jeta à genoux auprès du père d'Aigrigny en disant:

-- Grand Dieu! il est mort...

Singulière mobilité de la foule si impressionnable pour le mal comme pour le bien. Au cri déchirant de Gabriel, ces gens, qui, un instant auparavant, demandaient à grands cris le massacre de cet homme, se sentirent presque apitoyés... Ces mots_, il est mort! _circulèrent à voix basse dans la foule, avec un léger frémissement, pendant que Gabriel soulevait d'une main la tête appesantie du père d'Aigrigny, et de l'autre cherchait son pouls à travers son épiderme glacé.

-- Monsieur le curé, dit le carrier en se penchant vers Gabriel, vraiment, est-ce qu'il n'y a plus de ressource?...

La réponse de Gabriel fut attendue avec anxiété au milieu d'un silence profond; à peine si l'on osait échanger quelques paroles à voix basse...

-- Soyez béni, mon Dieu! s'écria tout à coup Gabriel, son coeur bat...

-- Son coeur bat... répéta le carrier en retournant la tête vers la foule pour lui apprendre cette bonne nouvelle.

-- Ah! son coeur bat, redit tout bas la foule.

-- Il y a de l'espoir... nous pourrons le sauver... ajouta Gabriel avec une expression de bonheur indicible.

-- Nous pourrons le sauver, répéta machinalement le carrier.

-- On pourra le sauver, murmura doucement la foule.

-- Vite, vite, reprit Gabriel en s'adressant au carrier, aidez- moi, mon frère; transportons-le dans une maison voisine... on lui donnera là les premiers soins...

Le carrier obéit avec empressement. Pendant que le missionnaire soulevait le père d'Aigrigny par-dessous les bras, le carrier prit par les jambes ce corps presque inanimé; à eux deux ils le transportèrent en dehors du choeur...

À la vue du redoutable carrier aidant le jeune prêtre à secourir cet homme qu'elle poursuivait naguère de cris de mort, la multitude éprouva un soudain revirement de pitié. Ces hommes, subissant la pénétrante influence de la parole et de l'exemple de Gabriel, se sentirent attendris; ce fut alors à qui offrirait ses services.

-- Monsieur le curé, il serait mieux sur une chaise que l'on porterait à bras, dit Ciboule.

-- Voulez-vous que j'aille chercher un brancard à l'Hôtel-Dieu? dit un autre.

-- Monsieur le curé, j'vas vous remplacer, ce corps est trop lourd pour vous.

-- Ne vous donnez pas la peine, dit un homme vigoureux en s'approchant respectueusement du missionnaire; je le porterai bien, moi.

-- Si je filais chercher une voiture, monsieur le curé? dit un affreux gamin en ôtant sa calotte grecque.

-- Tu as raison, dit le carrier; cours vite, moutard.

-- Mais, avant, demande donc à monsieur le curé s'il veut que tu ailles chercher une voiture, dit Ciboule en arrêtant l'impatient messager.

-- C'est juste, reprit un des assistants, nous sommes ici dans une église, c'est monsieur le curé qui commande. Il est chez lui.

-- Oui, oui, allez vite, mon enfant, dit Gabriel à l'obligeant gamin. Pendant que celui-ci perçait la foule, une voix dit:

-- J'ai une bouteille d'osier avec de l'eau-de-vie dedans, ça peut-il servir?

-- Sans doute, répondit vivement Gabriel; donnez, donnez... on frottera les tempes du malade avec ce spiritueux, et on le lui fera respirer...

-- Passez la bouteille... cria Ciboule, et surtout ne mettez pas le nez dedans... La bouteille, passant de mains en mains avec précaution, parvint intacte jusqu'à Gabriel.

En attendant l'arrivée de la voiture, le père d'Aigrigny avait été momentanément assis sur une chaise; pendant que plusieurs hommes de bonne volonté soutenaient soigneusement l'abbé, le missionnaire lui faisait aspirer un peu d'eau-de-vie; au bout de quelques minutes, ce spiritueux agit puissamment sur le jésuite; il fit quelques mouvements, et un profond soupir souleva sa poitrine oppressée.

-- Il est sauvé... il vivra, s'écria Gabriel d'une voix triomphante; il vivra... mes frères.

-- Ah! tant mieux!... dirent plusieurs voix.

-- Oh! oui, tant mieux! mes frères, reprit Gabriel, car, au lieu d'être accablés par les remords d'un crime, vous vous souviendrez d'une action charitable et juste... Remercions Dieu de ce qu'il a changé votre fureur aveugle en un sentiment de compassion. Invoquons-le... pour que vous-mêmes et tous ceux que vous aimez tendrement ne courent jamais l'affreux danger auquel cet infortuné vient d'échapper... Ô mes frères! ajouta Gabriel en montrant le Christ avec une émotion touchante et rendue plus communicative encore par l'expression de sa figure angélique, ô mes frères, n'oublions jamais que celui qui est mort sur cette croix pour la défense des opprimés, obscurs enfants du peuple comme nous, a dit ces tendres paroles si douces au coeur: _Aimons-nous les uns les autres!..._ Ne les oublions jamais! aimons-nous, mes frères! secourons-nous, et nous autres, pauvres gens, nous en deviendrons meilleurs, plus heureux et plus justes! Aimons-nous!... aimons- nous, mes frères, et prosternons-nous devant le Christ, ce Dieu de tout ce qui est opprimé, faible et souffrant en ce monde!

Ce disant, Gabriel s'agenouilla. Tous l'imitèrent respectueusement tant sa parole simple, convaincue, était puissante.

À ce moment, un singulier incident vint ajouter à la grandeur de cette scène.