Le juif errant - Tome II

Chapter 35

Chapter 353,750 wordsPublic domain

-- Monsieur, répondit le garçon d'un air triomphant, nous avons justement une marmite de cuivre tout fraîchement étamée, elle n'a pas servi, elle tiendrait au moins trente bouteilles.

-- Apportez la marmite!... dit Nini-Moulin avec majesté.

-- Vive la marmite! cria-t-on en choeur.

-- Mettez dedans vingt bouteilles de kirsch, six pains de sucre, douze citrons, une livre de cannelle, et feu... et feu partout!... feu!... ajouta l'écrivain religieux, en poussant des cris inhumains.

-- Oui, oui, feu partout! répéta-t-on en choeur. La proposition de Nini-Moulin donnait un nouvel élan à la gaieté générale; les propos les plus fous se croisaient et se mêlaient au doux bruit des baisers surpris ou donnés sous le prétexte que l'on n'aurait peut-être pas de lendemain, qu'il fallait se résigner, etc., etc. Soudain, au milieu de l'un de ces moments de silence qui surviennent parfois parmi les plus grands tumultes, on entendit plusieurs coups sourds et mesurés retentir au-dessus de la salle du festin. Tout le monde se tut, et l'on prêta l'oreille.

VII. Cognac à la rescousse!

Au bout de quelques secondes, le bruit singulier dont les convives avaient été si surpris retentit de nouveau, mais plus fort et plus continu.

-- Garçon! dit un convive, quel diable de bruit est-ce là? Le garçon, échangeant avec ses camarades des regards inquiets et effarés, répondit en balbutiant:

-- Monsieur... c'est... c'est...

-- Eh pardieu!... c'est quelque locataire malfaisant et bourru, quelque animal ennemi de la joie, qui cogne à son plancher pour nous dire de chanter moins haut, dit Nini-Moulin.

-- Alors, règle générale, reprit sentencieusement l'élève du grand peintre, un locataire ou propriétaire quelconque demande-t-il du silence, la tradition veut qu'on lui réponde à l'instant par un charivari infernal, destiné, s'il se peut, à rendre immédiatement sourd le réclamant. Telles sont du moins, ajouta modestement le rapin, telles sont du moins les relations étrangères que j'ai toujours vu pratiquer entre puissances _plafonitrophes_.

Ce néologisme un peu risqué fut accueilli par des rires et des bravos universels.

Pendant ce tumulte, Morok interrogea un des garçons, reçut sa réponse et s'écria d'une voix perçante qui domina le tapage:

-- Je demande la parole.

-- Accordé! cria-t-on gaiement.

Pendant le silence qui suivit l'allocution de Morok, le bruit s'entendit de nouveau: il était cette fois plus précipité.

-- Le locataire est innocent, dit Morok avec un sourire sinistre; il est incapable de s'opposer en rien aux élans de notre joie.

-- Alors, pourquoi frappe-t-il comme un sourd? dit Nini-Moulin en vidant son verre.

-- Comme un sourd qui a perdu son bâton? ajouta le rapin.

-- Ce n'est pas le locataire qui frappe, dit Morok de sa voix tranchante et brève, c'est sa bière que l'on cloue... Un brusque et morne silence suivit ces paroles.

-- Sa bière... non... je me trompe, reprit Morok, c'est leur bière qu'il faut dire... car, le temps pressant, on a mis l'enfant avec la mère dans le même cercueil.

-- Une femme!... s'écria la Folie en s'adressant au garçon... c'est une femme qui est morte?

-- Oui, madame, une pauvre jeune femme de vingt ans, répondit tristement le garçon; sa petite fille, qu'elle nourrissait, est morte un peu après elle... tout cela en moins de deux heures... Le patron est bien fâché à cause du trouble que ça peut mettre dans votre repas... Mais il ne pouvait pas prévoir ce malheur, car hier matin cette jeune femme n'était pas du tout malade; au contraire, elle chantait à pleine voix: il n'y avait personne de plus gai qu'elle.

À ces mots, on eût dit qu'un crêpe funèbre s'étendait tout à coup sur cette scène naguère si joyeuse; toutes ces faces rubicondes et épanouies se contristèrent subitement; personne n'eut le courage de plaisanter sur cette mère et son enfant que l'on clouait dans le même cercueil. Le silence devint si profond que l'on entendait quelques respirations oppressées par la terreur; les derniers coups de marteau semblèrent douloureusement retentir dans tous les coeurs; on eût dit que tant de sentiments tristes et pénibles, jusqu'alors refoulés, allaient remplacer cette animation, cette gaieté plus factice que sincère. Le moment était décisif. Il fallait à l'instant même frapper un grand coup, remonter l'esprit des convives, qui commençaient à se démoraliser; car plusieurs jolies figures pâlissaient déjà, quelques oreilles écarlates devenaient subitement blanches: celles de Nini-Moulin étaient du nombre.

Couche-tout-nu, au contraire, redoublait d'audace et d'entrain; redressant sa taille voûtée par l'épuisement, le visage légèrement coloré, il s'écria:

-- Eh bien, garçon! et ces bouteilles d'eau-de-vie, mordieu! et ce punch! Par le diable! est-ce donc aux morts à faire trembler les vivants?

-- Il a raison; arrière la tristesse; oui, oui, le punch! crièrent plusieurs convives qui sentaient le besoin de se rassurer.

-- En avant le punch!...

-- Nargue le chagrin!...

-- Vive la joie!

-- Messieurs, voilà le punch, dit un garçon en ouvrant la porte.

À la vue du flamboyant breuvage qui devait ranimer les esprits affaiblis, des bravos frénétiques se firent entendre.

Le soleil venait de se coucher, le salon de cent couverts où se donnait le festin était profond, les fenêtres rares, étroites et à demi voilées de rideaux de cotonnade rouge. Et quoiqu'il ne fit pas encore nuit, la partie la plus reculée de cette vaste salle était presque plongée dans l'obscurité: deux garçons apportèrent le punch monstre au moyen d'une barre de fer passée dans l'anse d'une immense bassine de cuivre brillante comme de l'or, et couronnée de flammes aux couleurs changeantes. Le brûlant breuvage fut placé sur la table, à la grande joie des convives, qui commençaient à oublier leurs alarmes passées.

-- Maintenant, dit Couche-tout-nu à Morok d'un ton de défi, en attendant que le punch ait brûlé... en avant notre duel; la galerie jugera. Puis, montrant à son adversaire les deux bouteilles d'eau-de-vie apportées par le garçon, Jacques ajouta:

-- Choisis les armes.

-- Choisis toi-même, répondit Morok.

-- Eh bien!... voilà ta fiole... et ton verre... Nini-Moulin jugera les coups.

-- Je ne refuse pas d'être juge du champ clos, répondit l'écrivain religieux; seulement je dois vous prévenir que vous jouez gros jeu, mon camarade... et que, dans ce temps-ci, comme l'a dit un de ces messieurs, s'introduire le goulot d'une bouteille d'eau-de-vie entre les dents est peut-être encore plus dangereux que de s'y insinuer le canon d'un pistolet chargé, et...

-- Commandez le feu, mon vieux, dit Jacques en interrompant Nini- Moulin, ou je le commande moi-même.

-- Puisque vous le voulez... soit.

-- Le premier qui renonce est vaincu, dit Jacques.

-- C'est convenu, répondit Morok.

-- Allons, messieurs, attention... et jugeons les _coups_, c'est le cas de le dire, reprit Nini-Moulin; mais voyons d'abord si les bouteilles sont pareilles: avant tout, l'égalité des armes.

Pendant ces préparatifs, un profond silence régnait dans la salle. Le moral de la plupart des assistants, un moment remonté par l'arrivée du punch, retombait de nouveau sous le poids de tristes préoccupations; on pressentait vaguement le danger du défi porté par Morok à Jacques. Cette impression, jointe aux sinistres pensées éveillées par l'incident du cercueil, assombrissait plus ou moins les physionomies. Cependant plusieurs convives faisaient encore bonne contenance; mais leur gaieté paraissait forcée. Certaines circonstances données, les plus petites choses ont souvent des effets assez puissants. Nous l'avons dit: après le coucher du soleil, l'obscurité avait envahi une partie de cette grande salle; aussi les convives placés à son extrémité la plus reculée ne furent bientôt plus éclairés que par la clarté du punch, qui flambait toujours. Cette flamme spiritueuse, on le sait, jette sur les visages une teinte livide... bleuâtre; c'était donc un spectacle étrange, presque effrayant, que de voir, selon qu'ils étaient plus éloignés des fenêtres, un grand nombre de convives seulement éclairés par ces reflets fantastiques.

Le peintre, plus frappé que personne de cet effet de coloris, s'écria:

-- Regardons-nous donc, nous autres du bout de la table, on dirait que nous festoyons entre cholériques, tant nous voilà verdelets et bleuets.

Cette plaisanterie fut médiocrement goûtée. Heureusement, la voix retentissante de Nini-Moulin, qui réclamait l'attention, vint un moment distraire l'assemblée.

-- Le champ clos est ouvert! cria l'écrivain religieux, plus sincèrement inquiet et effrayé qu'il ne le laissait paraître. Êtes-vous prêts, braves champions? ajouta-t-il.

-- Nous sommes prêts, dirent Morok et Jacques.

-- Joue... feu!... cria Nini-Moulin en frappant dans ses mains.

Les deux buveurs vidèrent chacun d'un trait un verre ordinaire rempli d'eau-de-vie. Morok ne sourcilla pas, sa face de marbre resta impassible; il replaça d'une main ferme son verre sur la table. Mais Jacques, en déposant son verre, ne put cacher un léger tremblement convulsif causé par une souffrance intérieure.

-- Voici qui est bravement bu... cria Nini-Moulin; avaler d'un seul trait le quart d'une bouteille d'eau-de-vie, c'est triomphant!... Personne ici ne serait capable d'une telle prouesse... et si vous m'en croyez, dignes champions, vous en resterez là.

-- Commandez le feu! reprit intrépidement Couche-tout-nu.

Et de sa main fiévreuse et agitée, il saisit la bouteille... mais soudain, au lieu de verser dans son verre, il dit à Morok:

-- Bah! plus de verre... à la régalade... c'est plus crâne... oseras-tu!

Pour toute réponse, Morok porta le goulot de la bouteille à ses lèvres en haussant les épaules.

Jacques se hâta de l'imiter.

Le verre jaunâtre, mince et transparent des bouteilles permettait de parfaitement suivre la diminution progressive du liquide.

Le visage pétrifié de Morok et la pâle et maigre figure de Jacques, déjà sillonnée de grosses gouttes d'eau froide, étaient alors, ainsi que les traits des autres convives, éclairés par la lueur bleuâtre du punch; tous les yeux étaient attachés sur Morok et sur Jacques avec cette curiosité barbare qu'inspirent involontairement les spectacles cruels.

Jacques buvait en tenant la bouteille de sa main gauche; soudain il ferma et serra les doigts de la main droite par un mouvement de crispation involontaire, ses cheveux se collèrent à son front glacé, et pendant une seconde, sa physionomie révéla une douleur aiguë: pourtant il continua de boire; seulement, ayant toujours ses lèvres attachées au goulot de la bouteille, il l'abaissa un instant comme s'il eût voulu reprendre haleine. Jacques rencontra le regard sardonique de Morok, qui continuait de boire avec son impassibilité accoutumée. Croyant lire l'expression d'un triomphe insultant dans le coup d'oeil de Morok, Jacques releva brusquement le coude et but encore quelques gorgées... Ses forces étaient à bout, un feu inextinguible lui dévorait la poitrine, la souffrance était atroce... il ne put résister... sa tête se renversa... ses mâchoires se serrèrent convulsivement, il brisa le goulot entre ses dents, son cou se roidit... des soubresauts spasmodiques tordirent ses membres, et il perdit presque connaissance.

-- Jacques... mon garçon... ce n'est rien! s'écria Morok, dont le regard féroce étincelait d'une joie diabolique.

Puis, remettant sa bouteille sur la table, il se leva pour venir en aide à Nini-Moulin, qui tâchait en vain de retenir Couche-tout- nu.

Cette crise subite n'offrait aucun symptôme de choléra, cependant une terreur panique s'empara des assistants; une des femmes eut une violente attaque de nerfs, une autre s'évanouit en poussant des cris perçants.

Nini-Moulin, laissant Jacques aux mains de Morok, courait à la porte pour demander du secours, lorsque cette porte s'ouvrit soudainement. L'écrivain religieux recula stupéfait à la vue du personnage inattendu qui s'offrait à ses yeux.

VIII. Souvenirs.

La personne devant laquelle Nini-Moulin s'était arrêté avec un si grand étonnement était la reine Bacchanal. Hâve, le teint pâle, les cheveux en désordre, les joues creuses, les yeux renfoncés, vêtue presque en haillons, cette brillante et joyeuse héroïne de tant de folles orgies n'était plus que l'ombre d'elle-même; la misère, la douleur avait flétri ses traits autrefois charmants.

À peine entrée dans la salle, Céphyse s'arrêta; son regard sombre et inquiet tâchait de pénétrer la demi-obscurité de la salle, afin d'y trouver celui qu'elle cherchait... Soudain, la jeune fille tressaillit et poussa un grand cri... Elle venait d'apercevoir, de l'autre côté de la longue table, à la clarté bleuâtre du punch, Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient à peine contenir les mouvements convulsifs. À cette vue, Céphyse, dans un premier mouvement d'effroi, emportée par son affection, fit ce qu'autrefois elle avait si souvent fait dans l'ivresse de la joie et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre à un long détour un temps précieux, elle sauta sur la table, passa légèrement à travers les bouteilles, les assiettes, et d'un bond fut auprès de Couche-tout-nu.

-- Jacques! s'écria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de bêtes et en se jetant au cou de son amant, Jacques! c'est moi... Céphyse...

Cette voix si connue, ce cri déchirant parti de l'âme parut être entendu de Couche-tout-nu; il tourna machinalement la tête du côté de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond soupir; bientôt ses membres roidis s'assouplirent, un léger tremblement remplaça les convulsions, et, au bout de quelques instants, ses lourdes paupières, péniblement relevées, laissèrent voir son regard éteint.

Muets et surpris, les spectateurs de cette scène éprouvaient une curiosité inquiète.

Céphyse, agenouillée devant son amant, couvrait ses mains de larmes, de baisers, et s'écriait d'une voix entrecoupée de sanglots:

-- Jacques... c'est moi... Céphyse... Je te retrouve... Ce n'est pas ma faute si je t'ai abandonné... Pardonne-moi...

-- Malheureuse! s'écria Morok irrité de cette rencontre peut-être funeste à ses projets, vous voulez donc le tuer!... dans l'état où il se trouve, ce saisissement lui sera fatal... retirez-vous.

Et il prit rudement Céphyse par le bras, pendant que Jacques, semblant sortir d'un rêve pénible, commençait à distinguer ce qui se passait autour de lui.

-- Vous... c'est vous! s'écria la reine Bacchanal avec stupeur en reconnaissant Morok, vous qui m'avez séparé de Jacques...

Elle s'interrompit, car le regard voilé de Couche-tout-nu, s'arrêtant sur elle, avait paru se ranimer.

-- Céphyse... c'est toi... murmura Jacques.

-- Oui, c'est moi... ajouta-t-elle d'une voix profondément émue, c'est moi... je viens... je vais te dire...

Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur son visage pâle, défait, inondé de larmes, on put lire l'étonnement désespéré que lui causait l'altération mortelle des traits de Jacques.

Il comprit la cause de cette surprise; en contemplant à son tour la figure souffrante et amaigrie de Céphyse, il lui dit:

-- Pauvre fille... tu as donc eu aussi bien du chagrin... bien de la misère... je ne te reconnais pas... non plus... moi.

-- Oui, dit Céphyse, bien du chagrin... bien de la misère... et pis que de la misère, ajouta-t-elle en frémissant, pendant qu'une vive rougeur colorait ses traits pâles.

-- Pis que la misère!... dit Jacques étonné.

-- Mais c'est toi... c'est toi... qui as souffert, se hâta de dire Céphyse sans répondre à son amant.

-- Moi... tout à l'heure, j'étais en train d'en finir... Tu m'as appelé... je suis revenu pour un instant, car... ce que je ressens là, et il mit la main à sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c'est égal... maintenant... je t'ai vue... je mourrai content.

-- Tu ne mourras pas... Jacques... me voici...

-- Écoute, ma fille... j'aurais là, vois-tu... dans l'estomac... un boisseau de charbon ardent, que ça ne me brûlerait pas davantage... Voilà plus d'un mois que je me sens consumer à petit feu. Du reste, c'est monsieur... et d'un signe de tête il désigna Morok, c'est ce cher ami... qui s'est toujours chargé d'attiser le feu... Après ça... je ne regrette pas la vie... J'ai perdu l'habitude du travail et pris celle... de l'orgie... Je finirais par être un mauvais gueux; j'aime mieux laisser mon ami s'amuser à m'allumer un brasier dans la poitrine... Depuis ce que je viens de boire tout à l'heure, je suis sûr que ça y flambe comme le punch que voilà...

-- Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les épaules, tu as tendu ton verre, et j'ai versé... Et pardieu, nous trinquerons encore longtemps et souvent ensemble.

Depuis quelques moments, Céphyse ne quittait pas Morok du regard.

-- Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu où j'aurai brûlé ma peau, reprit Jacques d'une voix faible en s'adressant à Morok, pour que l'on ne pense pas que je meurs du choléra... On croirait que j'ai eu peur de mon rôle. Ça n'est donc pas un reproche que je te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique; tu as gaiement creusé ma fosse... Quelquefois, il est vrai... voyant ce grand trou où j'allais tomber, je reculais d'un pas... mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me disant: «Va donc, farceur... va donc...» et j'allais, oui... et me voici arrivé...

Ce disant Couche-tout-nu éclata d'un rire strident qui glaça l'auditoire, de plus en plus ému de cette scène.

-- Mon garçon... dit froidement Morok, écoute-moi... suis mon conseil... et...

-- Merci... je les connais, tes conseils... et, au lieu de t'écouter... j'aime mieux parler à ma pauvre Céphyse... avant de descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j'ai sur le coeur.

-- Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit Céphyse: je te dis que tu ne mourras pas.

-- Alors, ma brave Céphyse... c'est à toi que je devrai mon salut, dit Jacques d'un ton grave et pénétré qui surprit profondément les spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu à moi... je t'ai vue si pauvrement vêtue... j'ai senti quelque chose de bon au coeur; sais-tu pourquoi?... C'est que je me suis dit: «Pauvre fille!... elle m'a tenu courageusement parole, elle a mieux aimé travailler, souffrir, se priver... que de prendre un autre amant qui lui aurait donné ce que je lui ai donné, moi... tant que je l'ai pu...» Et cette pensée-là, vois-tu, Céphyse, m'a rafraîchi l'âme... j'en avais besoin... car je brûlais...; et je brûle encore, ajouta-t-il les poings crispés par la douleur; enfin, j'ai été heureux, ça m'a fait du bien; aussi... merci... ma brave et bonne Céphyse... oui, tu as été bonne et brave... tu as eu raison... car je n'ai jamais aimé que toi au monde... et si, dans mon abrutissement, j'avais une idée qui me sortît un peu de la fange... qui me fit regretter de n'être pas meilleur... cette pensée-là me venait toujours à propos de toi... merci donc, ma pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent humides, merci, encore, et il tendit sa main déjà froide à Céphyse. Si je meurs... je mourrai content... si je vis je vivrai heureux aussi... Ta main... ma brave Céphyse, ta main... tu as agi en honnête et loyale créature...

Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Céphyse, toujours agenouillée, courba la tête et n'osa pas lever les yeux sur son amant.

-- Tu ne réponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune fille; tu ne prends pas ma main... pourquoi cela?

La malheureuse créature ne répondit que par des sanglots étouffés; écrasée de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.

Jacques, stupéfait du silence et de la conduite de la reine Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante; soudain, les traits de plus en plus altérés, les lèvres tremblantes, il dit presque en balbutiant:

-- Céphyse... je te connais... si tu ne prends pas ma main... c'est que... puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement, après un instant de silence:

-- Quand, il y a six semaines, on m'a emmené en prison, tu m'as dit: «Jacques, je te le jure sur ma vie... je travaillerai, je vivrai, s'il le faut, dans une misère horrible... mais je vivrai honnête...» Voilà ce que tu m'as promis... Maintenant, je le sais, tu n'as jamais menti... dis-moi que tu as tenu ta parole... et je te croirai.

Céphyse ne répondit que par un sanglot déchirant en serrant les genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.

Contradiction bizarre et plus commune qu'on ne le pense... cet homme, abruti par l'ivresse et par la débauche, cet homme qui, depuis sa sortie de prison, avait, d'orgie en orgie, brutalement cédé à toutes les meurtrières incitations de Morok, cet homme ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu de Céphyse l'infidélité de cette créature qu'il avait aimée malgré la dégradation dont elle ne s'était pas d'ailleurs cachée. Le premier mouvement de Jacques fut terrible; malgré son accablement et sa faiblesse, il parvint à se lever debout; alors, le visage contracté par la rage et par le désespoir, il saisit un couteau avant qu'on eût pu s'y opposer, et le leva sur Céphyse. Mais, au moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le couteau loin de lui, et retomba défaillant sur son siège, la figure cachée entre ses deux mains.

Au cri de Nini-Moulin, qui s'était tardivement précipité sur Jacques pour lui enlever le couteau, Céphyse releva la tête; le douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le coeur; elle se releva, et se jetant à son cou, malgré sa résistance, elle s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots:

-- Jacques... si tu savais... mon Dieu!... si tu savais... Écoute... ne me condamne pas sans m'entendre... je vais te dire tout... je te le jure, tout... sans mentir; cet homme (elle montra Morok) n'osera pas nier... il est venu... il m'a dit: «Ayez le courage de...»

-- Je ne te fais pas de reproches... je n'en ai pas le droit... laisse-moi mourir en repos... je... ne demande plus que ça... maintenant, dit Jacques d'une voix de plus en plus faible en repoussant Céphyse; puis il ajouta avec un sourire navrant et amer:

-- Heureusement... j'ai mon compte... je savais... bien... ce que je faisais... en acceptant... le duel... au cognac.

-- Non... tu ne mourras pas, et tu m'entendras, s'écria Céphyse d'un air égaré, tu m'entendras... et tout le monde aussi m'entendra; on verra si c'est de ma faute... N'est-ce pas... messieurs... si je mérite pitié... vous prierez Jacques de me pardonner... car enfin... si, poussée par la misère... ne trouvant pas de travail, j'ai été forcée de me vendre... non pour du luxe, vous voyez mes haillons... mais pour avoir du pain et procurer un abri à ma pauvre soeur malade... mourante, et encore plus misérable que moi... il y aurait pourtant, à cause de cela, de quoi avoir pitié de moi... car on dirait que c'est pour son plaisir qu'on se vend, s'écria la malheureuse avec un éclat de rire effrayant; puis elle ajouta d'une voix basse, avec un frémissement d'horreur:

-- Oh! si tu savais... Jacques... cela est si infâme, si horrible, vois-tu, de se vendre ainsi... que j'ai mieux aimé la mort que de recommencer une seconde fois. J'allais me tuer, quand j'ai appris que tu étais ici.

Puis, voyant Jacques, qui, sans lui répondre, secouait tristement la tête en s'affaissant sur lui-même, quoique soutenu par Nini- Moulin, Céphyse s'écria en joignant vers lui ses mains suppliantes:

-- Jacques! un mot, un seul mot de pitié... de pardon!

-- Messieurs, de grâce, chassez cette femme! s'écria Morok; sa vue cause une émotion trop pénible à mon ami.

-- Voyons, ma chère enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs convives, profondément émus, en tâchant d'entraîner Céphyse; laissez-le... venez chez nous, il n'y a pas de danger pour lui.