Le juif errant - Tome II

Chapter 34

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Au moment où la berline disparaissait derrière les derniers bâtiments de l'Hôtel-Dieu on entendit au loin les fanfares retentissantes d'une musique joyeuse, et ces cris répétés de proche en proche: _La mascarade du choléra!_

Ces mots annonçaient un de ces épisodes moitié bouffons moitié terribles et à peines croyables, qui signalèrent la période croissante de ce fléau. En vérité, si les témoignages contemporains n'étaient pas complètement d'accord avec les relations des papiers publics au sujet de cette mascarade, on croirait qu'au lieu d'un fait réel il s'agit de l'élucubration de quelque cerveau délirant.

La mascarade du choléra se présenta donc sur le parvis Notre-Dame au moment où la voiture de M. de Morinval disparaissait du côté du quai après avoir été accrochée par le fourgon des morts.

V. La mascarade du choléra[22].

Un flot de peuple précédant la mascarade fit brusquement irruption par l'arcade du parvis en poussant de grands cris; des enfants soufflaient dans des cornets à bouquin, d'autres huaient, d'autres sifflaient.

Le carrier, Ciboule et leur bande, attirés par ce nouveau spectacle, se précipitèrent en masse du côté de la voûte.

Au lieu des deux traiteurs qui existent aujourd'hui de chaque côté de la rue d'Arcole, il n'y en avait alors qu'un seul, situé à gauche de l'arcade, et fort renommé dans le joyeux monde des étudiants pour l'excellence de ses vins et pour sa cuisine provençale. Au premier bruit des fanfares sonnées par des piqueurs en livrée précédant la mascarade, les fenêtres du grand salon du restaurant s'ouvrirent, et plusieurs garçons, la serviette sous le bras, se penchèrent aux croisées, impatients de voir l'arrivée des singuliers convives qu'ils attendaient.

Enfin, le grotesque cortège parut au milieu d'une clameur immense. La mascarade se composait d'un quadrige escorté d'hommes et de femmes à cheval; cavaliers et amazones portaient des costumes de fantaisie à la fois élégants et riches.

La plupart de ces masques appartenaient à la classe moyenne et aisée.

Le bruit avait couru qu'une mascarade s'organisait afin de _narguer le choléra_, et de remonter, par cette joyeuse démonstration, le moral de la population effrayée; aussitôt artistes, jeunes gens du monde, étudiants, commis, etc., etc., répondirent à cet appel, et quoique jusqu'alors inconnus les uns aux autres, ils fraternisèrent immédiatement; plusieurs, pour compléter la fête, amenèrent leurs maîtresses; une souscription avait couvert les frais de la fête, et le matin, après un déjeuner splendide fait à l'autre bout de Paris, la troupe joyeuse s'était mise bravement en marche pour venir terminer la journée par un dîner au parvis Notre-Dame. Nous disons _bravement_, parce qu'il fallait à ces jeunes femmes une singulière trempe d'esprit, une rare fermeté de caractère, pour traverser ainsi cette grande ville plongée dans la consternation et dans l'épouvante, pour se croiser presque à chaque pas sans pâlir avec des brancards chargés de mourants et des voitures remplies de cadavres, pour s'attaquer enfin, par la plaisanterie la plus étrange, au fléau qui décimait Paris. Du reste, à Paris seulement, et seulement dans une certaine classe de la population, une pareille idée pouvait naître et se réaliser.

Deux hommes, grotesquement déguisés en postillons des pompes funèbres, ornés de faux nez formidables, portant à leur chapeau des pleureuses en crêpe rose, et à leur boutonnière de gros bouquets de roses et des bouffettes de crêpe, conduisaient le quadrige. Sur la plate-forme de ce char étaient groupés des personnages allégoriques représentant:

Le _Vin_, la _Folie_, l'_Amour_, le _Jeu_.

Ces êtres symboliques avaient pour mission providentielle de rendre, à force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie singulièrement dure au_ bonhomme Choléra_, manière de funèbre et burlesque Cassandre qu'ils bafouaient, qu'ils turlupinaient de cent façons.

La moralité de la chose était celle-ci: Pour braver sûrement le choléra, il faut boire, rire, jouer et faire l'amour.

Le _Vin _avait pour représentant un gros Silène pansu, ventru, trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de panthère à l'épaule, et à la main une grande coupe dorée, entourée de fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l'écrivain moral et religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs étonnés et ravis une oreille plus écarlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus triomphante et plus enluminée. À chaque instant, Nini-Moulin faisait mine de vider sa coupe, après quoi il venait insolemment éclater de rire aux nez du bonhomme Choléra.

Le _bonhomme Choléra_, cadavéreux Géronte, était à demi enveloppé d'un suaire; son masque de carton verdâtre, aux yeux rouges et creux, semblait incessamment grimacer la mort d'une manière des plus réjouissantes; sous sa perruque à trois marteaux, congrûment poudrée et surmontée d'un bonnet de coton pyramidal, son cou et un de ses bras, sortant aussi du linceul, étaient teints d'une belle couleur verdâtre; sa main décharnée, presque toujours agitée d'un frisson fiévreux (non feint, mais naturel), s'appuyait sur une canne à bec de corbin; il portait enfin, comme il convient à tout Géronte, des bas rouges à jarretières bouclées et de hautes mules de castor noir. Ce grotesque représentant du choléra était Couche- tout-Nu. Malgré une fièvre lente et dangereuse, causée par l'abus de l'eau-de-vie et par la débauche, fièvre qui le minait sourdement, Jacques avait été engagé par Morok à concourir à cette mascarade.

Le dompteur de bêtes, vêtu en roi de carreau, figurait le _Jeu. _Le front ceint d'un diadème de carton doré, sa figure implacable et blafarde entourée d'une longue barbe jaune qui retombait sur le devant de sa robe écartelée de couleurs tranchantes, Morok avait parfaitement la physionomie de son rôle. De temps à autre, d'un air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Choléra un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel étaient peintes toutes sortes de cartes à jouer. Certaine gêne dans le mouvement de son bras droit annonçait que le dompteur se ressentait encore un peu de la blessure que lui avait faite la panthère noire avant d'être éventrée par Djalma.

La _Folie _symbolisant le rire venait à son tour secouer classiquement sa marotte à grelots sonores et dorés aux oreilles du bonhomme Choléra; la Folie était une jeune fille alerte et preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur écarlate; elle remplaçait auprès de Couche-tout-Nu la pauvre reine Bacchanal, qui n'eût pas manqué à une fête pareille, elle si vaillante et si gaie, elle qui, naguère encore, avait fait partie d'une mascarade d'une portée peut-être moins philosophique, mais aussi amusante.

Une autre jolie créature, Mlle Modeste Bornichoux, qui _posait _le torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cortège), représentait _l'Amour_, et le représentait à merveille; on ne pouvait prêter à l'Amour un plus charmant visage et des formes plus gracieuses. Vêtue d'une tunique bleue pailletée, portant un bandeau bleu et argent sur ses cheveux châtains, et deux petites ailes transparentes derrière ses blanches épaules, l'Amour, croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps à autre (qu'on excuse cette trivialité), faisait très gentiment et très impertinemment _ratisse _au bonhomme Choléra.

Autour du groupe principal, d'autres masques plus ou moins grotesques agitaient des bannières sur lesquelles on lisait ces inscriptions très anacréontiques pour la circonstance:

ENTERRÉ, LE CHOLÉRA! COURTE ET BONNE! IL FAUT RIRE... RIRE, ET TOUJOURS RIRE! LES FLAMBARDS FLAMBERONT LE CHOLÉRA! VIVE L'AMOUR! VIVE LE VIN! MAIS VIENS-Y DONC, MAUVAIS FLÉAU!!!

Il y avait réellement tant d'audacieuse gaieté dans cette mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment où elle défila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur où le dîner l'attendait, applaudirent à plusieurs reprises; cette sorte d'admiration qu'inspire toujours le courage, si fou, si aveugle qu'il soit, parut à d'autres spectateurs (en petit nombre, il est vrai) une sorte de défi jeté au courroux céleste; aussi accueillirent-ils le cortège par des murmures irrités.

Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu'il causait étaient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir être justement appréciés: l'on ne sait en vérité si cette courageuse bravade mérite la louange ou le blâme. D'ailleurs, l'apparition de ces fléaux qui, de siècle en siècle, déciment les populations, a presque toujours été accompagnée d'une sorte de surexcitation morale à laquelle n'échappait aucun de ceux que la contagion épargnait; vertige fiévreux et étrange qui tantôt met en jeu les préjugés les plus stupides, les passions les plus féroces, tantôt inspire, au contraire, les dévouements les plus magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez les uns la peur de la mort jusqu'aux plus folles terreurs, tandis que chez d'autres le dédain de la vie se manifeste par les plus audacieuses bravades.

Songeant assez peu aux louanges ou au blâme qu'elle pouvait mériter, la mascarade arriva jusqu'à la porte du restaurateur, et y fit son entrée au milieu des acclamations universelles.

Tout semblait d'accord pour compléter cette bizarre imagination par les contrastes les plus singuliers... Ainsi, la taverne où devait avoir lieu cette surprenante bacchanale étant justement située non loin de l'antique cathédrale et du sinistre hospice, les choeurs religieux de la vieille basilique, les cris des mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se couvrir et s'entendre tour à tour.

Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, allèrent prendre place au repas qui les attendait.

* * * * *

Les acteurs de la mascarade sont attablés dans une grande salle du restaurant. Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur gaieté a un caractère étrange... Quelquefois, les plus résolus se rappellent involontairement que c'est leur vie qu'ils jouent dans cette folle et audacieuse lutte contre le fléau. Cette pensée sinistre est rapide comme le frisson fiévreux qui vous glace en un instant; aussi, de temps à autre, de brusques silences, durant à peine une seconde, trahissent ces préoccupations passagères, bientôt effacées, d'ailleurs, par de nouvelles explosions de cris joyeux, car chacun se dit:

-- Pas de faiblesse, mon compagnon, ma maîtresse me regarde. Et chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de préférence dans le verre de sa voisine.

Couche-tout-nu avait déposé le masque et la perruque du bonhomme Choléra; la maigreur de ses traits plombés, leur pâleur maladive, le sombre éclat de ses yeux caves, accusaient les progrès incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux, arrivé, par les excès, au dernier degré de l'épuisement: quoiqu'il sentît un feu sourd dévorer ses entrailles, il cachait ses douleurs sous un rire factice et nerveux.

À la gauche de Jacques était Morok, dont la domination fatale allait toujours croissant, et à sa droite la jeune fille déguisée en Folie; on la nommait Mariette; à côté de celle-ci, Nini-Moulin se prélassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux de son autre voisine, Mlle Modeste, qui représentait l'Amour.

La plupart des convives s'étaient groupés selon leurs goûts, chacun à côté de sa chacune, et les _célibataires _où ils avaient pu. On était au second service; l'excellence des vins, la bonne chère, les gais propos, l'étrangeté même de la disposition avaient exalté singulièrement les esprits, ainsi que l'on pourra s'en convaincre par les incidents extraordinaires de la scène suivante.

VI. Le combat singulier.

Deux ou trois fois, un des garçons du restaurant était venu, sans que les convives l'eussent remarqué, parler à voix basse à ses camarades, en leur montrant d'un geste expressif le plafond de la salle du festin; mais ses camarades n'avaient nullement tenu compte de ses observations ou de ses craintes, ne voulant pas sans doute déranger les convives, dont la folle gaieté semblait aller toujours croissant.

-- Qui doutera maintenant de la supériorité de notre manière de traiter cet impertinent choléra? A-t-il osé atteindre notre bataillon sacré? dit un magnifique _Turc-saltimbanque_, l'un des porte-bannière de la mascarade.

-- Voilà tout le mystère, reprit un autre. C'est bien simple. Éclatez de rire au nez du bonhomme fléau, et il vous tourne aussitôt les talons.

-- Il se rend justice, car c'est joliment bête ce qu'il fait, ajouta une jolie petite Pierrette en vidant lestement son verre.

-- Tu as raison, Chouchoux, c'est bête, et archibête, reprit le Pierrot de la Pierrette; car enfin vous êtes là, bien tranquille, jouissant du bonheur de la vie et tout d'un coup, après une atroce grimace, vous mourez... Eh bien! après? comme c'est malin! comme c'est drôle! Je vous demande un peu ce que ça prouve.

-- Ça prouve, reprit un illustre peintre romantique, déguisé en Romain de l'école de David, ça prouve que le choléra est un pitoyable coloriste, car sa palette n'a qu'un ton, un mauvais ton verdâtre... Évidemment le drôle a étudié cet assommant Jacobus, le roi des peintres classiques, fléau d'une autre espèce...

-- Pourtant, maître, ajouta respectueusement un élève du grand peintre, j'ai vu des cholériques dont les convulsions avaient assez de _tournure _et dont l'agonie ne manquait pas de _chic!_

_-- _Messieurs! s'écria un sculpteur non moins célèbre, résumons la question. Le choléra est un détestable coloriste. Mais c'est un crâne dessinateur... il vous anatomise la charpente d'une rude façon. Tudieu! comme il vous décharne! Auprès de lui Michel-Ange ne serait qu'un écolier.

-- Accordé... cria-t-on tout d'une voix. Le choléra peu coloriste... mais crâne dessinateur!

-- Du reste, messieurs, reprit Nini-Moulin avec une gravité comique, il y a dans ce fléau une polissonne de leçon providentielle... comme dirait le grand Bossuet...

-- La leçon! la leçon!

-- Oui, messieurs... Il me semble entendre une voix d'en haut qui nous crie: «Buvez du meilleur, videz votre bourse et embrassez la femme de votre prochain... car vos heures sont peut-être comptées... malheureux!!!»

Ce disant, la Silène orthodoxe profita d'un moment de distraction de Mlle Modeste, sa voisine, pour cueillir sur la joue fleurie de l'Amour un gros et bruyant baiser.

L'exemple fut contagieux, un vrai cliquetis de baisers vint se mêler aux éclats de rire.

-- Tubleu! vertubleu! ventredieu! s'écria le grand peintre en menaçant gaiement Nini-Moulin, vous êtes bien heureux que ce soit peut-être demain la fin du monde, sans cela je vous chercherais querelle pour avoir embrassé l'Amour, qui est mes amours.

-- C'est ce qui vous démontre, ô Rubens, ô Raphaël que vous êtes, les mille avantages du choléra, que je proclame essentiellement sociable et caressant.

-- Et philanthrope donc! dit un convive; grâce à lui, les créanciers soignent la santé de leurs débiteurs... Ce matin, un usurier, qui s'intéresse particulièrement à mon existence, m'a apporté toutes sortes de drogues anticholériques.

-- Et moi donc! dit l'élève du grand peintre, mon tailleur voulait me forcer à porter une ceinture de flanelle sur la peau parce que je lui dois mille écus; à cela je lui ai répondu: «Ô tailleur, donnez-moi quittance, et je _m'enflanelle _pour vous conserver ma pratique, puisque vous y tenez tant.»

-- Ô Choléra! je bois à toi, reprit Nini-Moulin en manière d'invocation grotesque; tu n'es pas le désespoir; au contraire, tu symbolises l'espérance... oui, l'espérance. Combien de maris, combien de femmes ne comptaient que sur un numéro, hélas! trop incertain, de la loterie du veuvage! Tu parais, et les voilà ragaillardis; grâce à toi, ô complaisant fléau, ils voient centupler leurs chances de liberté.

-- Et les héritiers donc, quelle reconnaissance! Un refroidissement, un lest, un rien... et crac, en une heure, voilà un oncle ou un collatéral passé à l'état de bienfaiteur vénéré.

-- Et les gens qui ont le tic d'en vouloir toujours aux places des autres! quel fameux compère ils vont trouver dans le choléra!

-- Et comme ça va rendre vrais bien des serments de constance! dit sentimentalement Mlle Modeste; combien de gredins ont juré à une douce et faible femme de l'aimer pour la vie, et qui ne s'attendaient pas, les Bédouins, à être aussi fidèles à leur parole!

-- Messieurs, s'écria Nini-Moulin, puisque nous voilà peut-être à la veille de la fin du monde, comme dit le célèbre peintre que voici, je propose de jouer au monde renversé: je demande que ces dames nous agacent, qu'elles nous provoquent, qu'elles nous lutinent, qu'elles nous dérobent des baisers, qu'elles prennent toutes sortes de licences avec nous, et à la rigueur, ma foi, tant pis!... on n'en meurt pas, à la rigueur, je demande qu'elles nous insultent; oui, je déclare que je me laisse insulter, que j'invite à m'insulter... Ainsi donc, l'Amour, vous pouvez me favoriser de l'insulte la plus grossière que l'on puisse faire à un célibataire vertueux et pudibond, ajouta l'écrivain religieux en se penchant vers Mlle Modeste, qui le repoussa en riant comme une folle.

Une hilarité générale accueillit la proposition saugrenue de Nini- Moulin, et l'orgie prit un nouvel élan.

Au milieu de ce tumulte assourdissant, le garçon qui était déjà entré plusieurs fois pour parler bas et d'un air inquiet à ses camarades en leur montrant le plafond, reparut, la figure pâle, altérée; s'approchant de celui qui remplissait les fonctions de maître d'hôtel, il lui dit tout bas d'une voix émue:

-- Ils viennent d'arriver...

-- Qui?

-- Vous savez... pour là-haut... et il montra le plafond.

-- Ah!... dit le maître d'hôtel en devenant soucieux; et où sont- ils?

-- Ils viennent de monter... ils y sont maintenant, ajouta le garçon en secouant la tête d'un air effrayé; ils y sont.

-- Que dit le patron?

-- Il est désolé... à cause de... et le garçon jeta un coup d'oeil circulaire sur les convives; il ne sait que faire... il m'envoie vers vous...

-- Et que diable veut-il que je fasse... moi? dit l'autre en s'essuyant le front; il fallait s'y attendre, il n'y a pas moyen d'échapper à cela...

-- Moi, je ne reste pas ici, ça va commencer.

-- Tu feras aussi bien, car avec ta figure bouleversée tu attires déjà l'attention; va-t'en, et dis au patron qu'il faut attendre l'événement.

Cet incident passa presque inaperçu au milieu du tumulte croissant du joyeux festin.

Cependant, parmi les convives, un seul ne riait pas, ne buvait pas, c'était Couche-tout-nu; l'oeil sombre, fixe, il regardait dans le vide; étranger à ce qui se passait autour de lui, le malheureux songeait à la reine Bacchanal, qui eût été si brillante, si gaie dans une pareille saturnale. Le souvenir de cette créature, qu'il aimait toujours d'un amour extravagant, était la seule pensée qui vînt de temps à autre le distraire de son abrutissement. Chose bizarre! Jacques n'avait consenti à faire partie de cette mascarade que parce que cette folle journée lui rappelait le dernier jour de fête passé avec Céphyse: ce réveille- matin, à la suite d'une nuit de bal masqué, joyeux repas au milieu duquel la reine Bacchanal, par un étrange pressentiment, avait porté ce toast lugubre à propos du fléau qui, disait-on, se rapprochait de la France:

«Au choléra! avait dit Céphyse: qu'il épargne ceux qui ont envie de vivre, et qu'il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter!»

À ce moment même, songeant à ces tristes paroles, Jacques était péniblement absorbé. Morok, s'apercevant de sa préoccupation, lui dit tout haut:

-- Ah çà!... tu ne bois plus, Jacques? Tu as donc assez de vin? Est-ce de l'eau-de-vie qu'il te faut?... je vais en demander.

-- Il ne me faut ni vin ni eau-de-vie... répondit brusquement Jacques. Et il retomba dans une sombre rêverie.

-- Au fait, tu as raison, reprit Morok d'un ton sardonique, en élevant de plus en plus la voix, tu fais bien de te ménager... j'étais fou de parler d'eau-de-vie... par le temps qui court... il y aurait autant de témérité à se mettre en face d'une bouteille d'eau-de-vie que devant la gueule d'un pistolet chargé.

En entendant mettre en doute son courage de buveur, Couche-tout-nu regarda Morok d'un air irrité.

-- Ainsi, c'est par poltronnerie que je n'ose pas boire d'eau-de- vie? s'écria ce malheureux, dont l'intelligence, à demi éteinte, se réveillait pour défendre ce qu'il appelait sa _dignité; _c'est par poltronnerie que je refuse de boire, hein, Morok?... Réponds donc.

-- Allons, mon brave, tous tant que nous sommes, nous avons fait aujourd'hui nos preuves, dit un des convives à Jacques, et vous surtout, qui, étant un peu malade, avez eu le courage d'accepter le rôle du bonhomme Choléra.

-- Messieurs, reprit Morok, voyant l'attention générale fixée sur lui et sur Couche-tout-nu, je plaisantais, car si le camarade (il montra Jacques) avait eu l'imprudence d'accepter mon offre, il aurait été, non pas intrépide, mais fou... Heureusement il a la sagesse de renoncer à cette forfanterie si dangereuse à cette heure, et je...

-- Garçon! dit Couche-tout-nu en interrompant Morok avec une impatience courroucée, deux bouteilles d'eau-de-vie... et deux verres.

-- Que veux-tu faire? dit Morok. en feignant une surprise inquiète. Pourquoi ces deux bouteilles d'eau-de-vie?

-- Pour un duel! dit Jacques d'un ton froid et résolu.

-- Un duel! s'écria-t-on avec surprise.

-- Oui... reprit Jacques, un duel... au cognac... Tu prétends qu'il y a autant de danger à se mettre devant une bouteille d'eau- de-vie que devant la gueule d'un pistolet... Prenons chacun une bouteille pleine, l'on verra qui de nous deux reculera.

Cette étrange proposition de Couche-tout-nu fut accueillie par les uns avec des cris de joie, par d'autres avec une véritable inquiétude.

-- Bravo! les champions de la bouteille! criaient ceux-ci.

-- Non! non! il y aurait trop de danger dans une pareille lutte, disaient ceux-là.

-- Ce défi, par le temps qui court... est aussi sérieux qu'un duel... à mort, ajoutait un autre.

-- Tu entends? dit Morok avec un sourire diabolique, tu entends, Jacques?... vois maintenant si tu veux reculer devant le _danger?_

À ces mots, qui lui rappelaient encore le péril auquel il allait s'exposer, Jacques tressaillit, comme si une idée soudaine lui fût venue à l'esprit; il redressa fièrement la tête, ses joues se colorèrent légèrement, son regard éteint brilla d'une sorte de satisfaction sinistre, et il s'écria d'une voix ferme:

-- Mordieu! garçon, es-tu sourd? est-ce que je ne t'ai pas demandé deux bouteilles d'eau-de-vie?

-- Voilà, monsieur, dit le garçon en sortant presque effrayé de ce qui allait se passer pendant cette lutte bachique. Néanmoins, la folle et périlleuse résolution de Jacques fut applaudie par la majorité.

Nini-Moulin se démenait sur une chaise, trépignait et criait à tue-tête:

-- Bacchus et ma soif!! mon verre et ma pinte!!... les gosiers sont ouverts? cognac à la rescousse!... Largesse! largesse!...

Et il embrassa Mlle Modeste, en vrai champion de tournoi, ajoutant pour excuser cette liberté:

-- L'Amour, vous serez la reine de beauté... j'essaye le bonheur du vainqueur!...

-- Cognac à la rescousse! répéta-t-on en choeur. Largesse!...

-- Messieurs, ajouta Nini-Moulin avec enthousiasme, resterons-nous indifférents au noble exemple que nous donne le bonhomme Choléra? (Il montra Jacques). Il a fièrement dit _cognac... _répondons-lui glorieusement _punch!_...

-- Oui, oui, punch!...

-- Punch à la rescousse!...

-- Garçon! cria l'écrivain religieux d'une voix de stentor, garçon! avez-vous ici une bassine, un chaudron, une cuve, une immensité quelconque... afin d'y confectionner un punch monstre?

-- Un punch babylonien.

-- Un punch lac!

-- Un punch océan!...

Tel fut l'ambitieux crescendo qui suivit la proposition de Nini- Moulin.