Le juif errant - Tome II

Chapter 30

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-- Ah! le voilà! murmura la foule presque tout d'une voix. Morok paraissait au fond du théâtre... Morok, costumé comme nous l'avons dépeint, portait de plus un arc et un long carquois rempli de flèches. Il descendit lentement la rampe de rochers simulés qui allaient en s'abaissant jusque vers le milieu du théâtre; de temps à autre il s'arrêtait court, feignant de prêter l'oreille et de ne s'avancer qu'avec circonspection; en jetant ses regards de côté et d'autre, involontairement sans doute il rencontra les deux gros yeux verts de l'Anglais, dont la loge avoisinait justement la caverne. Aussitôt les traits du dompteur de bêtes se contractèrent d'une manière si effrayante que Mme de Morinval qui l'examinait curieusement à l'aide d'une excellente lorgnette, dit vivement à Adrienne:

-- Ma chère, cet homme a peur... il lui arrivera malheur...

-- Est-ce qu'il arrive des malheurs? répondit Adrienne avec un sourire sardonique, des malheurs au milieu de cette foule si brillante, si parée, si animée... des malheurs... ici ce soir? Allons donc, ma chère Julie... vous n'y songez pas... c'est dans l'ombre, c'est dans la solitude, qu'un malheur arrive... jamais au milieu d'une foule joyeuse, à l'éclat des lumières.

-- Ciel! Adrienne... prenez garde! s'écria la marquise, ne pouvant retenir un cri d'effroi et saisissant le bras de Mlle de Cardoville comme pour l'attirer à elle:

-- La voyez-vous? Et la marquise, de sa main tremblante, désignait l'ouverture de la caverne. Adrienne avança vivement la tête et regarda.

-- Prenez garde!... ne vous avancez pas tant, lui dit vivement Mme de Morinval.

-- Vous êtes folle avec vos terreurs, ma chère amie, dit le marquis à sa femme. La panthère est parfaitement bien enchaînée, et brisât-elle sa chaîne, ce qui est impossible, nous serions ici hors de sa portée.

Une grande rumeur de curiosité palpitante courut alors dans la salle, tous les regards étaient invinciblement attachés sur la caverne. Entre les broussailles artificielles qu'elle écarta brusquement avec son large poitrail, la panthère noire apparut tout à coup; par deux fois elle allongea sa tête aplatie, illuminée de ses deux yeux jaunes et flamboyants... puis, ouvrant à demi sa gueule rouge... elle poussa un nouveau rugissement en montrant deux rangées de crocs formidables. Une double chaîne de fer et un collier aussi de fer peint en noir, se confondant avec son pelage d'ébène et l'ombre de la caverne, l'illusion était complète; le terrible animal semblait être en liberté dans son repaire.

-- Mesdames, dit tout à coup le marquis, regardez donc les Indiens... ils sont superbes d'émotion.

En effet, à la vue de la panthère, l'ardeur farouche de Djalma était arrivée à son comble... ses yeux étincelaient dans leur orbite nacrée comme deux diamants noirs; sa lèvre supérieure se retroussait convulsivement avec une expression de férocité animale, comme s'il eût été dans un violent paroxysme de colère.

Faringhea, alors accoudé sur le bord de la loge, était aussi en proie à une émotion profonde, causée par un hasard étrange.

«Cette panthère noire d'une si noire espèce, pensait-il, que je vois ici, à Paris, sur un théâtre, doit être celle que le Malais (le _thug _ou étrangleur qui avait tatoué Djalma à Java pendant son sommeil) a enlevée toute petite dans son repaire, et vendue à un capitaine européen... Le pouvoir de Bohwanie est partout,» ajoutait le _thug _dans sa superstition sanguinaire.

-- Ne trouvez-vous pas, repris le marquis s'adressant à Adrienne, que ces Indiens sont superbes à voir ainsi?...

-- Peut-être... ils auront assisté à une chasse pareille dans leur pays, dit Adrienne comme si elle eût voulu évoquer et braver ce qu'il y avait de plus cruel dans ses souvenirs.

-- Adrienne..., dit tout à coup la marquise à Mlle de Cardoville d'une voix altérée, maintenant voilà le dompteur de bêtes assez près de vous... sa figure n'est-elle pas effrayante à voir? Je vous dis que cet homme a peur.

-- Le fait est, ajouta le marquis très sérieusement cette fois, que sa pâleur est affreuse et qu'elle semble augmenter de minute en minute... à mesure qu'il s'approche de ce côté... On dit que s'il perdait son sang-froid une minute il courrait le plus grand péril.

-- Ah!... ce serait horrible, s'écria la marquise en s'adressant à Adrienne là, sous nos yeux... s'il était blessé...

-- Est-ce qu'on meurt d'une blessure!... répondit Adrienne à la marquise avec un accent d'une si froide indifférence que la jeune femme regarda Mlle de Cardoville avec surprise et lui dit:

-- Ah! ma chère... ce que vous dites là est cruel!...

-- Que voulez-vous? c'est l'atmosphère qui nous entoure qui réagit sur moi, dit la jeune fille avec un sourire glacé.

-- Voyez... voyez... le dompteur de bêtes va tirer sa flèche sur la panthère, dit tout à coup le marquis; c'est sans doute après qu'il simulera le combat corps à corps.

Morok était à ce moment sur le devant du théâtre, mais il lui fallait le traverser dans sa largeur pour arriver jusqu'à l'entrée de la caverne. Il s'arrêta un moment, ajusta une flèche sur la corde de son arc, se mit à genoux derrière un bloc de rocher, visa longtemps... le trait siffla et alla se perdre dans la profondeur de la caverne, où la panthère s'était retirée après avoir un instant montré sa tête menaçante.

À peine la flèche eut-elle disparu, que la Mort, irritée à dessein par Goliath alors invisible, poussa un rugissement de colère comme si elle eût été frappée... La pantomime de Morok devint si expressive, il exprima si naturellement sa joie d'avoir atteint la bête féroce, que les bravos frénétiques éclatèrent dans toute la salle. Jetant alors son arc loin de lui, il tira un poignard de sa ceinture, le prit entre ses dents, et se mit à ramper sur ses mains et sur ses genoux, comme s'il eût voulu surprendre dans son repaire la panthère blessée. Pour rendre l'illusion plus parfaite, la Mort, irritée de nouveau par Goliath, qui la frappait avec une barre de fer, la Mort poussa du fond du souterrain des rugissements effroyables.

Le sombre aspect de la forêt, à peine éclairée de reflets rougeâtres, était d'un effet si saisissant, les hurlements de la panthère si furieux, les gestes, l'attitude, la physionomie de Morok si empreints de terreur... que la salle, attentive, frémissante, restait dans un silence profond; toutes les respirations étaient suspendues; on eût dit qu'un frisson d'épouvante gagnait tous les spectateurs, comme s'ils se fussent attendus à quelque horrible événement.

Ce qui rendait la pantomime de Morok d'une vérité si effrayante, c'est qu'en s'approchant ainsi pas à pas de la caverne, il approchait aussi de la loge de l'Anglais... Malgré lui, le dompteur de bêtes, fasciné par la peur, ne pouvait détacher ses yeux des deux gros yeux verts de cet homme; on eût dit que chacun des brusques mouvements qu'il faisait en rampant répondait à une secousse d'attraction magnétique causée par le regard fixe du sinistre parieur... Aussi, plus Morok se rapprochait de lui, plus sa figure se décomposait et devenait livide. Une fois encore, à la vue de cette pantomime, qui n'était plus un jeu, mais l'expression vraie de l'épouvante, le silence profond, palpitant qui régnait dans la salle, fut interrompu par des acclamations et des transports auxquels se joignirent les rugissements de la panthère et les grondements du lion et du tigre.

L'Anglais, presque hors de la loge, les lèvres relevées par son effrayant sourire sardonique, ses gros yeux toujours fixes, était haletant, oppressé. La sueur coulait de son front chauve et rouge, comme s'il eût véritablement dépensé une incroyable force magnétique pour attirer Morok, qu'il voyait bientôt à l'entrée de la caverne.

Le moment était décisif. Accroupi, ramassé sur lui-même, son poignard à la main, suivant du geste et de l'oeil tous les mouvements de la Mort, qui, rugissante, irritée, ouvrant sa gueule énorme, semblait vouloir défendre l'entrée de son repaire, Morok attendait le moment de se jeter sur elle.

Il y a une telle fascination dans le danger qu'Adrienne partagea malgré elle le sentiment de curiosité poignante mêlée d'effroi qui faisait palpiter tous les spectateurs: penchée comme la marquise, plongeant du regard sur cette scène d'un intérêt effrayant, la jeune fille tenait machinalement à la main son bouquet indien qu'elle avait toujours conservé.

Tout à coup Morok jeta un cri sauvage en s'élançant sur la Mort, qui répondit à ce cri par un rugissement éclatant en se précipitant sur son maître avec tant de furie, qu'Adrienne, épouvantée, croyant voir cet homme perdu, se rejeta en arrière cachant sa figure dans ses deux mains.

Son bouquet lui échappa, tomba sur la scène, et roula dans la caverne où luttaient la panthère et Morok.

Prompt comme la foudre, souple et agile comme un tigre, cédant à l'emportement de son amour et à l'ardeur farouche excitée en lui par les rugissements de la panthère, Djalma fut d'un bond sur le théâtre, tira son poignard et se précipita dans la caverne pour y saisir le bouquet d'Adrienne. À cet instant, un cri épouvantable de Morok blessé appelait à l'aide... La panthère, plus furieuse encore à la vue de Djalma, fit un effort désespéré pour rompre sa chaîne; n'y pouvant parvenir, elle se dressa sur ses pattes de derrière afin d'enlacer Djalma, alors à la portée de ses griffes tranchantes. Baisser la tête, se jeter à genoux et en même temps lui plonger à deux reprises son poignard dans le ventre avec la rapidité de l'éclair, ce fut ainsi que Djalma échappa à une mort certaine; la panthère rugit en retombant de tout son poids sur le prince... Pendant une seconde que dura sa terrible agonie, on ne vit qu'une masse confuse et convulsive de membres noirs, de vêtement blancs ensanglantés... puis enfin Djalma se releva pâle, sanglant, blessé; alors, debout, l'oeil étincelant d'un orgueil sauvage, le pied sur le cadavre de la panthère... tenant à la main le bouquet d'Adrienne, il jeta sur elle un regard qui disait son amour insensé.

Alors seulement aussi Adrienne sentit ses forces l'abandonner, car un courage surhumain lui avait donné la puissance d'assister aux effroyables péripéties de cette lutte.

Seizième partie Le choléra

I. Le voyageur.

Il est nuit.

La lune brille, les étoiles scintillent au milieu d'un ciel d'une mélancolique sérénité; les aigres sifflements d'un vent du nord, brise funeste, sèche, glacée, se croisent, serpentent, éclatent en violentes rafales; de leur souffle âpre et strident... elles balayent les hauteurs de Montmartre.

Au sommet le plus élevé de cette colline, un homme est debout. Sa grande ombre se projette sur le terrain pierreux éclairé par la lune... Ce voyageur regarde la ville immense qui s'étend à ses pieds... PARIS..., dont la noire silhouette découpe ses tours, ses coupoles, ses dômes, ses clochers, sur la limpidité bleuâtre de l'horizon, tandis que du milieu de cet océan de pierre s'élève une vapeur lumineuse qui rougit l'azur étoilé du zénith... C'est la lueur lointaine des mille feux qui, le soir, à l'heure des plaisirs, éclairent joyeusement la bruyante capitale.

-- Non, disait le voyageur, cela ne sera pas... le Seigneur ne le voudra pas. C'est assez de deux fois. Il y a cinq siècles, la main vengeresse du Tout-Puissant m'avait poussé du fond de l'Asie jusqu'ici... Voyageur solitaire, j'avais laissé derrière moi plus de deuil, plus de désespoir, plus de désastres, plus de morts... que n'en auraient laissé les armées de cent conquérants dévastateurs... Je suis entré dans cette ville... et elle a été aussi décimée... Il y a deux siècles, cette main inexorable qui me conduit à travers le monde m'a encore amené ici; et cette fois comme l'autre, ce fléau que de loin en loin le Tout-Puissant attache à mes pas a ravagé cette ville et atteint d'abord mes frères, déjà épuisés par la fatigue et par la misère.

Mes frères à moi... l'artisan de Jérusalem, l'artisan maudit du Seigneur qui, dans ma personne, a maudit la race des travailleurs, race toujours souffrante, toujours déshéritée, toujours esclave, et qui, comme moi, marche, marche, sans trêve ni repos, sans récompense ni espoir, jusqu'à ce que les femmes, hommes, enfants, vieillards, meurent sous un joug de fer... joug homicide que d'autres reprennent à leur tour, et que les travailleurs portent ainsi d'âge en âge sur leur épaule docile et meurtrie. Et voici que, pour la troisième fois depuis cinq siècles, j'arrive au faîte d'une des collines qui dominent cette ville. Et peut-être j'apporte avec moi l'épouvante, la désolation, et la mort. Et cette ville, enivrée du bruit de ses joies, de ses fêtes nocturnes, ne sait pas... oh! ne sait pas que je suis à sa porte...

Mais non, non, ma présence ne sera pas une calamité nouvelle... Le Seigneur, dans ses vues impénétrables, m'a conduit jusqu'ici à travers la France, en me faisant éviter sur ma route jusqu'au plus humble hameau; aussi aucun redoublement de glas funèbre n'a signalé mon passage. Et puis le spectre m'a quitté... ce spectre livide... et vert... aux yeux profonds et sanglants... Quand j'ai foulé le sol de la France... sa main humide et glacée a abandonné la mienne... il a disparu.

Et pourtant... je le sens... l'atmosphère de mort m'entoure encore. Ils ne cessent pas, les sifflements aigus de ce vent sinistre qui, m'enveloppant de son tourbillon, semblait de son souffle empoisonné propager le fléau. Sans doute la colère du Seigneur s'apaise... Peut-être ma présence ici est une menace dont il donnera conscience à ceux qu'il doit intimider... Oui, car sans cela il voudrait donc, au contraire, frapper un coup d'un retentissement plus épouvantable... en jetant tout d'abord la terreur et la mort au coeur du pays, au sein de cette ville immense! Oh non! non! le Seigneur aura pitié... Non... il ne me condamnera pas à ce nouveau supplice...

Hélas! dans cette ville, mes frères sont plus nombreux et plus misérables qu'ailleurs... Et c'est moi... qui leur apporterais la mort!...

Non, le Seigneur aura pitié; car hélas! les sept descendants de ma soeur sont enfin réunis dans cette ville... Et c'est moi qui leur apporterais la mort!... la mort... au lieu du secours qu'ils réclament!...

Car cette femme qui comme moi erre d'un bout du monde à l'autre, après avoir une fois brisé les trames de leurs ennemis... cette femme a poursuivi sa marche éternelle... En vain elle a pressenti que de grands malheurs menaçaient de nouveau ceux-là qui me tiennent par le sang de ma soeur... La main invisible qui m'amène... chasse devant moi la femme errante... Comme toujours emportée par l'irrésistible tourbillon, en vain elle s'est écriée, suppliante, au moment d'abandonner les miens:

-- Qu'au moins Seigneur... je finisse ma tâche!

-- MARCHE!!!

-- Quelques jours, par pitié! rien que quelques jours!

-- MARCHE!!!

-- Je laisse ceux que je protège au bord de l'abîme.

-- MARCHE!... MARCHE!!... Et l'astre errant s'est élancé de nouveau dans sa route éternelle... Et sa voix a traversé l'espace, m'appelant au secours des miens...

-- Quand sa voix est arrivée jusqu'à moi, je le sentais... les rejetons de ma soeur étaient encore exposés à d'effrayants périls... Ces périls augmentent encore...

-- Oh! dites, dites, Seigneur! les descendants de ma soeur échapperont-ils à la fatalité qui depuis tant de siècles s'appesantit sur ma race? Me pardonnerez-vous en eux? me punirez- vous en eux?

Oh! faites qu'ils obéissent aux dernières volontés de leur aïeul! Faites qu'ils puissent unir leurs coeurs charitables, leurs vaillantes forces, leurs grandes richesses! Ainsi ils travailleront au bonheur futur de l'humanité... Ainsi ils rachèteront peut-être ma vie éternelle!

Ces mots de l'Homme-Dieu: AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES... seraient leur seule fin, leurs seuls moyens... À l'aide de ces paroles toutes puissantes ils combattraient, ils vaincraient ces faux ancêtres qui ont renié les préceptes d'amour, de paix et d'espérance de l'Homme-Dieu, pour des enseignements remplis de haine, de violence et de désespoir...

Ces faux prêtres... qui, soudoyés par les puissants et par les heureux de ce monde... leurs complices de tous les temps... au lieu de demander ici-bas un peu de bonheur pour mes frères qui souffrent, qui gémissent depuis tant de siècles, osent dire en votre nom, Seigneur, que le pauvre est à jamais voué aux tortures de ce monde... et que le désir ou l'espérance de moins souffrir sur cette terre est un crime à vos yeux... _parce que le bonheur du petit nombre... et le malheur de presque toute l'humanité... _telle est votre volonté. Ô blasphème!... N'est-ce pas le contraire de ces paroles homicides qui est digne de la volonté divine?

Par pitié! écoutez-moi, Seigneur... Arrachez à leurs ennemis les descendants de ma soeur... depuis l'artisan jusqu'au fils de roi... Ne laissez pas détruire le germe d'une puissante et féconde association, qui, grâce à vous, datera peut-être dans les fastes du bonheur de l'humanité. Laissez-moi, Seigneur, les réunir, puisqu'on les divise; les défendre, puisqu'on les attaque... laissez-moi faire espérer ceux-là qui n'espèrent plus, donner du courage à ceux qui sont abattus, relever ceux dont la chute menace, soutenir ceux qui persévèrent dans le bien...

Et peut-être leur lutte, leur dévouement, leur vertu, leurs douleurs expieront ma faute... à moi que le malheur, oh! que le malheur seul avait rendu injuste et méchant.

Seigneur! puisque votre main toute-puissante m'a conduit ici... dans un but que j'ignore, désarmez enfin votre colère; que je ne sois plus l'instrument de vos vengeances!... Assez de deuil sur la terre! Depuis deux années, vos créatures tombent par milliers sur mes pas...

Le monde est décimé, un voile de deuil s'étend par tout le globe... Depuis l'Asie jusqu'aux glaces du pôle... j'ai marché... et l'on est mort... N'entendez-vous pas ce long sanglot qui de la terre monte vers vous, Seigneur?... Miséricorde pour tous et pour moi... Qu'un jour, qu'un seul jour... je puisse réunir les descendants de ma soeur... et ils sont sauvés...

En disant ces paroles, le voyageur tomba à genoux... il levait vers le ciel ses mains suppliantes.

Tout à coup le vent rugit avec plus de violence; ses sifflements aigus se changèrent en tourmente... Le voyageur tressaillit. D'une voix épouvantée, il s'écria:

-- Seigneur, le vent de mort mugit avec rage... Il me semble que son tourbillon me soulève Seigneur, vous n'exaucez donc pas ma prière! Le spectre... oh! le spectre... le voilà encore... sa face verdâtre est agitée de mouvements convulsifs... ses yeux rouges tournent dans leur orbite... Va-t'en!... va-t'en... Sa main!... oh! sa main glacée a saisi la mienne...

-- MARCHE!

-- Oh! Seigneur... ce fléau, ce terrible fléau, le porter encore dans cette ville!... Mes frères vont périr les premiers!... eux, si misérables... Grâce!...

-- MARCHE!

-- Et les descendants de ma soeur... grâce, grâce!

-- MARCHE!

-- Oh!... Seigneur, pitié!... Je ne peux plus me retenir au sol... le spectre m'entraîne sur le penchant de cette colline... ma marche est rapide comme le vent de mort qui souffle derrière moi... Déjà je vois les murailles de la ville... Oh! pitié, Seigneur, pitié pour les descendants de ma soeur! Épargnez-les... faites que je ne sois pas leur bourreau, et qu'ils triomphent de leurs ennemis!

-- MARCHE!... MARCHE!!

-- Le sol fuit toujours derrière moi... Déjà la porte de la ville... oh! déjà... Seigneur... Il est temps encore... Oh! grâce pour cette ville endormie!... Que tout à l'heure elle ne se réveille pas à des cris d'épouvante, de désespoir et de mort!!... Seigneur, je touche au seuil de la porte... vous le voulez donc... C'en est fait... Paris!!... le fléau est dans ton sein!... Ah! maudit, toujours maudit!

-- MARCHE!... MARCHE!!... MARCHE!!![17]

II. La collation.

Le lendemain du jour où le sinistre voyageur, descendant des hauteurs de Montmartre, était entré dans Paris, une assez grande activité régnait à l'hôtel de Saint-Dizier. Quoiqu'il fût à peine midi, la princesse, sans être _parée_, elle avait trop bon goût pour cela, était cependant mise avec plus de recherche qu'à l'ordinaire; ses cheveux blonds, au lieu d'être simplement aplatis en bandeaux, formaient deux touffes crêpées, qui seyaient fort bien à ses joues grasses et fleuries. Son bonnet était garni de frais rubans roses; enfin, en voyant Mme de Saint-Dizier se cambrer, presque svelte, dans sa robe de moire grise, on devinait que Mme Grivois avait dû requérir l'assistance et les efforts d'une autre des femmes de la princesse pour entreprendre et pour obtenir ce remarquable amincissement de la taille replète de leur maîtresse.

Nous dirons bientôt la cause édifiante de cette légère recrudescence de coquetterie mondaine. La princesse, suivie de Mme Grivois, sa femme de charge, donnait ses derniers ordres relativement à quelques préparatifs qui se faisaient dans un vaste salon. Au milieu de cette pièce était une grande table ronde, recouverte d'un tapis de velours cramoisi et entourée de plusieurs chaises, au milieu desquelles on remarquait, à la place d'honneur, un fauteuil de bois doré. Dans un des angles du salon, non loin de la cheminée, où brûlait un excellent feu, se dressait une sorte de buffet improvisé; l'on y voyait les éléments variés de la plus friande, de la plus exquise collation. Ainsi, sur des plats d'argent, là s'élevaient en pyramides des sandwichs de laitance de carpe au beurre d'anchois, émincés de thon mariné et de truffes de Périgord (on était en carême); plus loin, sur des réchauds d'argent à l'esprit-de-vin afin de les conserver bien chaudes, des _bouchées _de queues d'écrevisses de la Meuse à la crème cuite fumaient dans leur pâte feuilletée, croustillante et dorée et semblaient défier en excellente, en succulence, de petit pâtés aux huîtres de Marennes étuvées dans le vin de Madère et _aiguisées _d'un hachis d'esturgeon aux quatre épices. À côté de ces oeuvres _sérieuses _venaient des oeuvres plus légères, de petits biscuits soufflés à l'ananas, des _fondants _aux fraises, primeur alors fort rare; des gelées d'oranges servies dans l'écorce entière de ces fruits, artistement vidés à cet effet; rubis et topazes, les vins de Bordeaux, de Madère et d'Alicante étincelaient dans de larges flacons de cristal, tandis que le vin de Champagne et deux aiguières de porcelaine de Sèvres, remplies l'une de café à la crème et l'autre de chocolat à la vanille ambrée, arrivaient presque à l'état de sorbets, plongés qu'ils étaient dans un grand rafraîchissoir d'argent ciselé, rempli de glace. Mais ce qui donnait à cette friande collation un caractère singulièrement apostolique et romain, c'étaient certains produits de l'_office _religieusement élaborés. Ainsi on remarquait de charmants petits calvaires en pâte d'abricot, des mitres sacerdotales pralinées, des crosses épiscopales en massepain auxquelles la princesse avait joint, par une attention toute pleine de délicatesse, un petit chapeau de cardinal en sucre de cerises, orné de cordelières en fils de caramel; la pièce la plus importante de ces sucreries catholiques, le chef-d'oeuvre du chef d'office de Mme de Saint- Dizier, était un superbe crucifix en angélique avec sa couronne d'épine-vinette candie.[18]

Ce sont là d'étranges profanations dont s'indignent avec raison les gens même peu dévots. Mais, depuis l'impudente jonglerie de la tunique de Trèves jusqu'à la plaisanterie effrontée de la châsse d'Argenteuil, les gens pieux à la façon de la princesse de Saint- Dizier semblent prendre à tâche de ridiculiser à force de zèle des traditions respectables.

Après avoir jeté un coup d'oeil des plus satisfaits sur la collation ainsi préparée, Mme de Saint-Dizier dit à Mme Grivois, en lui montrant le fauteuil doré qui semblait destiné au président de cette réunion:

-- A-t-on mis ma chancelière sous la table, pour que son Éminence puisse y reposer ses pieds? elle se plaint toujours du froid...

-- Oui, madame, dit Mme Grivois après avoir regardé sous la table; la chancelière est là...