Le juif errant - Tome II

Chapter 29

Chapter 293,712 wordsPublic domain

-- Ah! messieurs, silence! voici la toile qui se lève. En effet, la toile se leva. Quelques mots d'explication sont nécessaires pour l'intelligence de ce qui va suivre. L'avant-scène du rez-de- chaussée à gauche du spectateur était coupée en deux loges; dans l'une se trouvaient plusieurs personnes désignées par les jeune gens placés aux stalles. L'autre compartiment, plus rapproché du théâtre, était occupé par l'Anglais, cet excentrique et sinistre parieur qui inspirait tant d'épouvante à Morok. Il faudrait être doué du rare et fantastique génie d'Hoffmann pour dignement peindre cette physionomie à la fois grotesque et effrayante qui se détachait des ténèbres du fond de la loge. Cet Anglais avait cinquante ans environ, un front complètement chauve et allongé en cône; au-dessous de ce front, surmonté de sourcils affectant la forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux verts, singulièrement ronds et fixes, très rapprochés d'un nez à courbure très saillante et très tranchante; un menton, ainsi qu'on le dit vulgairement, en _casse-noisette_, disparaissait à demi dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins roidement empesée que le col de chemise à coins arrondis, qui atteignait presque le lobe de l'oreille. Le teint de cette figure extrêmement maigre et osseuse était pourtant fort coloré, presque pourpre, ce qui faisait valoir ce vert étincelant des prunelles et le blanc du globe de l'oeil. La bouche, fort grande, tantôt sifflotait imperceptiblement un air de gigue écossaise (toujours le même air), tantôt se relevait légèrement vers ses coins, contractée par un sourire sardonique. L'Anglais était d'ailleurs mis avec une exquise recherche: son habit bleu à boutons de métal laissait voir son gilet de piqué blanc, d'une blancheur aussi irréprochable que son ample cravate; deux magnifiques rubis formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de la loge ses mains patriciennes soigneusement gantées de gants glacés. Lorsque l'on savait le bizarre et cruel désir qui amenait ce parieur à toutes ces représentations, sa grotesque figure, au lieu d'exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L'on comprenait alors l'espèce d'épouvantable cauchemar causé à Morok par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment attendre la mort du dompteur de bêtes (et quelle horrible mort!) avec une confiance inexorable.

Au-dessus de la loge ténébreuse de l'Anglais, et offrant un gracieux contraste, se trouvaient dans l'avant-scène des premières M. et Mme de Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris place du côté du théâtre. Elle était coiffée en cheveux et portait une robe de crêpe de Chine d'un bleu céleste, rehaussée au corsage d'une broche à pendeloques de perles du plus bel orient, rien de plus; et Adrienne était charmante ainsi. À la main elle tenait un énorme bouquet composé des plus rares fleurs de l'Inde; le stéphanotis, le gardénia, mélangeaient leur blancheur mate à la pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme de Morinval, placée de l'autre côté de la loge, était mise aussi avec goût et simplicité. M. de Morinval, fort beau jeune homme blond, très élégant, se tenait derrière les deux femmes. M. de Montbron devait venir d'un moment à l'autre.

Rappelons enfin au lecteur qu'à droite du spectateur, l'avant- scène des premières qui faisait face à la loge d'Adrienne était restée jusqu'alors complètement vide.

Le théâtre représentait une gigantesque forêt de l'Inde; au fond de grands arbres exotiques se découpaient en ombelles ou en flèches sur des masses anguleuses de roches à pic, laissant à peine voir quelques coins d'un ciel rougeâtre. Chaque coulisse formait un massif d'arbres entrecoupés de rocs; enfin, à gauche du spectateur, et absolument au-dessous de la loge d'Adrienne, on voyait l'échancrure irrégulière d'une noire et profonde caverne, qui semblait à demi écrasée sous un amas de blocs de granit jetés là par quelque éruption volcanique. Ce site, d'une âpreté, d'une grandeur sauvage, était merveilleusement composé, l'illusion aussi complète que possible; la rampe baissée garnie d'un réflecteur pourpré, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voilés qui en augmentaient encore l'aspect lugubre et saisissant. Adrienne, un peu penchée en dehors de sa loge, les joues légèrement animées, les yeux brillants, le coeur palpitant, cherchait à retrouver dans ce tableau la forêt solitaire dépeinte dans le récit de ce voyageur qui racontait avec quelle intrépidité généreuse Djalma s'était précipité sur une tigresse en furie pour sauver la vie d'un pauvre esclave noir réfugié dans une caverne. Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la jeune fille. Tout absorbée par la contemplation de ce site et par les idées qu'il éveillait en son coeur, elle ne songeait nullement à ce qui se passait dans la salle. Il se passait pourtant quelque chose d'assez curieux à l'avant-scène qui, restée vide jusqu'alors, faisait face à la loge d'Adrienne.

La porte de cette loge s'était ouverte. Un homme de quarante ans environ, au teint bistré, y était entré; vêtu à l'indienne, une longue robe d'étoffe de soie orange, serrée à sa taille par une ceinture verte, il portait son petit turban blanc; après avoir disposé deux chaises sur le devant de la loge et regardé un instant de côté et d'autre dans la salle, il tressaillit; ses yeux noirs étincelèrent, et il ressortit vivement. Cet homme était Faringhea.

Cette apparition causait déjà dans la salle une surprise mêlée de curiosité; la majorité des spectateurs n'avait pas, comme Adrienne, mille raisons d'être absorbée par la seule contemplation d'un décor pittoresque. L'attention publique augmenta en voyant entrer dans la loge d'où venait de sortir Faringhea un jeune homme d'une rare beauté, aussi vêtu à l'indienne d'une longue robe de cachemire blanc à manches flottantes, et coiffé d'un turban rayé d'or comme sa ceinture, où brillait un long poignard étincelant de pierreries... Ce jeune homme était Djalma.

Un instant il se tint debout à la porte, jetant, du fond de la loge, un regard presque indifférent sur cette salle, où se pressait une foule immense... Bientôt, faisant quelques pas avec une sorte de majesté gracieuse et tranquille, le prince s'assit nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la tête vers la porte au bout de quelques secondes, il parut s'étonner de ne pas voir entrer une personne qu'il attendait sans doute.

Celle-ci parut enfin, l'ouvreuse finissait de la débarrasser de son manteau... Cette personne était une charmante jeune fille blonde, vêtue avec plus d'éclat que de goût, d'une robe de soie blanche à larges raies cerise, effrontément décolletée et à manches courtes; deux gros noeuds de rubans cerise placés de chaque côté de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la plus mutine, la plus éveillée de toutes les petites mines.

On a déjà reconnu Rose-Pompon, gantée de gants blancs, longs, ridiculement surchargés de bracelets, mais qui du moins ne cachaient qu'à demi ses jolis bras; elle tenait à la main un énorme bouquet de roses. Loin d'imiter la calme démarche de Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua bruyamment les chaises, se trémoussa quelque temps sur son siège avant de s'asseoir, afin d'étaler sa belle robe; puis, sans être le moins du monde intimidée par cette brillante assemblée, elle fit d'un petit geste agaçant respirer l'odeur de son bouquet de roses à Djalma, et elle parut définitivement s'équilibrer sur la chaise qu'elle occupait.

Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s'assit derrière le prince.

Adrienne, toujours profondément absorbée dans la contemplation de la forêt indienne et dans ses doux souvenirs, n'avait fait aucune attention aux nouveaux arrivants... Comme elle tournait complètement la tête du côté du théâtre et que Djalma ne pouvait, pour ainsi dire, l'apercevoir à ce moment que de profil perdu, il n'avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville...

IX. La mort.

L'espèce de _libretto _dans lequel se trouvait intercalé le combat de Morok et de la panthère noire était si insignifiant, que la majorité du public n'y prêtait aucune attention, réservant tout son intérêt pour la scène dans laquelle devait paraître le dompteur de bêtes. Cette indifférence du public explique la curiosité produite dans la salle par l'arrivée de Faringhea et de Djalma, curiosité qui se traduisit (comme naguère de nos jours lors de la présence des Arabes dans quelque lieu public) par une légère rumeur et un mouvement général de la foule.

La mine si éveillée, si gentille de Rose-Pompon, toujours charmante, malgré sa toilette singulièrement voyante et surtout d'une prétention ridicule pour un pareil théâtre, ses façons très légères et plus que familières à l'égard du bel Indien qui l'accompagnait, augmentaient et avivaient encore la surprise; car, à ce moment même, Rose-Pompon, cédant, l'effrontée qu'elle était, à un mouvement d'agaçante coquetterie, avait, on l'a dit, approché son gros bouquet de roses de la figure de Djalma pour le lui faire sentir. Mais le prince, à la vue de ce paysage qui lui rappelait son pays, au lieu de paraître sensible à cette gentille provocation, resta quelques minutes rêveur, les yeux attachés sur le théâtre; alors Rose-Pompon se mit à battre la mesure avec son bouquet sur le devant de sa loge, tandis que le balancement un peu trop cadencé de ses jolies épaules annonçait que cette danseuse endiablée commençait à être possédée d'idées chorégraphiques plus ou moins _orageuses_, en entendant un pas redoublé fort animé que l'orchestre jouait alors.

Placée absolument en face de la loge où venait de s'établir Faringhea, Djalma et Rose-Pompon, Mme de Morinval s'était bien aperçue de l'arrivée de ces nouveaux personnages, et surtout des coquettes excentricités de Rose-Pompon: aussi la jeune marquise, se penchant vers Mlle de Cardoville, toujours absorbée dans ses ineffables souvenirs, lui avait dit en riant:

-- Ma chère, ce qu'il y a de plus amusant ici n'est pas sur le théâtre... Regardez donc en face de nous.

-- En face de nous! répéta machinalement Adrienne. Et après s'être retournée vers Mme de Morinval d'un air surpris, elle jeta les yeux du côté qu'on lui indiquait... Elle regarda...

Que vit-elle!... Djalma assis à côté d'une jeune fille qui lui faisait familièrement respirer le parfum de son bouquet. Étourdie, frappée presque physiquement au coeur d'un coup électrique profond, aigu, Adrienne devint d'une pâleur mortelle... Par instinct elle ferma les yeux pendant une seconde, afin _de ne pas voir... _de même que l'on tâche de détourner le poignard qui, vous ayant déjà frappé, vous menace encore... Puis tout à coup, à sa sensation de douleur, pour ainsi dire matérielle, succéda une pensée terrible pour son amour et sa juste fierté.

-- Djalma est ici avec cette femme... et il a reçu ma lettre, se disait-elle, ma lettre... où il a pu lire le bonheur qui l'attendait!

À l'idée de ce sanglant outrage, la rougeur de la honte, de l'indignation, remplaça la pâleur d'Adrienne, qui, anéantie devant la réalité, se disait encore:

-- Rodin ne m'avait pas trompée!... Il faut renoncer à rendre la foudroyante rapidité de ces émotions qui vous torturent, qui vous tuent dans l'espace d'une minute... Ainsi Adrienne avait été précipitée du plus radieux bonheur au fond d'un abîme de douleurs atroces en moins d'une seconde... car elle fut à peine une seconde avant de répondre à Mme de Morinval:

-- Qu'y a-t-il donc de si curieux en face de nous, ma chère Julie?

Cette réponse évasive permettait à Adrienne de reprendre son sang- froid. Heureusement, grâce à ses longues boucles de cheveux, qui, de profil, cachaient presque entièrement ses joues, sa pâleur et sa rougeur subites échappèrent à Mme de Morinval, qui reprit gaiement:

-- Comment, ma chère, vous ne voyez pas ces Indiens qui viennent d'entrer dans cette loge d'avant-scène... tenez... là... justement en face de la nôtre?

-- Ah! oui... très bien... je les vois, répondit Adrienne d'une voix ferme.

-- Et vous ne les trouvez pas très curieux? reprit la marquise.

-- Allons, mesdames, dit en riant M. de Morinval, un peu d'indulgence pour de pauvres étrangers: ils ignorent nos usages, sans cela s'afficheraient-ils en si mauvaise compagnie à la face de tout Paris?

-- En effet, dit Adrienne avec un sourire amer, leur ingénuité est si touchante!... Il faut les plaindre.

-- Mais c'est qu'elle est malheureusement charmante, cette petite, avec sa robe décolletée et ses bras nus, dit la marquise; _cela _doit avoir seize ou dix-sept ans au plus. Regardez-la donc, ma chère Adrienne; quel dommage!...

-- Vous êtes dans un jour de charité, vous et votre mari, ma chère Julie, répondit Adrienne; il faut plaindre ces Indiens, plaindre cette créature... Voyons, qui plaindrons-nous encore?

-- Nous ne plaindrons pas ce bel Indien au turban rouge et or, dit la marquise en riant, car, si cela dure... la petite aux rubans cerise va l'embrasser... Par ma foi! voyez comme elle se penche vers son sultan... Ils sont très amusants, continua-t-elle en partageant l'hilarité de son mari et en lorgnant Rose-Pompon.

Puis elle reprit au bout d'une minute, en s'adressant à Adrienne:

-- Je suis certaine d'une chose, moi... c'est que, malgré ses mines évaporées, cette petite est folle de cet Indien... Je viens de surprendre un regard qui dit beaucoup de choses.

-- À quoi bon tant de pénétration, ma bonne Julie? dit doucement Adrienne; quel intérêt avons-nous à lire dans le coeur de cette jeune fille?...

-- Si elle aime son sultan... elle a bien raison, dit le marquis en lorgnant à son tour, car de ma vie je n'ai rencontré quelqu'un de plus admirablement beau que cet Indien. Je ne le vois que de profil, mais ce profil est pur et fin comme un camée antique... Ne trouvez-vous pas, mademoiselle? ajouta le marquis en se penchant vers Adrienne. Il est bien entendu que c'est une simple question d'art... que je me permets de vous adresser...

-- Comme objet d'art? répondit Adrienne; en effet, c'est fort beau.

-- Ah çà! dit la marquise, elle est impertinente, cette petite! Ne voilà-t-il pas qu'elle nous lorgne!...

-- Bien! dit le marquis, et la voilà qui met sans façon sa main sur l'épaule de son Indien pour lui faire sans doute partager l'admiration que vous lui inspirez, mesdames...

En effet, Djalma, jusqu'alors distrait par la vue du décor qui lui rappelait son pays, était resté insensible aux agaceries de Rose- Pompon, et n'avait pas encore aperçu Adrienne.

-- Ah bien, par exemple! disait Rose-Pompon en s'agitant sur le devant de sa loge et continuant de lorgner Mlle de Cardoville, car c'était elle, et non la marquise qui attirait alors son attention, voilà qui est joliment rare... une délicieuse femme avec des cheveux roux, mais d'un bien joli roux, faut le dire. Regardez donc_, prince Charmant!_

Et, on l'a dit, elle frappa légèrement sur l'épaule de Djalma, qui, à ces mots, tressaillit, tourna la tête, et, pour la première fois, aperçut Mlle de Cardoville.

Quoiqu'on l'eût presque préparé à cette rencontre, le prince éprouva un saisissement si violent, qu'éperdu, il allait involontairement se lever, mais il sentit peser vigoureusement sur son épaule la main de fer de Faringhea, qui, placé derrière lui, s'écria rapidement à voix basse et en langue hindoue:

-- Du courage... et demain cette femme sera à vos pieds.

Et comme Djalma faisait un nouvel effort, le métis ajouta pour le contenir:

-- Tout à l'heure, elle a pâli, rougi de jalousie... pas de faiblesse, ou tout est perdu.

-- Ah çà! vous voilà encore à parler votre affreux patois, dit Rose-Pompon à Faringhea en se retournant. D'abord, ce n'est pas poli; et puis ce langage est si baroque, qu'on dirait, quand vous le parlez, que vous cassez des noix.

-- Je parle de vous à monseigneur, dit le métis. Il s'agit d'une surprise qu'il vous ménage.

-- Une surprise... c'est différent. Alors, dépêchez, entendez- vous, prince Charmant?... ajouta-t-elle en regardant tendrement Djalma.

-- Mon coeur se brise, dit Djalma d'une voix sourde à Faringhea en employant toujours la langue hindoue.

-- Et demain il bondira de joie et d'amour, reprit le métis. Ce n'est qu'à force de mépris qu'on réduit une femme fière. Demain... vous dis-je, tremblante et confuse, elle sera suppliante à vos pieds.

-- Demain... elle me haïra... à la mort! répondit le prince avec accablement.

-- Oui... si maintenant elle vous voit faible et lâche... À cette heure, il n'y a plus à reculer... regardez-la donc bien en face, et ensuite prenez le bouquet de cette petite pour le porter à vos lèvres... Aussitôt vous verrez cette femme si fière rougir et pâlir comme tout à l'heure; alors me croirez-vous?

Djalma, réduit par le désespoir à tout tenter, subissant malgré lui la fascination des conseils diaboliques de Faringhea, regarda pendant une seconde Mlle de Cardoville bien en face, prit d'une main tremblante le bouquet de Rose-Pompon, puis jetant de nouveau les yeux sur Adrienne, il effleura le bouquet de ses lèvres.

À cette outrageante bravade, Mlle de Cardoville ne put retenir un tressaillement si brusque, si douloureux, que le prince en fut frappé.

-- Elle est à vous... lui dit le métis. «Voyez-vous, monseigneur, comme elle a frémi... de jalousie... elle est à vous; courage! et bientôt elle vous préférera à ce beau jeune homme qui est derrière elle... car _c'est lui... _qu'elle croyait aimer jusqu'ici. Et comme si le métis eût deviné le soulèvement de rage et de haine que cette révélation devait exciter dans le coeur du prince, il ajouta rapidement:

-- Du calme... du dédain!... N'est-ce pas cet homme qui maintenant doit vous haïr?

Le prince se contint et passa la main sur son front, que la colère avait rendu brûlant.

-- Mon Dieu! qu'est-ce que vous lui contez donc qui l'agace comme ça? dit Rose-Pompon à Faringhea d'un ton boudeur; puis s'adressant à Djalma: Voyons, prince Charmant, comme on dit dans les contes de fées, rendez-moi mon bouquet. Et elle le reprit. Vous l'avez porté à vos lèvres, j'aurais presque envie de le croquer... Et elle ajouta tout bas en soupirant et en jetant un regard passionné sur Djalma: ce monstre de Nini-Moulin ne m'a pas trompée... Tout ça est très honnête, je n'ai pas seulement... _ça _à me reprocher.

Et du bout de ses petites dents blanches elle mordit le bout de l'ongle rose de sa main droite, qu'elle avait dégantée.

Est-il besoin de dire que la lettre d'Adrienne n'avait pas été remise au prince, et qu'il n'était nullement allé passer la journée à la campagne avec le maréchal Simon? Depuis trois jours que M. de Montbron n'avait vu Djalma, Faringhea lui avait persuadé qu'en affichant un autre amour, il réduirait Mlle de Cardoville. Quant à la présence de Djalma au théâtre, Rodin avait su par Florine que sa maîtresse allait le soir à la Porte-Saint-Martin.

Avant que Djalma l'eût reconnue, Adrienne, sentant ses forces défaillir, avait été sur le point de quitter le théâtre. L'homme qu'elle avait jusqu'alors porté si haut dans son coeur, celui qu'elle avait admiré à l'égal d'un héros et d'un dieu, celui qu'elle avait cru plongé dans un désespoir si affreux, qu'entraînée par la plus tendre pitié, elle lui avait loyalement écrit, afin qu'une douce espérance calmât ses douleurs... celui-là enfin répondait à une généreuse preuve de franchise et d'amour en se donnant ridiculement en spectacle avec une créature indigne de lui. Pour la fierté d'Adrienne, que d'incurables blessures! Peu lui importait que Djalma crût ou non la rendre témoin de cet indigne affront. Mais lorsqu'elle se vit reconnue par le prince, mais lorsqu'il poussa l'outrage jusqu'à la regarder en face, jusqu'à la braver en portant à ses lèvres le bouquet de la créature qui l'accompagnait, Adrienne, saisie d'une noble indignation, se sentit le courage de rester. Loin de fermer les yeux à l'évidence, elle éprouva une sorte de plaisir barbare à assister à l'agonie, à la mort de son pur et divin amour. Le front haut, l'oeil fier et brillant, la joue colorée, la lèvre dédaigneuse, à son tour elle regarda le prince avec une méprisante fermeté; un sourire sardonique effleura ses lèvres, et elle dit à la marquise, tout occupée, ainsi que bon nombre de spectateurs, de ce qui se passait à l'avant-scène:

-- Cette révoltante exhibition de moeurs sauvages est du moins parfaitement d'accord avec le reste du programme.

-- Certes, dit la marquise, et mon cher oncle aura perdu ce qu'il y aura peut-être de plus amusant à voir.

-- M. de Montbron? dit vivement Adrienne avec une amertume à peine contenue, oui... il regrettera de ne pas avoir _tout vu... _Il me tarde qu'il arrive... N'est-ce pas à lui que je dois cette charmante soirée?

Peut-être Mme de Morinval eût remarqué l'expression de sanglante ironie qu'Adrienne n'avait pu complètement dissimuler, si tout à coup un rugissement rauque, prolongé, retentissant, n'eût attiré son attention et celle de tous les spectateurs, restés, nous l'avons dit, jusqu'alors fort indifférents aux scènes de remplissage destinées à amener l'apparition de Morok sur le théâtre. Tous les yeux se tournèrent instinctivement vers la caverne située à gauche du théâtre, au-dessous de la loge de Mlle de Cardoville; un frisson de curiosité ardente parcourut toute la salle...

Un second rugissement encore plus sonore, plus profond, et qui semblait plus irrité que le premier, sortit cette fois du souterrain dont l'ouverture disparaissait à demi sous des broussailles artificielles, faciles à écarter. À ce rugissement, l'Anglais se leva debout de sa petite loge, en sortit presque à mi-corps et se frotta vivement les mains; puis, complètement immobile, ses gros yeux verts, fixes et brillants, ne quittèrent plus l'entrée de la caverne.

À ces hurlements féroces, Djalma avait tressailli, malgré toutes les excitations d'amour, de jalousie, de haine, auxquelles il était en proie. La vue de cette forêt, les rugissements de la panthère lui causèrent une émotion profonde en réveillant de nouveau le souvenir de son pays et de ces chasses meurtrières qui, comme la guerre, ont des enivrements terribles; il eût tout à coup entendu des clairons et les gongs de l'armée de son père sonner l'attaque, qu'il n'eût pas été transporté d'une ardeur plus sauvage. Bientôt des grondements sourds, comme un tonnerre lointain, couvrirent presque les râlements stridents de la panthère: le lion et le tigre, Judas et Caïn, lui répondaient du fond du théâtre, où étaient leurs cages... À cet effrayant concert, dont ses oreilles avaient été tant de fois frappées au milieu des solitudes de l'Inde, lorsqu'il y campait pour la chasse ou pour la guerre, le sang de Djalma bouillonna dans ses veines, ses yeux étincelèrent d'une ardeur farouche, la tête un peu penchée en avant, les deux mains crispées sur le rebord de la loge, tout son corps frémissait d'un tremblement convulsif. Les spectateurs, le théâtre, Adrienne n'existaient plus pour lui: il était dans une forêt de son pays... et il sentait le tigre...

Il se mêlait alors à sa beauté une expression si intrépide, si farouche, que Rose-Pompon le contemplait avec une sorte de frayeur et d'admiration passionnée. Pour la première fois de sa vie, peut- être ses jolis yeux bleus, ordinairement si gais, si malins, peignaient une émotion sérieuse, elle ne pouvait se rendre compte de ce qu'elle ressentait. Son coeur se serrait, battait avec force, comme si quelque malheur allait arriver. Cédant à un mouvement de crainte involontaire elle saisit le bras de Djalma et lui dit:

-- Ne regardez donc pas ainsi cette caverne, vous me faites peur...

Le prince ne l'entendit pas.