Chapter 28
Tout était donc, en ce jour de bonheur, joie et amour pour Adrienne; le soleil, se couchant dans un ciel d'une sérénité splendide, inondait la promenade de ses rayons dorés; l'air était tiède; les voitures se croisaient en tous sens, les chevaux des cavaliers passaient et repassaient rapides et fringants; une brise légère agitait les écharpes des femmes, les plumes de leurs chapeaux; partout enfin le bruit, le mouvement, la lumière. Adrienne, du fond de sa voiture, s'amusait à voir miroiter sous ses yeux ce tourbillon étincelant de tout le luxe parisien; mais, au milieu de ce brillant chaos, elle voyait par la pensée se dessiner la mélancolique et douce figure de Djalma, lorsque quelque chose tomba sur ses genoux... elle tressaillit. C'était un bouquet de violettes un peu fanées. Au même instant, elle entendit une voix enfantine qui disait, en suivant la calèche:
-- Pour l'amour de Dieu... ma bonne dame... un petit sou! Adrienne tourna la tête et vit une pauvre petite fille pâle et hâve, d'une figure douce et triste, à peine vêtue de haillons et qui tendait sa main en levant des yeux suppliants. Quoique ce contraste si frappant de l'extrême misère au sein même de l'extrême luxe fût si commun qu'il n'était plus remarquable, Adrienne en fut doublement affectée; le souvenir de la Mayeux, peut-être alors en proie à la plus affreuse misère, lui vint à la pensée.
-- Ah! du moins, pensa la jeune fille, que ce soir ne soit pas pour moi seule un jour de radieux bonheur.
Se penchant un peu en dehors de la voiture, elle dit à la petite fille:
-- As-tu ta mère, mon enfant?
-- Non, madame; je n'ai plus ni mère ni père...
-- Qui prend soin de toi?
-- Personne, madame... On me donne des bouquets à vendre; il faut que je rapporte des sous... sans cela... on me bat.
-- Pauvre petite!
-- Un sou... ma bonne dame, un sou, pour l'amour de Dieu! dit l'enfant en continuant d'accompagner la calèche, qui marchait alors au pas.
-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant et s'adressant à M. de Montbron, vous n'en êtes malheureusement pas à votre premier enlèvement... penchez-vous en dehors de la portière, tendez vos deux mains à cette enfant, enlevez-la prestement... nous la cacherons vite entre Mme de Morinval et moi... et nous quitterons la promenade sans que personne ne se soit aperçu de ce rapt audacieux.
-- Comment! dit le comte avec surprise, vous voulez...
-- Oui... je vous en prie.
-- Quelle folie!
-- Hier peut-être vous auriez pu traiter ce caprice de folie, mais _aujourd'hui_, et Adrienne appuya sur ce mot en regardant M. de Montbron d'un air d'intelligence, mais _aujourd'hui _vous devez comprendre... que c'est presque un devoir.
-- Oui, je le comprends, bon et noble coeur, dit le comte d'un air ému pendant que Mme de Morinval, qui ignorait complètement l'amour de Mlle de Cardoville pour Djalma, regardait avec autant de surprise que de curiosité le comte et la jeune fille.
M. de Montbron, s'avançant alors au dehors de la portière et tendant ses mains à l'enfant, lui dit:
-- Donne-moi tes deux mains, petite. Quoique bien étonnée, l'enfant obéit machinalement et tendit ses deux petits bras; alors le comte la prit par les poignets et l'enleva très adroitement, avec d'autant plus de facilité que la voiture était fort basse et, nous l'avons dit, allait au pas. L'enfant, plus stupéfaite encore qu'effrayée, ne dit mot, Adrienne et Mme de Morinval laissèrent un vide entre elles; on y blottit la petite fille qui disparut aussitôt sous les pans des châles des deux jeunes femmes.
Tout ceci fut exécuté si rapidement qu'à peine quelques personnes, passant dans les contre-allées, s'aperçurent de cet _enlèvement_.
_-- _Maintenant, mon cher comte, dit Adrienne radieuse, sauvons- nous vite avec notre proie.
M. de Montbron se leva à demi et dit aux postillons:
-- À l'hôtel.
Et les quatre chevaux partirent à la fois d'un trot rapide et égal.
-- Il me semble que cette journée de bonheur est maintenant consacrée, et que mon luxe est _excusé_, pensait Adrienne; en attendant que je puisse retrouver cette pauvre Mayeux en faisant faire dès aujourd'hui mille recherches, sa place du moins ne sera pas vide.
Il y a souvent des rapprochements étranges... Au moment où cette bonne pensée pour la Mayeux venait à l'esprit d'Adrienne, un grand mouvement de foule se manifestait dans l'une des contre-allées; plusieurs passants s'attroupèrent, bientôt d'autres personnes coururent se joindre au groupe.
-- Voyez donc, mon oncle, dit Mme de Morinval, comme la foule s'assemble là-bas! Qu'est-ce que cela peut être? Si l'on faisait arrêter la voiture pour envoyer savoir la cause de ce rassemblement?
-- Ma chère, j'en suis désolé, mais votre curiosité ne sera pas satisfaite, dit le comte en tirant sa montre; il est bientôt six heures; la représentation des bêtes féroces commencera à huit heures; nous avons juste le temps de rentrer et de dîner... Est-ce votre avis, ma chère enfant? dit-il à Adrienne.
-- Est-ce le vôtre, Julie? dit Mlle de Cardoville à la marquise.
-- Sans doute, répondit la jeune femme.
-- Je vous saurai d'ailleurs d'autant plus de gré de ne pas vous attarder, reprit le comte, qu'après vous avoir conduites à la Porte-Saint-Martin, je serai obligé d'aller au club pour une demi- heure, afin d'y voter pour lord Campbell, que je présente.
-- Nous resterons donc seules, Adrienne et moi, au spectacle, mon oncle?
-- Mais votre mari vient avec vous, je suppose.
-- Vous avez raison, mon oncle; ne nous abandonnez pas trop pour cela.
-- Comptez-y, car je suis au moins aussi curieux que vous de voir ces terribles animaux, et le fameux Morok, l'incomparable dompteur de bêtes.
Quelques minutes après, la voiture de Cardoville avait quitté les Champs-Élysées, emportant la petite fille et se dirigeant vers la rue d'Anjou. Au moment où le brillant attelage disparaissait, l'attroupement dont on a parlé avait encore augmenté; une foule compacte se pressait autour de l'un des grands arbres des Champs- Élysées, et l'on entendait sortir çà et là de ce groupe des exclamations de pitié. Un promeneur, s'approchant d'un jeune homme placé aux derniers rangs de l'attroupement, lui dit:
-- Qu'est-ce qu'il y a donc là?
-- On dit que c'est une pauvresse... une jeune fille bossue qui vient de tomber d'inanition...
-- Une bossue... beau dommage!... il y en a toujours assez de bossues... dit brutalement le promeneur avec un rire grossier.
-- Bossue ou non... si elle meurt de faim... répondit le jeune homme en contenant à peine son indignation, ça n'en est pas moins triste; et il n'y a pas là de quoi rire, monsieur!
-- Mourir de faim, bah! dit le promeneur en haussant les épaules. Il n'y a que la canaille qui ne veut pas travailler qui meurt de faim... et c'est bien fait.
-- Et moi, je parie, monsieur, qu'il y a une mort dont vous ne mourrez jamais, vous! s'écria le jeune homme indigné de la cruelle insolence du promeneur.
-- Que voulez-vous dire? reprit le promeneur avec hauteur.
-- Je veux dire, monsieur, que ce n'est jamais le coeur qui vous étouffera.
-- Monsieur! s'écria le promeneur d'un ton courroucé.
-- Eh bien! quoi, monsieur? reprit le jeune homme en regardant son interlocuteur en face.
-- Rien... dit le promeneur; et, tournant brusquement les talons, il alla tout grondant rejoindre un cabriolet à caisse orange sur laquelle on voyait un énorme blason surmonté d'un tortil de baron. Un domestique, ridiculement galonné d'or sur vert et orné d'une énorme aiguillette qui lui battait les mollets, était debout à côté du cheval, et n'aperçut pas son maître.
-- Tu bayes donc aux corneilles, animal? lui dit le promeneur en le poussant du bout de sa canne. Le domestique se retourna confus.
-- Monsieur... c'est que...
-- Tu ne sauras donc jamais dire monsieur le baron, gredin! s'écria le promeneur courroucé. Allons, ouvre la portière.
Le promeneur était M. Tripeaud, baron industriel, loup-cervier, agioteur.
La pauvre bossue était la Mayeux, qui venait en effet de tomber exténuée de misère et de besoin au moment où elle se rendait chez Mlle de Cardoville. La malheureuse créature avait trouvé le courage de braver la honte et les atroces railleries qu'elle redoutait en venant dans cette maison dont elle s'était volontairement exilée; cette fois il ne s'agissait pas d'elle, mais de sa soeur Céphyse... la reine Bacchanal, de retour à Paris depuis la veille, et que la Mayeux voulait, grâce à Adrienne, arracher au sort le plus épouvantable.
* * * * *
Deux heures après ces différentes scènes, une foule énorme se pressait aux abords de la Porte-Saint-Martin afin d'assister aux exercices de Morok, qui devait simuler un combat avec la fameuse panthère noire de Java, nommée _la Mort_.
Bientôt Adrienne, M. et Mme de Morinval, descendirent de voiture devant l'entrée du théâtre; ils devaient y être rejoints par le comte de Montbron, qu'ils avaient en passant laissé au club.
VII. Derrière la toile.
La salle immense de la Porte-Saint-Martin était remplie d'une foule impatiente. Ainsi que M. de Montbron l'avait dit à Mlle de Cardoville_, tout Paris _se pressait avec une vive et ardente curiosité aux représentations de Morok; il est inutile de dire que le dompteur de bêtes avait complètement abandonné le petit commerce de bimbeloteries dévotieuses auquel il se livrait si fructueusement à l'auberge du _Faucon blanc_, près de Leipzig; il en était de même des grandes enseignes sur lesquelles les effets surprenants de la soudaine conversion de Morok étaient traduits en peintures si bizarres; ces roueries surannées n'eussent pas été de mise à Paris. Morok finissait de s'habiller dans une des loges d'acteur qu'on lui avait donnée; par-dessus sa cotte de mailles, ses jambards et ses brassards, il portait un ample pantalon rouge que des cercles de cuivre doré attachaient à ses chevilles. Son long cafetan d'étoffe brochée noir, or et pourpre, était serré à sa taille et à ses poignets par d'autres larges cercles de métal aussi doré. Ce sombre costume donnait au dompteur de bêtes une physionomie plus sinistre encore. Sa barbe épaisse et jaunâtre tombait à grands flots sur sa poitrine, et il enroulait gravement une longue pièce de mousseline blanche autour de sa calotte rouge. Dévot prophète en Allemagne, comédien à Paris, Morok savait, comme ses protecteurs, parfaitement s'accommoder aux circonstances.
Assis dans un coin de la loge, et le contemplant avec une sorte d'admiration stupide, était Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu. Depuis ce jour où l'incendie avait dévoré la fabrique de M. Hardy, Jacques n'avait pas quitté Morok, passant chaque nuit dans des orgies dont l'organisation de fer du dompteur de bêtes bravait la funeste influence. Les traits de Jacques commençaient, au contraire, à s'altérer profondément: ses joues creuses, sa pâleur marbrée, son regard parfois hébété, parfois éclatant d'un sombre feu, trahissaient les ravages de la débauche; une sorte de sourire amer et sardonique effleurait presque continuellement ses lèvres desséchées. Cette intelligence, autrefois vive et gaie, luttait encore quelque peu contre le lourd hébétement d'une ivresse presque continuelle. Déshabitué du travail, ne pouvant se passer de plaisirs grossiers, cherchant à noyer dans le vin un reste d'honnêteté qui se révoltait en lui, Jacques en était venu à accepter sans honte la large aumône des sensualités abrutissantes que lui faisait Morok, celui-ci soldant les frais assez considérables de leurs orgies, mais ne lui donnant jamais d'argent, afin de le garder toujours dans sa dépendance. Après avoir pendant quelque temps contemplé Morok avec ébahissement, Jacques lui dit:
-- C'est égal, c'est un fier métier que le tien (ils se tutoyaient alors); tu peux te vanter qu'il n'y a pas, à l'heure qu'il est, deux hommes comme toi, dans le monde entier... et c'est flatteur... C'est dommage que tu ne te bornes pas à ce beau métier-là.
-- Que veux-tu dire?
-- Et cette conspiration aux frais de laquelle tu me fais _noce, _tous les jours et toutes les nuits?
-- Ça chauffe, mais le moment n'est pas encore venu; c'est pour cela que je veux t'avoir toujours sous la main jusqu'au grand jour... Te plains-tu?
-- Non, mordieu! dit Jacques; qu'est-ce que je ferais? Brûlé par l'eau-de-vie, comme je le suis, j'aurais la volonté de travailler que je n'en aurais pas la force... je n'ai pas, comme toi, une tête de marbre et un corps de fer... mais, pour me griser avec de la poudre au lieu de me griser avec autre chose... ça me va, je ne suis plus bon qu'à cet ouvrage-là... et puis, ça m'empêche de penser.
-- À quoi?
-- Tu sais bien... que quand je pense... je ne pense qu'à une chose... dit Jacques d'un air sombre.
-- La reine Bacchanal, encore? dit Morok avec dédain.
-- Toujours... un peu; quand je n'y penserai plus du tout, c'est que je serai mort... ou tout à fait abruti... Démon!
-- Tu ne t'es jamais mieux porté... et tu n'as jamais eu plus d'esprit... niais! répondit Morok en attachant son turban. L'entretien fut interrompu... Goliath entra précipitamment dans la loge.
La taille gigantesque de cet Hercule avait encore augmenté de carrure; il était costumé en Alcide: ses membres énormes, sillonnés de veines grosses comme le pouce, se gonflaient sous un maillot couleur de chair sur lequel tranchait un caleçon rouge.
-- Qu'as-tu à entrer ici comme une tempête? lui dit Morok.
-- Il y a bien une autre tempête dans la salle; ils commencent à s'impatienter et crient comme des possédés; mais si ce n'était que ça!
-- Qu'y a-t-il encore?
-- La Mort ne pourra pas jouer ce soir... Morok se retourna brusquement, presque avec inquiétude.
-- Pourquoi cela? s'écria-t-il.
-- Je viens de la voir... elle se tient rasée au fond de sa loge... ses oreilles sont si couchées sur sa tête qu'on dirait qu'on les lui a coupées... Vous savez ce que cela veut dire.
-- Est-ce là tout? dit Morok en se retournant vers la glace pour achever sa coiffure.
-- C'est bien assez, puisqu'elle est dans un de ses accès de rage. Depuis cette nuit où, en Allemagne, elle a éventré cette rosse de cheval blanc, je ne lui ai pas vu l'air si féroce; ses yeux luisent comme deux chandelles.
-- Alors on lui mettra sa belle collerette, dit simplement Morok.
-- Sa belle collerette?
-- Oui, son collier à ressort.
-- Et il faudra que je vous aide comme une femme de chambre, dit le géant; jolie toilette à faire...
-- Tais-toi...
-- Ce n'est pas tout... reprit Goliath d'un air embarrassé.
-- Quoi encore?...
-- J'aime autant vous le dire... tout de suite...
-- Parleras-tu?
-- Eh bien... il est ici.
-- Qui, bête brute?
-- L'Anglais! Morok tressaillit, ses bras tombèrent le long de son corps.
Jacques fut frappé de la pâleur et de la contraction des traits du dompteur de bêtes.
-- L'Anglais... tu l'as vu! s'écria Morok en s'adressant à Goliath; tu en es sûr?
-- Très sûr... Je regardais par le trou de la toile, je l'ai vu dans une petite loge presque sur le théâtre; il veut voir les choses de près... il est bien facile à reconnaître à son front pointu, à son grand nez et à ses yeux ronds.
Morok tressaillit encore. Cet homme, ordinairement d'une impassibilité farouche, parut de plus en plus troublé et si effrayé que Jacques lui dit:
-- Qu'est-ce donc que cet Anglais?
-- Il me suivait depuis Strasbourg, où il m'avait rencontré, répondit Morok sans pouvoir cacher son abattement; il voyageait à petites journées comme moi, avec ses chevaux, s'arrêtant où je m'arrêtais, afin de ne jamais manquer une de mes représentations. Mais deux jours avant d'arriver à Paris il m'avait abandonné... je m'en croyais délivré, ajouta Morok en soupirant.
-- Délivré... comme tu dis cela!... reprit Jacques surpris; une si bonne pratique, un admirateur pareil!
-- Oui, dit Morok de plus en plus morne et accablé, ce misérable- là a parié une somme énorme que je serais dévoré devant lui pendant un de mes exercices, il espère gagner son pari... voilà pourquoi il ne me quitte pas.
Couche-tout-nu trouva l'idée de l'Anglais d'une excentricité si réjouissante que, pour la première fois depuis longtemps, il partit d'un rire des plus francs.
Morok, devenant blême de rage, se précipita sur lui d'un air si menaçant que Goliath fut obligé de s'interposer.
-- Allons... allons, dit Jacques, ne te fâche pas; puisque c'est sérieux. Je ne ris plus...
Morok se calma et dit à Couche-tout-nu d'une voix sourde:
-- Me crois-tu lâche?
-- Non, pardieu!
-- Eh bien, pourtant, cet Anglais à figure grotesque m'épouvante plus que mon tigre ou ma panthère...
-- Tu me le dis... je te crois, répondit Jacques; mais je ne comprends pas en quoi la présence de cet homme t'épouvante...
-- Mais songe donc, misérable! s'écria Morok, qu'obligé d'épier sans cesse le moindre mouvement de la bête féroce que je tiens domptée sous mon geste et mon regard, il y a pour moi quelque chose d'effrayant à savoir que deux yeux sont là... toujours là... fixes... attendant que la moindre distraction me livre aux dents des animaux!
-- Maintenant je comprends, reprit Jacques, et il tressaillit à son tour. Ça fait peur.
-- Oui... car... une fois là... j'ai beau ne pas l'apercevoir, cet Anglais de malheur, il me semble voir toujours devant moi ses deux yeux ronds, fixes et grands ouverts... Mon tigre Caïn a déjà failli une fois me dévorer le bras... pendant une distraction que me causait cet Anglais que l'enfer confonde!... Tonnerre et sang! s'écria Morok, cet homme me sera fatal...
Et Morok marcha dans la loge avec agitation.
-- Sans compter que la Mort a ce soir ses oreilles aplaties sur son crâne, reprit brutalement Goliath. Si vous vous obstinez... c'est moi qui vous le dis... l'Anglais gagnera son pari ce soir.
-- Sors d'ici, brute... ne me romps pas la tête de tes prédictions de malheur, s'écria Morok, et va préparer le collier de la Mort.
-- Allons, chacun son goût... vous voulez que la panthère vous goûte, dit le géant en sortant pesamment après cette plaisanterie.
-- Mais, puisque tu as ces craintes, dit Couche-tout-nu, pourquoi ne dis-tu pas que la panthère est malade?
Morok haussa les épaules, et répondit avec une sorte d'exaltation farouche:
-- As-tu entendu parler de l'âpre désir du joueur qui met son honneur, sa vie sur une carte? Eh bien! moi aussi... dans ces exercices de chaque jour où ma vie est en jeu, je trouve un sauvage et âpre plaisir à braver la mort devant une foule frémissante, épouvantée de mon audace... Enfin, jusque dans l'effroi que m'inspire cet Anglais, je trouve quelquefois malgré moi je ne sais quel terrible excitant que j'abhorre et que je subis.
Le régisseur, entrant dans la loge du dompteur de bêtes, l'interrompit.
-- Peut-on frapper les trois coups, monsieur Morok? lui dit-il. L'ouverture ne durera pas dix minutes.
-- Frappez, dit Morok.
-- M. le commissaire de police vient de faire examiner de nouveau la double chaîne destinée à la panthère et le piton rivé au plancher du théâtre, au fond de la caverne du premier plan, ajouta le régisseur. Tout a été trouvé d'une solidité très rassurante.
-- Oui... rassurante... excepté pour moi, murmura le dompteur de bêtes.
-- Ainsi, monsieur Morok, on peut frapper?
-- On peut frapper, répondit Morok. Et le régisseur sortit.
VIII. Le lever du rideau.
Les trois coups d'usage retentirent solennellement derrière la toile, l'ouverture commença et, il faut l'avouer, fut peu écoutée.
À l'intérieur, la salle offrait un coup d'oeil très animé. Sauf deux avant-scènes des premières, l'une à droite, l'autre à gauche du spectateur, toutes les places étaient occupées. Un grand nombre de femmes très élégantes, attirées comme toujours par l'étrangeté sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient parcouru les Champs-Élysées, au pas de leurs chevaux. Quelques mots échangés d'une stalle à l'autre donneront une idée de leur entretien.
-- Savez-vous, mon cher, qu'il n'y aurait pas une foule pareille et une salle si bien composée pour voir _Athalie?_
_-- _Certainement. Que sont les pauvres hurlements d'un comédien, auprès du rugissement d'un lion?...
-- Moi, je ne comprends pas qu'on permette à ce Morok d'attacher sa panthère dans un coin du théâtre avec une chaîne à un anneau de fer... Si la chaîne cassait?
-- À propos de chaîne brisée... voilà la petite Mme de Blinville, qui n'est pas une tigresse... La voyez-vous aux secondes de face...
-- Ça lui va très bien d'avoir brisé, comme vous dites, la chaîne conjugale; elle est très en beauté cette année.
-- Ah! voici la belle duchesse de Saint-Prix... Mais tout ce qu'il y a d'élégant est ici ce soir... Je ne dis par ça pour nous.
-- C'est une véritable salle des Italiens... quel air de joie et de fête!
-- Après tout, on fait bien de s'amuser, on ne s'amusera peut-être pas longtemps.
-- Pourquoi donc?
-- Et si le choléra vient à Paris?
-- Ah! bah!
-- Est-ce que vous croyez au choléra, vous?
-- Parbleu! il arrive du Nord, en se promenant la canne à la main.
-- Que le diable l'emporte en chemin, et que nous ne voyions pas ici sa figure verte!
-- On dit qu'il est à Londres.
-- Bon voyage!
-- Moi j'aime autant parler d'autre chose; c'est une faiblesse si vous voulez; moi, je trouve cela triste.
-- Je crois bien.
-- Ah! messieurs... je ne me trompe pas... non... c'est elle!...
-- Qui donc?
-- Mlle de Cardoville! Elle entre à l'avant-scène avec Morinval et sa femme. C'est une résurrection complète: ce matin aux Champs- Élysées, ce soir ici...
-- C'est, ma foi, vrai! C'est bien Mlle de Cardoville.
-- Mon Dieu! qu'elle est belle!...
-- Prêtez-moi votre lorgnette.
-- Hein!... qu'en dites-vous?
-- Ravissante... Éblouissante!
-- Et avec cette beauté, de l'esprit comme un démon, dix-huit ans, trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et... libre comme l'air.
-- Oui, dire enfin que, pourvu que ça lui plût, je pourrais être demain, ou même aujourd'hui, le plus heureux des hommes.
-- C'est à vous rendre fou ou enragé!
-- On assure que son hôtel de la rue d'Anjou est quelque chose de féerique; on parle d'une salle de bains et d'une chambre à coucher dignes des _Mille et une Nuits_.
_-- _Et libre comme l'air... J'en reviens toujours là.
-- Ah! si j'étais à sa place!
-- Moi, je serai d'une légèreté effrayante.
-- Ah! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aimé le premier!
-- Vous croyez donc qu'elle en aimera plusieurs?
-- Étant libre comme l'air...
-- Voilà toutes les loges remplies, sauf l'avant-scène qui fait face à celle de Mlle de Cardoville; heureux les locataires de cette loge!
-- Avez-vous vu aux premières l'ambassadrice d'Angleterre?
-- Et la princesse d'Alvimar... quel bouquet monstre!
-- Je voudrais bien savoir le nom... de ce bouquet-là.
-- Parbleu! C'est Germigny.
-- Comme c'est flatteur pour les lions et les tigres d'attirer si belle compagnie!
-- Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les élégantes lorgnent Mlle de Cardoville?
-- Elle fait événement...
-- Elle a bien raison de se montrer: on la faisait passer pour folle.
-- Ah! messieurs... la bonne... l'excellente figure!...
-- Où donc, où donc?
-- Là... dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de Cardoville.
-- C'est un casse-noisette de Nuremberg.
-- C'est un homme de bois.
-- A-t-il les yeux fixes et ronds!
-- Et ce nez!
-- Et ce front!
-- C'est un grotesque.