Le juif errant - Tome II

Chapter 23

Chapter 233,737 wordsPublic domain

-- Tiens, tu perds ton sac et tes quilles! dit l'autre. Ça me paraît guère lourd.

-- C'est des échantillons de laine, répondit l'homme à mine de furet, en ramassant précipitamment le sac et en le plaçant sous sa blouse; puis il ajouta: -- Mais attention, je crois que voilà le carrier qui parle.

En effet, celui qui exerçait sur cette foule irritée l'ascendant le plus complet était le terrible carrier: sa taille gigantesque dominait tellement la multitude que l'on apercevait toujours sa grosse tête coiffée d'un mouchoir rouge en lambeaux et ses épaules d'Hercule, couvertes d'une peau de bique fauve, s'élever au-dessus du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement piquée çà et là de quelques bonnets de femmes comme d'autant de points blancs.

Voyant à quel degré d'exaspération arrivaient les esprits, le petit nombre d'ouvriers honnêtes, mais égarés, qui s'étaient laissés entraîner dans cette entreprise, sous prétexte d'une querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte, essayèrent, mais trop tard, d'abandonner le gros de la troupe; serrés de près, et pour ainsi dire encadrés au milieu des groupes les plus hostiles, craignant de passer pour lâches ou d'être en butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se résignèrent à attendre un moment plus favorable pour s'échapper.

Aux cris sauvages qui avaient accompagné la première décharge de pierres, succédait un profond silence réclamé par la voix de stentor du carrier.

-- Les _Loups _ont hurlé, s'écria-t-il, faut attendre et voir comment les _Dévorants _vont répondre et engager la bataille.

-- Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le combat dans un champ neutre, dit le petit homme à mine de furet, qui semblait être le légiste de la bande; sans cela... il y aurait violation de domicile.

-- Violer!... Et qu'est-ce que ça nous fait à nous, de violer?... cria l'horrible mégère surnommée Ciboule; dehors ou dedans, il faut que je m'arrache avec les fouineuses de la fabrique.

-- Oui, oui, crièrent d'autres hideuses créatures aussi déguenillées que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les hommes.

-- Nous voulons faire aussi notre coup!

-- Les femmes de la fabrique disent que les femmes des environs sont des ivrognesses et des coureuses! cria le petit homme à mine de furet.

-- Bon, ça leur sera payé.

-- Il faut que les femmes s'en mêlent!

-- Ça nous regarde.

-- Puisqu'elles font les chanteuses dans leur maison commune, s'écria Ciboule, nous leur apprendrons l'air de:

_Au secours... on m'assassine!_

Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des huées, des trépignements forcenés, auxquels la voix de stentor du carrier mit un terme en criant:

-- Silence!

-- Silence!... silence! répondit la foule, écoutez le carrier.

-- Si les _Dévorants _sont assez capons pour ne pas sortir après une seconde volée de pierres, voilà là-bas une porte, nous l'enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous.

-- Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu'il n'en restât aucun dans l'intérieur de la fabrique... dit le petit homme à mine de furet, qui semblait avoir une arrière-pensée.

-- On se bat où on peut! cria le carrier d'une voix tonnante; pourvu qu'on se croche... tout va... On se peignerait sur le chaperon d'un toit ou sur la crête d'un mur, n'est-ce pas, mes _Loups?_

_-- _Oui!... oui! dit la foule électrisée par ces paroles sauvages; s'ils ne sortent pas... entrons de force.

-- On le verra, leur palais!

-- Ces païens n'ont pas seulement une chapelle, dit la voix de basse-taille, M. le curé les a damnés.

-- Pourquoi donc qu'ils auraient un palais et nous des chenils?

-- Les ouvriers de M. Hardy prétendent que des chenils, c'est encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme à mine de furet.

-- Oui!... oui! ils l'ont dit.

-- Alors, on brisera tout chez eux!

-- On démolira leur bazar.

-- On enverra la maison par les fenêtres.

-- Et, après avoir fait chanter les fouineuses qui font les bégueule, s'écria Ciboule, on les fera danser à coups de pierre sur la tête.

-- Allons... les _Loups_, attention! cria le carrier d'une voix de stentor, encore une décharge, et si les _Dévorants _ne sortent pas... à bas la porte.

Cette motion fut accueillie avec des hurlements d'une ardeur farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de tous ses poumons herculéens:

-- Attention!... _Loups... _pierre en main... et ensemble... Y êtes-vous?

-- Oui!... oui!... nous y sommes...

-- Joue?... feu!... Et, pour la seconde fois, une nuée de pierres et de cailloux énormes alla s'abattre sur la façade de la maison commune qui donnait sur les champs; une partie de ces projectiles brisa les carreaux qui avaient été épargnés lors de la première volée; au bruit sonore et aigu des vitres cassées, se joignirent des cris féroces, poussés à la fois, et comme un choeur formidable, par cette foule enivrée de ses propres excès:

-- Bataille... et mort aux _Dévorants! _Mais bientôt ces cris devinrent frénétiques, lorsque, à travers les fenêtres défoncées, les assaillants aperçurent des femmes qui passaient et repassaient, courant, épouvantées, les unes emportant des enfants, d'autres levant les bras au ciel en criant au secours, d'autres enfin, plus hardies, s'avançant en dehors des fenêtres afin de tâcher de fermer les persiennes.

-- Ah! voilà les fourmis qui déménagent! s'écria Ciboule en se baissant pour ramasser une pierre, faut les aider à coup de cailloux!

Et la pierre, lancée par la main virile et assurée de la mégère, alla frapper une malheureuse femme qui, penchée sur la plinthe de la croisée, tentait d'attirer un volet à elle.

-- Touché... j'ai mis dans le blanc... cria la hideuse créature.

-- T'es bien nommée, la _Ciboule... _tu touches _à la boule_, dit une voix.

-- Vive Ciboule!

-- Sortez donc, hé, les _Dévorants_, si vous l'osez!

-- Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs étaient trop lâches pour venir seulement regarder leur maison, dit le petit homme à mine de furet.

-- Et à cette heure ils _canent!_

_-- _Ils ne veulent pas sortir! s'écria le carrier d'une voix de tonnerre, allons les fumer!!

-- Oui!... Oui!

-- Allons enfoncer la porte...

-- Faudra bien que nous les trouvions.

-- Allons... allons!... Et la foule, le carrier en tête, non loin duquel marchait Ciboule, brandissant un bâton, s'avançait en tumulte, vers une grande porte assez peu éloignée. Le terrain sonore trembla sous le piétinement précipité du rassemblement, qui alors ne criait plus; ce bruit confus, mais pour ainsi dire souterrain, semblait peut-être plus sinistre encore que les cris forcenés. Les _Loups _arrivèrent bientôt en face de cette porte en chêne massif.

Au moment où le carrier levait un formidable marteau de tailleur de pierres sur l'un des battants... ce battant s'ouvrit brusquement. Quelques-uns des assaillants les plus déterminés allaient se précipiter par cette entrée; mais le carrier se recula en étendant les bras, comme pour modérer cette ardeur et imposer silence aux siens; ceux-ci se groupèrent et s'entassèrent autour de lui. La porte, entr'ouverte, laissait apercevoir un gros d'ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance annonçait la résolution; ils s'étaient armés à la hâte de fourches, de pinces de fer, de bâtons; Agricol, placé à leur tête, tenait à la main son lourd marteau de forgeron. Le jeune ouvrier était très pâle; on voyait au feu de ses prunelles, à sa physionomie provocante, à son assurance intrépide, que le sang de son père bouillait dans ses veines, et qu'il pouvait, dans une lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint à se contenir, et dit au carrier d'une voix ferme:

-- Que voulez-vous?

-- Bataille! cria le carrier d'une voix tonnante.

-- Oui... oui... bataille!... répéta la foule.

-- Silence... mes _Loups... _cria le carrier en se retournant et en étendant sa large main vers la multitude. Puis, s'adressant à Agricol:

-- Les _Loups _viennent demander bataille...

-- Contre qui?

-- Contre les _Dévorants_.

_-- _Il n'y a pas ici de _Dévorants_, répondit Agricol: il y a des ouvriers tranquilles... retirez-vous...

-- Eh bien! voici les _Loups _qui mangeront les ouvriers tranquilles.

-- Les _Loups _ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en face le carrier, qui s'approchait de lui d'un air menaçant, et les _Loups _ne feront peur qu'aux petits enfants.

-- Ah!... tu crois? dit le carrier avec un ricanement féroce.

Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierres, il le mit pour ainsi dire sous le nez d'Agricol, en lui disant:

-- Et ça, c'est pour rire!

-- Et ça? reprit Agricol, qui, d'un mouvement rapide, heurta et repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du tailleur de pierres.

-- Fer contre fer... marteau contre marteau, ça me va, dit le carrier.

-- Il ne s'agit pas de ce qui vous va, répondit Agricol en se contenant à peine; vous avez brisé nos fenêtres, épouvanté nos femmes, et blessé... peut-être à mort... le plus vieil ouvrier de la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils, et la voix d'Agricol s'altéra malgré lui; c'est assez, je crois.

-- Non! les _Loups _ont plus faim que ça, répondit le carrier il faut que vous sortiez d'ici... tas de capons... et que vous veniez là, dans la plaine, faire bataille.

-- Oui, oui, bataille!... qu'ils sortent!... cria la foule hurlant, sifflant, agitant ses bâtons, et rétrécissant encore en se bousculant le petit espace qui la séparait de la porte.

-- Nous ne voulons pas de la bataille, répondit Agricol; nous ne sortirons pas de chez nous; mais si vous avez le malheur de passer ceci, et Agricol jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied d'un air intrépide, oui, si vous passez ceci, alors vous nous attaquerez chez nous... et vous répondrez de tout ce qui arrivera.

-- Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille; les _Loups _veulent manger les _Dévorants!_... Tiens, voilà ton attaque! s'écria le sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol.

Mais celui-ci, se jetant de côté par une brusque retraite du corps, évita le coup et lança son marteau droit dans la poitrine du carrier, qui trébucha un moment, mais qui, bientôt raffermi sur ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant:

-- À moi, les _Loups!_

VII. Le retour.

Dès que la lutte fut engagée entre Agricol et le carrier, la mêlée devint terrible, ardente, implacable; un flot d'assaillants, suivant les pas du carrier, se précipita par cette porte avec une irrésistible furie; d'autres, ne pouvant traverser cette presse effroyable, où les plus impétueux culbutaient, étouffaient, broyaient les moins ardents, firent un assez long détour, allèrent briser un treillis à claire-voie appuyé d'une haie, et prirent pour ainsi dire les ouvriers de la fabrique entre deux feux. Les uns résistaient courageusement; d'autres, voyant Ciboule, suivie de quelques-unes de ses horribles compagnes et de plusieurs rôdeurs de barrières à figures sinistres, monter en hâte dans la maison commune, où s'étaient réfugiés les femmes et les enfants, se jetèrent à la poursuite de cette bande; mais quelques compagnons de la mégère ayant fait volte-face et vigoureusement défendu l'entrée de l'escalier contre les ouvriers, Ciboule, trois ou quatre de ses pareilles et autant d'hommes non moins ignobles, purent se ruer dans plusieurs chambres, les uns pour piller, les autres pour tout briser.

Une porte, ayant d'abord résisté à leurs efforts, fut bientôt enfoncée. Ciboule se précipita dans l'appartement son bâton à la main, échevelée, furieuse, enivrée par le bruit et par le tumulte. Une belle jeune fille (c'était Angèle), qui semblait vouloir défendre seule l'entrée d'une chambre, se jeta à genoux, pâle, suppliante, les mains jointes, en s'écriant:

-- Ne faites pas de mal à ma mère!

-- Je t'étrennerai d'abord, et puis ta mère après, cria l'horrible femme en se jetant sur la malheureuse enfant et tâchant de lui labourer le visage avec ses ongles pendant que les rôdeurs de barrières brisaient la glace, la pendule à coups de bâton, et que les autres s'emparaient de quelques hardes.

Angèle poussait des cris douloureux en se débattant contre Ciboule, et tâchait toujours de défendre la pièce où s'était refugiée sa mère, qui, penchée en dehors de la fenêtre, appela Agricol à son secours.

Le forgeron était de nouveau aux prises avec le terrible carrier. Dans cette lutte corps à corps, leurs marteaux étaient devenus inutiles; l'oeil sanglant, les dents serrées, poitrine contre poitrine, enlacés, noués l'un à l'autre comme deux serpents, ils faisaient des efforts inouïs pour se renverser. Agricol, courbé, tenait sous son bras droit le jarret gauche du carrier, étant parvenu à lui saisir ainsi la jambe en parant un coup de pied furieux; mais telle était la force herculéenne du chef des _Loups _que, quoiqu'il fût arc-bouté sur une seule jambe, il demeurait inébranlable comme une tour. De la main qu'il avait de libre (l'autre était serrée par Agricol comme dans un étau) il tâchait, par des coups de poing portés en dessous, de briser la mâchoire du forgeron, qui la tête baissée, appuyait son front sur le creux de la poitrine de son adversaire.

-- Le _Loup _va casser les dents au _Dévorant_, qui ne dévorera plus rien, dit le carrier.

-- Tu n'es pas un vrai _Loup_, répondit le forgeron en redoublant d'efforts, les vrais _Loups _sont de braves compagnons qui ne se mettent pas dix contre un...

-- Vrai ou faux, je te casserai les dents.

-- Et moi la patte. Ce disant, le forgeron imprima un mouvement si violent à la jambe du carrier, que celui-ci poussa un cri de douleur atroce, et allongeant brusquement la tête, il parvint à mordre Agricol sur le côté du cou. À cette morsure aiguë, le forgeron fit un mouvement qui permit au carrier de dégager sa jambe; alors, par un effort surhumain, il se précipita de tout son poids sur Agricol, le fit chanceler, trébucher et tomber sous lui... À ce moment, la mère d'Angèle, penchée à une des fenêtres de la maison commune, s'écria d'une voix déchirante:

-- Au secours! monsieur Agricol... on tue ma fille!

-- Laisse-moi... et foi d'homme, nous nous battrons demain... quand tu voudras, dit Agricol d'une voix haletante.

-- Pas de réchauffé... je mange chaud, répondit le carrier; saisissant le forgeron à la gorge d'une de ses mains formidables, il tâcha de lui mettre le genou sur la poitrine.

-- Au secours! on tue ma fille! criait la mère d'Angèle d'une voix éperdue...

-- Grâce!... je te demande grâce!... Laisse-moi aller... dit Agricol en faisant des efforts inouïs pour échapper à son adversaire.

-- J'ai trop faim, répondit le carrier. Agricol, exaspéré par la terreur que lui causait le danger d'Angèle, redoublait d'efforts, lorsque le carrier se sentit saisir à la cuisse par des crocs aigus, et au même instant il reçut trois ou quatre coups de bâton sur la tête, assénés d'une main vigoureuse. Il lâcha prise... et il tomba étourdi sur un genou et sur une main, tâchant de parer les coups qu'on lui portait, et qui cessèrent dès qu'Agricol fut délivré.

-- Mon père... vous me sauvez... Pourvu que pour Angèle il ne soit pas trop tard! s'écria le forgeron en se relevant.

-- Cours... va... ne t'occupe pas de moi, répondit Dagobert. Et Agricol se précipita vers la maison commune. Dagobert, accompagné de Rabat-Joie, était venu, ainsi qu'on l'a dit, conduire les filles du maréchal Simon auprès de leur grand-père. Arrivant au milieu du tumulte, le soldat avait rallié quelques ouvriers afin de défendre l'entrée de la chambre où le père du maréchal avait été porté expirant: c'est de ce poste que le soldat avait vu le danger d'Agricol.

Bientôt, un autre flot de la mêlée sépara Dagobert du carrier resté pendant quelques instants sans connaissance.

Agricol, arrivé en deux bonds à la maison commune, était parvenu à renverser les hommes qui défendaient l'escalier, et à se précipiter dans le corridor sur lequel s'ouvrait la chambre d'Angèle. Au moment où il arriva, la malheureuse enfant défendait machinalement son visage de ses deux mains contre Ciboule, qui, acharnée sur elle comme une hyène sur sa proie, tâchait de la dévisager.

Se précipiter sur l'horrible mégère, la saisir par sa crinière jaunâtre avec une vigueur irrésistible, la renverser en arrière et l'étendre ensuite sur le dos d'un violent coup de talon de botte dans la poitrine, tout ceci fut fait par Agricol avec la rapidité de la pensée.

Ciboule, rudement atteinte, mais exaspérée par la rage, se releva aussitôt; à cet instant quelques ouvriers accourus sur le pas d'Agricol purent lutter avec avantage, et pendant que le forgeron relevait Angèle à moitié évanouie et la portait dans la chambre voisine, Ciboule et sa bande furent chassées de cette partie de la maison.

Après le premier feu de l'attaque, le très petit nombre de véritables _Loups_, comme disait Agricol, qui, honnêtes ouvriers d'ailleurs, avaient eu la faiblesse de se laisser entraîner dans cette entreprise sous prétexte d'une querelle de compagnonnage, voyant les excès que commençaient à commettre les gens sans aveu dont ils avaient été accompagnés presque malgré eux, ces braves _Loups_, disons-nous, se rangèrent brusquement du côté des _Dévorants_.

_-- _Il n'y a plus ici de _Loups _ni de _Dévorants! _avait dit un des _Loups _les plus déterminés à Olivier, avec lequel il venait de se battre rudement et loyalement, il n'y a maintenant que d'honnêtes ouvriers qui doivent s'unir pour taper sur un tas de brigands qui ne sont venus ici que pour briser et piller.

-- Oui... reprit un autre, c'est malgré nous qu'on a commencé par casser les carreaux de votre maison.

-- C'est le carrier qui a mis tout en branle... dit un autre, les vrais _Loups _le renient; il aura son compte.

-- Tous les jours on se peigne dru... mais on s'estime[16].

Cette défection d'une partie des assaillants, malheureusement partie bien minime, donna cependant un nouvel élan aux ouvriers de la fabrique, et tous_, Loups _et _Dévorants_, quoique bien inférieurs en nombre, s'unirent contre les rôdeurs de barrières et autres vagabonds qui préludaient à des scènes déplorables.

Une bande de ces misérables, surexcitée et entraînée par le petit homme à mine de furet, secret émissaire du baron Tripeaud, se portait en masse aux ateliers de M. Hardy. Alors commença une dévastation lamentable: ces gens, frappés de vertige par la rage de la destruction, brisèrent sans pitié des machines du plus grand prix, des métiers d'une délicatesse extrême; des objets à demi fabriqués furent impitoyablement détruits; une émulation sauvage exaltant ces barbares, ces ateliers, naguère modèle d'ordre et d'économie, de travail, n'offrirent plus bientôt que des débris; les cours furent jonchées d'objets de toutes sortes que l'on jetait par les fenêtres avec des cris féroces, avec des éclats de rire farouches. Puis, toujours grâce aux incitations du petit homme à mine de furet, les livres de commerce de M. Hardy, ces archives industrielles si indispensables au commerçant, furent jetés au vent, lacérés, foulés aux pieds par une espèce de ronde infernale composée de tout ce qu'il y avait de plus impur dans ce rassemblement, hommes et femmes, sordides, déguenillés, sinistres, qui s'étaient pris par la main et tournoyaient en poussant d'horribles clameurs.

Contraste étrange et douloureux! Au bruit étourdissant de ces horribles scènes de tumulte et de dévastation, une scène d'un calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du père du maréchal Simon, à laquelle veillaient quelques hommes dévoués. Le vieil ouvrier était étendu sur son lit, la tête enveloppée d'un bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglantés; ses traits étaient livides, sa respiration oppressée, ses yeux fixes, presque sans regard. Le maréchal Simon, debout au chevet du lit, courbé sur son père épiait avec une angoisse désespérée le moindre signe de connaissance du moribond... dont un médecin tâtait le pouls défaillant. Rose et Blanche, amenées par Dagobert, étaient agenouillées devant le lit, les mains jointes, les yeux baignés de larmes; un peu plus loin, à demi caché dans l'ombre de la chambre, car les heures s'étaient écoulées et la nuit arrivait, se tenait Dagobert, les bras croisés sur sa poitrine, les traits douloureusement contractés. Il régnait dans cette pièce un silence profond, solennel, interrompu çà et là par les sanglots étouffés de Rose et de Blanche, ou par les aspirations pénibles du père Simon. Les yeux du maréchal étaient secs, sombres et ardents... il ne les détachait de la figure de son père que pour interroger le médecin du regard.

Il y a des fatalités étranges... ce médecin était M. Baleinier. La maison de santé du docteur se trouvant assez proche de la barrière la plus voisine de la fabrique, et étant renommée dans les environs, c'était chez lui qu'on avait d'abord couru pour chercher des secours.

Tout à coup, le docteur Baleinier fit un mouvement; le maréchal Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s'écria:

-- De l'espoir!...

-- Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu...

-- Il est sauvé! dit le maréchal.

-- Pas de fausses espérances, monsieur le duc, répondit gravement le docteur, le pouls se ranime... c'est l'effet de violents topiques que j'ai fait appliquer aux pieds... mais je ne sais quelle sera l'issue de cette crise...

-- Mon père! mon père! m'entendez-vous? s'écria le maréchal en voyant le vieillard faire un léger mouvement de tête et agiter faiblement ses paupières.

En effet, bientôt il ouvrit les yeux... cette fois l'intelligence y brillait.

-- Mon père... tu vis... tu me reconnais! s'écria le maréchal ivre de joie et d'espérance.

-- Pierre... tu es là?... dit le vieillard d'une voix faible; ta main... donne... Et il fit un léger mouvement.

-- La voilà... mon père... s'écria le maréchal en serrant la main du vieillard dans la sienne.

Puis, cédant à un mouvement d'ivresse involontaire, il se précipita sur son père, et couvrit ses mains, sa figure, ses cheveux, de baisers en s'écriant:

-- Il vit!... mon Dieu!... il vit... il est sauvé!... À cet instant, les cris de la lutte qui s'engageait de nouveau entre les vagabonds, les _Loups _et les _Dévorants_, arrivèrent aux oreilles du moribond.

-- Ce bruit... bruit... dit-il; on se bat donc?...

-- Cela s'apaise... je crois... dit le maréchal pour ne pas inquiéter son père.

-- Pierre... dit le vieillard d'une voix entrecoupée, je n'en ai pas... pour longtemps...

-- Mon père...

-- Mon enfant... laisse-moi parler... pourvu que... je puisse te... dire... tout...

-- Monsieur, dit le docteur Baleinier au vieil ouvrier avec componction, le ciel va peut-être opérer un miracle en votre faveur, montrez-vous reconnaissant... et qu'un prêtre...

-- Un prêtre, merci... monsieur... j'ai mon fils... dit le vieillard; c'est entre ses bras... que je rendrai... cette âme qui a toujours été honnête et droite...

-- Mourir... toi... s'écria le maréchal; oh! non... non.

-- Pierre... dit le vieillard d'une voix qui, d'abord assez soutenue, s'affaiblit peu à peu, tu m'as... demandé... tout à l'heure conseil... pour une chose bien... grave... il me semble... que... le désir... de t'éclairer sur ton devoir... m'a pour un instant rappelé... à la vie... car... je mourrais bien malheureux... si... je te savais... dans une voie... indigne de toi... et de moi... Écoute donc... mon fils... mon loyal fils... à ce moment suprême, un père... ne se trompe pas... tu as un grand devoir à remplir... sous peine de ne pas agir en homme d'honneur, de méconnaître ma... dernière volonté... tu dois sans... sans hésiter...

La voix du vieillard s'était de plus en plus affaiblie... lorsqu'il prononça ces dernières paroles, elle devint absolument inintelligible. Les seuls mots que le maréchal Simon put distinguer furent ceux-ci:

_Napoléon II... Serment... déshonneur... mon fils..._

Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les lèvres... et ce fut tout...