Chapter 22
-- Les preuves écrites... de la trahison que je viens dévoiler... je les ai là, répondit Rodin; en un mot, un homme que vous avez cru votre ami vous a indignement trompé, monsieur.
-- Et le nom de cet homme?
-- M. Marcel de Blessac, dit Rodin.
À ces mots, M. de Blessac tressaillit, devint livide, et resta foudroyé. À peine put-il murmurer d'une voix altérée:
-- Monsieur...
M. Hardy, sans regarder son ami, sans s'apercevoir de son trouble effrayant, le saisit par la main et lui dit vivement:
-- Silence... mon ami. Puis l'oeil étincelant d'indignation, en s'adressant à Rodin qu'il n'avait pas cessé de regarder en face, il lui dit d'un air de mépris écrasant: -- Ah!... vous accusez M. de Blessac?
-- Je l'accuse, répondit nettement Rodin.
-- Le connaissez-vous?
-- Je ne l'ai jamais vu...
-- Et que lui reprochez-vous?... Et comment osez-vous dire qu'il m'a trahi?
-- Monsieur, deux mots, dit Rodin avec une émotion qu'il semblait contenir difficilement: un homme d'honneur qui voit un autre homme d'honneur sur le point d'être égorgé par un scélérat, doit-il, oui ou non, crier au meurtre?
-- Oui, monsieur; mais quel rapport...
-- À mes yeux, monsieur, certaines trahisons sont aussi criminelles que des meurtres... et je viens me mettre entre le bourreau et la victime...
-- Vous connaissez sans doute l'écriture de M. de Blessac, dit Rodin.
-- Oui monsieur...
-- Lisez donc ceci...Et Rodin tira de sa poche une lettre qu'il remit à M. Hardy. Jetant alors seulement et pour la première fois les yeux sur M. de Blessac, le fabricant recula d'un pas... épouvanté de la pâleur mortelle de cet homme, qui, pétrifié de honte, ne trouvait pas une parole, car il était loin d'avoir l'audacieuse effronterie de la trahison.
-- Marcel!!! s'écria M. Hardy avec effroi et les traits bouleversés par ce coup imprévu. -- Marcel!... comme vous êtes pâle!... vous ne répondez pas!
-- Marcel!!... vous êtes M. de Blessac! s'écria Rodin en feignant un étonnement douloureux. Ah! monsieur... si j'avais su...
-- Mais, vous n'entendez donc pas cet homme, Marcel? s'écria M. Hardy. Il dit que vous m'avez trahi d'une manière infâme...
Et il saisit la main de M. de Blessac. Cette main était glacée.
-- Oh! mon Dieu!... dit M. Hardy en se reculant avec horreur. Il ne répond rien... rien...
-- Puisque je me trouve en face de M. de Blessac, reprit Rodin, je suis obligé de lui demander s'il ose nier avoir adressé plusieurs lettres rue du Milieu-des-Ursins à Paris, sous le couvert de M. Rodin.
M. de Blessac resta muet.
M. Hardy, ne voulant pas encore croire à ce qu'il voyait, à ce qu'il entendait, ouvrit convulsivement la lettre que venait de lui remettre Rodin et en lut quelques lignes... entremêlant çà et là sa lecture d'exclamations qui peignaient sa douloureuse stupeur. Il n'eut pas besoin d'achever la lettre pour se convaincre de l'horrible trahison de M. de Blessac.
M. Hardy chancela, un moment ses sens l'abandonnèrent... à cette horrible découverte, il se sentit pris de vertige, la tête lui tourna au premier regard qu'il jeta dans cet abîme d'infamie. L'abominable lettre tomba de ses mains tremblantes. Mais bientôt l'indignation, le courroux, le mépris, succédant à cet accablement, il s'élança pâle, terrible sur M. de Blessac.
-- Misérable!!! s'écria-t-il en faisant un geste menaçant. Puis, s'arrêtant au moment de frapper, il dit avec un calme effrayant: -- Non... ce serait souiller ma main... -- Et il ajouta en se tournant vers Rodin, qui s'était avancé vivement pour s'interposer: -- Ce n'est pas la joue d'un infâme... que je dois souffleter... c'est votre loyale main que je dois serrer, monsieur... car vous avez eu le courage de démasquer un traître et un lâche.
-- Monsieur! s'écria M. de Blessac éperdu de honte, je suis à vos ordres... et...
Il ne put achever. Un bruit de voix retentit derrière la porte, qui s'ouvrit violemment, et une femme âgée entra, malgré les efforts d'un domestique, en disant d'une voix altérée:
-- Je vous dis qu'il faut qu'à l'instant je parle à votre maître...
À cette voix, à la vue de cette femme pâle, défaite, éplorée, M. Hardy oubliant M. de Blessac, Rodin, la trahison infâme, recula d'un pas, en s'écriant:
-- Madame Duparc! vous ici... qu'y a-t-il?
-- Ah! monsieur... un grand malheur...
-- Marguerite!... s'écria M. Hardy d'une voix déchirante.
-- Elle est partie!... monsieur...
-- Partie!... reprit M. Hardy aussi terrifié que si la foudre eût éclaté à ses pieds.
-- Marguerite est partie! répéta-t-il.
-- Tout est découvert. Sa mère l'a emmenée... il y a trois jours! dit la malheureuse femme d'une voix défaillante.
-- Partie... Marguerite... Ça n'est pas vrai! on me trompe!... s'écria M. Hardy.
Et sans rien entendre, éperdu, épouvanté, il se précipita hors de sa maison, courut à la remise, et, sautant dans sa voiture qui, attelée de chevaux de poste, attendait M. de Blessac, il dit au postillon:
-- À Paris, ventre à terre!...
* * * * *
Au moment où la voiture s'élançait rapide comme l'éclair sur la route de Paris, le vent, assez violent, apporta le bruit lointain du chant de guerre des _Loups_, qui s'avançaient en hâte vers la fabrique.
V. L'attaque.
Lorsque M. Hardy eut quitté la fabrique, Rodin, qui ne s'attendait pas d'ailleurs à ce brusque départ, regagna lentement son fiacre; mais, tout à coup il s'arrêta un moment et tressaillit d'aise et de surprise en voyant à quelque distance le maréchal Simon et son père se diriger vers une des ailes de la maison commune, car une circonstance fortuite avait jusqu'alors retardé l'entretien du père et fils.
-- Très bien! dit Rodin, de mieux en mieux, maintenant, pourvu que mon homme ait déniché et décidé cette petite Rose-Pompon.
Et Rodin se hâta d'aller rejoindre son fiacre. À cet instant, le vent, qui continuait à s'élever, apporta jusqu'à l'oreille du jésuite le bruit plus rapproché du chant de guerre des _Loups. _Après avoir un instant écouté attentivement cette rumeur lointaine, le pied sur le marchepied, Rodin dit, en s'asseyant dans la voiture:
-- À l'heure qu'il est, le digne Josué Van Daël, de Java, ne se doute guère qu'en ce moment ses créances sur le baron Tripeaud sont en train de devenir excellentes.
Et le fiacre reprit le chemin de la barrière.
* * * * *
Plusieurs ouvriers, au moment de se rendre à Paris pour porter la réponse de leurs camarades à d'autres propositions relatives aux sociétés secrètes, avaient eu besoin de conférer à l'écart avec le père du maréchal Simon; de là le retard de sa conversation avec son fils.
Le vieil ouvrier, contremaître de la fabrique, occupait deux belles chambres situées au rez-de-chaussée, à l'extrémité de l'une des ailes de la maison commune; un petit jardin d'une quarantaine de toises, qu'il s'amusait à cultiver, s'étendait au-dessous des fenêtres; la porte vitrée qui conduisait à ce parterre étant restée ouverte, laissait pénétrer les rayons déjà chauds du soleil de mars dans le modeste appartement où venaient d'entrer l'ouvrier en blouse et le maréchal en grand uniforme.
Alors le maréchal, prenant les mains de son père entre les siennes, lui dit d'une voix si profondément émue que le vieillard en tressaillit:
-- Mon père... je suis bien malheureux!
Et une expression pénible, jusqu'alors contenue, assombrit soudain la noble physionomie du maréchal.
-- Toi... malheureux! s'écria le père Simon avec inquiétude en se rapprochant.
-- Je vous dirai tout, mon père... répondit le maréchal d'une voix altérée, car j'ai besoin des conseils de votre inflexible droiture.
-- En fait d'honneur, de loyauté, tu n'as de conseils à demander à personne.
-- Si, mon père... vous seul pouvez me tirer d'une incertitude qui est pour moi une torture atroce.
-- Explique-toi... je t'en conjure.
-- Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes, absorbées. Pendant les premiers moments de notre réunion, elles étaient folles de joie et de bonheur... Tout à coup cela a changé: elles s'attristent de plus en plus... Hier encore j'ai surpris une larme dans leurs yeux; alors, tout ému, je les ai serrées contre ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin... Sans me répondre, elles ont jeté leurs bras autour de mon cou, et ont couvert mon visage de pleurs.
-- Cela est étrange... mais à quoi attribuer ce changement!
-- Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir caché la douleur que me cause la mort de leur mère... et ces pauvres anges se désolent peut-être de se voir insuffisantes à mon bonheur. Pourtant, chose inexplicable! elles semblent non seulement comprendre, mais partager mes douleurs... Hier encore, Blanche me disait: «Combien nous serions tous plus heureux encore si notre mère était avec nous...»
-- Elles partagent ta douleur: elles ne peuvent pas te la reprocher... La cause de leur chagrin n'est pas là.
-- C'est ce que je me dis, mon père; mais quelle est-elle? Ma raison s'épuise en vain à la chercher. Quelquefois je vais jusqu'à m'imaginer qu'un méchant démon s'est glissé entre mes enfants et moi... Cette idée est stupide, absurde, je le sais; mais que voulez-vous?... lorsque de saines raisons vous manquent, on finit par se livrer aux suppositions les plus insensées.
-- Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi?
-- Personne... je le sais.
-- Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends... prends patience, surveille, épie ces pauvres jeunes coeurs avec la sollicitude que je te sais, et tu découvriras, j'en suis sûr, quelque secret sans doute bien innocent.
-- Oui, dit le maréchal en regardant fixement son père, oui, mais pour pénétrer ce secret... il ne faut pas les quitter...
-- Pourquoi les quitterais-tu! dit le vieillard, surpris de l'air sombre de son fils, n'es-tu pas maintenant pour toujours auprès d'elle... auprès de moi!
-- Qui sait! répondit le maréchal avec un soupir.
-- Que dis-tu!...
-- Sachez d'abord, mon père, tous les devoirs qui me retiennent ici... vous saurez ensuite ceux qui pourraient m'éloigner de vous, de mes filles et de mon autre enfant...
-- Quel enfant!
-- Le fils de mon vieil ami le prince indien...
-- Djalma! que lui arrive-t-il!
-- Mon père... il m'épouvante...
-- Lui?
Tout à coup une rumeur formidable, apportée par une violente rafale de vent, retentit au loin, ce bruit était si imposant, que le maréchal s'interrompit et dit à son père:
-- Qu'est-ce que cela? Après avoir un instant prêté l'oreille aux sourdes clameurs qui s'affaiblirent et passèrent avec la bouffée de vent, le vieillard répondit:
-- Quelques chanteurs de barrières avinés qui courent la campagne.
-- Cela ressemblait aux cris d'une foule nombreuse, reprit le maréchal.
Lui et son père écoutèrent de nouveau, le bruit avait cessé.
-- Que me disais-tu? reprit le vieil ouvrier, que ce jeune Indien t'épouvantait? et pourquoi?
-- Je vous ai dit, mon père, sa folle et malheureuse passion pour Mlle de Cardoville.
-- Et c'est cela qui t'effraye, mon fils? dit le vieillard en regardant son fils avec surprise; Djalma n'a que dix-huit ans... et à cet âge un amour chasse l'autre.
-- S'il s'agit d'un amour vulgaire, oui, mon père... Mais songez donc qu'à une beauté idéale, Mlle de Cardoville, vous le savez, joint le caractère le plus noble, le plus généreux... et que, par une suite de circonstances fatales, oh! bien malheureusement fatales, Djalma a pu apprécier la rare valeur de cette belle âme.
-- Tu as raison, ceci est plus grave que je ne le pensais.
-- Vous n'avez pas l'idée des ravages que fait cette passion chez cet enfant ardent et indomptable; quelquefois, à son abattement douloureux succèdent des entraînements d'une férocité sauvage. Hier, je l'ai surpris à l'improviste, l'oeil sanglant, les traits contractés par la rage; cédant à un accès de folle fureur, il criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en s'écriant d'une voix haletante: «_Ah!_... _du sang... j'ai son sang..._ -- Malheureux! lui dis-je, quel est cet emportement insensé! -- _Je tue l'homme!_» me répondit-il d'une voix sourde et d'un air égaré. C'est ainsi qu'il désigne le rival qu'il croit avoir.
-- C'est en effet quelque chose de terrible qu'une telle passion... dans un pareil coeur, dit le vieillard.
-- D'autres fois, reprit le maréchal, c'est contre Mlle de Cardoville que sa rage éclate; d'autres fois enfin contre lui- même. J'ai été obligé de faire disparaître ses armes, car un homme venu de Java avec lui, et qui lui paraît fort attaché, m'a prévenu qu'il avait quelque pensée de suicide.
-- Malheureux enfant!...
-- Eh bien, mon père, dit le maréchal Simon avec une profonde amertume, c'est au moment où mes filles, où cet enfant adoptif réclament toute ma sollicitude... que je suis peut-être à la veille de les abandonner...
-- Les abandonner?
-- Oui... pour satisfaire à un devoir plus sacré peut-être que ceux qu'imposent l'amitié, la famille! dit le maréchal avec un accent à la fois si grave et si solennel, que son père, si profondément ému, s'écria:
-- Mais ce devoir, quel est-il?
-- Mon père, dit le maréchal après être resté un instant pensif, qui m'a fait ce que je suis? qui m'a donné le titre de duc, le bâton de maréchal?
-- Napoléon...
-- Pour vous, républicain austère, je le sais, il a perdu tout son prestige, lorsque de premier citoyen d'une république il s'est fait empereur.
-- J'ai maudit sa faiblesse, dit tristement le père Simon; le demi-dieu se faisait homme.
-- Mais pour moi, mon père, pour moi, soldat, qui me suis toujours battu à ses côtés, sous ses yeux, pour moi qu'il a élevé des derniers rangs de l'armée jusqu'au premier, pour moi qu'il a comblé de bienfaits, d'affection, il a été plus qu'un héros... il a été un ami, et il y avait autant de reconnaissance que d'admiration dans mon idolâtrie pour lui. Exilé... j'ai voulu partager son exil, on m'a refusé cette grâce; alors j'ai conspiré, j'ai tiré l'épée contre ceux qui avaient dépouillé son fils de la couronne que la France lui avait donnée.
-- Et, dans ta position, tu as bien agi... Pierre... sans partager ton admiration, j'ai compris ta reconnaissance... projets d'exil, conspiration, j'ai tout approuvé... tu le sais.
-- Eh bien! cet enfant déshérité, au nom duquel j'ai conspiré il y a dix-sept ans, est maintenant capable de tenir l'épée de son père...
-- Napoléon II, s'écria le vieillard en regardant son fils avec une surprise et une anxiété extrêmes; le roi de Rome!!!
-- Roi!!! non, il n'est plus roi... Napoléon! non, il ne s'appelle plus Napoléon! ils lui ont donné je ne sais quel nom autrichien... car l'autre nom leur faisait peur... Tout leur fait peur... Aussi... savez-vous ce qu'ils en font du fils de l'empereur!... reprit le maréchal avec une exaltation douloureuse... ils le torturent... ils le tuent lentement...
-- Qui t'a dit...
-- Oh! quelqu'un qui le sait... et qui a dit vrai, trop vrai... Oui, le fils de l'empereur lutte de toutes ses forces contre une mort précoce; les yeux tournés vers la France... il attend... il attend...; et personne ne vient... personne... non... Parmi tous ces hommes que son père a faits aussi grands qu'ils étaient petits... pas un, non, pas un ne songe à cet enfant sacré qu'on étouffe et qui... meurt...
-- Et toi... tu y songes...
-- Oui; mais pour y songer il m'a fallu savoir... oh! à n'en point douter, car ce n'est pas à la même source que j'ai pris tous mes renseignements, il m'a fallu savoir que le sort cruel de cet enfant... à qui j'ai aussi prêté serment, moi... car un jour, je vous l'ai dit, l'empereur, fier et tendre père, me le montrant dans son berceau, m'a dit: «Mon vieil ami, tu seras au fils comme tu as été au père; car qui nous aime... aime notre France.»
-- Oui... je le sais... bien des fois tu m'as rappelé ces paroles, et comme toi... j'ai été ému...
-- Eh bien, mon père, si, instruit de ce que souffre le fils de l'empereur, j'avais vu... et vu avec certitude, les preuves les plus évidentes que l'on ne m'abusait pas, si j'avais vu une lettre d'un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait à un homme fidèle au culte de l'empereur les moyens d'entrer en relation avec le roi de Rome... et peut-être de l'enlever à ses bourreaux!
-- Et ensuite, dit l'artisan en regardant fixement son fils, une fois Napoléon II libre!
-- Ensuite!!... s'écria le maréchal. Puis il dit au vieillard d'une voix contenue: Voyons, mon père, croyez-vous la France insensible aux humiliations qu'elle endure?... Croyez-vous le souvenir de l'empereur éteint? Non, non, c'est surtout dans ces jours d'abaissement pour le pays que son nom sacré est invoqué tout bas... Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait à la frontière, revivant dans son fils? Croyez-vous que le coeur de la France entière ne battrait pas pour lui?
-- C'est une conspiration... contre le gouvernement actuel... avec Napoléon II pour drapeau, reprit l'ouvrier; c'est grave.
-- Mon père, je vous ai dit que j'étais bien malheureux; eh bien, jugez-en... s'écria le maréchal. Non seulement je me demande si je dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les hasards d'une entreprise aussi audacieuse; mais je me demande si je ne suis pas engagé envers le gouvernement actuel, qui, en reconnaissant mon titre et mon grade, ne m'a pas accordé de faveur... mais enfin m'a rendu justice... Que dois-je faire? Abandonner tout ce que j'aime, ou rester insensible aux tortures du fils de l'empereur... de l'empereur à qui je dois tout... à qui j'ai juré personnellement fidélité, et pour lui et pour son enfant? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut- être, ou bien dois-je conspirer pour lui?... Dites-moi si je m'exagère ce que je dois à la mémoire de l'empereur... Dites, mon père, décidez; pendant une nuit d'insomnie, j'ai tâché de démêler au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l'honneur... je n'ai fait que marcher d'indécisions en indécisions... Vous seul, mon père, je le répète, vous seul... vous pouvez me guider.
Après être resté quelques moments pensif, le vieillard allait répondre à son fils, lorsque quelqu'un, après avoir traversé le petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et entra éperdu dans la chambre où se tenaient le maréchal Simon et son père... C'était Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu s'échapper du cabaret du village où s'étaient rassemblés les _Loups_.
_-- _Monsieur Simon... monsieur Simon!... cria-t-il, pâle et haletant, les voilà... ils arrivent... ils vont attaquer la fabrique.
-- Qui cela?... s'écria le vieillard en se levant brusquement.
-- Les _Loups_, quelques compagnons carriers et tailleurs de pierres auxquels se sont joints sur la route une foule de gens des environs et des rôdeurs de barrières. Tenez, les entendez-vous?... ils crient: Mort aux _Dévorants!_
En effet, les clameurs approchaient de plus en plus distinctes.
-- C'est le bruit que j'ai entendu tout à l'heure, dit le maréchal en se levant à son tour.
-- Ils sont plus de deux cents, monsieur Simon, dit Olivier; ils sont armés de pierres, de bâtons et, par malheur, la plupart des ouvriers de la fabrique sont à Paris. Nous ne sommes que quarante ici en tout; les femmes et les enfants se sauvent déjà dans les chambres, en poussant des cris d'effroi. Les entendez-vous?...
En effet, le plafond retentissait sous des piétinements précipités.
-- Est-ce que cette attaque serait sérieuse? dit le maréchal à son père, qui paraissait de plus en plus inquiet.
-- Très sérieuse, dit le vieillard; il n'y a rien de plus terrible que les rixes de compagnonnage, et, de plus, on met depuis longtemps tout en oeuvre pour irriter les gens des environs contre la fabrique.
-- Si vous êtes si inférieurs en nombre, dit le maréchal, il faut d'abord bien barricader toutes les portes... et ensuite...
Il ne put achever. Une explosion de cris forcenés fit trembler les vitres de la chambre, et éclata si proche et avec tant de force que le maréchal, son père et le jeune ouvrier sortirent aussitôt dans le petit jardin, borné d'un côté par un mur assez élevé qui donnait sur les champs.
Soudain, et alors que les cris redoublaient de violence, une grêle de pierres et de cailloux énormes, destinés à casser les vitres des fenêtres de la maison, défoncèrent quelques croisées du premier étage, ricochèrent sur le mur et tombèrent dans le jardin, autour du maréchal et de son père.
Fatalité!! le vieillard, atteint à la tête par une grosse pierre, chancela... se pencha en avant et s'affaissa, tout sanglant, entre les bras du maréchal Simon, au moment où retentissaient au dehors, avec une furie croissante, les cris sauvages de: Bataille et mort aux _Dévorants!_
VI. Les Loups et les Dévorants.
C'était chose effrayante à évoquer cette foule déchaînée, dont les premières hostilités venaient d'être si funestes au père du maréchal Simon.
Une aile de la maison commune où venait aboutir de ce côté le mur du jardin, donnait sur les champs; c'est par là que les _Loups _avaient commencé leur attaque. La précipitation de la marche, les stations que la troupe venait de faire à deux cabarets de la route, l'ardente impatience de la lutte qui s'approchait, avaient de plus en plus animé ces hommes d'une exaltation farouche. Leur première décharge de pierres lancée, la plupart des assaillants cherchaient à terre de nouvelles munitions; les uns, pour s'approvisionner plus à l'aise, tenaient leurs bâtons entre les dents, d'autres les avaient déposés le long du mur; çà et là aussi plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des principaux meneurs de la bande; les mieux vêtus de ces hommes portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes, d'autres étaient presque couverts de haillons, car nous l'avons dit, un assez grand nombre de rôdeurs de barrières et de gens sans aveu, à figures sinistres et patibulaires, s'étaient joints, bon gré mal gré, à la troupe des _Loups;_ quelques femmes hideuses, déguenillées, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces misérables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs provocations, excitaient encore les esprits enflammés; l'une d'entre elles, grande, robuste, au teint empourpré, à l'oeil aviné, à la bouche édentée, était coiffée d'une marmotte, d'où s'échappaient des cheveux jaunâtres en broussailles; elle portait sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, croisé sur sa poitrine et noué derrière son dos. Cette mégère semblait possédée de rage. Elle avait relevé ses manches à demi déchirées; d'une main elle brandissait un bâton, de l'autre elle tenait une grosse pierre, ses compagnons l'appelaient _Ciboule. _L'horrible créature criait d'une voix rauque:
-- Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique; j'en veux faire saigner.
Ces mots féroces étaient accueillis par les applaudissements de ses compagnons et par les cris sauvages de: Vive Ciboule! qui l'excitaient jusqu'au délire.
Parmi les autres meneurs était un petit homme sec, pâle, à mine de furet, à la barbe noire en collier; il portait une calotte grecque écarlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de drap très propre et des bottes fines. Évidemment cet homme était d'une condition différente de celle des autres gens de la troupe: c'était surtout lui qui prêtait les propos les plus irritants et les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les habitants des environs; il criait beaucoup, mais il ne portait ni pierre ni bâton. Un homme à figure pleine, colorée, et dont la formidable basse-taille semblait appartenir à un chantre d'église, lui dit:
-- Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d'impies, qui sont capables d'attirer le choléra dans le pays, comme a dit monsieur le curé?
-- Je ferai feu... mieux que toi, répondit le petit homme à mine de furet, et avec un sourire singulier et sinistre.
-- Et avec quoi feras-tu feu?
-- Avec cette pierre probablement, dit le petit homme en ramassant un gros caillou; mais, au moment où il se baissait, un sac assez gonflé, mais très léger, qu'il paraissait tenir attaché sous sa blouse, tomba.