Le juif errant - Tome II

Chapter 21

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-- C'est bien là-dessus qu'a compté notre spéculateur; et il se dira encore: «Des trésors d'expérience, de savoir pratique, sont souvent enfouis dans les ateliers, faute de bon vouloir, d'occasion ou d'encouragement; d'excellents ouvriers, au lieu de perfectionner, d'innover comme ils le pourraient, suivent indifféremment la routine... Quel dommage! car un homme intelligent, occupé toute sa vie d'un travail spécial, doit découvrir à la longue mille moyens de faire mieux ou plus vite; je fonderai donc une sorte de comité consultatif, j'y appellerai mes chefs d'atelier et mes ouvriers les plus habiles; notre intérêt est maintenant commun; il jaillira nécessairement de vives lumières de ce foyer d'intelligences pratiques...» Le spéculateur ne se trompe pas; bientôt frappé des ressources incroyables, des mille procédés nouveaux, ingénieux, parfaits tout à coup révélés par les travailleurs: «Mais malheureux! s'écria-t-il, vous saviez cela et vous ne me le disiez pas? Ce qui me coûte disons cent francs à fabriquer ne m'en aurait coûté que cinquante, sans compter une énorme économie de temps. -- Mon bourgeois, répondit l'ouvrier, qui n'est pas plus bête qu'un autre, quel intérêt avais-je, moi, à ce que vous fassiez ou non une économie de cinquante pour cent sur ceci ou sur cela? Aucun. À cette heure, c'est autre chose; vous me donnez, outre mon salaire, une part dans vos bénéfices, vous me relevez à mes propres yeux en consultant mon expérience, mon savoir; au lieu de me traiter comme une espèce inférieure, vous entrez en communion avec moi; il est de mon intérêt, il est de mon devoir de vous dire ce que je sais et de tâcher d'acquérir encore.» Et voilà, mademoiselle Angèle, comment le spéculateur organiserait des ateliers à faire honte et envie à ses concurrents. Maintenant, si, au lieu de ce calculateur au coeur sec, il s'agissait d'un homme qui, joignant à la science des chiffres les tendres et généreuses sympathies d'un coeur évangélique et l'élévation d'un esprit éminent, étendrait son ardente sollicitude non seulement sur le bien-être matériel, mais sur l'émancipation morale des ouvriers, cherchant par tous les moyens possibles à développer leur intelligence, à rehausser leur coeur, et qui, fort de l'autorité que lui donneraient ses bienfaits, sentant surtout que celui-là de qui dépend le bonheur ou le malheur de trois cents créatures humaines a aussi _charge d'âmes_, guiderait ceux qu'il n'appellerait plus ses ouvriers, mais ses frères, dans les voies les plus droites, les plus nobles, tâcherait de faire naître en eux le goût de l'instruction, des arts, qui les rendrait enfin heureux et fiers d'une condition qui n'est souvent acceptée par d'autres qu'avec des larmes de malédiction et de désespoir... eh bien, mademoiselle Angèle, cet homme c'est... Mais tenez, mon Dieu!... il ne pouvait arriver parmi nous qu'au milieu d'une bénédiction... le voilà... c'est M. Hardy!

-- Ah! monsieur Agricol, dit Angèle émue en essuyant ses larmes, c'est les mains jointes de reconnaissance qu'il faudrait le recevoir.

-- Tenez... voyez si cette noble et douce figure n'est pas l'image de cette âme admirable.

En effet, une voiture de poste, où se trouvait M. Hardy avec M. de Blessac, l'indigne ami qui le trahissait d'une manière si infâme, entrait à ce moment dans la cour de la fabrique.

* * * * *

Quelques mots seulement sur les faits que nous venons d'essayer d'exposer dramatiquement, et qui se rattachent à l'organisation du travail; question capitale, dont nous nous occuperons encore avant la fin de ce livre. Malgré les discours plus ou moins officiels des gens plus ou moins SÉRIEUX (il nous semble que l'on abuse un peu de cette lourde épithète) sur la PROSPÉRITÉ DU PAYS, il est un fait hors de toute discussion: à savoir que jamais les classes laborieuses de la société n'ont été plus misérables; car jamais les salaires n'ont été moins en rapport avec les besoins pourtant plus que modestes des travailleurs.

Une preuve irrécusable de ce que nous avançons, c'est la tendance progressive des classes riches à venir en aide à ceux qui souffrent si cruellement. Les crèches, les maisons de refuge pour les enfants pauvres, les fondations philanthropiques, etc., démontrent assez que les heureux du monde pressentent que, malgré les assurances officielles à l'endroit de la _prospérité générale, _des maux terribles, menaçants, fermentent au fond de la société. Si généreuses que soient ces tentatives isolées, individuelles, elles sont, elles doivent être plus qu'insuffisantes. Les gouvernants seuls pourraient prendre une initiative efficace... mais ils s'en garderont bien. Les gens _sérieux _discutent _sérieusement _l'importance de nos relations diplomatiques avec le Monomotapa, ou toute autre affaire aussi _sérieuse_, et ils abandonnent aux chances de la commisération privée, au hasard du bon ou du mauvais vouloir des capitalistes et des fabricants, le sort de plus en plus déplorable de tout un peuple immense, intelligent, laborieux_, s'éclairant de plus en plus sur ses droits et sur sa force_, mais si affamé par les désastres d'une impitoyable concurrence qu'il manque même souvent du travail dont il a peine à vivre! Soit... les gens _sérieux _ne daignent pas songer à ces formidables misères... Les _hommes d'État _sourient de pitié à la seule pensée d'attacher leur nom à une initiative qui les entourerait d'une popularité bienfaisante et féconde. Soit... tous préfèrent attendre le moment où la question sociale éclatera comme la foudre... Alors... au milieu de cette effrayante commotion qui ébranlera le monde, on verra ce que deviendront les questions _sérieuses _et les hommes _sérieux _de ce temps-ci. Pour conjurer, ou du moins pour reculer peut-être ce sinistre avenir, c'est donc encore aux sympathies privées qu'il faut s'adresser, au nom du bonheur, au nom de la tranquillité, au nom du salut de tous...

Nous l'avons dit il y a longtemps: SI LES RICHES SAVAIENT!!! Eh bien, répétons-le, à la louange de l'humanité_, lorsque les riches savent_, ils font souvent le bien avec intelligence et générosité. Tâchons de leur démontrer, à eux et à ceux-là aussi de qui dépend le sort d'une foule innombrable de travailleurs, qu'ils peuvent être bénis, adorés, pour ainsi dire_, sans bourse délier_.

Nous avons parlé des _maisons communes _où les ouvriers trouveraient à des prix minimes les logements salubres et bien chauffés. Cette excellente institution était sur le point de se réaliser en 1829, grâce aux charitables intentions de Mlle Amélie de Virolles. À cette heure, en Angleterre lord Ashley s'est mis à la tête d'une compagnie qui se propose le même but, et qui offrira aux actionnaires un minimum de quatre pour cent d'intérêt garanti.

Pourquoi ne suivrait-on pas en France un pareil exemple, exemple qui aurait de plus l'avantage de donner aux classes pauvres les premiers rudiments et les premiers moyens d'association? Les immenses avantages de la vie commune sont évidents, ils frappent tous les esprits; mais le peuple est hors d'état de fonder les établissements indispensables à ces communautés. Quels immenses services rendrait donc le riche en mettant les travailleurs à même de jouir de ces précieux avantages! Que lui importerait de faire construire une maison de rapport qui offrît un logement salubre à cinquante ménages, pourvu que son revenu fût assuré? et il serait très facile de le lui garantir.

Pourquoi l'institut, qui donne annuellement pour sujets de concours aux jeunes architectes des plans de palais, d'églises, de salles de spectacle, etc., ne demanderait-il pas quelquefois le plan d'un grand établissement destiné au logement des classes laborieuses, qui devrait réunir toutes les conditions d'économie et de salubrité désirables?

Pourquoi le conseil municipal de Paris, dont l'excellent vouloir, dont la paternelle sollicitude pour des classes souffrantes, se sont tant de fois admirablement manifestés, n'établirait-il pas dans les arrondissements populeux des _maisons communes modèles _où l'on ferait les premières applications de la vie en commun? Le désir d'être admis dans ces établissements serait un puissant levier d'émulation, de moralisation, et aussi une consolante espérance... pour les travailleurs... Or, c'est quelque chose que l'espérance. La ville de Paris ferait ainsi un bon placement, une bonne action, et son exemple déciderait peut-être les gouvernants à sortir de leur impitoyable indifférence.

Pourquoi enfin les capitalistes qui fondent des manufactures ne profiteraient-ils pas de cet enseignement pour joindre des maisons communes d'ouvriers à leurs usines ou à leurs fabriques?

Il s'ensuivrait pour les fabricants eux-mêmes un avantage très considérable dans ces temps de concurrence désespérée. Voici comment: la réduction du salaire est d'autant plus funeste, d'autant plus intolérable pour l'ouvrier, qu'elle l'oblige à se priver souvent des objets de première nécessité: or, si en vivant isolément, trois francs lui suffisent à peine pour vivre, et que le fabricant lui facilite le moyen de vivre avec trente sous grâce à l'association, le salaire de l'artisan pourra, dans un moment de crise commerciale, être réduit de moitié, sans qu'il ait trop à souffrir de cette diminution, encore préférable au chômage, et le fabricant ne sera pas obligé de suspendre ses travaux.

Nous espérons avoir démontré l'avantage, l'utilité, la facilité d'une fondation de _maisons communes d'ouvriers_.

Nous avons ensuite posé ceci: Qu'il serait non seulement de la plus rigoureuse équité que le travailleur participât aux bénéfices, fruit de son labeur et de son intelligence, mais que cette juste répartition profiterait même au fabricant.

Ici il ne s'agit que d'hypothèses, de projets, parfaitement réalisables d'ailleurs, il s'agit de faits accomplis. Un de nos meilleurs amis, très grand industriel, dont le coeur vaut l'esprit, a créé un comité consultatif d'ouvriers et les a appelés (en outre de leur salaire) à jouir d'une part proportionnelle dans les bénéfices de son exploitation; déjà les résultats ont dépassé ses espérances. Afin d'entourer cet exemple excellent de toutes les facilités possibles d'exécution dans le cas où quelques esprits à la fois sages et généreux voudraient l'imiter, nous donnons en note les bases de cette organisation[15].

Jusqu'à présent, le travailleur n'a eu qu'une part minime, insuffisante à ses besoins; ne serait-il pas juste, humain, de le rétribuer mieux, et cela directement ou indirectement, soit en lui facilitant le bien-être que procure l'association, soit en lui donnant une part dans les bénéfices dus en partie à ses labeurs? En admettant même, au pis-aller, et vu les détestables effets de la concurrence anarchique, que cette augmentation de salaire dût diminuer quelque peu la part du capitaliste et de l'exploitant, ceux-ci ne feraient-ils pas encore non seulement une chose généreuse et équitable, mais une chose avantageuse, en mettant leur fortune, leur industrie à l'abri de tout bouleversement, puisqu'ils auraient ôté aux travailleurs tout légitime prétexte de trouble, de douloureuses et justes réclamations?

En un mot, ceux-là nous paraissent toujours singulièrement sages qui assurent leurs biens contre l'incendie.

* * * * *

Nous l'avons dit: M. Hardy et M. de Blessac étaient arrivés à la fabrique.

Peu de temps après, on vit de loin, du côté de Paris, s'avancer un modeste petit fiacre se dirigeant aussi vers la fabrique. Dans ce fiacre se trouvait Rodin.

IV. Révélations.

Pendant la visite d'Angèle et d'Agricol à la maison commune, la bande des _Loups_, se recrutant sur la route d'un assez grand nombre d'habitués de cabarets, avait continué de marcher sur la fabrique, vers laquelle se dirigeait lentement le fiacre qui amenait Rodin de Paris.

M. Hardy, en descendant de voiture avec son ami, M. de Blessac, était entré dans le salon de la maison qu'il occupait auprès de la manufacture.

M. Hardy était d'une taille moyenne, élégante et frêle, qui annonçait une nature essentiellement nerveuse et impressionnable. Son front était large et ouvert, son teint pâle, ses yeux noirs, à la fois remplis de douceur et de pénétration, sa physionomie loyale, spirituelle et attrayante. Un seul mot peindra le caractère de M. Hardy: sa mère l'appelait _la Sensitive; _c'était en effet une de ces organisations d'une finesse, d'une délicatesse exquises, aussi expansives, aussi aimantes que nobles et généreuses, mais d'une telle susceptibilité, qu'au moindre froissement elles se replient et se concentrent en elles-mêmes. Si l'on joint à cette excessive sensibilité un amour passionné pour les arts, une intelligence d'élite, des goûts essentiellement choisis, raffinés, et que l'on songe aux mille déceptions ou déloyautés sans nombre dont M. Hardy avait dû être victime dans la carrière industrielle, on se demande comment ce coeur si délicat, si tendre, n'avait pas été mille fois brisé dans cette lutte incessante contre les idées les plus impitoyables. M. Hardy avait en effet beaucoup souffert: forcé de suivre la carrière industrielle pour faire honneur à des affaires que son père, modèle de droiture et de probité, avait laissées un peu embarrassées, par suite des événements de 1815, il était parvenu à force de travail, de capacité, à atteindre une des positions les plus honorables de l'industrie; mais, pour arriver à ce but, que d'ignobles tracasseries à subir, que de perfides concurrences à combattre, que de rivalités haineuses à lasser! Impressionnable comme il l'était, M. Hardy eût mille fois succombé à ses fréquents accès d'indignation douloureuse contre la bassesse, de révolte amère contre l'improbité, sans le sage et ferme appui de sa mère; de retour auprès d'elle, après une journée de lutte pénible ou de déceptions odieuses, il se trouvait tout à coup transporté dans une atmosphère d'une pureté si bienfaisante, d'une sérénité si radieuse, qu'il perdait presque à l'instant le souvenir des choses honteuses dont il avait été si cruellement froissé pendant le jour; les déchirements de son coeur s'apaisaient au seul contact de la grande et belle âme de sa mère; aussi son amour pour elle était-il une véritable idolâtrie. Lorsqu'il la perdit, il éprouva un de ces chagrins calmes, profonds, comme le sont les chagrins qui ne finissent jamais, et qui, faisant pour ainsi dire partie de notre vie, ont même parfois leurs jours de mélancolique douceur. Peu de temps après cet affreux malheur, M. Hardy se rapprocha davantage de ses ouvriers; il avait toujours été juste et bon pour eux; mais, quoique la place que sa mère laissait dans son coeur dût à jamais rester vide, il se sentit, pour ainsi dire, un redoublement d'affectuosité, éprouvant d'autant plus le besoin de voir autour de lui des gens heureux qu'il souffrait davantage; bientôt les merveilleuses améliorations qu'il apporta au bien-être physique et moral de tout ce qui l'entourait, servirent, non de distraction, mais d'occupation à sa douleur. Peu à peu aussi il s'éloigna du monde et concentra sa vie dans trois affections: une amitié tendre, dévouée, qui semblait résumer toutes ses amitiés passées, un amour ardent et sincère comme un dernier amour, et un attachement paternel pour ses ouvriers... Ses jours se passaient donc au milieu de ce petit monde rempli de reconnaissance, de respect pour lui; monde qu'il avait pour ainsi dire créé à son image à lui, afin d'y trouver un refuge contre les douloureuses réalités dont il avait horreur, et de ne s'entourer ainsi que d'êtres bons, intelligents, heureux et capables de répondre à toutes les nobles pensées qui lui devenaient pour ainsi dire de plus en plus vitales. Ainsi, après bien des chagrins, M. Hardy, arrivé à la maturité de l'âge, possédant un ami sincère, une maîtresse digne de son amour, et se sachant certain de l'attachement passionné de ses ouvriers, avait donc rencontré, à l'époque de ce récit, toute la somme de félicité à laquelle il pouvait prétendre depuis la mort de sa mère.

M. de Blessac, l'intime ami de M. Hardy, avait été longtemps digne de cette touchante et fraternelle affection; mais l'on a vu par quel moyen diabolique le père d'Aigrigny et Rodin étaient parvenus à faire de M. de Blessac, jusqu'alors droit et sincère, l'instrument de leurs machinations.

Les deux amis, qui avaient un peu ressenti pendant la route la piquante vivacité du vent du nord, se réchauffaient à un bon feu allumé dans le petit salon de M. Hardy.

-- Ah! mon cher Marcel, je recommence décidément à vieillir, dit M. Hardy en souriant et s'adressant à M. de Blessac; j'éprouve de plus en plus le besoin de revenir chez moi... Quitter mes habitudes me devient vraiment pénible, et je maudis tout ce qui m'oblige à sortir de cet heureux petit coin de terre.

-- Et quand je pense, répondit M. de Blessac, ne pouvant s'empêcher de rougir légèrement, quand je pense, mon ami, que pour moi vous avez entrepris il y a quelque temps ce long voyage!

-- Eh bien... mon cher Marcel, ne venez-vous pas de m'accompagner, à votre tour, dans une excursion qui sans vous eût été aussi ennuyeuse qu'elle a été charmante?

-- Mon ami, quelle différence! j'ai contracté envers vous une dette que je ne pourrai jamais acquitter dignement.

-- Allons donc! mon cher Marcel... est-ce qu'entre nous il y a distinction du _tien _et du _mien? _En fait de dévouement, est-ce qu'il n'est pas aussi doux, aussi bon de donner que de recevoir!

-- Noble coeur... noble coeur!...

-- Dites heureux coeur... oh! oui, bien heureux des dernières affections pour lesquelles il bat...

-- Et qui, grand Dieu! mériterai le bonheur ici bas... si ce n'est vous, mon ami?

-- Ce bonheur, à qui le dois-je? à ces affections que j'ai trouvées là, prêtes à me soutenir, lorsque, privé de l'appui de ma mère, qui était toute ma force, je me serais senti, j'avoue ma faiblesse, presque incapable de supporter l'adversité.

-- Vous, mon ami, d'un caractère si ferme, si résolu pour faire le bien? vous que j'ai vu lutter avec autant d'énergie que de courage pour amener le triomphe d'une idée honnête et équitable?

-- Oui, mais plus j'avance dans ma carrière, plus les choses laides, honteuses, me causent d'adversion, et moins je me sens la force de les affronter.

-- S'il le fallait, vous auriez plus de courage, mon ami.

-- Mon bon Marcel, reprit M. Hardy avec une émotion douce et contenue, bien souvent je vous l'ai dit: mon courage, c'était ma mère. Voyez-vous, ami, lorsque j'arrivais auprès d'elle le coeur déchiré par quelque horrible gratitude ou révolté par quelque fourberie sordide, et que, prenant mes deux mains entre ses mains vénérables, elle me disait de sa voix tendre et grave: «Mon cher enfant, c'est aux ingrats et aux fripons à être navrés; plaignons les méchants; oublions le mal; ne songeons qu'au bien...» alors, ami, mon coeur, douloureusement contracté, s'épanouissait à la simple influence de cette parole maternelle, et chaque jour je trouvais auprès d'elle la force nécessaire pour recommencer le lendemain une lutte cruelle contre les tristes nécessités de ma condition: heureusement Dieu a voulu que, après avoir perdu cette mère chérie, j'aie pu rattacher ma vie à ces affections, sans lesquelles, je l'avoue, je me sentirais faible et désarmé, car vous ne sauriez croire, Marcel, l'appui, la force que je trouve en votre amitié.

-- Ne parlons pas de moi, mon ami, reprit M. de Blessac en dissimulant son embarras. Parlons d'une autre affection presque aussi douce et aussi tendre que celle d'une mère.

-- Je vous comprends, mon bon Marcel, reprit M. Hardy; je n'ai rien pu vous cacher, puisque, dans une circonstance bien grave, j'ai eu recours aux conseils de votre amitié... Eh bien, oui... je crois que chaque jour de ma vie augmente encore mon adoration pour cette femme, la seule que j'aie passionnément aimée, la seule que maintenant j'aimerai jamais... Et puis, enfin... faut-il tout vous dire... ma mère, ignorant ce que Marguerite était pour moi, m'a fait si souvent son éloge, que cela rend cet amour presque sacré à mes yeux.

-- Et puis, il y a des rapports si étranges entre le caractère de Mme de Noisy et le vôtre, mon ami... son idolâtrie pour sa mère surtout!

-- C'est vrai, Marcel, cette abnégation de Marguerite a souvent fait mon tourment... Que de fois elle m'a dit avec sa franchise habituelle: «Je vous ai tout sacrifié... mais je vous sacrifierais à ma mère!»

-- Dieu merci! mon ami, vous n'avez jamais à craindre de voir Mme de Noisy exposée à cette lutte cruelle... Sa mère a depuis longtemps renoncé, m'avez-vous dit, à l'idée de retourner en Amérique, où M. de Noisy, parfaitement insouciant de sa femme, paraît fixé pour toujours... Grâce au discret dévouement de cette excellente femme qui a élevé Marguerite, votre amour est entouré du plus profond mystère... Qui pourrait le troubler à cette heure?

-- Rien! oh rien!... s'écria M. Hardy, j'ai même presque les garanties de sa durée...

-- Que voulez-vous dire... mon ami?...

-- Je ne sais pas si je dois vous faire part...

-- Ai-je été indiscret... mon ami?...

-- Vous, mon cher Marcel?... le pouvez-vous penser? dit M. Hardy d'un ton de reproche amical, non... c'est que je n'aime à vous conter mes bonheurs que lorsqu'ils sont complets... et il manque quelque chose encore à la certitude de certain charmant projet...

Un domestique, entrant à ce moment, dit à M. Hardy:

-- Monsieur, il y a là un vieux monsieur qui désire vous parler pour affaire très pressée...

-- Déjà!... dit M. Hardy avec une légère impatience. Vous permettez, mon ami?...

Puis, à un mouvement que fit M. de Blessac pour se retirer dans une chambre voisine, M. Hardy reprit en souriant:

-- Non, non, restez... votre présence hâtera l'entretien.

-- Mais il s'agit d'affaires, mon ami?

-- Je les fais au grand jour, vous le savez... Puis s'adressant au domestique: -- Priez ce monsieur d'entrer.

-- Le postillon demande s'il peut s'en aller, dit le serviteur.

-- Non, certes, il conduira M. de Blessac à Paris; qu'il attende.

Le domestique sortit et rentra aussitôt, introduisant Rodin, que M. de Blessac ne connaissait pas, sa trahison ayant été négociée par un autre intermédiaire.

-- Monsieur Hardy? dit Rodin en saluant respectivement et en interrogeant tour à tour du regard les deux amis.

-- C'est moi, monsieur, que voulez-vous? répondit le fabricant avec bienveillance; à l'aspect de ce vieil homme, humble et mal vêtu, il s'attendait à une demande de secours.

-- Monsieur... François Hardy? répéta Rodin, comme s'il eût voulu s'assurer de l'identité du personnage.

-- J'ai eu l'honneur de vous dire que c'était moi, monsieur...

-- J'aurais, monsieur, une communication particulière à vous faire, dit Rodin.

-- Vous pouvez parler... monsieur est mon ami, dit M. Hardy en montrant M. de Blessac.

-- Mais... c'est à vous seul... que je désirerais parler, monsieur, reprit Rodin.

M. de Blessac allait se retirer, lorsque M. Hardy d'un coup d'oeil le retint et dit à Rodin avec bonté, craignant que la présence d'un tiers le blessât, s'il avait une aumône à implorer:

-- Monsieur, permettez-moi de vous demander si c'est pour vous ou pour moi que vous désirez le secret de cet entretien?

-- C'est pour vous... monsieur... absolument pour vous, répondit Rodin.

-- Alors, monsieur, dit M. Hardy assez étonné, vous pouvez parler... je n'ai pas de secret pour monsieur...

Après un moment de silence, Rodin reprit, en s'adressant à M. Hardy:

-- Monsieur... vous êtes digne, je le sais, du grand bien que l'on dit de vous... et comme tel... vous méritez la sympathie de tout honnête homme.

-- Je le crois... monsieur...

-- Or, en honnête homme, je viens vous rendre un service.

-- Et ce service... monsieur?

-- Je viens vous dévoiler une infâme trahison... dont vous avez été victime.

-- Je crois que vous vous trompez, monsieur.

-- J'ai les preuves de ce que j'avance.

-- Les preuves?