Le juif errant - Tome II

Chapter 20

Chapter 203,420 wordsPublic domain

-- Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agricol à une digne matrone qui contemplait gravement les lentes évolutions de plusieurs tournebroches dignes des noces de Gamache, tant ils étaient glorieusement chargés de morceaux de boeuf, de mouton et de veau, qui commençaient à prendre une couleur d'un brun doré des plus appétissantes; bonjour, madame Bertrand, reprit Agricol; selon le règlement, je ne dépasse pas le seuil de la cuisine; je veux seulement la faire admirer à mademoiselle, qui est arrivée ici depuis peu de jours.

-- Admirez, mon garçon, admirez... et surtout voyez comme cette marmaille est sage et travaille bien...

Et, ce disant, la matrone indique du bout de la grande cuiller de lèchefrite qui lui servait de sceptre une quinzaine de marmots des deux sexes, assis autour d'une table, profondément absorbés dans l'exercice de leurs fonctions, qui consistaient à pelurer les pommes de terre et à éplucher des herbes.

-- Nous aurons donc un vrai festin de Balthazar, madame Bertrand? demanda Agricol en riant.

-- Ma foi! un vrai festin comme toujours, mon garçon... Voilà la carte du dîner d'aujourd'hui: bonne soupe de légumes au bouillon, boeuf rôti avec des pommes de terre autour, salade, fruits, fromage, et pour extra du dimanche des tourtes au raisiné que fait la mère Denis à la boulangerie et, c'est le cas de le dire, à cette heure le four chauffe.

-- Ce que vous me dites là, madame Bertrand, me met furieusement en appétit, dit gaiement Agricol. Du reste, on s'aperçoit bien quand c'est votre tour d'être de cuisine, ajouta-t-il d'un air flatteur.

-- Allez, allez, grand moqueur! dit gaiement le cordon bleu de service.

-- C'est encore cela qui m'étonne tant, monsieur Agricol, dit Angèle à Agricol en continuant de marcher à côté de lui, c'est de comparer la nourriture si insuffisante, si malsaine, des ouvriers de notre pays, à celle que l'on a ici.

-- Et pourtant nous ne dépensons pas plus de vingt-cinq sous par jour, pour être beaucoup mieux nourris que nous ne le serions pour trois francs à Paris.

-- Mais c'est à n'y pas croire, monsieur Agricol. Comment est-ce donc possible?

-- C'est toujours grâce à la baguette de M. Hardy! Je vous expliquerai cela tout à l'heure.

-- Ah! que j'ai aussi d'impatience de le voir, M. Hardy!

-- Vous le verrez bientôt, peut-être aujourd'hui; car on l'attend d'un moment à l'autre. Mais tenez, voici le réfectoire que vous ne connaissez pas, puisque votre famille, comme d'autres ménages, a préféré se faire apporter à manger chez elle... Voyez donc quelle belle pièce... et si gaie sur le jardin, en face de la fontaine!

En effet, c'était une vaste salle bâtie en forme de galerie et éclairée par dix fenêtres ouvrant sur le jardin; des tables recouvertes de toile cirée bien luisante étaient rangées près des murs: de sorte que, pendant l'hiver, cette pièce servait le soir, après les travaux, de salle de réunion et de veillée, pour les ouvriers qui préféraient passer la soirée en commun au lieu de la passer seuls chez eux ou en famille. Alors dans cette immense salle, bien chauffée par le calorifère, brillamment éclairée au gaz, les uns lisaient, d'autres jouaient aux cartes, ceux-là causaient ou s'occupaient de menus travaux.

-- Ce n'est pas tout, dit Agricol à la jeune fille, vous trouverez, j'en suis sûr, cette pièce encore plus belle lorsque vous saurez que le jeudi et le dimanche elle se transforme en salle de bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert.

-- Vraiment!...

-- Certainement, répondit fièrement le forgeron. Nous avons parmi nous des musiciens exécutants, très capables de faire danser; de plus, deux fois la semaine, nous chantons presque tous en choeur, hommes, femmes, enfants[10]. Malheureusement, cette semaine, quelques troubles survenus dans la fabrique ont empêché nos concerts.

-- Autant de voix! cela doit être superbe.

-- C'est très beau, je vous assure... M. Hardy a toujours beaucoup encouragé chez nous cette distraction d'un effet si puissant, dit- il, et il a raison, sur l'esprit et sur les moeurs. Pendant un hiver, il a fait venir ici, à ses frais, deux élèves du célèbre M. Wilhem; et, depuis, notre école a fait de grand progrès. Vraiment, je vous assure, mademoiselle Angèle, que, sans nous flatter, c'est quelque chose d'assez émouvant que d'entendre environ deux cents voix diverses chanter en choeur quelque hymne au travail ou à la liberté... Vous entendez cela, et vous trouverez, j'en suis sûr qu'il y a quelque chose de grandiose, et pour ainsi dire d'élevant pour le coeur, dans l'accord fraternel de toutes ces voix se fondant en un seul son, grave, sonore et imposant.

-- Oh! je le crois; quel bonheur d'habiter ici! Il n'y a que des joies, car le travail ainsi mélangé de plaisirs devient un bonheur.

-- Hélas! il y a ici comme partout des larmes et des douleurs, dit tristement Agricol. Voyez-vous là... ce bâtiment isolé, bien exposé?

-- Oui, quel est-il?

-- C'est notre salle de malades... Heureusement, grâce à notre régime sain et salubre, elle n'est pas souvent au complet; une cotisation annuelle nous permet d'avoir un très bon médecin; de plus, une caisse de secours mutuels est organisée de telle sorte qu'en cas de maladie chacun de nous reçoit les deux tiers de ce qu'il reçoit en santé.

-- Comme tout cela est bien entendu! Et là-bas, monsieur Agricol, de l'autre côté de la pelouse?

-- C'est la buanderie et le lavoir d'eau courante, chaude et froide, et puis, sous ce hangar, est le séchoir; plus loin, les écuries et les greniers de fourrage pour les chevaux du service de la fabrique.

-- Mais, enfin, monsieur Agricol, allez-vous me dire le secret de toutes ces merveilles?

-- En dix minutes vous allez comprendre cela, mademoiselle.

Malheureusement la curiosité d'Angèle fut à ce moment déçue: la jeune fille se trouvait avec Agricol près d'une barrière à claire voie servant de clôture au jardin, du côté de la grande allée qui séparait les ateliers de la maison commune. Tout à coup, une bouffée de vent apporta le bruit très lointain de fanfares guerrières et d'une musique militaire; puis on entendit le galop retentissant de deux chevaux qui s'approchaient rapidement, et bientôt arriva, monté sur un beau cheval noir à longue queue flottante et à la housse cramoisie, un officier général; ainsi que sous l'Empire, il portait des bottes à l'écuyère et une culotte blanche; son uniforme bleu étincelait de broderie d'or, le grand cordon rouge de la Légion d'honneur était passé sur son épaulette droite quatre fois étoilée d'argent, et son chapeau largement bordé d'or était garni de plumes blanches, distinction réservée aux maréchaux de France. On ne pouvait voir un homme de guerre d'une tournure plus martiale, plus chevaleresque, et plus fièrement campé sur son cheval de bataille.

Au moment où le maréchal Simon, car c'était lui, arrivait devant Angèle et Agricol, il arrêta brusquement sa monture sur ses jarrets, en descendit lestement, et jeta ses rênes d'or à un domestique en livrée qui le suivait à cheval.

-- Où faudra-t-il attendre monsieur le duc? demanda le palefrenier.

-- Au bout de l'allée, dit le maréchal. Et se découvrant avec respect, il s'avança vivement, le chapeau à la main, au-devant d'une personne qu'Angèle et Agricol ne voyaient pas encore. Cette personne parut bientôt au détour de l'allée: c'était un vieillard à la figure énergique et intelligente: il portait une blouse fort propre, une casquette de drap sur ses longs cheveux blancs, et les mains dans ses poches, il fumait paisiblement une vieille pipe d'écume de mer.

-- Bonjour, mon bon père, dit respectueusement le maréchal en embrassant avec effusion le vieil ouvrier, qui, après lui avoir rendu tendrement son étreinte, lui dit, voyant qu'il conservait son chapeau à la main:

-- Couvre-toi donc, mon garçon... Mais comme te voilà beau! ajouta-t-il en souriant.

-- Mon père, c'est que je viens d'assister à une revue tout près d'ici... et j'ai profité de cette occasion pour être plus tôt près de vous.

-- Ah ça! est-ce que l'occasion m'empêchera d'embrasser mes petites filles comme tous les dimanches?

-- Non, mon père, elles vont venir en voiture, Dagobert les accompagnera.

-- Mais... qu'as-tu donc? Tu sembles soucieux.

-- C'est qu'en effet, mon père, dit le maréchal d'un air péniblement ému, j'ai de graves choses à vous apprendre.

-- Viens chez moi, alors, dit le vieillard assez inquiet. Et le maréchal et son père disparurent au tournant de l'allée. Angèle était restée si stupéfaite de ce que ce brillant officier général, qu'on appelait M. de duc, avait pour père un vieil ouvrier en blouse, que, regardant Agricol d'un air interdit, elle lui dit:

-- Comment! monsieur Agricol... ce vieil ouvrier...

-- Est le père de M. le maréchal duc de Ligny, l'ami... oui, je puis le dire, ajouta Agricol d'une voix émue, l'ami de mon père à moi, qui a fait la guerre pendant vingt ans sous ses ordres.

-- Être si haut et se montrer si respectueux, si tendre pour son père! dit Angèle. Le maréchal doit avoir un bien noble coeur, mais comment laisse-t-il son père ouvrier?

-- Parce que le père Simon ne quitterait son état et sa fabrique pour rien au monde, il est né ouvrier, il veut mourir ouvrier, quoiqu'il ait pour fils un duc, un maréchal de France.

III. Le secret.

Après que l'étonnement fort naturel qu'Angèle avait éprouvé à l'arrivée du maréchal Simon fut dissipé, Agricol lui dit en souriant:

-- Je ne voudrais pas, mademoiselle Angèle, profiter de cette circonstance pour m'épargner de vous dire le secret de toutes les merveilles de notre maison commune.

-- Oh! je ne vous aurais pas non plus laissé manquer à votre promesse, monsieur Agricol, répondit Angèle; ce que vous m'avez déjà dit m'intéresse trop pour cela.

-- Écoutez-moi donc, mademoiselle, M. Hardy, en véritable magicien, a prononcé trois mots cabalistiques: -- ASSOCIATION, -- COMMUNAUTÉ, -- FRATERNITÉ. Nous avons compris le sens de ces paroles, et les merveilles que vous voyez ont été créées, à notre grand avantage, et aussi, je vous le répète, au grand avantage de M. Hardy.

-- C'est toujours cela qui me paraît extraordinaire, monsieur Agricol.

-- Supposez, mademoiselle, que M. Hardy, au lieu d'être ce qu'il est, eût été seulement un spéculateur au coeur sec, ne connaissant que le produit, se disant: «Pour que ma fabrique me rapporte beaucoup, que faut-il? Main-d'oeuvre parfaite, grande économie de matières premières, parfait emploi du temps des ouvriers, en un mot, économie de fabrication afin de produire à très bon marché; excellence des produits afin de vendre très cher...»

-- Certainement, monsieur Agricol, un fabricant ne peut exiger davantage.

-- Eh bien, mademoiselle, ces exigences eussent été satisfaites... ainsi qu'elles l'ont été; mais comment? Le voici:

M. Hardy, seulement spéculateur, se serait d'abord dit: «Éloignés de ma fabrique, les ouvriers, pour s'y rendre, peineront, se levant plus tôt, ils dormiront moins, prendre sur le sommeil si nécessaire aux travailleurs, mauvais calcul: ils s'affaiblissent, l'ouvrage s'en ressent; puis l'intempérie des saisons empirera cette longue course; l'ouvrier arrivera mouillé, frissonnant de froid, énervé avant le travail, et alors... quel travail!»

-- Cela est malheureusement vrai, monsieur Agricol, quand à Lille j'arrivais toute mouillée d'une pluie froide à la manufacture, j'en tremblais quelquefois toute la journée à mon métier.

-- Aussi, mademoiselle Angèle, le spéculateur dira: «Loger mes ouvriers à la porte de ma fabrique c'est obvier à cet inconvénient. Calculons: l'ouvrier marié paye en moyenne, dans Paris, deux cent cinquante francs par an[11], une ou deux mauvaises chambres et un cabinet, le tout obscur, étroit, malsain, dans quelque rue noire et infecte; là il vit entassé avec sa famille; aussi quelles santés délabrées! toujours fiévreux, toujours chétifs; et quel travail attendre d'un fiévreux, d'un chétif? Quant aux ouvriers garçons, ils payent un logement moins grand, mais aussi insalubre, environ cent cinquante francs. Or, additionnons: j'emploie cent quarante-six ouvriers mariés; ils payent donc à eux tous, pour leur affreux taudis, trente-six mille cinq cents francs par an; d'autre part, j'emploie cent quinze ouvriers garçons qui payent aussi par an dix-sept mille deux cent quatre-vingt francs, total environ cinquante mille francs de loyer, le revenu d'un million.

-- Mon Dieu, monsieur Agricol, quelle grosse somme font pourtant tous ces petits mauvais loyers réunis!

-- Vous voyez, mademoiselle, cinquante mille francs par an! Le prix d'un logement de millionnaire; alors, que se dit notre spéculateur? «Pour décider mes ouvriers à abandonner leur demeure à Paris, je leur ferai d'énormes avantages. J'irai jusqu'à réduire de moitié le prix de leur loyer, et, au lieu de chambres malsaines, ils auront des appartements vastes, bien aérés, bien exposés et facilement chauffés et éclairés à peu de frais; ainsi, cent quarante-six ménages me payant seulement cent vingt-cinq francs de loyer, et cent quinze garçons soixante-quinze francs, j'ai un total de vingt-six à vingt-sept mille francs... Un bâtiment assez vaste pour loger tout ce monde me coûtera tout au plus cinq cent mille francs[12]. J'aurai donc mon argent placé au moins à cinq pour cent, et parfaitement assuré, puisque les salaires me garantiront le prix du loyer.»

-- Ah! monsieur Agricol, je commence à comprendre comment il peut être quelquefois avantageux de faire le bien, même dans un intérêt d'argent.

-- Et moi je suis presque certain, mademoiselle, qu'à la longue les affaires faites avec droiture et loyauté sont toujours bonnes. Mais revenons à notre spéculateur. «Voici donc, dira-t-il, mes ouvriers établis à la porte de ma fabrique, bien logés, bien chauffés, et arrivant toujours vaillants à l'atelier. Ce n'est pas tout... l'ouvrier anglais, qui mange de bon boeuf, qui boit de bonne bière, fait, à temps égal, deux fois le travail de l'ouvrier français[13], réduit à une détestable nourriture plus débilitante que confortante, grâce à l'empoisonnement des denrées. Mes ouvriers travailleraient donc beaucoup plus s'ils mangeaient beaucoup mieux. Comment faire, sans y mettre du mien? Mais j'y songe le régime des casernes, des pensions et même des prisons, qu'est-il? la mise en commun des ressources individuelles, qui procurent ainsi une somme de bien-être impossible à réaliser sans cette association. Or, si mes deux cent soixante ouvriers, au lieu de faire deux cent soixante cuisines détestables, s'associent pour n'en faire qu'une pour tous, mais très bonne, grâce à des économies de toute sorte, quel avantage pour moi... et pour eux! Deux ou trois ménagères suffiraient chaque jour, aidées par des enfants, à préparer les repas: au lieu d'acheter le bois, le charbon, par fractions et de le payer le double de sa valeur, l'association de nos ouvriers ferait, sous ma garantie (leurs salaires me garantiraient à mon tour), de grands approvisionnements de bois, de farine, de beurre, d'huile, de vin, etc., en s'adressant directement aux producteurs[14]. Ainsi ils payeraient trois ou quatre sous la bouteille d'un vin pur et sain, au lieu de payer douze ou quinze sous un breuvage empoisonné. Chaque semaine l'association achèterait sur pied un boeuf et quelques moutons, les ménagères feraient le pain, comme à la campagne; enfin, avec ces ressources, de l'ordre et de l'économie, mes ouvriers auraient, pour vingt-cinq sous par jour, une nourriture salubre, agréable et suffisante.»

-- Ah! tout s'explique maintenant, monsieur Agricol!

-- Ce n'est pas tout, mademoiselle; continuant le rôle du spéculateur au coeur sec, il se dit: «Voici mes ouvriers bien logés, bien chauffés, bien nourris avec une économie de moitié, qu'ils soient aussi bien chaudement vêtus, leur santé a toute chance d'être parfaite, et la santé, c'est le travail. L'association achètera donc en gros et au prix de fabrique (toujours sous ma garantie que le salaire m'assure) de chaudes et solides étoffes, de bonnes et fortes toiles, qu'une partie des femmes d'ouvriers confectionneront en vêtements aussi bien que des tailleurs. Enfin, la fourniture des chaussures et des coiffures étant considérable, l'association obtiendra un rabais notable de l'entrepreneur.» Eh bien! mademoiselle Angèle, que dites-vous de notre spéculateur?

-- Je dis, monsieur Agricol, répondit la jeune fille avec une admiration naïve, que c'est à n'y pas croire; et cela est si simple cependant!

Sans doute, rien de plus simple que le bien, que le beau, et ordinairement on n'y songe guère. Remarquez aussi que notre homme ne parle absolument qu'au point de vue de son intérêt privé... Ne considérant que le côté matériel de la question, comptant pour rien l'habitude de fraternité, d'appui, de solidarité, qui naît inévitablement de la vie commune, ne réfléchissant pas que le bien-être moralise et adoucit le caractère de l'homme, ne se disant pas que les forts doivent appui et enseignement aux faibles, ne songeant pas qu'après tout _l'homme honnête, actif et laborieux a droit, positivement droit, à exiger de la société du travail et un salaire proportionné aux besoins de sa condition... _non, notre spéculateur ne pense qu'au produit brut; eh bien! vous le voyez non seulement il place sûrement son argent en maisons à cinq pour cent, mais il trouve de grands avantages au bien-être matériel de ses ouvriers.

-- C'est juste, monsieur Agricol.

-- Et que diriez-vous donc, mademoiselle, quand je vous aurai prouvé que notre spéculateur a aussi un grand avantage à donner à ses ouvriers, en outre de leur salaire régulier, une part proportionnelle dans ses bénéfices?

-- Cela me paraît plus difficile, monsieur Agricol.

-- Écoutez-moi quelques minutes encore, et vous serez convaincue.

En conversant ainsi, Angèle et Agricol étaient arrivés près de la porte du jardin de la maison commune.

Une femme âgée, vêtue très simplement, mais avec soin, s'approcha d'Agricol et lui dit:

-- M. Hardy est-il de retour à sa fabrique, monsieur?

-- Non, madame, mais on l'attend d'un moment à l'autre.

-- Aujourd'hui, peut-être?

-- Aujourd'hui ou demain, madame.

-- On ne sait pas à quelle heure il sera ici, monsieur?

-- Je ne crois pas qu'on le sache, madame; mais le portier de la fabrique, qui est aussi le portier de la maison de M. Hardy, pourra peut-être vous en instruire.

-- Je vous remercie, monsieur.

-- À votre service, madame.

-- Monsieur Agricol, dit Angèle lorsque la femme qui venait d'interroger le forgeron fut éloignée, ne trouvez-vous pas que cette dame était bien pâle et avait l'air bien ému?

-- Je l'ai remarqué comme vous, mademoiselle; il m'a semblé voir rouler une larme dans ses yeux.

-- Oui, elle avait l'air d'avoir pleuré. Pauvre femme! peut-être vient-elle demander quelques secours à M. Hardy... Mais qu'avez- vous, monsieur Agricol, vous semblez tout pensif?

Agricol pressentait vaguement que la visite de cette femme âgée, à la figure si triste, devait avoir quelque rapport avec l'aventure de la jeune et jolie dame blonde qui trois jours auparavant était venue si éplorée, si émue, demander des nouvelles de M. Hardy, et qui avait appris peut-être trop tard qu'elle avait été suivie et espionnée.

-- Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Agricol à Angèle, mais la présence de cette femme me rappelait une circonstance dont je ne puis malheureusement pas vous parler, car ce n'est pas mon secret à moi seul.

-- Oh! rassurez-vous, monsieur Agricol, répondit la jeune fille en souriant, je ne suis pas curieuse, et ce que vous m'apprenez m'intéresse tant que je ne désire pas vous entendre parler d'autre chose.

-- Eh bien donc, mademoiselle, quelques mots encore, et vous serez, comme moi, au courant de tous les secrets de notre association...

-- Je vous écoute, monsieur Agricol.

-- Parlons toujours au point de vue du spéculateur intéressé. Il se dit: «Voici mes ouvriers dans les meilleures conditions pour travailler beaucoup; maintenant, pour obtenir de gros bénéfices, que faire? Fabriquer à bon marché, vendre très cher. Mais pas de bon marché sans l'économie de matières premières, sans la perfection des procédés de fabrication, sans la célérité du travail. Or, malgré ma surveillance, comment empêcher mes ouvriers de prodiguer la matière? comment les engager, chacun dans sa spécialité, à chercher des procédés plus simples, moins onéreux?»

-- C'est vrai, monsieur Agricol, comment faire?

--» Et ce n'est pas tout, dira notre homme; pour vendre, très cher mes produits, il faut qu'ils soient irréprochables, excellents. Mes ouvriers font suffisamment bien; ce n'est pas assez: il faut qu'ils fassent des chefs-d'oeuvre.»

-- Mais, monsieur Agricol, une fois leur tâche suffisamment accomplie, quel intérêt auraient les ouvriers de se donner beaucoup de mal pour la fabrique des chefs-d'oeuvre?

-- C'est le mot, mademoiselle Angèle, QUEL INTÉRÊT ont-ils? Notre spéculateur aussi se dit bientôt: «Que mes ouvriers aient _intérêt _à économiser la matière première_, intérêt _à bien employer leur temps_, intérêt _à trouver des procédés de fabrication meilleurs, _intérêt _à ce que ce qui sort de leurs mains soit un chef- d'oeuvre... alors mon but est atteint. Eh bien_, intéressons _mes ouvriers dans les bénéfices que me procureront leur économie, leur activité, leur zèle, leur habileté: mieux ils fabriqueront, mieux je vendrai: meilleure sera leur part et la mienne aussi.»

-- Ah! maintenant je comprends, monsieur Agricol.

-- Et notre spéculateur spéculait bien; avant d'être _intéressé, _l'ouvrier se disait: «Peu m'importe, à moi, qu'à la journée je fasse plus, qu'à la tache je fasse mieux? Que m'en revient-il? Rien! Eh bien, à strict salaire, strict devoir. Maintenant, au contraire, j'ai intérêt à avoir du zèle, de l'économie. Oh! alors, tout change; je redouble d'activité, je stimule celle des autres; un camarade est-il paresseux, cause-t-il un dommage quelconque à la fabrique, j'ai le droit de lui dire: «Frère, nous souffrons tous plus ou moins de ta fainéantise ou du tort que tu fais à la chose commune.»

-- Et alors, comme l'on doit travailler avec ardeur, avec courage, avec espérance, monsieur Agricol!