Le juif errant - Tome II

Chapter 19

Chapter 193,632 wordsPublic domain

La croisée refermée, le tavernier revint auprès de Morok à l'instant où celui-ci quittait le cabinet pour la grande salle où les chefs des _Loups _venaient de faire irruption, pendant que leurs compagnons vociféraient dans la cour et dans l'escalier. Huit ou dix de ces insensés, que l'on poussait à leur insu à ces scènes de désordre, s'étaient des premiers précipités dans la salle, les traits animés par le vin et par la colère: la plupart étaient armés de longs bâtons. Un carrier d'une taille et d'une force herculéennes, coiffé d'un mauvais mouchoir rouge dont les lambeaux flottaient sur ses épaules, misérablement vêtu d'une peau de bique à moitié usée, brandissait une lourde pince de fer, et paraissait diriger le mouvement; les yeux injectés de sang, la physionomie menaçante et féroce, il s'avança vers le cabinet, faisant mine de vouloir repousser Morok, et s'écriant d'une voix tonnante:

-- Où sont les _Dévorants!... _les _Loups _en veulent manger! Le cabaretier hâta d'ouvrir la porte du cabinet en disant:

-- Il n'y a personne, mes amis... il n'y a personne... voyez vous- mêmes.

-- C'est vrai, dit le carrier surpris, après avoir jeté un coup d'oeil dans le cabinet; où sont-ils donc? on nous avait dit qu'il y en avait ici une quinzaine. Ou ils auraient marché avec nous sur la fabrique, ou il y aurait eu bataille, et les _Loups _auraient mordu!

-- S'ils ne sont pas venus, dit un autre, ils viendront: il faut les attendre.

-- Oui... oui, attendons-les.

-- On se verra de plus près!

-- Puisque les _Loups _veulent voir des _Dévorants_, dit Morok, pourquoi ne vont-ils pas hurler autour de la fabrique de ces mécréants, de ces athées... Aux premiers hurlements des _Loups... _ils sortiraient, il y aurait bataille...

-- Il y aurait... bataille, répéta machinalement Couche-tout-nu.

-- À moins que les _Loups _n'aient peur des _Dévorants! _ajouta Morok.

-- Puisque tu parles de peur... toi! tu vas marcher avec nous... et tu nous verras aux prises! s'écria le formidable carrier d'une voix tonnante et s'avançant vers Morok.

Et nombre de voix se joignirent à la voix du carrier.

-- Les _Loups _avoir peur des _Dévorants!_

_-- _Ce serait la première fois.

-- La bataille... la bataille! et que ça finisse!

-- Ça nous assomme à la fin... Pourquoi tant de misère pour nous et tant de bonheur pour eux?

-- Ils ont dit que les carriers étaient des bêtes brutes, bonnes à monter dans les roues de carrière comme des chiens de tournebroche, dit un émissaire du baron Tripeaud.

-- Et qu'eux autres _Dévorants _se feraient des casquettes avec la peau des _Loups_, ajouta un autre.

-- Ni eux ni leurs familles ne vont jamais à la messe. C'est des païens... des vrais chiens! cria un émissaire de l'abbé prêcheur.

-- Eux, à la bonne heure... faut bien qu'ils fassent le dimanche à leur manière! mais leurs femmes, ne pas aller à la messe... ça crie vengeance...

-- Aussi le curé a dit que cette fabrique-là, à cause de ses abominations, serait capable d'attirer le choléra sur le pays...

-- C'est vrai, il l'a dit au prêche.

-- Nos femmes l'ont entendu!...

-- Oui, oui, à bas les _Dévorants_, qui veulent attirer le choléra sur le pays!

-- Bataille!... bataille!... cria-t-on en choeur.

-- À la fabrique, donc! mes braves _Loups! _cria Morok d'une voix de stentor, à la fabrique!

-- Oui, à la fabrique! répéta la foule avec des trépignements furieux, car, peu à peu, tous ceux qui avaient pu monter et tenir dans la grande salle ou sur l'escalier s'y étaient entassés.

Ces cris furieux rappelant un instant Couche-tout-nu à lui-même, il dit tout bas à Morok:

-- Mais c'est donc un carnage que vous voulez? Je n'en puis plus.

-- Nous aurons le temps d'avertir la fabrique... Nous les quitterons en route, lui dit Morok.

Puis il cria tout haut en s'adressant à l'hôte, effrayé de ce désordre:

-- De l'eau-de-vie! que l'on puisse boire à la santé des braves _Loups. _C'est moi qui régale.

Et il jeta de l'argent au cabaretier, qui disparut et revint bientôt avec plusieurs bouteilles d'eau-de-vie et quelques verres.

-- Allons donc! des verres! s'écria Morok; est-ce que des camarades comme nous boivent dans des verres?...

Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille, il porta le goulot à ses lèvres et la passa au gigantesque carrier après avoir bu.

-- À la bonne heure, dit le carrier, à la régalade! capon qui s'en dédit! ça va aiguiser les dents des _Loups!_

_-- _À vous autres, camarades! dit Morok en distribuant les bouteilles.

-- Il y aura du sang à la fin de tout ça, murmura Couche-tout-nu, qui, malgré son état d'ivresse, comprenait tout le danger de ces funestes excitations.

En effet, bientôt le nombreux rassemblement quitta la cour du cabaret pour courir en masse à la fabrique de M. Hardy.

Ceux des ouvriers et habitants du village qui n'avaient pas voulu prendre part à ce mouvement d'hostilité (et ils étaient en majorité) ne parurent pas au moment où la troupe menaçante traversa la rue principale; mais un assez grand nombre de femmes, fanatisées par les prédications de l'abbé encouragèrent par leurs cris la troupe militante. À sa tête s'avançait le gigantesque carrier, brandissant sa formidable pince de fer; puis derrière lui, pêle-mêle, armés les uns de bâtons, les autres de pierres, suivait le gros de la troupe. Les têtes, encore exaltées par de récentes libations d'eau-de-vie, étaient arrivées à un état d'effervescence effrayante. Les physionomies étaient farouches, enflammés, terribles. Ce déchaînement des plus mauvaises passions faisait pressentir de déplorables conséquences. Se tenant pas le bras et marchant quatre ou cinq de front, les _Loups _s'excitaient encore par leurs chants de guerre répétés avec une excitation croissante, et dont voici le dernier couplet:

_Élançons-nous, pleins d'assurance,_ _Exerçons nos bras rigoureux._ _Eh bien! nous voilà devant eux! (Bis.)_ _Enfants d'un roi brillant de gloire,_ _C'est aujourd'hui que sans pâlir_ _Il faut savoir vaincre ou mourir;_ _La mort, la mort ou la victoire!_ _Du grand roi Salomon__[9]__ intrépides enfants,_ _Faisons, faisons un noble effort,_ _Nous serons triomphants._

Morok et Couche-tout-nu avaient disparu pendant que la troupe en tumulte sortait du cabaret pour se rendre à la fabrique.

II. La maison commune.

Pendant que les _Loups_, ainsi qu'on vient de le voir, se préparaient à une sauvage agression contre les _Dévorants_, la fabrique de M. Hardy avait, cette matinée-là, un air de fête parfaitement d'accord avec la sérénité du ciel; car le vent était au nord et le froid assez piquant pour une belle journée de mars.

Neuf heures du matin venaient de sonner à l'horloge de la _maison commune _des ouvriers, séparée des ateliers par une large route plantée d'arbres. Le soleil levant inondait de ses rayons cette imposante masse de bâtiments situés à une lieue de Paris, dans une position aussi riante que salubre, d'où l'on apercevait les coteaux boisés et pittoresques qui, de ce côté, dominent la grande ville. Rien n'était d'un aspect plus simple et plus gai que la maison commune des ouvriers. Son toit de chalet en tuiles rouges s'avançait au-delà des murailles blanches, coupé çà et là par de larges assises de briques qui contrastaient agréablement avec la couleur verte des persiennes du premier et du second étage. Ces bâtiments, exposés au midi et au levant, étaient entourés d'un vaste jardin de dix arpents, ici planté d'arbres en quinconce, là distribué en potager et en verger.

Avant de continuer cette description, qui peut-être semblera quelque peu _féerique_, établissons d'abord que les _merveilles _dont nous allons esquisser le tableau ne doivent pas être considérées comme des utopies, comme des rêves; rien, au contraire, n'était plus positif, et même, hâtons-nous de le dire et surtout de le prouver (de ce temps-ci, une telle affirmation donnera singulièrement de poids et d'intérêt à la chose), ces merveilles étaient le résultat d'une _excellente spéculation_, et, au résumé, représentaient un _placement aussi lucratif qu'assuré_.

Entreprendre une chose belle, utile et grande; douer un nombre considérable de créatures humaines d'un bien-être idéal, si on le compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont presque toujours condamnées; les instruire, les relever à leurs propres yeux; leur faire préférer aux grossiers plaisirs du cabaret, ou plutôt à ces étourdissements funestes que ces malheureux y cherchent fatalement pour échapper à la conscience de leur déplorable destinée: leur faire préférer à cela les plaisirs de l'intelligence, le délassement des arts; moraliser, en un mot, l'homme par le bonheur; enfin, grâce à une généreuse initiative, à un exemple d'une pratique facile, prendre place parmi les bienfaiteurs de l'humanité, et _faire _en même temps, pour ainsi dire _forcément une excellente affaire... _ceci paraît fabuleux. Tel était cependant le secret des merveilles dont nous parlons.

Entrons dans l'intérieur de la fabrique.

Agricol, ignorant la cruelle disparition de la Mayeux, se livrait aux plus heureuses pensées en songeant à Angèle, et achevait sa _toilette _avec une certaine coquetterie, afin d'aller trouver sa fiancée.

Disons deux mots du logement que le forgeron occupait dans la maison commune, à raison du prix incroyablement minime de _soixante-quinze francs _par an, comme les autres célibataires. Ce logement situé au deuxième étage, se composait d'une belle chambre et d'un cabinet exposés en plein midi et donnant sur le jardin; le plancher, de sapin, était d'une blancheur parfaite; le lit de fer, garni d'une paillasse de feuilles de maïs, d'un excellent matelas et de moelleuses couvertures; un bec de gaz et la bouche d'un calorifère donnaient, selon le besoin, de la lumière et une douce chaleur dans la pièce, tapissée d'un joli papier perse, et ornée de rideaux pareils; une commode, une table en noyer, quelques chaises, une petite bibliothèque, composaient l'ameublement d'Agricol; enfin, dans le cabinet, fort grand et fort clair, se trouvaient un placard pour serrer les habits, une table pour les objets de toilette, et une large cuvette de zinc au-dessous d'un robinet donnant de l'eau à volonté. Si l'on compare ce logement agréable, salubre, commode, à la mansarde obscure, glaciale et délabrée que le digne garçon payait quatre-vingt-dix francs par an dans la maison de sa mère, et qu'il lui fallait aller gagner chaque soir en faisant plus d'une lieue et demie, on comprendra le sacrifice qu'il faisait à son affection pour cette excellente femme.

Agricol, après avoir jeté un dernier coup d'oeil assez satisfait sur son miroir en peignant sa moustache et sa large impériale, quitta sa chambre pour aller rejoindre Angèle à la lingerie commune; le corridor qu'il traversa était large, éclairé par le haut, et planchéié de sapin d'une extrême propreté. Malgré les quelques ferments de discorde jetés depuis peu par les ennemis de M. Hardy au milieu de l'association d'ouvriers si fraternellement unis, on entendait de joyeux chants dans presque toutes les chambres qui bordaient le corridor, et Agricol, en passant devant plusieurs portes ouvertes, échangea cordialement un bonjour matinal avec plusieurs de ses camarades. Le forgeron descendit prestement l'escalier, traversa la cour en boulingrin, plantée d'arbres au milieu desquels jaillissait une fontaine d'eau vive, et gagna l'autre aile du bâtiment. Là se trouvait l'atelier où une partie des femmes et des filles des ouvriers associés, qui n'étaient pas employées à la fabrique, confectionnaient les effets de lingerie. Cette main-d'oeuvre, jointe à l'énorme économie provenant de l'achat des toiles en gros, fait directement dans les fabriques par l'association, réduisait incroyablement le prix de revient de chaque objet. Après avoir traversé l'atelier de lingerie, vaste salle donnant sur le jardin, bien aéré pendant l'été, bien chauffé pendant l'hiver, Agricol alla frapper à la porte de la mère d'Angèle.

Si nous disons quelques mots de ce logis, situé au premier étage, exposé au levant et donnant sur le jardin, c'est qu'il offrait pour ainsi dire le spécimen de l'habitation du _ménage _dans l'association, au prix toujours incroyablement minime de _cent vingt-cinq francs _par an. Une sorte de petite entrée donnant sur le corridor conduisait à une très grande chambre, de chaque côté de laquelle se trouvait une chambre un peu moins grande, destinée à leur famille, lorsque filles ou garçons étaient trop grands pour continuer de coucher dans l'un des deux dortoirs établis comme des dortoirs de pension et destinés aux enfants des deux sexes. Chaque nuit la surveillance de ces dortoirs était confiée à un père ou à une mère de famille appartenant à l'association. Le logement dont nous parlons se trouvant, comme tous les autres, complètement débarrassé de l'attirail de la cuisine, qui se faisait en grand et en commun dans une autre partie du bâtiment, pouvait être tenu dans une extrême propreté. Un assez grand tapis, un bon fauteuil, quelques jolies porcelaines sur une étagère en bois blanc bien ciré, plusieurs gravures pendues aux murailles, une pendule de bronze doré, un lit, une commode et un secrétaire d'acajou, annonçaient que les locataires de ce logis joignaient un peu de superflu à leur bien-être.

Angèle, que l'on pouvait dès ce moment appeler la fiancée d'Agricol, justifiait de tout point le portrait flatteur tracé par le forgeron dans son entretien avec la pauvre Mayeux; cette charmante jeune fille, âgée de dix-sept ans au plus, vêtue avec autant de simplicité que de fraîcheur, était assise à côté de sa mère. Lorsque Agricol entra, elle rougit légèrement à sa vue.

-- Mademoiselle, dit le forgeron, je viens remplir ma promesse, si votre mère y consent.

-- Certainement, monsieur Agricol, j'y consens, répondit cordialement la mère de la jeune fille. Elle n'a pas voulu visiter la maison commune et ses dépendances, ni avec son père, ni avec son frère, ni avec moi, pour avoir le plaisir de la visiter avec vous aujourd'hui dimanche... C'est bien le moins que vous, qui parlez si bien, vous fassiez les honneurs de la maison à cette nouvelle débarquée: il y a déjà une heure qu'elle vous attend, et avec quelle impatience!

-- Mademoiselle, excusez-moi, dit gaiement Agricol: en pensant au plaisir de vous voir, j'ai oublié l'heure... C'est là ma seule excuse.

-- Ah! maman... dit la jeune fille à sa mère d'un ton de doux reproche et en devenant vermeille comme une cerise, pourquoi avoir dit cela?

-- Est-ce vrai, oui ou non? Je ne t'en fais pas un reproche au contraire; va, mon enfant, M. Agricol t'expliquera mieux que moi encore ce que tous les ouvriers de la fabrique doivent à M. Hardy.

-- Monsieur Agricol, dit Angèle en nouant les rubans de son joli bonnet, quel dommage que votre bonne petite soeur adoptive ne soit pas avec vous!

-- La Mayeux? Vous avez raison, mademoiselle; mais ce ne sera que partie remise, et la visite qu'elle nous a faite hier ne sera pas la dernière.

La jeune fille, après avoir embrassé sa mère, sortit avec Agricol, dont elle prit le bras.

-- Mon Dieu, monsieur Agricol, dit Angèle, si vous saviez combien j'ai été surprise en entrant dans cette belle maison, moi qui étais habituée à voir tant de misère chez les pauvres ouvriers de notre province... misère que j'ai partagée aussi... tandis qu'ici tout le monde a l'air si heureux, si content!... c'est comme une féerie; en vérité, je crois rêver; et quand je demande à ma mère l'explication de cette féerie, elle me répond: «M. Agricol t'expliquera cela.»

-- Savez-vous pourquoi je suis si heureux de la douce tâche que je vais remplir, mademoiselle? dit Agricol avec un accent à la fois grave et tendre, c'est que rien ne pouvait venir plus à propos.

-- Comment cela, monsieur Agricol?

-- Vous montrer cette maison, vous faire connaître toutes les ressources de notre association, c'est pouvoir vous dire: Ici, mademoiselle, le travailleur, certain du présent, certain de l'avenir, n'est pas, comme tant de ses pauvres frères, obligé de renoncer aux plus doux besoins du coeur... au désir de choisir une compagne pour la vie... cela... dans la crainte d'unir sa misère à une autre misère.

Angèle baissa les yeux et rougit.

-- Ici le travailleur peut se livrer sans inquiétude à l'espoir des douces joies de la famille, bien sûr de ne pas être déchiré plus tard par la vue des horribles privations de ceux qui lui sont chers; ici, grâce à l'ordre, au travail, au sage emploi des forces de chacun, hommes, femmes, enfants, vivent heureux et satisfaits; en un mot, vous expliquer tout cela, ajouta Agricol en souriant d'un air plus tendre, c'est vous prouver qu'ici, mademoiselle, l'on ne peut rien faire de plus raisonnable... que de s'aimer, et rien de plus sage... que de se marier.

-- Monsieur... Agricol, répondit Angèle d'une voix doucement émue et en rougissant encore plus, si nous commencions notre promenade?

-- À l'instant, mademoiselle, répondit le forgeron, heureux du trouble qu'il fit naître dans cette âme ingénue. Mais tenez, nous sommes tout près du dortoir des petites filles. Ces oiseaux gazouilleurs sont dénichés depuis longtemps; allons-y.

-- Volontiers, monsieur Agricol. Le jeune forgeron et Angèle entrèrent bientôt dans un vaste dortoir, pareil à celui d'une excellente pension. Les petits lits en fer étaient symétriquement rangés; à chacune des extrémités se voyaient les lits des deux mères de famille qui remplissaient tour à tour le rôle de surveillante.

-- Mon Dieu! comme ce dortoir est bien distribué, monsieur Agricol! et quelle propreté! Qui donc soigne cela si parfaitement?

-- Les enfants eux-mêmes; il n'y a pas ici de serviteurs; il existe entre ces bambins une émulation incroyable; c'est à qui aura mieux fait son lit; cela les amuse au moins autant que de faire le lit de leur poupée. Les petites filles, vous le savez, adorent _jouer au ménage. _Eh bien, ici elles y jouent sérieusement, et le ménage se trouve merveilleusement fait...

-- Ah! je comprends... on utilise leurs goûts naturels pour toutes ces sortes d'amusements.

-- C'est là tout le secret; vous les verrez partout très utilement occupées, et ravies de l'importance que ces occupations leur donnent.

-- Ah! monsieur Agricol, dit timidement Angèle, quand on compare ces beaux dortoirs, si sains, si chauds, à ces horribles mansardes glacées où les enfants sont entassés pêle-mêle sur une mauvaise paillasse, grelottant de froid ainsi que cela est chez presque tous les ouvriers de notre pays!

-- Et à Paris, donc! mademoiselle... c'est peut-être pis encore.

-- Ah! combien il faut que M. Hardy soit bon, généreux, et riche surtout, pour dépenser tant d'argent à faire du bien!

-- Je vais vous étonner beaucoup, mademoiselle, dit Agricol en souriant, vous étonner tellement que peut-être vous ne me croirez pas...

-- Pourquoi donc cela, monsieur Agricol?

-- Il n'y a pas certainement au monde un homme d'un coeur meilleur et plus généreux que M. Hardy; il fait le bien pour le bien, sans songer à son intérêt; eh bien, figurez-vous, mademoiselle Angèle, qu'il serait l'homme le plus égoïste, le plus intéressé, le plus avare, qu'il trouverait encore un énorme profit à nous mettre à même d'être aussi heureux que nous le sommes.

-- Cela est-il possible, monsieur Agricol? Vous me le dites, je vous crois; mais si le bien est si facile... et même si avantageux à faire, pourquoi ne le fait-on pas davantage?

-- Ah! mademoiselle, c'est qu'il faut trois conditions bien rares à rencontrer chez la même personne:

-- _Savoir, pouvoir, vouloir._

_-- _Hélas! oui, ceux qui savent... ne peuvent pas.

-- Et ceux qui peuvent ne savent pas.

-- Mais, M. Hardy, comment trouve-t-il tant d'avantages au bien dont il vous fait jouir?

-- Je vous expliquerai cela tout à l'heure, mademoiselle.

-- Ah! quelle bonne et douce odeur de fruits! dit tout à coup Angèle.

-- C'est que le fruitier commun n'est pas loin: je parie que vous allez trouver encore là plusieurs de nos petits oiseaux du dortoir occupés ici, non pas à picorer, mais à travailler, s'il vous plaît.

Et Agricol, ouvrant une porte, fit entrer Angèle dans une grande salle garnie de tablettes où des fruits d'hiver étaient symétriquement rangés; plusieurs enfants de sept à huit ans, proprement et chaudement vêtus, rayonnant de santé, s'occupaient gaiement, sous la surveillance d'une femme, de séparer et de trier les fruits gâtés.

-- Vous voyez, dit Agricol, partout autant que possible, nous utilisons les enfants; ces occupations sont des amusements pour eux, répondent aux besoins de mouvement, d'activité de leur âge, et de la sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes un temps bien mieux employé.

-- C'est vrai, monsieur Agricol; combien tout cela est sagement ordonné!

-- Et si vous les voyiez, ces bambins, à la cuisine, quels services ils rendent! Dirigés par une ou deux femmes, ils font la besogne de huit ou dix servantes.

-- Au fait, dit Angèle en souriant, à cet âge on aime tant à jouer _à la dînette!_ ils doivent être ravis.

-- Justement et de même, sous le prétexte de _jouer au jardinet, _ce sont eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette des fruits et des légumes, arrosent les fleurs, passent le râteau dans les allées, etc.; en un mot, cette armée de bambins travailleurs, qui ordinairement restent jusqu'à l'âge de dix à douze ans sans rendre aucun service, ici est très utile; sauf trois heures d'école, bien suffisantes pour eux, depuis l'âge de six ou sept ans, leurs récréations sont très sérieusement employées, et certes ces chers petits êtres, par l'économie de _grands bras _que procurent leurs travaux, gagnent beaucoup plus qu'ils ne coûtent, et puis, enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous pas qu'il y a dans la présence de l'enfance, ainsi mêlée à tous les labeurs, quelque chose de doux, de pur, de presque sacré, qui impose aux paroles, aux actions, une réserve toujours salutaire? L'homme le plus grossier respecte l'enfance...

-- À mesure que l'on réfléchit, comme on voit en effet ici que tout est calculé pour le bonheur de tous! dit Angèle avec admiration.

-- Et cela n'a pas été sans peine: il a fallu vaincre les préjugés, la routine... Mais tenez, mademoiselle Angèle... nous voici devant la cuisine commune, ajouta le forgeron en souriant, voyez si cela n'est pas aussi imposant que la cuisine d'une caserne ou d'une grande pension.

En effet, l'officine culinaire de la maison commune était immense; tous ses ustensiles étincelaient de propreté; puis, grâce aux procédés aussi merveilleux qu'économiques de la science moderne (toujours inabordables aux classes pauvres auxquelles ils seraient indispensables, parce qu'ils ne peuvent se pratiquer que sur une grande échelle) non seulement le foyer et les fourneaux étaient alimentés avec une quantité de combustible deux fois moindre que celle que chaque ménage eût individuellement dépensée, mais l'excédent de calorique suffisait, au moyen d'un calorifère parfaitement organisé, à répandre une chaleur égale dans toutes les chambres de la maison commune. Là encore, des enfants, sous la direction des deux ménagères, rendaient de nombreux services. Rien de plus comique que le sérieux qu'ils mettaient à remplir leurs fonctions culinaires; il en était de même de l'aide qu'ils apportaient à la boulangerie où se confectionnait, à un rabais extraordinaire (on achetait la farine en gros), cet excellent _pain de ménage_, salubre et nourrissant, mélange de pur froment et de seigle, si préférable à ce pain blanc et léger qui n'obtient souvent ses qualités qu'à l'aide de substances malfaisantes.