Chapter 18
Le parti de la Mayeux fut pris avec cette résignation calme et décidée qui lui était familière... Elle se leva; ses yeux brillants et un peu hagards ne versaient pas une larme: depuis la veille elle avait trop pleuré; d'une main tremblante et glacée elle écrivit ces mots sur un papier qu'elle laissa à côté du billet de cinq cents francs.
«Que Mlle de Cardoville soit bénie du bien qu'elle m'a fait, et qu'elle me pardonne d'avoir quitté sa maison, où je ne puis rester désormais.»
Ceci écrit, la Mayeux jeta au feu la lettre infâme, qui semblait lui brûler les mains... Puis, donnant un dernier regard à cette chambre meublée presque avec luxe, elle frémit involontairement en songeant à la misère qui l'attendait de nouveau, misère plus affreuse encore que celle dont jusqu'alors elle avait été victime, car la mère d'Agricol était partie avec Gabriel, et la malheureuse enfant ne devait même plus, comme autrefois, être consolée dans sa détresse par l'affection presque maternelle de la femme de Dagobert.
Vivre seule... absolument seule... avec la pensée que sa fatale passion pour Agricol était moquée par tous et peut-être aussi par lui... tel était l'avenir de la Mayeux. Cet avenir... cet abîme l'épouvanta... une pensée sinistre lui vint à l'esprit... elle tressaillit, et l'expression d'une joie amère contracta ses traits. Résolue à partir, elle fit quelques pas pour gagner la porte, et en passant devant la cheminée, elle se vit involontairement dans la glace, pâle comme une morte et vêtue de noir... Alors elle songea qu'elle portait un habillement qui ne lui appartenait pas... et se souvint du passage de la lettre où on lui reprochait les guenilles qu'elle portait avant d'entrer dans cette maison.
-- C'est juste! dit-elle avec un sourire déchirant, en regardant sa robe noire, ils m'appelleraient voleuse.
Et la jeune fille, prenant son bougeoir, entra dans le cabinet de toilette, et reprit les pauvres vieux vêtements qu'elle avait voulu conserver comme une sorte de pieux souvenir de son infortune. À cet instant seulement les larmes de la Mayeux coulèrent avec abondance... Elle pleurait, non de désespoir, de revêtir de nouveau la livrée de la misère, mais elle pleurait de reconnaissance, car cet entourage de bien-être auquel elle disait un éternel adieu lui rappelait à chaque pas les délicatesses et les bontés de Mlle de Cardoville; aussi, cédant à un mouvement presque involontaire, après avoir repris ses pauvres habits, elle tomba à genoux au milieu de la chambre, et, s'adressant par la pensée à Mlle de Cardoville, elle s'écria d'une voix entrecoupée par des sanglots convulsifs:
-- Adieu... pour toujours adieu!... vous qui m'appeliez votre amie... votre soeur.
Tout à coup la Mayeux se releva avec terreur; elle avait entendu marcher doucement dans le corridor qui conduisait du jardin à l'une des portes de son appartement, l'autre porte s'ouvrant sur le salon. C'était Florine, qui, trop tard, hélas! rapportait le manuscrit.
Éperdue, épouvantée du bruit de ces pas, se voyant déjà le jouet de la maison, la Mayeux, quittant sa chambre, se précipita dans le salon, le traversa en courant, ainsi que l'antichambre, gagna la cour, frappa aux carreaux du portier. La porte s'ouvrit et se referma sur elle.
Et la Mayeux avait quitté l'hôtel de Cardoville.
* * * * *
Adrienne était ainsi privée d'un gardien dévoué, fidèle et vigilant. Rodin s'était débarrassé d'une antagoniste active et pénétrante, qu'il avait toujours et avec raison redoutée. Ayant, on l'a vu, deviné l'amour de la Mayeux pour Agricol, la sachant poète, le jésuite supposa logiquement qu'elle devait avoir écrit secrètement quelques vers empreints de cette passion fatale et cachée. De là l'ordre donné à Florine de tâcher de découvrir quelques preuves écrites de cet amour; de là cette lettre si horriblement bien calculée dans sa grossièreté, et dont, il faut le dire, Florine ignorait la substance, l'ayant reçue après avoir sommairement fait connaître le contenu du manuscrit qu'elle s'était une première fois contentée de parcourir sans le soustraire. Nous l'avons dit, Florine, cédant trop tard à un généreux repentir, était arrivée chez la Mayeux au moment où celle-ci, épouvantée, quitta l'hôtel. La camériste, apercevant une lumière dans le cabinet de toilette, y courut; elle vit sur une chaise l'habillement noir que la Mayeux venait de quitter, et, à quelques pas, ouverte et vide, la mauvaise petite malle où elle avait jusqu'alors conservé ses pauvres vêtements. Le coeur de Florine se brisa; elle courut au bureau: le désordre des cartons, le billet de cinq cents francs laissé à côté des deux lignes écrites à Mlle de Cardoville, tout lui prouva que son obéissance aux ordres de Rodin avait porté de funestes fruits, et que la Mayeux avait quitté la maison pour toujours. Florine, reconnaissant l'inutilité de sa tardive résolution, se résigna en soupirant à faire parvenir le manuscrit à Rodin; puis, forcée par la fatalité de sa misérable position à se consoler du mal par le mal même, elle se dit que du moins sa trahison deviendrait moins dangereuse par le départ de la Mayeux.
* * * * *
Le surlendemain de ces événements, Adrienne reçut un billet de Rodin, en réponse à une lettre qu'elle lui avait écrite pour lui apprendre le départ inexplicable de la Mayeux:
«Ma chère demoiselle,
«Obligé de partir ce matin même pour la fabrique de l'excellent M. Hardy, où m'appelle une affaire fort grave, il m'est impossible d'aller vous présenter mes très humbles devoirs. Vous me demandez: que penser de la disparition de cette pauvre fille? je n'en sais en vérité rien... L'avenir expliquera tout à son avantage... Je n'en doute pas... Seulement, souvenez-vous de ce que je vous ai dit chez le docteur Baleinier au sujet de _certaine société _et des secrets émissaires dont elle sait entourer si perfidement les personnes qu'elle a intérêt à faire épier.
«Je n'inculpe personne, mais rappelons simplement des faits. Cette pauvre fille m'a accusé... et je suis, vous le savez, le plus fidèle de vos serviteurs... elle ne possédait rien... et l'on a trouvé cinq cents francs dans son bureau. Vous l'avez comblée... et elle a abandonné votre maison sans oser expliquer la cause de sa fuite inqualifiable.
«Je ne conclus pas, ma chère demoiselle... il me répugne toujours, à moi, d'accuser sans preuve... mais réfléchissez et tenez-vous bien sur vos gardes; vous venez peut-être d'échapper à un grand danger. Redoublez de circonspection et de défiance, c'est du moins le respectueux avis de votre très humble et très obéissant serviteur,
RODIN.»
Quatorzième partie La fabrique
I. Le rendez-vous des loups.
C'était un dimanche matin, le jour même où Mlle de Cardoville avait reçu la lettre de Rodin, lettre relative à la disparition de la Mayeux.
Deux hommes causaient attablés dans l'un des cabarets du petit village de Villiers, situé à peu de distance de la fabrique de M. Hardy. Ce village était généralement habité par des ouvriers carriers et par des tailleurs de pierres employés à l'exploitation des carrières environnantes. Rien de plus rude, de plus pénible et de moins rétribué que les travaux de ces artisans; aussi, Agricol l'avait dit à la Mayeux, établissaient-ils une comparaison pénible pour eux entre leur sort toujours misérable, et le bien-être, l'aisance presque incroyable dont jouissaient les ouvriers de M. Hardy, grâce à sa généreuse et intelligente direction, ainsi qu'aux principes d'association et de communauté qu'il avait mis en pratique parmi eux.
Le malheur et l'ignorance causent toujours de grands maux. Le malheur s'aigrit facilement et l'ignorance cède parfois aux conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de M. Hardy avait été naturellement envié, mais non jalousé avec haine. Dès que les ténébreux ennemis du fabricant, ralliés à M. Tripeaud, son concurrent, eurent intérêt à ce que ce paisible état de choses changeât, il changea. Avec une adresse et une persistance diaboliques, on parvint à allumer les plus basses passions, on s'adressa par des émissaires choisis à quelques ouvriers carriers ou tailleurs de pierres du voisinage dont l'inconduite avait aggravé la misère. Notoirement connus pour leur turbulence, audacieux et énergiques, ces hommes pouvaient exercer une dangereuse influence sur la majorité de leurs compagnons paisibles, laborieux, honnêtes, mais faciles à intimider par la violence. À ces turbulents meneurs, déjà aigris par l'infortune, on exagéra encore le bonheur des ouvriers de M. Hardy, et l'on parvint ainsi à exciter en eux une jalousie haineuse. On alla plus loin: les prédications incendiaires d'un abbé, membre de la congrégation, venu exprès de Paris pour prêcher pendant le carême contre M. Hardy, agirent puissamment sur les femmes de ces ouvriers, qui, pendant que leurs maris hantaient le cabaret, se pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que l'approche du choléra inspirait alors, on frappa de terreur ces imaginations faibles et crédules en leur montrant la fabrique de M. Hardy comme un foyer de corruption, de damnation, capable d'attirer la vengeance du ciel et par conséquent le fléau vengeur sur le canton. Les hommes, déjà profondément irrités par l'envie, furent encore incessamment excités par leurs femmes, qui, exaltées par le prêche de l'abbé, maudissaient ce ramassis d'athées qui pouvaient attirer tant de malheurs sur le pays. Quelques mauvais sujets appartenant aux ateliers du baron Tripeaud et soudoyés par lui (nous avons dit quel intérêt cet _honorable _industriel avait à la ruine de M. Hardy) vinrent augmenter l'irritation générale et combler la mesure en soulevant une de ces questions de _compagnonnage_, qui, de nos jours, font malheureusement encore couler quelquefois tant de sang!
Un assez grand nombre d'ouvriers de M. Hardy, avant d'entrer chez lui, étaient membres d'une société de compagnonnage dite des _Dévorants_, tandis que les tailleurs de pierres et carriers des environs appartenaient à la société dite des _Loups! _Or, de tout temps, des rivalités souvent implacables ont existé entre les _Loups _et les _Dévorants _et amené des luttes meurtrières, d'autant plus à déplorer que sous beaucoup de points l'institution du compagnonnage est excellente, en cela qu'elle est basée sur le principe si fécond, si puissant de l'association. Malheureusement, au lieu d'embrasser tous les corps d'états dans une seule communion fraternelle, le compagnonnage se fractionne en sociétés collectives et distinctes dont les rivalités soulèvent parfois de sanglantes collisions[8].
Depuis huit jours, les _Loups_, surexcités par tant d'obsessions diverses, brûlaient donc de trouver une occasion et un prétexte pour en venir aux mains avec les _Dévorants... _mais ceux-ci, ne fréquentant pas les cabarets et ne sortant presque jamais de la fabrique pendant la semaine, avaient rendu jusqu'alors cette rencontre impossible, et les _Loups _s'étaient vus forcés d'attendre le dimanche avec une farouche impatience. Du reste, un grand nombre de carriers et de tailleurs de pierres, gens paisibles et bons travailleurs, ayant refusé, quoique _Loups _eux- mêmes, de s'associer à cette manifestation hostile contre les _Dévorants _de la fabrique de M. Hardy, les meneurs avaient été obligés de se recruter de plusieurs vagabonds et fainéants des barrières, que l'appât du tumulte et du désordre avait facilement enrôlés sous le drapeau des _Loups _guerroyeurs.
Telle était donc la sourde fermentation qui agitait le petit village de Villiers pendant que les deux hommes dont nous avons parlé étaient attablés dans un cabaret. Ces hommes avaient demandé un cabinet pour être seuls. L'un d'eux était jeune encore et assez bien vêtu; mais son débraillé, sa cravate lâche, à demi nouée, sa chemise tachée de vin, sa chevelure en désordre, ses traits fatigués, son teint marbré, ses yeux rougis, annonçaient qu'une nuit d'orgie avait précédé cette matinée, tandis que son geste brusque et lourd, sa voix éraillée, son regard parfois éclatant ou stupide, prouvaient qu'aux dernières fumées de l'ivresse de la veille se joignaient déjà les premières atteintes d'une ivresse nouvelle.
Le compagnon de cet homme lui dit en choquant son verre contre le sien:
-- À votre santé, mon garçon!
-- À la vôtre, répondit le jeune homme, quoique vous me fassiez l'effet d'être le diable...
-- Moi! le diable?
-- Oui.
-- Et pourquoi?
-- D'où me connaissez-vous?
-- Vous repentez-vous de m'avoir connu?
-- Qui vous a dit que j'étais prisonnier à Sainte-Pélagie?
-- Vous ai-je tiré de prison?
-- Pourquoi m'en avez-vous tiré?
-- Parce que j'ai bon coeur.
-- Vous m'aimez peut-être... comme le boucher aime le boeuf qu'il mène à l'abattoir.
-- Vous êtes fou!
-- On ne paye pas dix mille francs pour quelqu'un sans motif.
-- J'ai un motif.
-- Lequel? Que voulez-vous faire de moi?
-- Un joyeux compagnon qui dépense rondement de l'argent sans rien faire, et qui passe toutes les nuits comme la dernière. Bon vin, bonne chère, jolies filles et gaies chansons... Est-ce un si mauvais métier?
Après être resté un moment sans répondre, le jeune homme reprit d'un air sombre:
-- Pourquoi la veille de ma sortie de prison avez-vous mis pour condition à ma liberté que j'écrirais à ma maîtresse que je ne voulais plus la voir? Pourquoi avez-vous exigé que cette lettre vous fût donnée, à vous?
-- Un soupir!... vous y pensez encore?
-- Toujours...
-- Vous avez tort... votre maîtresse est loin de Paris à cette heure... je l'ai vue monter en diligence avant de revenir vous tirer de Sainte-Pélagie.
-- Oui... j'étouffais dans cette prison, j'aurais, pour sortir, donné mon âme au diable, vous vous en serez douté et vous êtes venu... Seulement, au lieu de mon âme vous m'avez pris Céphyse... Pauvre reine Bacchanal! Et pourquoi? Mille tonnerres! me le direz- vous enfin?
-- Un homme qui a une maîtresse qui le tient au coeur comme vous tient la vôtre, n'est plus un homme... dans l'occasion il manque d'énergie.
-- Dans quelle occasion?
-- Buvons...
-- Vous me faites boire trop d'eau-de-vie.
-- Bah!... tenez! voyez, moi.
-- C'est ça qui m'effraye... et me paraît diabolique... Une bouteille d'eau-de-vie ne vous fait pas sourciller. Vous avez donc une poitrine de fer et une tête de marbre?
-- J'ai longtemps voyagé en Russie; là on boit pour se réchauffer...
-- Ici pour s'échauffer... Allons... buvons... mais du vin.
-- Allons donc! le vin est bon pour les enfants, l'eau-de-vie pour les hommes comme nous...
-- Va pour l'eau-de-vie... ça brûle... mais la tête flambe... et l'on voit alors toutes les flammes de l'enfer.
-- C'est ainsi que je vous aime, mon Dieu!
-- Tout à l'heure... en me disant que j'étais trop épris de ma maîtresse, et que dans l'occasion j'aurais manqué d'énergie, de quelle occasion vouliez-vous parler?
-- Buvons...
-- Un instant!... Voyez-vous, mon camarade, je ne suis pas plus bête qu'un autre. À vos demi-mots, j'ai deviné une chose.
-- Voyons.
-- Vous savez que j'ai été ouvrier, que je connais beaucoup de camarades, que je suis bon garçon, qu'on m'aime assez, et vous voulez vous servir de moi comme d'un appeau pour en amorcer d'autres.
-- Ensuite?
-- Vous devez être quelque courtier d'émeute... quelque commissionnaire en révolte.
-- Après?
-- Et vous voyagez pour une société anonyme qui travaille dans les coups de fusil?
-- Est-ce que vous êtes poltron?
-- Moi?... j'ai brûlé de la poudre en juillet... et ferme!
-- Vous en brûleriez bien encore?
-- Autant vaut ce feu d'artifice-là qu'un autre... Par exemple, c'est plus pour l'agréable que pour l'utile... les révolutions; car tout ce que j'ai retiré des barricades des trois jours, ç'a été de brûler ma culotte et de perdre ma veste... Voilà ce que le peuple a gagné dans ma personne. Ah ça, voyons_, en avant, marchons!!! _de quoi retourne-t-il?
-- Vous connaissez plusieurs des ouvriers de M. Hardy?
-- Ah! c'est pour ça que vous m'avez amené ici?
-- Oui... vous allez vous trouver avec plusieurs ouvriers de sa fabrique.
-- Des camarades de chez M. Hardy qui mordent à l'émeute? Ils sont trop heureux pour ça... Vous vous trompez.
-- Vous le verrez tout à l'heure.
-- Eux, si heureux!... qu'est-ce qu'ils ont à réclamer?
-- Et leurs frères? Et ceux qui, n'ayant pas un bon maître, meurent de faim et de misère, et les appellent pour se joindre à eux? Est-ce que vous croyez qu'ils resteront sourds à leur appel? M. Hardy, c'est l'exception. Que le peuple donne un bon coup de collier, l'exception devient la règle, et tout le monde est content.
-- Il y a du vrai dans ce que vous dites là; seulement, il faudra que le coup de collier soit drôle pour qu'il rende jamais bon et honnête mon gredin de bourgeois, le baron Tripeaud, qui m'a fait ce que je suis... un bambocheur fini...
-- Les ouvriers de M. Hardy vont venir; vous êtes leur camarade, vous n'avez aucun intérêt à les tromper; ils vous croiront... Joignez-vous à moi pour les décider...
-- À quoi?
-- À quitter cette fabrique où ils s'amollissent, où ils s'énervent dans l'égoïsme sans songer à leurs frères.
-- Mais s'ils quittent la fabrique, comment vivront-ils?
-- On y pourvoira... jusqu'au grand jour.
-- Et jusque-là que faire?
-- Ce que vous avez fait cette nuit: boire, rire et chanter, et après, pour tout travail, s'habituer dans la chambre au maniement des armes.
-- Et qui fait venir ces ouvriers ici?
-- Quelqu'un leur a déjà parlé; on leur a fait parvenir des imprimés où on leur reprochait leur indifférence pour leurs frères... Voyons, m'appuierez-vous?
-- Je vous appuierai... d'autant plus que je commence à me... soutenir difficilement moi-même... Je ne tenais au monde qu'à Céphyse; je sens que je suis sur une mauvaise pente... vous me poussez encore... Roule ta bosse! aller au diable d'une façon ou d'une autre, ça m'est égal... Buvons...
-- Buvons à l'orgie de la nuit prochaine... la dernière n'était qu'une orgie de novice...
-- En quoi êtes-vous donc fait, vous? Je vous regardais, pas un instant je ne vous ai vu rougir ou sourire... ou vous émouvoir... vous étiez là, planté comme un homme de fer.
-- Je n'ai plus quinze ans, il faut autre chose pour me faire rire... mais, cette nuit... je rirai.
-- Je ne sais pas si c'est l'eau-de-vie... mais je veux que le diable me berce si vous ne me faite pas peur en disant que vous rirez cette nuit!
En ce disant, le jeune homme se leva en trébuchant; il commençait à être ivre de nouveau. On frappa à la porte.
-- Entrez.
L'hôte du cabaret parut.
-- Il y a en bas un jeune homme; il s'appelle M. Olivier; il demande M. Morok.
-- C'est moi; faites monter. L'hôte sortit.
-- C'est un de nos hommes; mais il est seul, dit Morok, dont la rude figure exprima le désappointement. Seul... cela m'étonne... j'en attendais plusieurs... le connaissez-vous?
-- Olivier... oui... un blond... il me semble...
-- Nous le verrons bien... le voici.
En effet, un jeune homme d'une figure ouverte, hardie et intelligente, entra dans le cabinet.
-- Tiens... Couche-tout-nu! s'écria-t-il à la vue du convive de Morok.
-- Moi-même. Il y a des siècles qu'on ne t'a vu, Olivier.
-- C'est tout simple... mon garçon, nous ne travaillons pas au même endroit.
-- Mais vous êtes seul? reprit Morok. Et montrant Couche-tout-nu, il ajouta:
-- On peut parler devant lui... il est des nôtres. Mais comment êtes-vous seul?
-- Je viens seul, mais je viens au nom de mes camarades.
-- Ah! fit Morok avec un soupir de satisfaction, ils consentent.
-- Ils refusent... et moi aussi.
-- Comment, mordieu! ils refusent?... Ils n'ont donc pas plus de tête que des femmes? s'écria Morok les dents serrées de rage.
-- Écoutez-moi, reprit froidement Olivier: nous avons reçu vos lettres, vu votre argent; nous avons eu la preuve qu'il était, en effet, affilié à des sociétés secrètes où nous connaissons plusieurs personnes.
-- Eh bien!... pourquoi hésitez-vous?
-- D'abord, rien ne nous prouve que ces sociétés soient prêtes pour un mouvement.
-- Je vous le dis, moi...
-- Il le... dit... lui, dit Couche-tout-nu en balbutiant, et je... l'affirme... _En avant, marchons!_
_-- _Cela ne suffit pas, reprit Olivier, et d'ailleurs nous avons réfléchi... Pendant huit jours, l'atelier a été divisé; hier encore la discussion a été vive, pénible; mais ce matin le père Simon nous a fait venir; on s'est expliqué devant lui; il nous a convaincus... nous attendrons; si le mouvement éclate... nous verrons...
-- C'est votre dernier mot?
-- C'est notre dernier mot.
-- Silence! s'écria tout à coup Couche-tout-nu en prêtant l'oreille et en se balançant sur ses jambes avinées; on dirait au loin les cris d'une foule...
En effet, on entendit d'abord sourdre, puis croître de moment en moment une rumeur éloignée, qui peu à peu devint formidable.
-- Qu'est-ce que cela? dit Olivier surpris.
-- Maintenant, reprit Morok en souriant d'un air sinistre, je me rappelle que l'hôte m'a dit en entrant qu'il y avait une grande fermentation dans le village contre la fabrique. Si vous et vos camarades vous vous étiez séparés des autres ouvriers de M. Hardy, comme je le croyais, ces gens, qui commencent à hurler, auraient été pour vous... au lieu d'être contre vous!...
-- Ce rendez-vous était donc un guet-apens ménagé pour armer les ouvriers de M. Hardy les uns contre les autres! s'écria Olivier; vous espériez donc que nous aurions fait cause commune avec les gens que l'on excite contre la fabrique, et que...
Le jeune homme ne put continuer. Une terrible explosion de cris, de hurlements, de sifflets, ébranla le cabaret.
Au même instant la porte s'ouvrit brusquement, et le cabaretier, pâle, tremblant, se précipita dans le cabinet en s'écriant:
-- Messieurs!... est-ce qu'il y a quelqu'un parmi vous qui appartienne à la fabrique de M. Hardy?
-- Moi... dit Olivier.
-- Alors vous êtes perdu!... voilà les _Loups _qui arrivent en masse, ils crient qu'il y a ici des _Dévorants _de chez M. Hardy, et ils demandent bataille... à moins que les _Dévorants _ne renient la fabrique et qu'ils ne se mettent de leur bord.
-- Plus de doute, c'était un piège!... s'écria Olivier en regardant Morok et Couche-tout-nu d'un air menaçant; on comptait nous compromettre si mes camarades étaient venus!
-- Un piège... moi... Olivier?... dit Couche-tout-nu en balbutiant, jamais!
-- Bataille aux _Dévorants _ou qu'ils viennent avec les _Loups! _cria tout d'une voix la foule irritée, qui paraissait envahir la maison.
-- Venez... s'écria le cabaretier; et, sans donner à Olivier le temps de lui répondre, il le saisit par le bras, et, ouvrant une fenêtre qui donnait sur le toit d'un appentis peu élevé, il lui dit:
-- Sauvez-vous par cette fenêtre, laissez-vous glisser, et gagnez les champs; il est temps...
Et comme le jeune ouvrier hésitait, le cabaretier ajouta avec effroi:
-- Seul contre deux cents, que voulez-vous faire? Une minute de plus et vous êtes perdu... Les entendez-vous? Ils sont entrés dans la cour, ils montent.
En effet, à ce moment les huées, les sifflets, les cris, redoublèrent de violence; l'escalier de bois qui conduisait au premier étage s'ébranla sous les pas précipités de plusieurs personnes, et ce cri arriva perçant et proche:
-- Bataille aux _Dévorants!_
_-- _Sauve-toi, Olivier s'écria Couche-tout-nu presque dégrisé par le danger.
À peine avait-il prononcé ces mots, que la porte de la grande salle qui précédait ce cabinet s'ouvrit avec un fracas épouvantable.
-- Les voilà!... dit le cabaretier en joignant les mains avec effroi. Puis courant à Olivier, il le poussa pour ainsi dire par la fenêtre; car, une jambe sur l'appui, l'ouvrier hésitait encore.