Le juif errant - Tome II

Chapter 17

Chapter 173,797 wordsPublic domain

-- _Enfin... Enfin... _«Et cela _comme avec contentement, _ajoutait la veilleuse. «Chère enfant! elle était devenue bien chétive; mais à quinze ans, c'était un bouton de rose... et si jolie... si fraîche... des cheveux blonds, doux comme de la soie! mais elle a peu à peu dépéri; son état de cardeuse de matelas l'a tuée... Elle a été, pour ainsi dire, empoisonnée à la longue par les émanations des laines[7]... son métier étant d'autant plus malsain et plus dangereux qu'elle travaillait pour de pauvres ménages, dont la literie est toujours de rebut. Elle avait un courage de lion et une résignation d'ange; elle me disait toujours de sa petite voix douce, entrecoupée çà et là par une toux sèche et fréquente:

«-- Je n'en ai pas pour longtemps, va, à aspirer la poudre de vitriol et de chaux toute la journée; je vomis le sang, et j'ai quelquefois des crampes d'estomac qui me font évanouir.

«-- Mais change d'état, lui disais-je.

«-- Et le temps de faire un autre apprentissage? me répondait- elle; et puis maintenant, il est trop tard, je suis _prise_, je le sens bien... _Il n'y a pas de ma faute_, ajoutait la bonne créature, car je n'ai pas choisi mon état; c'est mon père qui l'a voulu; heureusement il n'a pas besoin de moi. Et puis, quand on est mort... on n'a plus à s'inquiéter de rien, on ne craint pas le chômage.

«Victoire disait cette triste vulgarité très sincèrement et avec une sorte de satisfaction. Aussi elle est morte en disant:

«Vient ensuite le crin, dont le plus cher, celui que l'on appelle _échantillon_, n'est même pas pur. On peut juger par là ce que doit être le commun, que les ouvrières appellent _crin au vitriol, _et qui est composé de rebut des poils de chèvres, de boucs, et des soies de sangliers, que l'on passe au vitriol d'abord, puis dans la teinture, pour brûler et déguiser les corps étrangers tels que la paille, les épines, et même les morceaux de peaux, qu'on ne prend pas la peine d'ôter, et qu'on reconnaît souvent quand on travaille ce crin, duquel sort une poussière qui fait autant de ravages que celle de la laine à la chaux.»

«-- _Enfin... Enfin..._

«Cela est bien pénible à penser, pourtant, que le travail auquel le pauvre est obligé de demander son pain devient souvent un long suicide! Je disais cela l'autre jour à Agricol; il me répondit qu'il y avait bien d'autres métiers mortels: les ouvriers dans les _eaux-fortes_, dans la _céruse _et dans le _minium_, entre autres, gagnent des maladies prévues et incurables dont ils meurent.

«-- Sais-tu, ajoutait Agricol, sais-tu ce qu'ils disent lorsqu'ils partent pour ces ateliers meurtriers? _Nous allons à l'abattoir!_

«Ce mot, d'une épouvantable vérité, m'a fait frémir.

«-- Et cela se passe de nos jours!... lui ai-je dit le coeur navré; et on sait cela? Et parmi tant de gens puissants, aucun ne songe à cette mortalité qui décime ses frères, forcés de manger ainsi un pain homicide?

«-- Que veux-tu, ma pauvre Mayeux, me répondait Agricol; tant qu'il s'agit d'enrégimenter le peuple pour le faire tuer à la guerre, on ne s'en occupe que trop; s'agit-il de l'organiser pour le faire vivre... personne n'y songe, sauf M. Hardy, mon bourgeois. Et on dit: Ah! la faim, la misère ou la souffrance des travailleurs, qu'est-ce que ça fait? Ce n'est pas de la politique... _On se trompe_, ajoutait Agricol, C'EST PLUS QUE DE LA POLITIQUE!

«... Comme Victoire n'avait pas laissé de quoi payer un service à l'église, il n'y a eu que la _présentation _du corps sous le porche; car il n'y a pas même une simple messe des morts pour le pauvre... et puis, comme on n'a pas pu donner dix-huit francs au curé, aucun prêtre n'a accompagné le char des pauvres à la fosse commune. Si les funérailles, ainsi abrégées, ainsi restreintes, ainsi tronquées, suffisent au point de vue religieux, pourquoi en imaginer d'autres? Est-ce donc par cupidité?... Si elles sont, au contraire, insuffisantes, pourquoi rendre l'indigent seul victime de cette insuffisance?

«Mais à quoi bon s'inquiéter de ces pompes, de ces encens, de ces chants, dont on se montre plus ou moins prodigue ou avare?... à quoi bon? à quoi bon? Ce sont encore là des choses vaines et terrestres, et de celles-là non plus l'âme n'a souci lorsque, radieuse, elle remonte vers le Créateur.»

«Hier, Agricol m'a fait lire un article de journal, dans lequel on employait tour à tour le blâme violent ou l'ironie amère et dédaigneuse pour attaquer ce qu'on appelle la _funeste tendance _de quelques gens du peuple à s'instruire, à écrire, à lire les poètes, et quelquefois à faire des vers. Les jouissances matérielles nous sont interdites par la pauvreté, est-il humain de nous reprocher de chercher les jouissances de l'esprit?

«Quel mal peut-il résulter de ce que chaque soir, après une journée laborieuse, sevrée de tout plaisir, de toute distraction, je me plaise, à l'insu de tous, à assembler quelques vers... ou à écrire sur ce journal les impressions bonnes ou mauvaises que j'ai ressenties? Agricol est-il moins bon ouvrier, parce que, de retour chez sa mère, il emploie sa journée du dimanche à composer quelques-uns de ces chants populaires qui glorifient les labeurs nourriciers de l'artisan, qui disent à tous: Espérance et fraternité! Ne fait-il pas un plus digne usage de son temps que s'il le passait au cabaret?

«Ah! ceux-là qui nous blâment de ces innocentes et nobles diversions à nos pénibles travaux et à nos maux se trompent, lorsqu'ils croient qu'à mesure que l'intelligence s'élève et se raffine, on supporte plus impatiemment les privations et la misère, et que l'irritation s'en accroît contre les heureux du monde!... En admettant même que cela soit, et cela n'est pas, ne vaudrait-il pas mieux avoir un ennemi intelligent, éclairé, à la raison et au coeur duquel on pût s'adresser, qu'un ennemi stupide, farouche et implacable?

«Mais non, au contraire, les inimitiés s'effacent à mesure que l'esprit se développe, l'horizon de la compassion s'élargit; l'on arrive ainsi à comprendre les douleurs morales; l'on reconnaît alors que souvent les riches ont de terribles peines, et c'est déjà une communion sympathique que la fraternité d'infortune. Hélas! eux aussi perdent et pleurent amèrement des enfants idolâtrés, des maîtresses chéries, des mères adorables; chez eux aussi, parmi les femmes surtout, il y a, au milieu du luxe et de la grandeur, bien des coeurs brisés, bien des âmes souffrantes, bien des larmes dévorées en secret... Qu'ils ne s'effrayent donc pas... En s'éclairant... en devenant leur égal en intelligence, le peuple apprend à plaindre les riches s'ils sont malheureux et bons... à les plaindre davantage encore s'ils sont heureux et méchants.

«... Quel bonheur!... quel beau jour! Je ne me possède pas de joie. Oh! oui, l'homme est bon, est humain, est charitable. Oh! oui, le Créateur a mis en lui tous les instincts généreux... et, à moins d'être une exception monstrueuse, ce n'est jamais volontairement qu'il fait le mal.

«Voilà ce que j'ai vu tout à l'heure, je n'attends pas à ce soir pour l'écrire; cela pour ainsi dire _refroidirait _dans mon coeur.

«J'étais allée porter de l'ouvrage sur la place du Temple; à quelques pas de moi, un enfant de douze ans au plus, tête et pieds nus, malgré le froid, vêtu d'un pantalon et d'un mauvais bourgeron en lambeaux, conduisait par la bride un grand et gros cheval de charrette dételé, mais portant son harnais... De temps à autre le cheval s'arrêtait court, refusant d'avancer... L'enfant n'ayant pas de fouet pour le forcer de marcher, le tirait en vain par sa bride; le cheval restait immobile... Alors le pauvre petit s'écriait: «Ô mon Dieu! mon Dieu!» et pleurait à chaudes larmes... en regardant autour de lui pour implorer quelque secours des passants. Sa chère petite figure était empreinte d'une douleur si navrante, que, sans réfléchir, j'entrepris une chose dont je ne puis maintenant m'empêcher de sourire, car je devais offrir un spectacle bien grotesque.

«J'ai une peur horrible des chevaux, et j'ai encore plus peur de me mettre en évidence. Il n'importe, je m'armai de courage, j'avais un parapluie à la main... je m'approchai du cheval, et, avec l'impétuosité d'une fourmi qui voudrait ébranler une grosse pierre avec un brin de paille, je donnai de toute ma force un grand coup de parapluie sur la croupe du récalcitrant animal.

«Ah! merci! ma bonne dame, s'écria l'enfant en essuyant ses larmes, frappez-le encore une fois, s'il vous plaît; il avancera peut-être.

«Je redoublai héroïquement; mais, hélas! le cheval, soit méchanceté, soit paresse, fléchit les genoux, se coucha, se vautra sur le pavé, puis, s'embarrassant dans son harnais, il le brisa et rompit son grand collier de bois; je m'étais éloignée bien vite dans la crainte de recevoir des coups de pied...

L'enfant, dans ce nouveau désastre, ne put que se jeter à genoux au milieu de la rue, puis joignant les mains en sanglotant, il s'écria d'une voix désespérée:

«-- Au secours!... au secours!...

«Ce cri fut entendu; plusieurs passants s'attroupèrent, une correction beaucoup plus efficace que la mienne fut administrée au cheval rétif, qui se releva... mais dans quel état, grand Dieu! sans son harnais!

«-- Mon maître me battra, s'écria le pauvre enfant en redoublant de sanglots: je suis déjà en retard de deux heures, car le cheval ne voulait pas marcher et voilà son harnais brisé... Mon maître me battra, me chassera. Qu'est-ce que je deviendrai, mon Dieu!... je n'ai plus ni père ni mère.

«À ces mots prononcés avec une exclamation déchirante, une brave marchande du Temple, qui était parmi les curieux, s'écria d'un air attendri:

«-- Plus de père! plus de mère!... Ne te désole pas, pauvre petit, il y a des ressources au Temple, on va raccommoder ton harnais, et si mes commères sont comme moi, tu ne t'en iras pas pieds nus et tête nue par un temps pareil.

«Cette proposition fut accueillie avec acclamation; on emmena l'enfant et le cheval; les uns s'occupèrent de raccommoder le harnais, puis une marchande fournit une casquette, l'autre une paire de bas, celle-ci des souliers, celle-là une bonne veste; en un quart d'heure, l'enfant fut bien chaudement vêtu, le harnais réparé, et un grand garçon de dix-huit ans, brandissant un fouet qu'il fit claquer aux oreilles du cheval en manière d'avertissement, dit à l'enfant, qui, regardant tour à tour et ses bons vêtements et les marchandes, se croyait le héros d'un conte de fées:

«-- Où demeure ton maître, mon garçon?

«-- Quai du Canal-Saint-Martin, monsieur, répondit-il d'une voix émue et tremblante de joie.

«-- Bon! dit le jeune homme, je vais t'aider à reconduire ton cheval, qui, avec moi, marchera droit, et je dirai à ton maître que ton retard vient de sa faute. On ne confie pas un cheval rétif à un enfant de ton âge.

«Au moment de partir, le pauvre petit dit timidement à la marchande en ôtant sa casquette:

«-- Madame, voulez-vous permettre que je vous embrasse?

«Et ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance. Il y avait du coeur chez cet enfant.

«Cette scène de charité populaire m'avait délicieusement émue; je suivis des yeux aussi longtemps que je pus le grand jeune homme et l'enfant, qui avait peine à suivre cette fois les pas du cheval, subitement rendu docile par la peur du fouet.

«Eh bien, oui, je le répète avec orgueil, la créature est naturellement bonne et secourable; rien n'a été plus spontané que ce mouvement de pitié, de tendresse, dans cette foule, lorsque ce pauvre petit s'est écrié: «Que devenir! je n'ai plus ni père ni mère!...» Malheureux enfant!... c'est vrai, ni père ni mère... me disais-je... Livré à un maître brutal, qui le couvre à peine de quelques guenilles et le maltraite... couchant sans doute dans le coin d'une écurie... pauvre petit! il est encore doux et bon, malgré la misère et le malheur... Je l'ai bien vu, il était plus reconnaissant que joyeux du bien qu'on lui faisait... Mais peut- être cette bonne nature, abandonnée, sans appui, sans conseils, sans secours, exaspérée par les mauvais traitements, se faussera, s'aigrira... Puis viendra l'âge des passions... puis les excitations mauvaises...

«Ah!... chez le pauvre déshérité, la vertu est doublement sainte et respectable.

«Ce matin, après m'avoir, comme toujours, doucement grondée de ce que je n'allais pas à la messe, la mère d'Agricol m'a dit ce mot si touchant dans sa bouche ingénument croyante.

«-- Heureusement, je prie plus pour toi que pour moi, ma pauvre Mayeux; le bon Dieu m'entendra; et tu n'iras, je l'espère, qu'en purgatoire...

«Bonne mère... âme angélique, elle m'a dit ces paroles avec une douceur si grave et si pénétrée, avec une foi si sérieuse dans l'heureux résultat de sa pieuse intercession, que j'ai senti mes yeux devenir humides, et je me suis jetée à son cou aussi sérieusement, aussi sincèrement reconnaissante, que si j'avais cru au purgatoire.

«Ce jour a été heureux pour moi; j'aurai, je l'espère, trouvé du travail, et je devrai ce bonheur à une personne remplie de coeur et de bonté; elle doit me conduire demain au couvent de Sainte- Marie, où elle croit que l'on pourra m'employer...»

Florine, déjà profondément émue par la lecture de ce journal, tressaillit à ce passage où la Mayeux parlait d'elle, et continua:

«Jamais je n'oublierai avec quel touchant intérêt, avec quelle délicate bienveillance cette jeune fille m'a accueillie, moi, si pauvre et si malheureuse. Cela ne m'étonne pas, d'ailleurs; elle était auprès de Mlle de Cardoville. Elle devait être digne d'approcher de la bienfaitrice d'Agricol. Il me sera toujours cher et précieux de me rappeler son nom; il est gracieux et joli comme son visage; elle se nomme Florine... Je ne suis rien, je ne possède rien, mais si les voeux fervents d'un coeur pénétré de reconnaissance pouvaient être entendus, Mlle Florine serait heureuse, bien heureuse... Hélas! je suis réduite à faire des voeux pour elle... seulement des voeux... car je ne puis rien... que me souvenir et l'aimer.»

Ces lignes, qui disaient si simplement la gratitude sincère de la Mayeux, portèrent le dernier coup aux hésitations de Florine; elle ne put résister plus longtemps à la généreuse tentation qu'elle éprouvait. À mesure qu'elle avait lu les divers fragments de ce journal, son affection, son respect pour la Mayeux avaient fait de nouveaux progrès; plus que jamais elle sentait ce qu'il y avait d'infâme à elle de livrer peut-être aux sarcasmes, aux dédains les plus secrètes pensées de cette infortunée. Heureusement le bien est souvent aussi contagieux que le mal. Électrisée par tout ce qu'il y avait de chaleureux, de noble et d'élevé dans les pages qu'elle venait de lire, ayant retrempé sa vertu défaillante à cette source vivifiante et pure, Florine, cédant enfin à un de ces bons mouvements qui l'entraînaient parfois, sortit de chez elle, emportant le manuscrit, bien résolue aussi de dire à Rodin, que cette fois, ses recherches au sujet du journal avaient été vaines, la Mayeux s'étant sans doute aperçue de la première tentative de soustraction.

XIII. La découverte.

Peu de temps avant que Florine se fût décidée à réparer son indigne abus de confiance, la Mayeux était revenue de la fabrique après avoir accompli jusqu'au bout un douloureux devoir. À la suite d'un long entretien avec Angèle, frappée comme Agricol de la grâce ingénue, de la sagesse et de la bonté dont semblait douée cette fille, la Mayeux avait la courageuse franchise d'engager le forgeron à ce mariage.

La scène suivante se passait donc, alors que Florine, achevant de parcourir le journal de la jeune ouvrière, n'avait pas encore pris la louable résolution de le rapporter.

Il était dix heures du soir. La Mayeux, de retour à l'hôtel de Cardoville, venait d'entrer dans sa chambre; et, brisée par tant d'émotions, elle s'était jetée dans un fauteuil. Le plus profond silence régnait dans la maison; il n'était interrompu çà et là que par le bruit d'un vent violent qui, au dehors, agitait les arbres du jardin. Une seule bougie éclairait la chambre, tendue d'une étoffe d'un vert sombre. Ces teintes obscures et les vêtements noirs de la Mayeux faisaient paraître sa pâleur plus grande encore. Assise sur un fauteuil au coin du feu, la tête baissée sur sa poitrine, ses mains croisées sur ses genoux, la jeune fille était mélancolique et résignée: on lisait sur sa physionomie l'austère satisfaction que laisse après soi la conscience du devoir accompli.

Ainsi que tous ceux qui, élevés à l'impitoyable école du malheur, n'apportent plus d'exagération dans le sentiment de leur chagrin, hôte trop familier, trop assidu, pour qu'on le traite avec _luxe, _la Mayeux était incapable de se livrer longtemps à des regrets vains et désespérés à propos d'un fait accompli. Sans doute, le coup avait été soudain, affreux; sans doute, il devait laisser un douloureux et long retentissement dans l'âme de la Mayeux; mais il devait bientôt passer, si cela peut se dire, à l'état de ses souffrances _chroniques_, devenues presque partie intégrante de sa vie. Et puis la noble créature, si indulgente envers le sort, trouvait encore des consolations à sa peine amère; aussi elle s'était sentie vivement touchée des témoignages d'affection que lui avait donnés Angèle, la fiancée d'Agricol, et elle avait éprouvé une sorte d'orgueil de coeur en voyant avec quelle aveugle confiance, avec quelle joie ineffable le forgeron accueillait les heureux pressentiments qui semblaient consacrer son bonheur.

La Mayeux se disait encore:

-- Au moins, je ne serai plus agitée malgré moi, non par des espérances, mais par des suppositions aussi ridicules qu'insensées. Le mariage d'Agricol met un terme à toutes les misérables rêveries de ma pauvre tête.

Et puis enfin, la Mayeux trouvait surtout une consolation réelle, profonde, dans la certitude où elle était d'avoir pu résister à cette terrible épreuve et cacher à Agricol l'amour qu'elle ressentait pour lui, car l'on sait combien étaient redoutables, effrayantes, pour l'infortunée, les idées de ridicule et de honte qu'elle croyait attachées à la découverte de sa folle passion. Après être restée quelque temps absorbée, la Mayeux se leva et se dirigea lentement vers son bureau.

-- Ma seule récompense, dit-elle en apprêtant ce qui lui était nécessaire pour écrire, sera de confier au triste et muet témoin de mes peines cette nouvelle douleur; j'aurai du moins tenu la promesse que je m'étais faite à moi-même; croyant, au fond de mon âme, cette jeune fille capable d'assurer la félicité d'Agricol... je le lui ai dit, à lui, avec sincérité. Un jour, dans bien longtemps, lorsque je relirai ces pages, j'y trouverai peut-être une compensation à ce que je souffre maintenant.

Ce disant, la Mayeux retira le carton du casier... n'y trouvant pas son manuscrit, elle jeta d'abord un cri de surprise. Mais quel fut son effroi lorsqu'elle aperçut une lettre à son adresse remplaçant son journal!

La jeune fille devint d'une pâleur mortelle; ses genoux tremblèrent; elle faillit s'évanouir; mais sa terreur croissante lui donna une énergie factice, elle eut la force de rompre le cachet de cette lettre. Un billet de cinq cents francs, qu'elle contenait, tomba sur la table, et la Mayeux lut ce qui suit:

«Mademoiselle,

«C'est quelque chose de si original et de si joli à lire, dans vos mémoires, que l'histoire de votre amour pour Agricol, que l'on ne peut résister au plaisir de lui faire connaître cette grande passion dont il ne se doute guère, et à laquelle il ne peut manquer de se montrer sensible. On profitera de cette occasion pour procurer à une foule d'autres personnes, qui en auraient été malheureusement privées, l'amusante lecture de votre journal. Si les copies et les extraits ne suffisent pas, on le fera imprimer; on ne serait trop répandre les belles choses; les uns pleureront, les autres riront; ce qui paraîtra superbe à ceux-ci, fera éclater de rire ceux-là; ainsi va le monde; mais ce qu'il y a de certain, c'est que votre journal fera du bruit, on vous le garantit.

«Comme vous êtes capable de vouloir vous soustraire à votre triomphe et que vous n'aviez que des guenilles sur vous lorsque vous êtes entrée, par charité, dans cette maison où vous voulez dominer et faire _la dame_, ce qui ne va pas à votre _taille _pour plus d'une raison, on vous fait tenir cinq cents francs par la présente lettre, pour vous payer votre papier, et afin que vous ne soyez pas sans ressources dans le cas où vous seriez assez modeste pour craindre les félicitations qui, dès demain, vous accableront, car, à l'heure qu'il est, votre journal est déjà en circulation.

«Un de vos confrères, «_Un vrai _MAYEUX.»

Le ton grossièrement railleur et insolent de cette lettre, qui, à dessein, semblait écrite par un laquais jaloux de la venue de la malheureuse créature dans la maison, avait été calculé avec une infernale habileté, et devait immanquablement produire l'effet que l'on en espérait.

-- Oh! mon Dieu!... Telles furent les paroles que put prononcer la jeune fille dans sa stupeur et dans son épouvante.

Maintenant, si l'on se rappelle en quels termes passionnés était exprimé l'amour de cette infortunée pour son frère adoptif, si l'on a remarqué plusieurs passages de ce manuscrit, où elle révélait les douloureuses blessures qu'Agricol lui avait souvent faites sans le savoir, si l'on se rappelle enfin quelle était sa terreur du ridicule, on comprendra son désespoir insensé, après la lecture de cette lettre infâme. La Mayeux ne songea pas un moment à toutes les nobles paroles, à tous les récits touchants que renfermait son journal; la seule et horrible idée qui foudroya l'esprit égaré de cette malheureuse, fut que, le lendemain, Agricol, Mlle de Cardoville, et une foule insolente et railleuse, auraient connaissance et seraient instruits de cet amour d'un ridicule atroce, qui devait, croyait-elle, l'écraser de confusion et de honte. Ce nouveau coup fut si étourdissant, que la Mayeux plia un moment sous ce choc imprévu. Durant quelques minutes, elle resta complètement inerte, anéantie; puis, avec la réflexion, lui vint tout à coup la conscience d'une nécessité terrible.

Cette maison si hospitalière, où elle avait trouvé un refuge assuré après tant de malheurs, il lui fallait la quitter à tout jamais. La timidité craintive, l'ombrageuse délicatesse de la pauvre créature, ne lui permettaient pas de rester une minute de plus dans cette demeure, où les plus secrets replis de son âme venaient d'être ainsi surpris, profanés et livrés sans doute aux sarcasmes et aux mépris. Elle ne songea pas à demander justice et vengeance à Mlle de Cardoville: apporter un ferment de trouble et d'irritation dans cette maison au moment de l'abandonner, lui eût semblé de l'ingratitude envers sa bienfaitrice. Elle ne chercha pas à deviner quel pouvait être l'auteur ou le motif d'une si odieuse soustraction et d'une lettre si insultante. À quoi bon... décidée qu'elle était à fuir les humiliations dont on la menaçait!

Il lui parut vaguement (ainsi qu'on l'avait espéré) que cette indignité devait être l'oeuvre de quelque subalterne jaloux de l'affectueuse déférence que lui témoignait Mlle de Cardoville... ainsi pensait la Mayeux avec un désespoir affreux. Ces pages, si douloureusement intimes, qu'elle n'eût pas osé confier à la mère la plus tendre, la plus indulgente, parce que, écrites, pour ainsi dire, avec le sang de ses blessures, elles reflétaient avec une fidélité trop cruelle les mille plaies secrètes de son âme endolorie... ces pages allaient servir... servaient peut-être, à l'heure même, de jouet et de risée aux valets de l'hôtel.

* * * * *

L'argent qui accompagnait cette lettre et la façon insultante dont il lui était offert confirmaient encore ses soupçons. On voulait que la peur de la misère ne fût pas un obstacle à sa sortie de la maison.