Chapter 13
-- Ce que vous avez deviné? Hélas! toutes les ombrageuses susceptibilités d'une malheureuse créature à qui le sort a fait une vie à part: et il faut bien que vous sachiez que si je me suis tue jusqu'ici, ce n'est pas par ignorance de ce que je vous dois; car enfin, qui vous a dit, mademoiselle, que le seul moyen de me faire accepter vos bienfaits sans rougir serait d'y attacher des fonctions qui me rendraient utile et secourable aux infortunes que j'ai si longtemps partagées? Qui vous a dit, lorsque vous avez voulu me faire désormais asseoir à votre table, comme _votre amie, _moi, pauvre ouvrière, en qui vous vouliez glorifier le travail, la résignation et la probité, qui vous a dit, lorsque je vous répondais par des larmes de reconnaissance et de regrets, que ce n'était pas une fausse modestie, mais la conscience de ma difformité ridicule qui me faisait vous refuser? Qui vous a dit que sans cela j'aurais accepté avec fierté au nom de mes soeurs du peuple? Car vous m'avez répondu ces touchantes paroles: «Je comprends votre refus, mon amie; ce n'est pas une fausse modestie qui le dicte, mais un sentiment de dignité que j'aime et que je respecte.» Qui donc vous a dit encore, reprit la Mayeux avec une animation croissante, que je serais bien heureuse de trouver une petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont la splendeur m'éblouit? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez daigné choisir, comme vous l'avez fait, le logement beaucoup trop beau que vous m'avez destiné? Qui vous a dit encore que, sans envier l'élégance des charmantes créatures qui vous entourent et que j'aime déjà parce qu'elles vous aiment, je me sentirais toujours, par une comparaison involontaire, embarrassée, honteuse devant elles? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez toujours songé à les éloigner quand vous m'appeliez ici, mademoiselle?... Oui, qui vous a enfin révélé toutes les pénibles et secrètes susceptibilités d'une position exceptionnelle comme la mienne? Qui vous les a révélées? Dieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur infinie, pourvoit à la création des mondes, et qui sait aussi paternellement s'occuper du pauvre petit insecte caché dans l'herbe... Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d'un coeur que vous devinez si bien s'élève à son tour jusqu'à la divination de ce qui peut vous nuire? Non, non mademoiselle, les uns ont l'instinct de leur propre conservation; d'autres, plus heureux, ont l'instinct de la conservation de ceux qu'ils chérissent... Cet instinct, Dieu me l'a donné... On vous trahit, vous dis-je... on vous trahit!
Et la Mayeux, le regard animé, les joues légèrement colorées par l'émotion, accentua si énergiquement ces derniers mots, les accompagna d'un geste si affirmatif, que Mlle de Cardoville, déjà ébranlée par les chaleureuses paroles de la jeune fille, en vint à partager ses appréhensions. Puis, quoiqu'elle eût déjà été à même d'apprécier l'intelligence supérieure, l'esprit remarquable de cette pauvre enfant du peuple, jamais Mlle de Cardoville n'avait entendu la Mayeux s'exprimer avec autant d'éloquence, touchante éloquence d'ailleurs, qui prenait sa source dans le plus noble des sentiments. Cette circonstance ajouta encore à l'impression que ressentait Adrienne. Au moment où elle allait répondre à la Mayeux, on frappa à la porte du salon où se passait cette scène, et Florine entra.
En voyant la physionomie alarmée de sa camériste, Mlle de Cardoville lui dit vivement:
-- Eh bien, Florine!... qu'y a-t-il de nouveau? d'où viens-tu, mon enfant?
-- De l'hôtel de Saint-Dizier, mademoiselle.
-- Et pourquoi y aller? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.
-- Ce matin, mademoiselle (et Florine désigna la Mayeux) m'a confié ses soupçons, ses inquiétudes... je les ai partagés. La visite de M. l'abbé d'Aigrigny chez M. Rodin me paraissait déjà fort grave; j'ai pensé que, si M. Rodin s'était rendu depuis quelques jours à l'hôtel de Saint-Dizier, il n'y aurait plus de doutes sur sa trahison...
-- En effet, dit Adrienne de plus en plus inquiète. Eh bien?
-- Mademoiselle m'ayant chargée de surveiller le déménagement du pavillon, il y restait différents objets; pour me faire ouvrir l'appartement, il fallait m'adresser à Mme Grivois; j'avais donc prétexte de retourner à l'hôtel.
-- Ensuite... Florine... ensuite?
-- Je tâchai de faire parler Mme Grivois sur M. Rodin, mais ce fut en vain.
-- Elle se défiait de vous, mademoiselle, dit la Mayeux. On devait s'y attendre.
-- Je lui demandai, continua Florine, si l'on avait vu M. Rodin à l'hôtel depuis quelque temps... Elle répondit évasivement. Alors, désespérant de rien savoir, reprit Florine, je quittai Mme Grivois, et, pour que ma visite n'inspirât aucun soupçon, je me rendais au pavillon, lorsqu'en détournant une allée, que vois- je? à quelques pas de moi, se dirigeant vers la petite porte du jardin... M. Rodin, qui croyait sans doute sortir plus secrètement ainsi.
-- Mademoiselle! vous l'entendez, s'écria la Mayeux joignant les mains d'un air suppliant; rendez-vous à l'évidence...
-- Lui!... chez la princesse de Saint-Dizier, s'écria Mlle de Cardoville, dont le regard, ordinairement si doux, brilla tout à coup d'une indignation véhémente; puis elle ajouta d'une voix légèrement altérée: «Continue, Florine».
-- À la vue de M. Rodin, je m'arrêtai, reprit Florine, et reculant aussitôt, je gagnai le pavillon sans être vue, j'entrai vite dans le petit vestibule de la rue. Ses fenêtres donnent auprès de la porte du jardin; je les ouvre, laissant les persiennes fermées, je vois un fiacre: il attendait M. Rodin; car, quelques minutes après, il y monta en disant au cocher: «Rue Blanche, numéro 39.»
-- Chez le prince!... s'écria Mlle de Cardoville.
-- Oui, mademoiselle.
-- En effet, M. Rodin devait le voir aujourd'hui, dit Adrienne en réfléchissant.
-- Nul doute que s'il vous trahit, mademoiselle, il trahit aussi le prince, qui bien plus facilement que vous, deviendra sa victime.
-- Infamie!... infamie!... infamie! s'écria tout à coup Mlle de Cardoville en se levant, les traits contractés par une douloureuse colère... Une trahison pareille!... Ah! ce serait à douter de tout... ce serait à douter de soi-même.
-- Oh! mademoiselle... c'est effrayant, n'est-ce pas? dit la Mayeux en frissonnant.
-- Mais alors, pourquoi m'avoir sauvée, moi et les miens, avoir dénoncé l'abbé d'Aigrigny? reprit Mlle de Cardoville. En vérité, la raison s'y perd... C'est un abîme... Oh! c'est quelque chose d'affreux que le doute!
-- En revenant, dit Florine en jetant un regard attendri et dévoué sur sa maîtresse, j'avais songé à un moyen qui permettrait à mademoiselle de s'assurer de ce qui est... mais il n'y aurait pas une minute à perdre.
-- Que veux-tu dire? reprit Adrienne en regardant Florine avec surprise.
-- M. Rodin va être bientôt seul avec le prince, dit Florine.
-- Sans doute, dit Adrienne.
-- Le prince se tient toujours dans le petit salon qui s'ouvre sur la serre chaude... C'est là qu'il recevra M. Rodin.
-- Ensuite? reprit Adrienne.
-- Cette serre chaude, que j'ai fait arranger d'après les ordres de mademoiselle, a son unique sortie par une petite porte donnant dans une ruelle; c'est par là que le jardinier entre chaque matin, afin de ne pas traverser les appartements... Une fois son service terminé, il ne revient pas de la journée...
-- Que veux-tu dire? Quel est ton projet? dit Adrienne en regardant Florine, de plus en plus surprise.
-- Les massifs de plantes sont disposés de telle façon qu'il me semble que, même lors que le store qui peut cacher la glace séparant le salon de la serre chaude ne serait pas abaissé, on pourrait, je crois, sans être vu, s'approcher assez pour entendre ce qui se dit dans cette pièce... C'est toujours par la porte de la serre que j'entrais ces jours derniers pour en surveiller l'arrangement... Le jardinier avait une clef... moi, une autre... Heureusement je ne la lui ai pas encore rendue... Avant une heure, mademoiselle peut savoir à quoi s'en tenir sur M. Rodin... car, s'il trahit le prince... il la trahit aussi.
-- Que dis-tu? s'écria Mlle de Cardoville.
-- Mademoiselle part à l'instant avec moi; nous arrivons à la porte de la ruelle... J'entre seule pour plus de précaution, et si l'occasion me paraît favorable... je reviens...
-- De l'espionnage... dit Mlle de Cardoville avec hauteur et interrompant Florine, vous n'y songez pas...
-- Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux d'un air confus et désolé: vous conserviez quelques soupçons... ce moyen me semblait le seul qui pût ou les confirmer ou les détruire.
-- S'abaisser jusqu'à aller surprendre un entretien? Jamais, reprit Adrienne.
-- Mademoiselle, dit tout à coup la Mayeux, pensive depuis quelque temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison... Ce moyen est pénible... mais lui seul pourra vous fixer peut-être à tout jamais sur M. Rodin... Et puis enfin, malgré l'évidence des faits, malgré la presque certitude de mes pressentiments, les apparences les plus accablantes peuvent être trompeuses. C'est moi qui la première ai accusé M. Rodin auprès de vous... Je ne me pardonnerais de ma vie de l'avoir accusé à tort... Sans doute... il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, pénible d'épier... de surprendre une conversation...
Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-même, la Mayeux, ajouta, en tâchant de retenir les larmes de honte qui voilaient ses yeux:
-- Cependant, comme il s'agit de vous sauver peut-être, mademoiselle, car si c'est une trahison... l'avenir est effrayant... j'irai... si vous voulez... à votre place... pour...
-- Pas un mot de plus, je vous en prie! s'écria Mlle de Cardoville en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire, à vous, ma pauvre amie, et dans mon seul intérêt... ce qui me semble dégradant... Jamais!...
Puis, s'adressant à Florine:
-- Va prier M. de Bonneville de faire atteler ma voiture à l'instant.
-- Vous consentez! s'écria Florine en joignant les mains, sans chercher à contenir sa joie; et ses yeux devinrent aussi humides de larmes.
-- Oui, je consens, répondit Adrienne d'une voix émue; si c'est une guerre... une guerre acharnée qu'on veut me faire, il faut s'y préparer... et il y aurait, après tout, faiblesse et duperie à ne pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette démarche me répugne, me coûte; mais c'est le seul moyen d'en finir avec des soupçons qui seraient pour moi un tourment continuel... et de prévenir peut-être de grands maux. Puis, pour des raisons fort importantes, cet entretien de M. Rodin et du prince Djalma peut être pour moi doublement décisif, quant à la confiance ou à l'inexorable haine que j'aurai pour M. Rodin. Ainsi, vite, Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture... tu m'accompagneras... Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie, ajouta-t-elle en s'adressant à la Mayeux.
* * * * *
Une demi-heure après cet entretien, la voiture d'Adrienne s'arrêtait, ainsi qu'on l'a vu, à la petite porte du jardin de la rue Blanche. Florine entra dans la serre, et revint bientôt dire à sa maîtresse:
-- Le store est baissé, mademoiselle; M. Rodin vient d'entrer dans le salon où est le prince...
Mlle de Cardoville assista donc, invisible, à la scène suivante, qui se passa entre Rodin et Djalma.
VIII. La lettre.
Quelques instants avant l'entrée de Mlle de Cardoville dans la serre chaude, Rodin avait été introduit par Faringhea auprès du prince, qui, encore sous l'empire de l'exaltation passionnée où l'avaient plongé les paroles du métis, ne paraissait pas s'apercevoir de l'arrivée du jésuite.
Celui-ci, surpris de l'animation des traits de Djalma, de son air presque égaré, fit un signe interrogatif à Faringhea, qui répondit aussi à la dérobée et de la manière symbolique que voici: après avoir posé son index sur son coeur et sur son front, il montra du doigt l'ardent brasier qui brûlait dans la cheminée; cette pantomime signifiait que la tête et le coeur de Djalma étaient en feu. Rodin comprit sans doute, car un imperceptible sourire de satisfaction effleura ses lèvres blafardes; puis il dit tout haut à Faringhea:
-- Je désire être seul avec le prince... Baissez le store, et veillez à ce que nous ne soyons pas interrompus...
Le métis s'inclina, alla toucher un ressort placé auprès de la glace sans tain, et elle rentra dans l'épaisseur de la muraille à mesure que le store s'abaissa; s'inclinant de nouveau, le métis quitta le salon. Ce fut donc peu de temps après sa sortie que Mlle de Cardoville et Florine arrivèrent dans la serre chaude; elle n'était plus séparée de la pièce où se trouvait Djalma que par l'épaisseur transparente du store de soie blanche brodée de grands oiseaux de couleur.
Le bruit de la porte que Faringhea ferma en sortant sembla rappeler le jeune Indien à lui-même; ses traits, encore légèrement animés, avaient cependant repris leur expression de calme et de douceur; il tressaillit, passa la main sur son front, regarda autour de lui, comme s'il sortait d'une rêverie profonde; puis, s'avançant vers Rodin d'un air à la fois respectueux et confus, il lui dit, en employant une appellation habituelle à ceux de son pays envers les vieillards:
-- Pardon, mon père... Et toujours selon la coutume pleine de déférence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre la main de Rodin pour la porter à ses lèvres, hommage auquel le jésuite se déroba en se reculant d'un pas.
-- Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince? dit-il à Djalma.
-- Quand vous être entré, je rêvais; je ne suis pas tout de suite venu à vous... Encore pardon, mon père.
-- Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince; mais causons, si vous le voulez bien; reprenez votre place sur ce canapé... et même votre pipe, si le coeur vous en dit.
Mais Djalma, au lieu de se rendre à l'invitation de Rodin et de s'étendre sur le divan, selon son habitude, s'assit sur un fauteuil, malgré les instances du _vieillard au coeur bon_, ainsi qu'il appelait le jésuite.
-- En vérité, vos formalités me désolent, mon cher prince, lui dit Rodin; vous êtes ici chez vous, au fond de l'Inde, ou du moins nous désirons que vous croyiez y être.
-- Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d'une voix douce et grave. Vos bontés me rappellent mon père... et celui qui l'a remplacé auprès de moi, ajouta l'Indien en songeant au maréchal Simon, dont on lui avait jusqu'alors et pour cause laissé ignorer l'arrivée.
Après un moment de silence, il reprit d'un ton rempli d'abandon, en tendant sa main à Rodin:
-- Vous voilà, je suis heureux.
-- Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous désemprisonner... ouvrir votre cage... Je vous avais prié de vous soumettre à cette petite réclusion volontaire, absolument dans votre intérêt.
-- Demain je pourrai sortir?
-- Aujourd'hui même, mon cher prince. Le jeune Indien réfléchit un instant, et reprit:
-- J'ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne m'appartient pas?
-- En effet... vous avez des amis... d'excellents amis... répondit Rodin.
À ces mots la figure de Djalma sembla s'embellir encore. Les plus nobles sentiments se peignirent tout à coup sur cette mobile et charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent légèrement humides; après un nouveau silence il se leva, disant à Rodin d'une voix émue:
-- Venez.
-- Où cela, cher prince?... dit l'autre fort surpris.
-- Remercier mes amis... j'ai attendu trois jours... c'est long.
-- Permettez, cher prince... permettez... j'ai à ce sujet bien des choses à vous apprendre, veuillez vous asseoir. Djalma se rassit docilement sur son fauteuil. Rodin reprit:
-- Il est vrai... vous avez des amis... ou plutôt vous avez _un _ami; les amis sont rares.
-- Mais vous?
-- C'est juste... Vous avez donc deux amis, mon cher prince: moi que vous connaissez... et un autre que vous ne connaissez pas... et qui désire vous rester inconnu...
-- Pourquoi?
-- Pourquoi? répondit Rodin un peu embarrassé, parce que le bonheur qu'il éprouve à vous donner des preuves de son amitié... est au prix de ce mystère.
-- Pourquoi se cacher quand on fait le bien?
-- Quelquefois pour cacher le bien qu'on fait, mon cher prince.
-- Je profite de cette amitié; pourquoi se cacher de moi?
Les _pourquoi _réitérés du jeune Indien semblaient assez désorienter Rodin, qui reprit cependant:
-- Je vous l'ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut- être sa tranquillité compromise s'il était connu...
-- S'il était connu... pour mon ami?
-- Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussitôt une expression de dignité triste; il releva fièrement la tête, et dit d'une voix hautaine et sévère:
-- Puisque cet ami se cache, c'est qu'il rougit de moi ou que je dois rougir de lui... je n'accepte d'hospitalité que des gens dont je suis digne ou qui sont dignes de moi... je quitte cette maison.
Et ce disant, Djalma se leva si résolument que Rodin s'écria:
-- Mais écoutez-moi donc, mon cher prince... vous êtes, permettez- moi de vous le dire, d'une pétulance, d'une susceptibilité incroyables... Quoique nous ayons tâché de vous rappeler votre beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en plein Paris; cette considération doit un peu modifier votre manière de voir; je vous en conjure, écoutez-moi.
Djalma, malgré sa complète ignorance de certaines conventions sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se rendre à la raison, quand elle lui semblait... raisonnable: les paroles de Rodin le calmèrent. Avec cette modestie ingénue dont les natures pleines de force et de générosité sont presque toujours douées, il répondit doucement:
-- Mon père, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays... ici... les habitudes sont différentes: je vais réfléchir.
Malgré sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois dérouté par les allures sauvages et l'imprévu des idées du jeune Indien. Aussi le vit-il, à sa grande surprise, rester pensif pendant quelques minutes; après quoi, Djalma reprit d'un ton calme, mais fermement convaincu:
-- Je vous ai obéi, j'ai réfléchi, mon père.
-- Eh bien, mon cher prince?
-- Dans aucun pays du monde, sous aucun prétexte, un homme d'honneur qui a de l'amitié pour un autre homme d'honneur ne doit la cacher.
-- Mais s'il y a pour lui du danger d'avouer cette amitié?... dit Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l'entretien.
Djalma regarda le jésuite avec un étonnement dédaigneux, et ne répondit pas.
-- Je comprends votre silence, mon cher prince; un homme courageux doit braver le danger, soit; mais si c'était vous que le danger menaçât, dans le cas où cette amitié serait découverte, cet homme d'honneur ne serait-il pas excusable, louable même, de vouloir rester inconnu?
-- Je n'accepte rien d'un ami qui me croit capable de le renier par lâcheté...
-- Cher prince, écoutez-moi.
-- Adieu, mon père.
-- Réfléchissez...
-- J'ai dit... reprit Djalma d'un ton bref et presque souverain en marchant vers la porte.
-- Eh! mon Dieu! s'il s'agissait d'une femme! s'écria Rodin, poussé à bout et courant à lui, car il craignait réellement de voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets.
Aux derniers mots de Rodin, l'Indien s'arrêta brusquement.
-- Une femme? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il s'agit d'une femme?
-- Eh bien, oui! s'il s'agissait d'une femme... reprit Rodin; comprendriez-vous sa réserve, le secret dont elle est obligée d'entourer les preuves d'affection qu'elle désire vous donner?
-- Une femme? répéta Djalma d'une voix tremblante en joignant les mains avec adoration... Et son ravissant visage exprima un saisissement ineffable, profond. Une femme? dit-il encore... une Parisienne?
-- Oui, mon cher prince; puisque vous me forcez à cette indiscrétion, il faut bien vous l'avouer, il s'agit d'une... véritable Parisienne... d'une digne matrone... remplie de vertus, et dont le... grand âge mérite tous vos respects.
-- Elle est bien vieille? s'écria le pauvre Djalma, dont le rêve charmant disparaissait tout à coup.
-- Elle serait mon aînée de quelques années, répondit Rodin avec un sourire ironique, s'attendant à voir le jeune homme exprimer une sorte de dépit comique ou de regret courroucé.
Il n'en fut rien. À l'enthousiasme amoureux, passionné, qui avait un instant éclaté sur les traits du prince, succéda une expression respectueuse et touchante: il regarda Rodin avec attendrissement et lui dit d'une voix émue:
-- Cette femme est donc pour moi une mère? Il est impossible de rendre avec quel charme à la fois pieux, mélancolique et tendre l'Indien accentua le mot _une mère_.
_-- _Vous l'avez dit, mon cher prince, cette respectable dame veut être une mère pour vous... Mais je ne puis pas révéler la cause de l'affection qu'elle vous porte... Seulement, croyez-moi, certes, cette affection est sincère; la cause en est honorable; si je ne vous en dis pas le secret, c'est que chez nous les secrets des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacrés.
-- Cela est juste, et son secret sera sacré pour moi; sans la voir, je l'aimerai avec respect. Ainsi l'on aime Dieu sans le voir...
-- Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les intentions de votre maternelle amie... Cette maison restera toujours à votre disposition si vous vous y plaisez, des domestiques français, une voiture et des chevaux seront à vos ordres; l'on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme un fils de roi doit vivre royalement, j'ai laissé dans la chambre voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une somme pareille vous sera comptée; si elle ne suffit pas pour ce que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on l'augmentera...
À un mouvement de Djalma, Rodin se hâta d'ajouter:
-- Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre délicatesse doit être parfaitement en repos. D'abord... on accepte tout d'une mère... puis, comme dans trois mois environ, vous serez mis en possession d'un énorme héritage, il vous sera facile, si cette obligation vous pèse (et c'est à peine si la somme, au pis aller, s'élèvera à quatre ou cinq mille louis), il vous sera facile de rembourser ces avances; ne ménagez donc rien; satisfaites à toutes vos fantaisies... on désire que vous paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit paraître le fils d'un roi surnommé le _Père du Généreux. _Ainsi, encore une fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse délicatesse... si cette somme ne vous suffit pas.
-- Je demanderai... davantage; ma mère a raison... un fils de roi doit vivre en roi.
Telle fut la réponse que fit l'Indien, avec une simplicité parfaite, sans paraître étonné le moins du monde de ces offres fastueuses; et cela devait être: Djalma eût fait ce qu'on faisait pour lui, car l'on sait quelles sont les traditions de prodigue magnificence et de splendide hospitalité des princes indiens. Djalma avait été aussi ému que reconnaissant en apprenant qu'une femme l'aimait d'affection maternelle... Quant au luxe dont elle voulait l'entourer, il l'acceptait sans étonnement et sans scrupule. Cette _résignation _fut une autre déconvenue pour Rodin, qui avait préparé plusieurs excellents arguments pour engager l'Indien à accepter.
-- Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le jésuite; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous disions... un des amis de votre maternelle protectrice, M. le comte de Montbron, vieillard rempli d'expérience et appartenant à la plus haute société, vous présentera dans l'élite des maisons de Paris...
-- Pourquoi ne m'y présentez-vous pas, vous, mon père?