Chapter 12
Mlle de Cardoville venait de s'éveiller; elle reposait au milieu de ces flots de mousseline, de dentelle, de batiste et de soie blanche, dans une pose remplie de mollesse et de grâce; jamais, pendant la nuit, elle ne couvrait ses admirables cheveux dorés (procédé certain pour les conserver longtemps dans toute leur magnificence, disaient les Grecs); le soir, ses femmes disposaient les longues boucles de sa chevelure soyeuse en plusieurs tresses plates dont elles formaient deux larges et épais bandeaux qui, descendant assez pour cacher presque entièrement sa petite oreille dont on ne voyait que le lobe rosé, allaient se rattacher à la grosse natte enroulée derrière la tête. Cette coiffure, empruntée à l'antiquité grecque, seyait aussi à ravir aux traits si purs, si fins de Mlle de Cardoville, et semblait tellement la rajeunir que, au lieu de dix-huit ans, on lui en eût donné quinze à peine; ainsi rassemblés et encadrant étroitement les tempes, ses cheveux, perdant leur teinte claire et brillante, eussent paru presque bruns, sans les reflets d'or vif qui couraient çà et là sur l'ondulation des tresses. Plongée dans cette torpeur matinale dont la tiède langueur est si favorable aux molles rêveries, Adrienne était accoudée sur son oreiller, la tête un peu fléchie, ce qui faisait valoir encore l'idéal contour de son cou et de ses épaules nues; ses lèvres souriantes, humides et vermeilles, étaient, comme ses joues, aussi froides que si elle venait de les baigner dans une eau glacée; ses blanches paupières voilaient à demi ses grands yeux d'un noir brun et velouté, qui tantôt regardaient languissamment le vide, tantôt s'arrêtaient avec complaisance sur les fleurs roses et sur les feuilles vertes de la corbeille de camélias.
Qui peindrait l'ineffable sérénité du réveil d'Adrienne, réveil d'une âme si belle et si chaste dans un corps si chaste et si beau! réveil d'un coeur aussi pur que le souffle frais et embaumé de jeunesse qui soulevait doucement ce sein virginal... virginal et blanc comme la neige immaculée. Quelle croyance, quel dogme, quelle formule, quel symbole religieux, ô paternel, ô divin Créateur! donnera jamais une plus adorable idée de ton harmonieuse et ineffable puissance qu'une jeune vierge qui, s'éveillant ainsi dans toute l'efflorescence de la beauté, dans toute la grâce de la pudeur dont tu l'as douée, cherche dans sa rêveuse innocence le secret de ce céleste instinct d'amour que tu as mis en elle comme en toutes les créatures, ô toi qui n'es qu'amour éternel, que bonté infinie!
Les pensées confuses qui depuis son réveil semblaient doucement agiter Adrienne l'absorbaient de plus en plus; sa tête se pencha sur sa poitrine; son beau bras retomba sur sa couche; puis ses traits, sans s'attrister, prirent cependant une expression de mélancolie touchante. Son plus vif désir était accompli: elle allait vivre indépendante et seule. Mais cette nature affectueuse, délicate, expansive et merveilleusement complète sentait que Dieu ne l'avait pas comblée des plus rares trésors pour les enfouir dans une froide et égoïste solitude; elle sentait tout ce que l'amour pourrait inspirer de grand, de beau, et à elle-même et à celui qui saurait être digne d'elle. Confiante dans la vaillance, dans la noblesse de son caractère, fière de l'exemple qu'elle voulait donner aux autres femmes, sachant que tous les yeux seraient fixés sur elle avec envie, elle ne se sentait pour ainsi dire que trop sûre d'elle-même; loin de craindre de mal choisir, elle craignait de ne pas trouver parmi qui choisir, tant son goût s'était épuré; puis, eût-elle même rencontré son idéal, elle avait une manière de voir à la fois si étrange et pourtant si juste, si extraordinaire et pourtant si sensée, sur l'indépendance et sur la dignité que la femme devait, selon elle, conserver à l'égard de l'homme, que, inexorablement décidée à ne faire aucune concession à ce sujet, elle se demandait si l'homme de son choix accepterait jamais les conditions jusqu'alors inouïes qu'elle lui imposerait. En rappelant à son souvenir les _prétendants possibles _qu'elle avait jusqu'alors vus dans le monde, elle se souvenait du tableau malheureusement très réel tracé par Rodin avec une verve caustique au sujet des épouseurs. Elle se souvenait aussi, non sans un certain orgueil, des encouragements que cet homme lui avait donnés, non pas en la flattant, mais en l'engageant à poursuivre l'accomplissement d'un dessein véritablement grand, généreux et beau.
Le courant ou le caprice des pensées d'Adrienne l'amena bientôt à songer à Djalma. Tout en se félicitant de remplir envers ce parent de sang royal les devoirs d'une hospitalité royale, la jeune fille était loin de faire du prince le héros de son avenir. D'abord elle se disait, non sans raison, que cet enfant à demi sauvage, aux passions, sinon indomptables, du moins encore indomptées, transporté tout à coup au milieu d'une civilisation raffinée, était inévitablement destiné à de violentes épreuves, à de fougueuses transformations. Or, Mlle de Cardoville, n'ayant dans le caractère rien de viril, rien de dominateur, ne se souciait pas de civiliser ce jeune sauvage. Aussi, malgré l'intérêt, ou plutôt à cause de l'intérêt qu'elle portait au jeune Indien, elle s'était fermement résolue à ne pas se faire connaître à lui avant deux ou trois mois, bien décidée en outre, si le hasard apprenait à Djalma qu'elle était sa parente, à ne pas le recevoir. Elle désirait donc, sinon l'éprouver, du moins le laisser assez libre de ses actes, de ses volontés, pour qu'il pût jeter le premier feu de ses passions, bonnes ou mauvaises. Ne voulant pas, cependant, l'abandonner sans défense à tous les périls de la vie parisienne, elle avait confidemment prié le comte de Montbron d'introduire le prince Djalma dans la meilleure compagnie de Paris et de l'éclairer des conseils de sa longue expérience.
M. de Montbron avait accueilli la demande de Mlle de Cardoville avec le plus grand plaisir, se faisant, disait-il, une joie de lancer son jeune tigre royal dans les salons, et de le mettre aux prises avec la fleur des élégantes et les _beaux _de Paris, offrant de parier et de tenir tout ce qu'on voudrait pour son sauvage pupille.
-- Quant à moi, mon cher comte, avait-elle dit à M. de Montbron avec sa franchise habituelle, ma résolution est inébranlable; vous m'avez dit vous-même l'effet que va produire dans le monde l'apparition du prince Djalma, un Indien de dix-neuf ans, d'une beauté surprenante, fier et sauvage comme un jeune lion arrivant de sa forêt; c'est nouveau, c'est extraordinaire, avez-vous ajouté; aussi les coquetteries _civilisatrices _vont le poursuivre avec un dévouement dont je suis effrayée pour lui; or, sérieusement, mon cher comte, il ne peut pas me convenir de paraître vouloir rivaliser de zèle avec tant de belles dames qui vont s'exposer intrépidement aux griffes de votre jeune tigre. Je m'intéresse fort à lui, parce qu'il est mon cousin, parce qu'il est beau, parce qu'il est brave, mais surtout parce qu'il n'est pas vêtu à cette horrible mode européenne. Sans doute ce sont là de rares qualités, mais elles ne suffisent pas jusqu'à présent à me faire changer d'avis. D'ailleurs le bon vieux philosophe, mon nouvel ami, m'a donné, à propos de notre Indien, un conseil que vous avez approuvé, vous qui n'êtes pas philosophe, mon cher comte: c'est, pendant quelque temps, de recevoir chez moi, mais de n'aller chez personne; ce qui d'abord m'épargnera sûrement l'inconvénient de rencontrer mon royal cousin, et ensuite me permettra de faire un choix rigoureux même parmi ma société habituelle; comme ma maison sera excellente, ma position fort originale, et que l'on soupçonnera toutes sortes de méchants secrets à pénétrer chez moi, les curieuses et les curieux ne me manqueront pas, ce qui m'amusera beaucoup, je vous l'assure.
Et comme M. de Montbron lui demandait si _l'exil _du pauvre jeune tigre indien durerait longtemps, Adrienne lui avait répondu:
-- Recevant à peu près toutes les personnes de la société où vous l'aurez conduit, je trouverai très piquant d'avoir ainsi sur lui des jugements divers. Si certains hommes en disent beaucoup de bien, certaines femmes beaucoup de mal... j'aurai bon espoir... En un mot, l'opinion que je formerai en démêlant ainsi le vrai du faux, fiez-vous à ma sagacité pour cela, abrégera ou prolongera, ainsi que vous le dites_, l'exil _de mon royal cousin.
Telles étaient encore les intentions de Mlle de Cardoville à l'égard de Djalma, le jour même où elle devait se rendre avec Florine à la maison qu'il occupait; en un mot, elle était absolument décidée à ne pas se faire connaître à lui avant quelques mois.
* * * * *
Adrienne, après avoir ce matin-là ainsi longtemps songé aux chances que l'avenir pouvait offrir aux besoins de son coeur, tomba dans une nouvelle et profonde rêverie. Cette ravissante créature, pleine de vie, de sève et de jeunesse, poussa un léger soupir, étendit ses deux bras charmants au-dessus de sa tête, tournée de profil sur son oreiller, et resta quelques moments comme accablée... comme anéantie... Ainsi immobile sur les blancs tissus qui l'enveloppaient, on eût dit une admirable statue de marbre se dessinant à demi sous une légère couche de neige. Tout à coup, Adrienne se dressa brusquement sur son séant, passa la main sur son front et sonna ses femmes. Au premier bruit argentin de la sonnette, les deux portes d'ivoire s'ouvrirent, Georgette parut sur le seuil de la chambre de toilette, dont Lutine, la petite chienne noir et feu à collier d'or, s'échappa avec des jappements de joie. Hébé parut sur le seuil de la chambre de bain.
Au fond de cette pièce, éclairée par le haut, on voyait, sur un tapis de cuir vert de Cordoue à rosaces d'or, une vaste baignoire de cristal, en forme de conque allongée. Les trois seules soudures de ce hardi chef-d'oeuvre de verrerie disparaissaient sous l'élégante courbure de plusieurs grands roseaux d'argent qui s'élançaient du large socle de la baignoire, aussi d'argent ciselé, et représentant des enfants et des dauphins se jouant au milieu des branches de corail naturel et de coquilles azurées. Rien n'était d'un plus riant effet que l'incrustation de ces rameaux pourpres et de ces coquilles d'outre-mer sur le front mat des ciselures d'argent; la vapeur balsamique qui s'élevait de l'eau tiède, limpide et parfumée, dont était remplie la conque de cristal, s'épandait dans la salle de bain, et entra comme un léger brouillard dans la chambre à coucher.
Voyant Hébé, dans son frais et joli costume, lui apporter sur un de ses bras nus et potelés un long peignoir, Adrienne lui dit:
-- Où est donc Florine, mon enfant?
-- Mademoiselle, il y a deux heures qu'elle est descendue, on l'a fait demander pour quelque chose de très pressé.
-- Et qui l'a fait demander?
-- La jeune personne qui sert de secrétaire à mademoiselle... Elle était sortie ce matin de très bonne heure; aussitôt son retour elle a fait demander Florine, qui depuis n'est pas revenue.
-- Cette absence est sans doute relative à quelque affaire importante de mon angélique _ministre _des secours et aumônes, dit Adrienne en souriant et en songeant à la Mayeux.
Puis elle fit signe à Hébé de s'approcher de son lit.
* * * * *
Environ deux heures après son lever, Adrienne s'étant fait, comme de coutume, habiller avec une rare élégance, renvoya ses femmes et demanda la Mayeux, qu'elle traitait avec une déférence marquée, la recevant toujours seule.
La jeune ouvrière entra précipitamment, le visage pâle, émue, et lui dit d'une voix tremblante:
-- Ah! mademoiselle... mes pressentiments étaient fondés; on vous trahit...
-- De quels pressentiments parlez-vous, ma chère enfant? dit Adrienne surprise, et qui me trahit?
-- M. Rodin... répondit la Mayeux.
VII. Les doutes.
En entendant l'accusation portée par la Mayeux contre Rodin, Mlle de Cardoville regarda la jeune fille avec un nouvel étonnement.
Avant de poursuivre cette scène, disons que la Mayeux avait quitté ses pauvres vieux vêtements, et était habillée de noir avec autant de simplicité que de goût. Cette triste couleur semblait dire son renoncement à toute vanité humaine, le deuil éternel de son coeur et les austères devoirs que lui imposait son dévouement à toutes les infortunes. Avec cette robe noire, la Mayeux portait un large col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze à rubans gris, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns, encadrait son mélancolique visage aux doux yeux bleus; ses mains longues et fluettes, préservées du froid par des gants, n'étaient plus, comme naguère, violettes et marbrées, mais d'une blancheur presque diaphane.
Les traits altérés de la Mayeux exprimaient une vive inquiétude. Mlle de Cardoville, au comble de la surprise, s'écria:
-- Que dites-vous?...
-- M. Rodin vous trahit, mademoiselle.
-- Lui!... C'est impossible...
-- Ah! mademoiselle... mes pressentiments ne m'avaient pas trompée.
-- Vos pressentiments?
-- La première fois que je me suis trouvée en présence de M. Rodin, malgré moi j'ai été saisie de frayeur; mon coeur s'est douloureusement serré... et j'ai craint... pour vous... mademoiselle.
-- Pour moi? dit Adrienne, et pourquoi n'avez-vous pas craint pour vous, ma pauvre amie?
-- Je ne sais, mademoiselle, mais tel a été mon premier mouvement, et cette frayeur était si invincible que, malgré la bienveillance que M. Rodin me témoignait pour ma soeur, il m'épouvantait toujours.
-- Cela est étrange. Mieux que personne je comprends l'influence presque irrésistible des sympathies ou des aversions... mais dans cette circonstance... Enfin, reprit Adrienne après un moment de réflexion... il n'importe; comment aujourd'hui vos soupçons se sont-ils changés en certitude?
-- Hier, j'étais allée porter à ma soeur Céphyse le secours que M. Rodin m'avait donné pour elle au nom d'une personne charitable... Je ne trouvai pas Céphyse chez l'amie qui l'avait recueillie. Je priai la portière de la maison de prévenir ma soeur que je reviendrais ce matin... C'est ce que j'ai fait. Mais pardonnez-moi, mademoiselle, quelques détails sont nécessaires.
-- Parlez, parlez, mon amie.
-- La jeune fille qui a recueilli ma soeur chez elle, dit la pauvre Mayeux très embarrassée, en baissant les yeux et en rougissant, ne mène pas une conduite très régulière. Une personne avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nommée M. Dumoulin, lui avait appris le véritable nom de M. Rodin, qui, occupant dans cette maison un pied-à-terre, s'y faisait appeler M. Charlemagne.
-- C'est ce qu'il nous a dit chez M. Baleinier; puis, avant-hier, revenant sur cette circonstance, il m'a expliqué la nécessité où il se trouvait pour certaines raisons d'avoir ce modeste logement dans ce quartier écarté... et je n'ai pu que l'approuver.
-- Eh bien! hier M. Rodin a reçu chez lui M. l'abbé d'Aigrigny!
-- L'abbé d'Aigrigny! s'écria Mlle de Cardoville.
-- Oui, mademoiselle, il est resté deux heures enfermé avec M. Rodin.
-- Mon enfant, on vous aura trompée.
-- Voici ce que j'ai su, mademoiselle: l'abbé d'Aigrigny était venu le matin pour voir M. Rodin; ne le trouvant pas, il avait laissé chez la portière son nom écrit sur du papier, avec ces mots: _Je reviendrai dans deux heures. _La jeune fille dont je vous ai parlé, mademoiselle, a vu ce papier. Comme tout ce qui regarde M. Rodin semble assez mystérieux, elle a eu la curiosité d'attendre M. l'abbé d'Aigrigny chez la portière pour le voir entrer, et en effet, deux heures après, il est revenu et a trouvé M. Rodin chez lui.
-- Non... non... dit Adrienne en tressaillant, c'est impossible, il y a erreur...
-- Je ne le pense pas, mademoiselle; car, sachant combien cette révélation était grave, j'ai prié la jeune fille de me faire à peu près le portrait de l'abbé d'Aigrigny.
-- Eh bien?
-- L'abbé d'Aigrigny a, m'a-t-elle dit, quarante ans environ: il est d'une taille haute et élancée, vêtu simplement, mais avec soin; ses yeux sont gris, très grands et très perçants, ses sourcils épais, ses cheveux châtains, sa figure complètement rasée et sa tournure très décidée.
-- C'est vrai... dit Adrienne, ne pouvant croire ce qu'elle entendait. Ce signalement est exact.
-- Tenant à avoir le plus de détails possible, reprit la Mayeux, j'ai demandé à la portière si M. Rodin et l'abbé d'Aigrigny semblaient courroucés l'un contre l'autre lorsqu'elle les a vus sortir de la maison; elle m'a dit que non; que l'abbé avait seulement dit à M. Rodin, en le quittant à la porte de la maison: «Demain... je vous écrirai... c'est convenu...»
-- Est-ce donc un rêve, mon Dieu? dit Adrienne en passant ses deux mains sur son front avec une sorte de stupeur. Je ne puis douter de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c'est M. Rodin qui vous a envoyée lui-même dans cette maison, pour y porter des secours à votre soeur; il se serait donc ainsi exposé à voir pénétrer par vous ses rendez-vous secrets avec l'abbé d'Aigrigny! Pour un traître, ce serait bien maladroit.
-- Il est vrai, j'ai fait aussi cette réflexion. Et cependant la rencontre de ces deux hommes m'a paru si menaçante pour vous, mademoiselle, que je suis revenue dans une grande épouvante.
Les caractères d'une extrême loyauté se résignent difficilement à croire aux trahisons; plus elles sont infâmes, plus ils en doutent; le caractère d'Adrienne était de ce nombre, et, de plus, une des qualités de son esprit était la rectitude: aussi, bien que très impressionnée par le récit de la Mayeux, elle reprit:
-- Voyons, mon amie, ne nous effrayons pas à tort, ne nous hâtons pas trop de croire au mal... Cherchons toutes deux à nous éclairer par le raisonnement: rappelons les faits.
M. Rodin m'a ouvert les portes de la maison de M. Baleinier; il a devant moi porté plainte contre l'abbé d'Aigrigny; il a par ses menaces obligé la supérieure du couvent à lui rendre les filles du maréchal Simon; il est parvenu à découvrir la retraite du prince Djalma; il a exécuté mes intentions au sujet de mon jeune parent; hier encore il m'a donné les plus utiles conseils... Tout ceci est bien réel, n'est-ce pas?
-- Sans doute, mademoiselle.
-- Maintenant, que M. Rodin, en mettant les choses au pis, ait une arrière-pensée, qu'il espère être généreusement rémunéré par nous, soit: mais jusqu'à présent, son désintéressement a été complet...
-- C'est encore vrai, mademoiselle, dit la pauvre Mayeux, obligée comme Adrienne, de se rendre à l'évidence des faits accomplis.
-- À cette heure, examinons la possibilité d'une trahison. Se réunir à l'abbé d'Aigrigny pour me trahir: où? comment? sur quoi? Qu'ai-je à craindre? N'est-ce pas, au contraire, l'abbé d'Aigrigny et Mme de Saint-Dizier qui vont avoir à rendre un compte à la justice du mal qu'ils m'ont fait?
-- Mais alors, mademoiselle, comment expliquer la rencontre de deux hommes qui ont tant de motifs d'aversion et d'éloignement?... D'ailleurs, cela ne cache-t-il pas quelques projets sinistres? et puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule à penser ainsi...
-- Comment cela?
-- Ce matin, en entrant, j'étais si émue, que Mlle Florine m'a demandé la cause de mon trouble; je sais, mademoiselle, combien elle vous est attachée.
-- Il est impossible de m'être plus dévouée; récemment encore, vous m'avez vous-même appris le service signalé qu'elle m'a rendu pendant ma séquestration chez M. Baleinier.
-- Eh bien! mademoiselle, ce matin, à mon retour, croyant nécessaire de vous faire avertir le plus tôt possible, j'ai tout dit à Mlle Florine. Comme moi, plus que moi peut-être, elle a été effrayée du rapprochement de Rodin et de M. d'Aigrigny. Après un moment de réflexion, elle m'a dit: «Il est, je crois, inutile d'éveiller mademoiselle; qu'elle soit instruite de cette trahison deux ou trois heures plus tôt ou plus tard, peu importe; pendant ces trois heures, je pourrai peut-être découvrir quelque chose. J'ai une idée que je crois bonne; excusez-moi auprès de mademoiselle, je reviens bientôt...» Puis Mlle Florine a fait demander une voiture, et elle est sortie.
-- Florine est une excellente fille, dit Mlle de Cardoville en souriant, car la réflexion la rassurait complètement; mais, dans cette circonstance, je crois que son zèle et son bon coeur l'ont égarée, comme vous, ma pauvre amie; savez-vous que nous sommes deux étourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu'ici songé à une chose qui nous aurait à l'instant rassurées?
-- Comment donc, mademoiselle?
-- L'abbé d'Aigrigny redoute maintenant beaucoup M. Rodin; il sera venu le chercher jusque dans ce réduit pour lui demander merci. Ne trouvez-vous pas comme moi cette explication, non seulement satisfaisante, mais la seule raisonnable?
-- Peut-être, mademoiselle, dit la Mayeux après un moment de réflexion. Oui, cela est probable...
Puis, après un nouveau silence, et comme si elle eût cédé à une conviction supérieure à tous les raisonnements possibles, elle s'écria:
-- Et pourtant, non, non! croyez-moi, mademoiselle, on vous trompe, je le _sens... _toutes les apparences sont contre ce que j'affirme... mais, croyez-moi, ces pressentiments sont trop vifs pour ne pas être vrais... Et puis, enfin, est-ce que vous ne devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon coeur, pour que moi, je ne devine pas à mon tour les dangers qui vous menacent?
-- Que dites-vous? qu'ai-je donc deviné? reprit Mlle de Cardoville involontairement émue, et frappée de l'accent convaincu et alarmé de la Mayeux, qui reprit: