Chapter 2
Dis, ta vilaine ame, ton mauvais coeur... Achève ici de vivre, séparé à jamais de l'espèce humaine, dont toi et tes confrères avez fait trop long-temps la honte et le supplice.
UN SANS-CULOTTE ANGLAIS _menant le roi d'Angleterre en lesse avec une chaîne_.
Voici sa majesté le roi d'Angleterre, qui, aidé du génie machiavélique de M. Pitt, pressura la bourse du peuple Anglais, et accrut encore le fardeau de la dette publique pour organiser en France la guerre civile, l'anarchie, la famine, et le fédéralisme, pire que tout cela.
GEORGE.
Mais je n'avais pas la tête à moi, vous le sçavez. Punit-on un fou? On le place à l'hôpital.
L'ANGLAIS, _en le lâchant_.
Le volcan te rendra la raison.
UN SANS-CULOTTE PRUSSIEN.
Voici sa majesté le roi de Prusse: comme le duc d'Hanovre, bête malfaisante et sournoise, la dupe des charlatans, le bourreau des gens de bien et des hommes libres.
GUILLAUME.
La manière dont vous en agissez envers moi est de toute injustice. Car enfin vous devez me connaître: je n'ai jamais eu le génie militaire de mon oncle; je m'occupai beaucoup plus des Illuminés que des Français. Si mes soldats ont fait un peu de mal, on le leur a bien rendu. Ainsi quitte: tant de tués que de blessés, de part et d'autre, tout est compensé.
LE PRUSSIEN.
Voilà bien les sentiments et le langage d'un roi. Monstre! expie ici tout le sang que tu as fait verser dans les plaines de la Champagne, devant Lille et Mayence.
UN SANS-CULOTTE ESPAGNOL.
Voici sa majesté le roi d'Espagne. Il est bien du sang des Bourbons: voyez comme la sottise, la cagoterie et le despotisme sont empreints sur sa face royale.
CHARLES.
J'en conviens, je ne suis qu'un sot, que les prêtres et ma femme ont toujours mené par le bout du nez; ainsi, faites-moi grace.
UN SANS-CULOTTE NAPOLITAIN.
Voici l'hypocrite couronné de Naples. Encore quelques années, et il eût fait plus de ravage en Europe que le mont Vésuve qu'il avait à sa porte.
FERDINAND, roi de Naples.
Volcan pour volcan, que ne me laissiez vous là-bas! j'ai été le dernier à me mettre de la ligue. Il a bien fallu à la fin que je me rangeasse du parti de mes confrères les rois, ne fallait-il pas hurler avec les loups?
UN SANS-CULOTTE SARDE.
Voici dans cette boîte sa majesté dormeuse: Victor-Amédée-Marie de Savoie, roi des marmottes. Plus stupide qu'elles, une fois il a voulu faire le méchant; mais nous l'avons bien vite remis dans sa loge. Amédée, dépêche-toi de dormir. J'ai bien peur pour toi que le volcan ne te permette pas d'achever tes six mois de sommeil.
LE ROI DE SARDAIGNE _sortant de sa boîte, bâillant et se frottant les yeux_.
J'ai faim, moi... Ah! ah! où est mon chapelain pour dire mon _Benedicite_.
LE SARDE.
Dis plutôt _tes graces_... Va! (_en le poussant_) voilà à quoi ils sont bons, tous ces rois; boire, manger, dormir, quand ils ne peuvent faire du mal.
UN SANS-CULOTTE RUSSE.
(_Catherine monte sur la scène, en faisant de grands pas, de grandes enjambées._)
Allons donc, tu fais des façons, je crois... Voici sa Majesté impériale, la Czarine de toutes les Russies; autrement, madame de l'enjambée; ou, si vous aimiez mieux, la Catau, la Sémiramis du Nord: femme au-dessus de son sexe, car elle n'en connut jamais les vertus ni la pudeur. Sans moeurs et sans vergogne, «elle fut l'assassin de son mari, pour n'avoir pas de compagnon sur le trône, et pour n'en pas manquer dans son lit impur».
UN SANS-CULOTTE POLONAIS.
Toi, Stanislas-Auguste, roi de Pologne, allons, vîte! porte la queue de ta maîtresse Catau, dont tu fus si constamment le bas-valet.
UN SANS-CULOTTE, _tenant à la main le bout de plusieurs chaînes attachées au cou de plusieurs rois_.
Tenez! voici le fond du sac. C'est le fretin: il ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
_Le vieillard sert de truchement aux sauvages, devant lesquels passent en revue les rois. Il leur traduit dans le langage des signes, ce qui se dit à mesure que les rois paraissent sur la scène. Les sauvages donnent tour à tour des marques d'étonnement et d'indignation._
UN SANS-CULOTTE ROMAIN, _menant le pape_.
A genoux, scélérats couronnés! pour recevoir la bénédiction du saint père: car il n'y a qu'un prêtre capable d'absoudre vos forfaits dont il fut le complice et l'agent perfide. Eh! dans quelle trame odieuse, dans quelle intrigue criminelle les prêtres et leur chef n'ont-ils pas pris part, n'ont-ils pas joué un rôle? C'est ce monstre à triple couronne, qui, sous main, provoqua une croisade meurtrière contre les Français, comme jadis ses prédécesseurs en avaient conseillé une contre les Sarrazins. Après les rois, les prêtres sont ceux qui firent le plus de mal à la terre et à l'espèce humaine.
Graces, graces immortelles soient rendues au peuple Français, qui le premier, parmi les modernes, rappela le patriotisme de Brutus et démasqua la tartufferie des augures. Les Français firent rougir les Romains de l'encens qu'ils prostituaient aux pieds d'un prêtre dans le capitole, là même où l'ambitieux César fut poignardé par des mains vertueuses et républicaines.
LE PAPE.
Ah! ah! vous chargez le tableau... Citez un seul de mes prédécesseurs qui ait fait preuve d'autant de modération que moi. A leur exemple, j'aurais bien pu mettre en interdit tout le royaume de France...
LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS _l'interrompt_.
Dis la république.
LE PAPE.
Eh bien, la république soit! la république.
J'aurais pu appeler sur la tête de tous les Français les vengeances du ciel; je me suis contenté de conjurer contre eux toutes les puissances de la terre. Un prêtre pouvait-il moins? Ecoutez; faites-moi grace; tout le reste de ma vie je prierai Dieu pour les sans-culottes.
LE SANS-CULOTTE ROMAIN.
Non, non, non! nous ne voulons plus de prières d'un prêtre: le Dieu des sans-culottes, c'est la liberté, c'est l'égalité, c'est la fraternité! Tu ne connus et ne connaîtras jamais ces dieux-là. Va plutôt exorciser le volcan qui doit dans peu te punir et nous venger.
UN SANS-CULOTTE FRANÇAIS, _après avoir fait ranger en demi-cercle tous les rois, et avant de les quitter_:
Monstres couronnés! vous auriez dû, sur des échaffauds, mourir tous de mille morts: mais où se serait-il trouvé des bourreaux qui eussent consenti à souiller leurs mains dans votre sang vil et corrompu? Nous vous livrons à vos remords, ou plutôt à votre rage impuissante.
Voilà pourtant les auteurs de tous nos maux! Générations à venir, pourrez-vous le croire! Voilà ceux qui tenaient dans leurs mains, qui balançaient les destinées de l'Europe. C'est pour le service de cette poignée de lâches brigands, c'est pour le bon plaisir de ces scélérats couronnés, que le sang d'un million, de deux millions d'hommes, dont le pire valait mieux qu'eux tous, a été versé sur presque tous les points du continent et par delà les mers. C'est au nom, ou par l'ordre de cette vingtaine d'animaux féroces, que des provinces entières ont été dévastées, des villes populeuses changées en monceaux: de cadavres et de cendres, d'innombrables familles violées, mises à nud et réduites à la famine. Ce groupe infâme d'assassins politiques, a tenu en échec de grandes nations, et a tourné, les uns contre les autres des peuples faits pour être amis et nés pour vivre en frères. Les voilà ces bouchers d'hommes en temps de guerre, ces corrupteurs de l'espèce humaine en temps de paix. C'est du sein des cours de ces êtres immondes, que s'exhalait dans les villes et sur nos campagnes la contagion de tous les vices; exista-t-il jamais une nation ayant en même-temps un roi et des moeurs?
LE PAPE.
Il n'y avait pas de moeurs à Rome!... les cardinaux n'ont point de moeurs!...
LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS.
Et ces ogres trouvaient des panégyristes et des soutiens! Les prêtres ne donnaient à leur Dieu que les restes de l'encens qu'ils brûlaient aux pieds du prince; «et des esclaves chargés de livrées tissues d'or, se pavanaient et se croyaient importants quand ils avaient dit: _le roi mon maître_...» Plus de cent millions d'hommes ont obéi à ces plats tyrans, et tremblaient en prononçant leurs noms avec un saint respect. C'était pour procurer des jouissances à ces mangeurs d'homme que le peuple, du matin au soir, et d'un bout de l'année à l'autre, travaillait, suait, s'épuisait. Races futures! pardonnerez-vous à vos bons ayeux cet excès d'avilissement, de stupidité et d'abnégation de soi-même? Nature, hâte-toi d'achever l'oeuvre des sans-culottes; souffle ton haleine de feu sur ce rebut de la société, et fais rentrer pour toujours les rois dans le néant d'où ils n'auraient jamais dû sortir.
Fais-y rentrer aussi le premier d'entre nous qui désormais prononcerait le mot _roi_ sans l'accompagner des imprécations que l'idée attachée à ce mot infâme présente naturellement à tout esprit républicain.
Pour moi, je m'engage à effacer sur-le-champ du livre des hommes libres quiconque en ma présence souillerait l'air d'une expression qui tendrait à prévenir favorablement pour un roi, ou pour toute autre monstruosité de cette sorte. Camarades, jurons-le tous, et rembarquons-nous.
LES SANS-CULOTTES _en partant_.
Nous le jurons!... vive la liberté! vive la république!
SCÈNE VI.
LES ROIS D'EUROPE.
FRANÇOIS II.
COMME on nous traite, bon Dieu! avec quelle indignité! et qu'allons-nous devenir?
GUILLAUME.
O mon cher Cagliostro, que n'es-tu ici? tu nous tirerais d'embarras.
GEORGE.
J'en doute: qu'en pensez-vous, saint-père? Vous le tenez depuis assez long-temps prisonnier au château Saint-Ange.
BRASCHI OU LE PAPE.
Il ne pourrait rien à tout ceci. Il nous faudrait quelque chose de surnaturel.
LE ROI D'ESPAGNE.
Ah! saint-père, un petit miracle.
LE PAPE.
Le temps en est passé... Où est-il le bon temps où les saints traversaient les airs à cheval sur un bâton.
LE ROI D'ESPAGNE.
O mon parent! ô Louis XVI! c'est encore toi qui as eu le meilleur lot. Un mauvais demi-quart d'heure est bientôt passé! à présent tu n'as plus besoin de rien. Ici nous manquons de tout: nous sommes entre la famine et enfer. C'est vous François et Guillaume, qui nous attirez tout cela. J'ai toujours pensé que cette révolution de France, tôt ou tard, nous jouerait d'un mauvais tour. Il ne fallait pas nous en mêler du tout, du tout.
GUILLAUME.
Il vous sied bien, sire d'Espagne, de nous inculper; ne sont-ce pas vos lenteurs ordinaires qui nous ont perdus. Si vous nous aviez secondés à point, c'en était fait de la France.
CATHERINE.
Pour moi, je vais me coucher dans cette caverne. Au lieu de vous quereller, qui m'aime me suive... Stanislas, ne venez-vous pas me tenir compagnie?
LE ROI DE POLOGNE.
Vieille Catau, regarde-toi dans cette fontaine.
CATHERINE.
Tu n'as pas toujours été si fier.
L'EMPEREUR.
Maudits français!
LE ROI D'ESPAGNE.
Ces sans-culottes que nous méprisions tant d'abord, sont pourtant venus à bout de leur dessein. Pourquoi n'en ai-je pas fait un bel auto-da-fé, pour servir d'exemple aux autres?
LE PAPE.
Pourquoi ne les ai-je pas excommuniés des 1789? Nous les avons trop ménagés, trop ménagés.
LE ROI DE NAPLES.
Toutes ces réflexions sont belles, mais elles viènent un peu trop tard. Nous sommes dans la galère, il faut ramer: avant tout, il faut manger; occupons-nous, d'abord, de pêche, de chasse ou de labourage.
L'EMPEREUR.
Il ferait beau voir l'empereur de la maison d'Autriche, grater la terre pour vivre.
LE ROI D'ESPAGNE.
Aimeriez-vous mieux tirer au sort pour savoir lequel de nous servira de pâture aux autres.
LE PAPE.
N'avoir pas même de quoi faire le miracle de la multiplication des pains! Cela ne m'étonne pas, nous avons ici des schismatiques.
CATHERINE.
C'est sans-doute à moi que ce discours s'adresse: je veux en avoir raison... En garde, saint-père.
_L'impératrice et le pape se battent, l'une avec son sceptre et l'autre avec sa croix: un coup de sceptre casse la croix; le pape jète sa tiare à la tête de Catherine et lui renverse sa couronne. Ils se battent avec leurs chaînes. Le roi de Pologne veut mettre le holà, en ôtant des mains le sceptre à Catherine._
LE ROI DE POLOGNE.
Voisine, c'en est assez. Holà! Holà!
L'IMPÉRATRICE.
Il te convient bien de m'enlever mon sceptre, lâche! est-ce pour te dédommager du tien que tu as laissé couper en trois ou quatre morceaux?
LE PAPE
Catherine, je te demande grace, _escolta mi_: si tu me laisses tranquille, je te donnerai l'absolution pour tous tes péchés.
L'IMPÉRATRICE.
L'absolution! faquin de prêtre! avant que je te laisse tranquille, il faut que tu avoues et que tu répètes après moi, qu'un prêtre, qu'un pape est un charlatan, un joueur de gobelets... Allons, répète:
LE PAPE.
Un prêtre... un pape... est un charlatan... un joueur de gobelets.
LE ROI D'ESPAGNE, _à part, dans un coin du théâtre_.
Quelle trouvaille! j'ai encore un reste de la ration de pain qu'on me donnait à fond de cale. Quel trésor! Il n'y a point de roupies, point de piastres qui vaillent un morceau de pain noir, quand on meurt de faim.
LE ROI DE POLOGNE.
Cousin, que fais-tu là à l'écart? Tu manges je crois, j'en retiens part.
L'IMPÉRATRICE _et les autres rois se jètent sur celui d'Espagne pour lui arracher son morceau de pain_.
Et moi aussi, et moi aussi, et moi aussi.
LE ROI DE NAPLES.
Que diraient les Sans-Culottes, s'ils voyaient tous les rois d'Europe se disputer un morceau de pain noir?
_Les rois se battent: la terre est jonchée de débris de chaînes, de sceptres, de couronnes; les manteaux sont en haillons._
SCÈNE VII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENTS ET LES SANS-CULOTTES.
_Les sans-culottes, qui ont voulu jouir de loin de l'embarras des rois réduits à la famine, reviènent dans l'île pour y rouler une barrique de biscuit au milieu des rois affamés._
L'UN DES SANS-CULOTTES, _en défonçant la barrique, et renversant le biscuit_.
Tenez faquins, voilà de la pâture. Bouffez. Le proverbe qui dit: _Il faut que tout le monde vive_, n'a pas été fait pour vous, car il n'y a pas de nécessité que des rois vivent. Mais les sans-culottes sont aussi susceptibles de pitié que de justice. Repaissez-vous donc de ce biscuit de mer, jusqu'à ce que vous soyez acclimatés dans ce pays.
SCÈNE VIII.
LES ROIS _se jètent sur le biscuit_.
L'IMPÉRATRICE.
Un moment! moi, comme impératrice et propriétaire du domaine le plus vaste, il me faut la plus grande part.
LE ROI DE POLOGNE.
Catherine n'a jamais fait petite bouche: mais nous ne sommes plus ici à Pétersbourg; chacun le sien.
LE ROI DE NAPLES.
Oui! oui! chacun le sien. Cette barrique de biscuit ne doit pas ressembler à la soi-disant république de Pologne.
LE ROI DE PRUSSE _donne un coup de sceptre sur les doigts de l'impératrice_.
L'IMPÉRATRICE.
Tais-toi, ravisseur de la Silésie.
LE PAPE.
Messieurs! Messieurs! rendez à César ce qui est à César
L'IMPÉRATRICE.
Si tu rendais à César ce qui appartient à César, petit évêque de Rome!...
L'EMPEREUR.
La paix, la paix: il y en a pour tout le monde.
LE ROI DE PRUSSE.
Oui, mais il n'y en aura pas pour long-temps.
LE ROI DE NAPLES.
Mais voilà le volcan qui paraît vouloir nous mettre tous d'accord: une lave brûlante descend du cratère et s'avance vers nous. Dieux!
LE ROI D'ESPAGNE.
Bonne notre-dame! secourez-moi... Si j'en réchappe, je me fais Sans-Culotte.
LE PAPE.
Et moi je prends femme.
CATHERINE.
Et moi je passe aux Jacobins ou aux Cordeliers.
_Le volcan commence son éruption: il jète sur le théâtre des pierres, des charbons brûlants... etc._
_Une explosion se fait: le feu assiège les rois de toutes parts, ils tombent, consumés dans les entrailles de la terre entr'ouverte._
FIN.
End of Project Gutenberg's Le jugement dernier des rois, by Sylvain Maréchal