Le jugement dernier des rois

Chapter 1

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LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS,

PROPHÉTIE EN UN ACTE, EN PROSE, PAR P. SYLVAIN MARÉCHAL,

JOUÉE _sur le Théâtre de la République, au mois Vendémiaire et jours suivants._

_TANDEM!_

A PARIS,

De l'Imp. de C.-F. PATRIS, IMPRIMEUR de la Com. rue du fauxbourg St.-Jacques, aux ci-devant Dames Ste.-Marie.

L'an second de la RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, une et indivisible.

AVIS _Aux directeurs de spectacles des départements._

L'AUTEUR, soussigné, se réserve les droits qu'un décret de la convention nationale lui maintient, sur les représentions de sa pièce, par les différents théâtres de la république.

[Signé: Sylvain Maréchal]

_Nota._ Les passages de la pièce, marqués de guillemets, ne se récitent pas au Théâtre.

_L'IDÉE de cette pièce est prise dans l'Apologue suivant, faisant partie des LEÇONS DU FILS AINÉ D'UN ROI, ouvrage philosophique du même auteur, publié au commencement de 1789, et mis à l'INDEX par la Police._

En ce temps-là: revenu de la cour, bien fatigué, un visionnaire se livra au sommeil, et rêva que tous les peuples de la terre, le jour des Saturnales, se donnèrent le mot pour se saisir de la personne de leurs rois, chacun de son côté. Ils convinrent en même temps d'un rendez-vous général, pour rassembler cette poignée d'individus couronnés, et les reléguer dans une petite île inhabitée, mais habitable; le sol le l'île n'attendait que des bras et une légère culture. On établit un cordon de petites chaloupes armées pour inspecter l'île, et empêcher ces nouveaux colons d'en sortir. L'embarras des nouveaux débarqués ne fut pas mince. Ils commencèrent par se dépouiller de tous leurs ornements royaux qui les embarrassaient; et il fallut que chacun, pour vivre, mît la main à la pâte. Plus de valets, plus de courtisans, plus de soldats. Il leur fallut tout faire par eux-même. Cette cinquantaine de personnages ne vécut pas long-temps en paix; et le genre humain, spectateur tranquille, eut la satisfaction de se voir délivré de ses tyrans par leurs propres mains,--_30 et 31 pag._

L'AUTEUR DU JUGEMENT DERNIER DES ROIS,

_AUX spectateurs de la première représentation de cette pièce._

CITOYENS, rappelez-vous donc comment, au temps passé, sur tous les théâtres on avilissait, on dégradait, on ridiculisait indignement les classes les plus respectables du peuple-souverain, pour faire rire les rois et leurs valets de cour. J'ai pensé qu'il était bien temps de leur rendre la pareille, et de nous en amuser à notre tour. Assez de fois ces _messieurs_ ont eu les rieurs de leur côté; j'ai pensé que c'était le moment de les livrer à la risée publique, et de parodier ainsi un vers heureux de la comédie du méchant:

Les rois sont ici bas pour nos menus plaisirs.

GRESSET.

Voilà le motif des endroits un peu _chargés_ du JUGEMENT DERNIER DES ROIS.

(_Extrait du journal des Révolutions de Paris, de Prud'homme_, Tome XVII, page 109, in-8º.)

_COSTUMES DES PERSONNAGES._

L'IMPÉRATRICE. Corset de moire d'or, manches bouffantes; juppe de taffetas bleu, ornée d'un tour de point d'Espagne ou dentelle d'or; mante de satin ou taffetas ponceau, garnie au pourtour, ainsi que la juppe; tour de gorge de linon, formant la collerette; crachat attaché sur la césarine du manteau; couronne de paillons dorés; toque de taffetas bleu.

LE PAPE. Soutane & camail de laine, écarlate ou blanche; rochet de linon, entoilage de dentelle; gants blancs; souliers blancs avec une double croix en or sur le milieu du pied; tiare à trois couronnes, la tiare de satin ponceau & les couronnes en or; calotte de même satin, couvrant les oreilles, & bordée de poil blanc; étole & manipule.

LE ROI D'ESPAGNE. Habit espagnol, manteau, trousse, pantalon & les pièces de souliers, le tout rouge; un grand nez postiche en taffetas couleur de chair; couronne de moire d'or enrichie de pierreries; trois cordons en sautoir, savoir: un, ponceau, de l'ordre de la toison d'or; le deuxième, bleu de ciel avec une médaille; le troisième, de velours noir avec médaille.

L'EMPEREUR. Habit bleu galonné en or; cordon en sautoir, de l'ordre de l'Empire; un autre cordon blanc bordé de deux lignes rouges en bandoulière; écharpe ponceau, posée sur l'habit; couronne de moire d'or; veste, culotte & bas blancs.

LE ROI DE POLOGNE. Gilet à manches de velours noir; manteau à petites manches bouffantes de velours noir, de même que le gilet: il faut au manteau une armure de poil blanc; pantalon de tricot de soie cramoisie; cordon de l'ordre, de velours noir, brodé en or; un second cordon en bandoulière, bleu de ciel, avec un ordre quelconque.

LE ROI DE PRUSSE. Habit bleu foncé, boutonné jusqu'à la taille; grand chapeau à trois cornes; plumet & cocarde noire; point d'Espagne en or autour du chapeau; culotte jaune; bottes à l'écuyère; coëffé en queue proche la tête; écharpe de satin blanc à frange d'or.

LE ROI D'ANGLETERRE. Habit bleu foncé avec des boutons d'or ou de cuivre; veste de même; ventre postiche pour le grossir; bottes à l'écuyère; jarretières de l'ordre _Honni soit qui mal y pense_, & un crachat du même ordre.

LE ROI DE NAPLES. Gilet espagnol à crevasses; chemisette de linon; trousse pareille au gilet; manteau espagnol, cordon ponceau avec une médaille en sautoir & un second cordon en sautoir, de velours noir, brodé en or.

LE ROI DE SARDAIGNE. Habit complet de Financier; cordon de l'ordre en sautoir; crachat attaché à l'habit; fronteau de couronne herminée.

UN SAUVAGE (rôle parlant). Pantalon & gilet de tricot de soie, clairement tigrée; sandales lacées; perruque et barbe grises.

Huit SAUVAGES (personnages muets) carquois & flèches.

Dix SANS-CULOTTES portant le costume du pays de chacun des Rois qu'ils amènent enchaînés par le col, c'est-à-dire un Sans-Culotte Espagnol, Allemand, Italien, Napolitain, Polonais, Prussien, Russe, Sarde, Anglais & un Français.

Un grand nombre de Peuple armé de sabres, fusils & piques, tous habillés en Sans-Culottes Français.

Une Barrique remplie de Biscuit de mer.

PERSONNAGES.

Un VIEILLARD FRANCAIS. _Monvel._ Des SAUVAGES de tout âge et de tout sexe. Un SANS-CULOTTE de chaque nation de l'Europe. Les ROIS d'EUROPE, y compris le PAPE _Dugazon._ Et la CZARINE _Michot._ L'EMPEREUR _Raymont._ Le ROI d'ANGLETERRE. Le ROI de PRUSSE. Le ROI de NAPLES. Le ROI d'ESPAGNE. _Baptiste le jeune._ Le ROI de SARDAIGNE. Le ROI de POLOGNE. _Grand-Mesnil._

LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS,

PROPHÉTIE EN UN ACTE.

_Le théâtre représente l'intérieur d'une île à moitié volcanisée. Dans la profondeur, ou arrière-scène, une montagne jète des flamêches de temps à autre pendant toute l'action jusqu'à la fin._

_Sur un des côtés de l'avant-scène, quelques arbres ombragent une cabane abritée derrière par un grand rocher blanc, sur lequel on lit cette inscription, tracée avec du charbon:_

Il vaut mieux avoir pour voisin Un volcan qu'un roi. Liberté . . . . Égalité.

_Au-dessous sont plusieurs chiffres. Un ruisseau tombe en cascade, et coule sur le côté de la chaumière._

_De l'autre part, la vue de la mer._

_Le soleil se lève derrière le rocher blanc pendant le monologue du vieillard, qui ajoute un chiffre à ceux déjà tracés par lui._

SCÈNE PREMIÈRE.

LE VIEILLARD. (_Il compte._)

1, 2, 3 . . 19, 20. VOILA donc précisément aujourd'hui vingt ans que je suis relégué dans cette île déserte. Le despote qui a signé mon bannissement est peut-être mort à présent... Là-bas, dans ma pauvre patrie, on me croit brûlé par le volcan, ou déchiré sous la dent de quelques bêtes féroces, ou mangé par des antropophages. Le volcan, les animaux carnaciers, les sauvages, semblent avoir respecté jusqu'à ce jour la victime d'un roi...

Mes bons amis tardent bien à venir: le soleil est pourtant levé!... Qu'est ce que j'aperçois?... Ce ne sont pas leurs canots ordinaires... Une chaloupe!... elle approche à force de rames. Des blancs... des Européens!... Si c'étaient de mes compatriotes, des Français... Ils viènent peut-être me chercher... Le tyran sera mort; et son successeur, pour se populariser, comme cela se pratique à tous les avénements au trône, aura fait grâce à quelques victimes innocentes du règne précédent... Je ne veux point de la clémence d'un despote: je resterai, je mourrai dans cette île volcanisée, plutôt que de retourner sur le continent, du moins tant qu'il y aura des rois et des prêtres.

Caché derrière cette roche, il faut que je sache à qui tout ce monde en veut ici.

SCÈNE II.

Douze ou quinze SANS-CULOTTES, un de chaque nation de l'Europe. (_Ils débarquent._)

LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS.

Voyons si cette île fera notre affaire. C'est la troisième que nous visitons: elle paraît avoir été volcanisée, et l'être encore. Tant mieux! Le globe sera plutôt débarrassé de tous les brigands couronnés dont on nous a confié la déportation.

L'ANGLAIS.

Il me semble qu'ils seront fort bien ici. La main de la nature s'empressera de ratifier, de sanctionner le jugement porté par les sans-culottes contre les rois, ces scélérats si long-temps privilégiés et impunis.

L'ESPAGNOL.

Qu'ils éprouvent ici tous les tourments de l'enfer, auquel ils ne croyaient pas, et qu'ils nous faisaient prêcher par les prêtres, leurs complices, pour nous _embêter_.

LE FRANÇAIS.

Camarades! cette île paraît habitée... Remarquez-vous ces pas d'hommes?

LE SARDE.

A l'entrée de cette caverne, voilà des fruits tout fraîchement récoltés.

LE FRANÇAIS.

Mes amis! venez, hé! venez donc; lisez:

_Il vaut mieux avoir pour voisin Un volcan qu'un roi._

Plusieurs SANS-CULOTTES _ensemble_.

Bravo! bravo!

LE FRANÇAIS _continue de lire_.

_Liberté . . . . Égalité._

Il y a ici quelque martyr de l'ancien régime. L'heureuse rencontre!

L'ANGLAIS.

Oh! que nous avons bien adressé! Celui qui gémit en ce lieu ne s'attend pas à trouver aujourd'hui des libérateurs.

LE FRANÇAIS.

L'infortuné ne sçait rien: il serait mort, sans apprendre la liberté de son pays.

L'ALLEMAND.

Et de toute l'Europe. Il ne doit pas être loin: cherchons-le; allons au-devant de lui.

LE FRANÇAIS.

Qu'il me tarde de le rencontrer! C'est sans doute un des nôtres; et, à en juger d'après les saints noms qu'il a tracés sur cette roche, il est digne de la grande Révolution, puisqu'il a su la pressentir à ce bout du monde.

SCÈNE III.

LES ACTEURS PRÉCÉDENTS et le VIEILLARD.

Plusieurs SANS-CULOTTES _à-la-fois_.

Bon vieillard!... vénérable vieillard!... que fais-tu ici?

LE VIEILLARD.

Des Français!... ô jour heureux!... il y a si long-temps que je n'ai vu des français!... Mes amis! mes enfants! que cherchez-vous?... mais avant tout, un naufrage vous a peut-être jetés sur cette rive; auriez-vous besoin de nourriture? Je n'ai à vous offrir que ces fruits, et l'eau de cette source. Ma cabane est trop petite pour vous contenir tous à la fois. Je n'attendais pas si nombreuse et si bonne compagnie.

LE FRANÇAIS.

Notre bon papa, il ne nous faut rien. Nous n'avons besoin que de t'entendre, de sçavoir ton histoire; nous te raconterons, après, la nôtre.

LE VIEILLARD.

En deux mots, la voici: Je suis français, né à Paris. J'habitais un petit domaine contre le parc de Versailles. Un jour, la chasse passe de mon côté; le cerf est relancé jusque dans mon jardin. Le roi et tout son monde entrent chez moi. Ma fille, grande et belle, est remarquée de tous ces _messieurs_ de la cour. Le lendemain, on me l'enlève... Je cours au château réclamer ma fille; on me raille: on me repousse: on me chasse. Je ne me rebute pas: la larme à l'oeil, je me jète aux pieds du roi sur son passage. On lui dit un mot à l'oreille sur mon compte; il me ricane au nez, et donne ordre qu'on me fasse retirer. Ma pauvre femme n'en obtient pas davantage; elle expire de douleur. Je reviens au château. Je compte ma peine à tout le monde. Personne ne veut s'en mêler. «Je demande à parler à la reine; je la saisis par la robe, comme elle sortait de ses appartements. Ah! dit-elle, c'est cet ennuyeux personnage. Quand donc lui interdira-t-on ma présence?» Je me présente chez les ministres, j'élève le ton; je parle en homme, en père. Un d'eux, c'était un prélat, ne me répond rien; mais il fait un signe. On m'arrête à la porte de son audience; on me plonge dans un cachot, d'où je ne sors que pour être jeté à fond de cale d'un navire qui, en passant, me laissa dans cette île, il y a précisément aujourd'hui vingt années. Voilà, mes amis, mon aventure.

LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS.

Ecoute à ton tour, et apprends que tu es bien vengé. Te dire tout, serait trop long. Voici l'essentiel: Bon vieillard! tu as devant toi un représentant de chacune des nations de l'Europe devenue libre et républicaine: car il faut que tu saches qu'il n'y a plus du tout de rois en Europe.

LE VIEILLARD.

Est-il bien vrai? Serait-il possible?... Vous vous jouez d'un pauvre vieillard.

LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS.

De vrais sans-culottes honorent la vieillesse, et ne s'en amusent point... comme faisaient jadis les plats courtisans de Versailles, de Saint-James, de Madrid, de Vienne.

LE VIEILLARD.

Comment! il n'y a plus de rois en Europe?...

UN SANS-CULOTTE.

Tu vas les voir débarquer tous ici; ils nous suivent (à leur tour, comme tu l'as été,) à fond de cale d'une petite frégate armée que nous devançons pour leur préparer les logis. Tu vas les voir tous ici, un pourtant excepté.

LE VIEILLARD.

Et pourquoi cette exception? Ils n'ont jamais guères mieux valu les uns que les autres.

LE SANS-CULOTTE.

«Tu as raison... _excepté un_, parce que nous l'avons guillotiné.

LE VIEILLARD.

«_Guillotiné!_... que veut dire?...

LE SANS-CULOTTE.

«Nous t'expliquerons cela, et bien autre chose»: nous lui avons tranché la tête, de par la loi.

LE VIEILLARD.

Les Français sont donc devenus des hommes!

LE SANS-CULOTTE.

Des hommes libres. En un mot, la France est une république dans toute la force du terme... Le peuple Français s'est levé. Il à dit: _je ne veux plus de roi_; et le trône a disparu. Il a dit encore: _je veux la république_, et nous voilà tous républicains!

LE VIEILLARD.

Je n'aurais jamais osé espérer une pareille révolution: mais je la conçois. J'avais toujours pensé, à part moi, que le peuple, aussi puissant que le Dieu qu'on lui prêche; n'a qu'à vouloir... Que je suis heureux d'avoir assez vécu pour apprendre un aussi grand évènement! Ah! mes amis! mes frères, mes enfants! je suis dans un ravissement!...

Mais jusqu'à présent vous ne me parlez que de la France; et, ce me semble, si j'ai bien entendu d'abord, l'Europe entière est délivrée de la contagion des rois?

L'ALLEMAND.

L'exemple des Français a fructifié: ce n'a pas été sans peine. Toute l'Europe s'est liguée contre eux, non pas les peuples, mais les monstres qui s'en disaient impudemment les _souverains_. Ils ont armé tous leurs esclaves; ils ont mis en oeuvre tous les moyens pour dissoudre ce noyau de liberté que Paris avait formé. On a d'abord indignement calomnié cette nation généreuse qui, la première, a fait justice de son roi: on a voulu la modérantiser, la fédéraliser, l'affamer, l'asservir de plus belle, pour dégoûter à jamais les hommes du régime de l'indépendance. Mais à force de méditer les principes sacrés de la Révolution française, à force de lire les traits sublimes, les vertus héroïques auxquelles elle a donné lieu, les autres peuples se sont dit: Mais, nous sommes bien dupes de nous laisser conduire à la boucherie comme des moutons, ou de nous laisser mener en lesse comme des chiens de chasse au combat du taureau. Fraternisons plutôt avec nos aînés en raison, en liberté. En conséquence, chaque section de l'Europe envoya à Paris de braves sans-culottes, chargés de la représenter. Là, dans cette diète de tous les peuples, on est convenu qu'à certain jour, toute l'Europe se lèverait en masse,... et s'émanciperait... En effet, une insurrection générale et simultanée a éclaté chez toutes les nations de l'Europe; et chacune d'elles eut son 14 juillet et 5 octobre 1789, son 10 août et 21 septembre 1792, son 31 mai et 2 juin 1793. Nous t'instruirons de ces époques, les plus étonnantes de toute l'histoire.

LE VIEILLARD.

Que de merveilles!... Pour le moment, satisfaites mon impatiente curiosité sur un seul point. Je vous entends tous répéter le mot de _Sans-Culotte_; que signifie cette expression singulière et piquante?

LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS.

C'est à moi de te le dire: Un sans-culotte est un homme libre, un patriote par excellence. La masse du vrai peuple, toujours bonne, toujours saine, est composée de sans-culottes. Ce sont des citoyens purs, tout près du besoin, qui mangent leur pain à la sueur de leur front, qui aiment le travail, qui sont bons fils, bons pères, bons époux, bons parents, bons amis, bons voisins, mais qui sont jaloux de leurs droits autant que de leurs devoirs. Jusqu'à ce jour, faute de s'entendre, ils n'avaient été que des instruments aveugles et passifs dans la main des méchants, c'est-à-dire des rois, des nobles, des prêtres, des égoïstes, des aristocrates, des hommes d'état, des fédéralistes, tous gens dont nous t'expliquerons, sage et malheureux vieillard, les maximes et les forfaits. Chargés de tout l'entretien de la ruche, les sans-culottes ne veulent plus souffrir désormais, au-dessus ni parmi eux, de frelons lâches et malfaisants, orgueilleux et parasites.

LE VIEILLARD _avec enthousiasme_.

Mes frères, mes enfants, et moi aussi je suis un sans-culotte!

L'ANGLAIS _reprend le récit_.

«Chaque peuple, le même, jour, s'est donc déclaré en république, et se constitua un gouvernement libre. Mais en même temps on proposa d'organiser une _convention Européenne_ qui se tint à Paris, chef-lieu de l'Europe. Le premier acte qu'on y proclama fut le Jugement dernier des Rois détenus déjà dans les prisons de leurs châteaux. Ils ont été condamnés à la déportation dans une île déserte, où ils seront gardés à vue sous l'inspection et la responsabilité d'une petite flote que chaque république à son tour entretiendra en croisière jusqu'à la mort du dernier de ces monstres.»

LE VIEILLARD.

Mais, dites-moi, je vous prie, pourquoi vous être donné la peine d'amener tous ces rois jusqu'ici? Il eût été plus expédient de les pendre tous, à la même heure, sous le portique de leurs palais.

LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS.

Non, non! leur supplice eût été trop doux et aurait fini trop tôt: il n'eût pas rempli le but qu'on se proposait. Il a paru plus convenable d'offrir à l'Europe le spectacle de ses tyrans détenus dans une ménagerie et se dévorant les uns les autres, ne pouvant plus assouvir leur rage sur les braves sans-culottes qu'ils osaient appeler leurs _sujets_. Il est bon de leur donner le loisir de se reprocher réciproquement leurs forfaits, et de se punir de leurs propres mains. Tel est le jugement solemnel et en dernier ressort qui a été prononcé contre eux à l'unanimité, et que nous venons sur ces mers mettre à exécution.

LE VIEILLARD.

Je me rends.

UN SANS-CULOTTE.

A présent que te voilà à-peu-près au fait, dis-nous, bon vieillard, cette île que tu habites depuis vingt ans, te semblerait-elle propre à y déposer notre cargaison de mauvaise marchandise?

LE VIEILLARD.

Mes amis, cette île n'est point habitée. Quand j'y fus jeté, c'était le matin; je ne rencontrai aucun être vivant dans tout le cours de la journée; le soir, une pyrogue vint mouiller à cette petite rade. Il en sortit plusieurs familles de sauvages, dont j'eus peur d'abord. Je ne leur rendais pas justice: ils dissipèrent bientôt mes craintes par un accueil hospitalier, et me promirent de m'apporter chaque soir de leur fruit, de leur chasse ou de leur pêche: car ils venaient tous les jours, à l'entrée de la nuit, dans cette île, pour y rendre un culte religieux au volcan que vous voyez. «Sans contrarier leur croyance, je les invitai à partager du moins leurs hommages entre le volcan et le soleil. Ils ne manquèrent pas de revenir de grand matin, le troisième jour suivant, pour y voir le phénomène que je leur avais annoncé, et auquel ils n'avaient point fait attention dans leurs huttes enfumées. Je les plaçai sur ce rocher blanc; je leur fis contempler le lever du soleil sortant de la mer dans toute sa pompe: ce spectacle les tint dans l'extase. Depuis ce moment, il n'est pas de semaine qu'ils ne viènent adorer le soleil levant.» Depuis ce moment aussi, ils me regardent et me traitent comme leur père, leur médecin, leur conseil; et, grace à eux, je ne manque de rien dans cette solitude inculte. Une fois ils voulaient à toute force me reconnaître pour leur roi; je leur expliquai le mieux qu'il me fut possible mon aventure de là-bas, et ils jurèrent entre mes mains de n'avoir jamais de rois, pas plus que de prêtres.

J'estime que cette île remplira parfaitement vos intentions; d'autant mieux, que depuis quelques semaines le cratère du volcan s'élargit beaucoup, et semble menacer d'une éruption prochaine. Il vaut mieux qu'elle éclate sur des têtes couronnées que sur celles de mes bons voisins les sauvages, ou de mes frères les braves sans-culottes.

UN SANS-CULOTTE.

Camarades, qu'en dites-vous? je crois qu'il a raison: signalons la flote pour qu'elle viène nous joindre ici, et qu'elle y vomisse les poisons dont elle est chargée.

LE VIEILLARD.

J'apperçois mes bons voisins; abaissez vos piques devant eux en signe de fraternité; vous les verrez déposer leurs arcs à vos pieds. Je ne sais point leur langue; ils ignorent la nôtre: mais le coeur est de tous les pays: nous nous entretenons par gestes, et nous nous comprenons parfaitement.

_Des familles sauvages sortent de leurs pirogues. Le vieillard les présente aux sans-culottes d'Europe. On fraternise; on s'embrasse: le vieillard monte sur son rocher blanc, et fait hommage au soleil des fruits que lui ont apportés les sauvages, dans des paniers d'osier adroitement travaillés._

_Après la cérémonie, le vieillard converse avec eux par gestes et les met au courant._

_Les rois débarquent: ils entrent sur la scène un à un, le sceptre à la main, le manteau royal sur les épaules, la couronne d'or sur la tête, et au cou une longue chaîne de fer dont un sans-culotte tient le bout._

SCÈNE IV.

LES PRÉCÉDENTS, FAMILLES SAUVAGES.

LE VIEILLARD.

BRAVES sans-culottes ces sauvages sont nos aînés en liberté: car ils n'ont jamais eu de rois. Nés libres, ils vivent et meurent comme ils sont nés.

SCÈNE V.

LES PRÉCÉDENTS, LES ROIS D'EUROPE.

UN SANS-CULOTTE ALLEMAND, _conduisant l'empereur qui ouvre la marche_.

PLACE à sa majesté l'empereur... Il ne lui a manqué que du temps et plus de génie pour consommer tous les forfaits commis par la maison d'Autriche, et pour porter à leur comble les maux que Joseph II et Antoinette voulaient, et firent à la France. Fléau de ses voisins, il le fut encore de son pays, dont il épuisa la population et les finances. Il fit languir l'agriculture, entrava le commerce, enchaîna la pensée. (_en secouant sa chaîne._) N'ayant pu avoir le principal lot dans le partage de la Pologne, il voulut s'en dédommager en ravageant les frontières d'une nation dont il redoutait les lumières et l'énergie. Faux ami, allié perfide, faisant le mal pour mal faire; c'est un monstre.

FRANÇOIS II.

Pardonnez-moi; je ne suis pas aussi monstre qu'on paraît le croire. Il est vrai que la Lorraine me tentait: mais la France n'eût-elle pas été trop heureuse d'acheter la paix et le bon ordre au prix d'une province? N'en a-t-elle pas déjà assez. D'ailleurs, s'il y a quelqu'un à blâmer, c'est le vieux Kaunitz qui abusa de ma jeunesse, de mon inexpérience: c'est Cobourg, c'est Brunswick.

L'ALLEMAND. (_Il le lâche._)