Le Journal De La Belle Meuniere Le General Boulanger Et Son Ami

Chapter 5

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«Oui, mon général.»

Justement, le général a sonné et m'a remis la lettre,--une toute petite enveloppe avec cette adresse:

_Monsieur le Capitaine Driant,_

_au Quartier Général._

_Très urgente._

«J'en étais sûr d'avance. Avec vous, il ne faut jamais douter de rien... Qu'on aille vite, surtout, et qu'on m'apporte la réponse sans retard, car c'est très, très sérieux!»

En disant cela, il avait l'air à la fois heureux, impatient et perplexe.

À midi, mon excellent montagnard était de retour avec la réponse que le capitaine avait écrite devant lui, dans son bureau du quartier général où il doit, soit dit en passant, terriblement peiner, lui qui est seul là-bas pour recevoir, répondre, et parer à l'imprévu!

Quand j'ai porté la lettre au général, il me l'a arrachée des mains, tandis que Mme Marguerite m'a dit:

«Occupez-vous vite du déjeuner. Nous n'en avons que pour un petit moment.»

Le petit moment a duré une grande heure, j'en ai profité pour orner de fleurs la table.

«Bravo! s'est écrié le général quand ils sont enfin venus s'y asseoir. Voilà qui est une délicieuse surprise pour un jour pareil!»

Et, s'adressant à Elle:

«Oui, c'est une journée qui comptera, celle-là!... Quelle portée elle peut avoir! Et quelle joie, plus tard, de nous dire: c'est notre cher petit coin de Royat qui a été le point de départ...»

Brusquement, elle lui a coupé la parole en lui fermant la bouche de ses mains. Ils se sont embrassés... La belle conclusion, pour moi!...

Le déjeuner fini, le général est allé à Clermont.

Je débarrassais la table, quand elle m'a appelée:

«Chère amie, voulez-vous que nous passions l'après-midi à travailler ensemble?»

«Oh! madame, lui ai-je répondu, c'est à genoux que je devrais vous remercier de l'honneur inespéré qui est fait par la grande dame que vous êtes à la campagnarde que je suis.»

Elle m'a remerciée d'un gracieux sourire. J'ai apporté la couture que je suis en train de faire pour ma mère--une surprise que je lui prépare. Elle a étalé son ouvrage sur un fauteuil: il y avait là un travail de tapisserie d'une très grande difficulté, mais elle n'y a pas touché. Elle a pris un petit tricot de laine blanche, dans lequel j'ai bientôt reconnu de petites brassières pour nouveau-nés.

Je lui ai déjà entendu dire qu'elle n'avait pas d'enfants: en grande dame qu'elle est, elle occupe donc ses loisirs à travailler de ses fines mains pour des œuvres charitables?

Tout en tricotant, elle s'est mise à me parler de sa voix argentine. Avec ce savoir-faire exquis que possèdent seules les femmes du monde, elle a voulu m'amener à lui causer de moi, à lui raconter ma vie dans laquelle elle croyait deviner une tristesse... Elle ne s'est pas trompée, mais, mise sur ce chapitre, j'ai été bien sobre d'explications, car, les tristesses, je pense qu'il faut les garder pour soi, qu'il faut y songer le moins possible et n'en parler jamais.

Le général est rentré à la nuit tombée. Son visage rayonnait de joie. De nouveau, il s'est entretenu très longuement avec Mme Marguerite.

À huit heures, il m'a sonnée:

«Vite, faites-nous dîner, car une voiture doit venir me prendre dans une heure d'ici. Dès que vous l'entendrez, vous m'avertirez. Je m'en remets à vous pour que personne ne remarque ma sortie.»

Décidément, il doit y avoir sous tout ce mystère une conspiration! De plus en plus intriguée, je les sers à dîner et, entre temps, je réduis l'éclairage de l'escalier à une simple veilleuse et j'entr'ouvre la porte donnant sur le chemin de la Grotte.

Neuf heures.--Un bruit de roues sur la neige durcie. Je cours prévenir le général. Mais, déjà, enveloppé dans une pelisse, il est au pied de l'escalier.

Je distingue la silhouette du capitaine Driant qui vient de sauter à terre et tient la portière ouverte. Tandis que le général monte dans la voiture, j'y aperçois un autre personnage, une sorte de colosse aux hautes épaules, emmitouflé de fourrures...

La voiture repart aussitôt, au grand trot, dans la direction de la campagne.

C'est seulement vers onze heures qu'elle est revenue. Près de la porte entrebâillée, j'ai vu descendre le général et je lui ai entendu dire avec émotion:

«C'est le vrai langage d'un prince... Merci!»

À quoi l'autre, lui tendant la main, a répondu d'une voix étrange et profonde:

«À bientôt, Général... et à Paris!»

Pendant que la voiture s'ébranlait, le personnage en question a avancé la tête, et j'ai pu distinguer qu'il portait une épaisse barbe blonde.

...Un prince?--Un prince étranger, évidemment. Mais où donc ai-je vu cette figure barbue? car, il n'y a pas de doute, je l'ai aperçue quelque part!

* * *

35.--_Jeudi 8 décembre._

Le capitaine ne s'est pas montré aujourd'hui.

C'est un soldat, le même que la semaine dernière, qui est venu apporter le pli contenant le courrier.

À force de m'être creusé l'esprit, j'ai fini par retrouver à quelle ressemblance correspondait l'inconnu d'hier; je dois l'avoir entrevu--je ne sais quand, par exemple--parmi les grands personnages russes qui viennent faire leur cure à Royat.

Après déjeuner, le général est redescendu à Clermont et Mme Marguerite m'a de nouveau invitée à lui tenir compagnie.

De fil en aiguille (c'est le cas de le dire, puisque nous cousions, ou du moins je cousais tandis qu'elle tricotait ses petites brassières), Elle est arrivée à me raconter comment s'était faite, entre le général et Elle, la connaissance qui avait abouti à les jeter dans les bras l'un de l'autre:

«Figurez-vous, ma chère, que j'étais une grande ennemie du général Boulanger, et cela l'année dernière... Le monstre! j'avais trois griefs contre lui... Le premier, c'est que sa popularité me portait sur les nerfs et m'agaçait au plus haut point. Impossible de faire une visite, d'entrer dans un salon, de prendre une tasse de thé, de faire un tour de valse, de dîner dans le monde, sans entendre prononcer son nom... Et si encore ce nom avait eu une certaine allure! Mais il me paraissait vulgaire, ridicule au possible. Le général Boulanger? Pourquoi pas le général Charcutier ou le général Liquoriste?... Quant à son portrait, colporté de toutes parts, il ne me réconciliait pas avec lui: je trouvais ce port de barbe prétentieux, et je jugeais l'homme un bellâtre... Second grief: ses opinions politiques. Je n'aime pas les républicains. Je me félicitais du moins que l'armée--je dis: le cadre des officiers--maintenait intactes les traditions d'ordre et d'autorité qui vont en déclinant dans notre pauvre France... Et, tout à coup, voilà un officier, bien plus, un général, un ministre de la Guerre, qui se met à faire du radicalisme, de l'anti-cléricalisme, et Dieu sait quelles horreurs encore!... Troisième grief, celui-là absolument personnel et décisif.. Un matin d'hiver, je galopais au Bois et je croise le général... Je le reconnais, il me regarde, et l'impertinent a l'audace de me fixer comme si j'étais femme à lui rendre œillade pour œillade...

»Je suis rentrée chez moi rouge de dépit et, dès cet instant, mon aversion pour lui n'a plus eu de limites... Partout où j'allais, je disais sur son compte le plus de mal possible... On me fit bientôt une réputation de la haine que je montrais à l'égard du général Boulanger.

»Or, j'avais une amie d'enfance--autant dire une sœur. Elle est à peine plus âgée que moi, nous avons été élevées dans le même couvent, nous nous sommes mariées à la même époque, et chacune de nous a épousé un officier... Nous ne cessions de nous voir, l'hiver à Paris, l'été à la campagne, aux bains de mer ou au littoral. Je le répète, deux sœurs ne sont pas plus inséparables que nous l'étions... Elle était assez différente de moi par le caractère: mais c'était peut-être une raison de plus pour que nous nous entendions si bien... Son mari est colonel d'un régiment caserne dans une ville proche de Paris. Comprenant qu'il fallait au bonheur de sa femme la vie mondaine pour laquelle elle était faite, il l'a laissée à Paris, revenant près d'elle dès qu'il le peut... Elle reçoit à merveille chez elle, et l'on y accourt d'autant plus volontiers qu'elle est extrêmement jolie... Du côté de l'harmonie du visage, la nature ne lui a rien refusé. Elle a été moins prodigue en ce qui concerne le corps, qui est massif et dénué d'élégance... Aussi, jalouse-t-elle un peu toutes les femmes plus heureusement douées à cet égard...»

«Dans ce cas, Madame, elle doit beaucoup vous jalouser, ai-je interrompu, car cette élégance, vous la possédez au plus haut degré!»

Mme Marguerite sourit et reprit:

«J'ai fait mon possible pour me faire pardonner d'elle... Quoi qu'il en soit, un soir, elle vint me trouver, toute surexcitée, comme je ne l'avais jamais vue, et ses premiers mots, en se jetant dans mes bras, ont été: «Ma chère Marguerite, le Ministre de la Guerre accepte de dîner jeudi soir chez moi!» Ma réponse manquait d'enthousiasme: «Tu me permettras, chérie, de ne pas t'en faire mon compliment!» Cela ne l'a pas empêchée de me demander, à l'instant suivant, de lui rendre un immense service... Vous ne devineriez jamais lequel: celui d'aller dîner ce soir-là chez elle, moi, troisième et dernière convive!

»Sans aucun doute, la chère enfant n'avait plus la tête à elle... Me faire une semblable proposition, à moi, l'ennemie intime et publique tout à la fois de cet affreux ministre de la Guerre!... Vous vous doutez de ce qu'a pu être ma réponse: un refus glacial et absolu... Je ne m'en suis pas contentée, je l'ai vertement grondée de toute l'inconvenance de sa proposition: dîner, deux femmes seules, avec un homme, un étranger... Pour qui voulait-elle donc qu'il nous prenne?... Trois couverts? Quelle folie! Il fallait, ou bien en mettre davantage, ou bien n'en laisser que deux!

»Elle a paru sentir la justesse de cette observation.

»Elle a changé ses batteries...

«Tu as raison, il faut que j'invite d'autres personnes... Mais alors, si j'en ai beaucoup, dix, quinze, vingt, me rendras-tu au moins le service que je te demande? Songe donc, Marguerite, tu ne seras plus exposée à devoir lui parler, bien au contraire, tu pourras ne t'occuper que des autres invités...»

«Pendant que toi, ma chère, tu ne t'occuperas que de lui?... Désolée de ne pouvoir t'abriter en cette circonstance...»

«Alors, tu refuses même cette combinaison?»

«Formellement.»

«C'est ton dernier mot?»

«Mon dernier.»

«Eh bien! mon dernier à moi sera celui-là: tu as peur du général Boulanger... Il y a longtemps déjà qu'on trouve peu naturelle et singulièrement excessive l'aversion dont tu fais montre à son égard... On lui a cherché des motifs: il n'a pas été difficile de les trouver... Les plus méchants disent que c'est un dépit dont la cause serait ton secret--et le sien... Je dis, moi, que c'est la peur: la peur de te trouver sous son regard, parce que tu ne te sens pas assez sûre de toi...»

«Très bien, ma chère: je serai chez toi jeudi soir... à sept heures précises, n'est-ce pas?»

»Ce jeudi, il s'est trouvé que, par hasard (car, quelque prix qu'on y mette, on n'obtient jamais cela à coup sûr), ma couturière avait admirablement réussi la toilette que je lui avais commandée,--une toilette à longue traîne, en velours noir constellé de paillettes de jais: depuis que j'avais eu la douleur de perdre mon défunt beau-père, le général de Bonnemain, je ne portais pas encore de robes de couleur... Une toilette simple, en somme, mais qui m'allait à merveille... J'étais en retard, j'ordonne à mon cocher de me conduire au plus vite... J'arrive: tout le monde était déjà là,--et ce tout le monde se composait de la maîtresse de la maison, d'un vieil oncle et du général.

»J'étais jouée. Soit qu'elle ait cru impossible d'inviter à temps beaucoup de personnes, soit plutôt qu'elle soit revenue à son idée première d'une dînette intime, elle m'avait manqué de parole. Mais que faire? Il était trop tard pour reculer!

»Alors, j'ai pris le parti opposé, celui de l'attaque, de l'offensive à outrance! J'ai voulu écraser mon ennemi,--le général,--l'accabler de coups d'épingle, le cingler de railleries. Ce fut entre nous deux, paraît-il, un véritable feu d'artifice de reparties, un scintillement de coups portés et parés aussitôt... J'avais pris goût à la lutte: le général m'a redit depuis que je fus étonnante de verve et que j'étais superbe à voir... Lui, de son côté, piqué au vif, n'avait plus de paroles et de regards que pour moi, sans s'apercevoir, l'imprudent, que le visage de la maîtresse de maison changeait!...

»Elle voulut mettre fin à notre dialogue en portant la conversation sur un autre sujet, qui lui rappelait sa présence:

«Général, fit-elle, s'il en est qui vous accablent de critiques, il en est d'autres qui vous portent un culte sincère et profond... Combien ai-je dû vous supplier pour que vous consentiez à combler mes désirs en venant ce soir à ma table!...»

»La flagornerie me parut un peu vive.

«Général, ajoutai-je d'un ton ironique, il paraît qu'il faut beaucoup vous supplier pour avoir l'insigne honneur de vous compter parmi ses convives?»

«C'est un défaut de plus que vous me prêtez, Madame...»

«Je vous le donne, général, car il est bien à vous.»

»Mais je refuse. Je ne m'en reconnais pas le propriétaire et, si vous vouliez en avoir la preuve, il suffirait que vous me fassiez le très grand honneur de me convier un jour chez vous...»

«Chez moi, général! Avec plaisir et quand il vous plaira! Fixez vous-même le jour.»

«Le plus tôt possible, alors... Demain, si vous le permettez, Madame.»

«Eh bien! général, à demain!»

»Et c'est ainsi qu'il m'a fallu, le lendemain, recevoir le général Boulanger chez moi... Dès cette seconde entrevue, naissait, de lui à moi, une vive amitié,--en attendant mieux...

»Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai bien ri, depuis, de tous les griefs qui me faisaient le détester... Je ne lui en ai plus voulu, bien au contraire, de m'avoir tant remarquée un jour au Bois... Je n'ai plus éprouvé de la haine pour sa popularité, mais je me suis sentie délicieusement bercée par le bruit flatteur qui s'élevait autour de lui... Je me suis mis à adorer sa barbe blonde... Je lui ai pardonné jusqu'à ses convictions politiques, qui, d'ailleurs, gagnaient à être mieux connues... Quant à son nom, j'ai compris qu'un nom valait par l'usage qu'un homme sait en faire. Le nom professionnel de Boulanger n'est pas plus ridicule que le nom animal de Corneille ou le nom végétal de Racine. Et ce nom qu'il a reçu de son père, mon Georges l'a si noblement porté, que je serai la plus heureuse des femmes, croyez-le bien, le jour où je pourrai le prendre, moi aussi...»

Mme Marguerite s'est tue à ces mots, comme quelqu'un qui caresse un rêve. Puis, elle a repris:

«De ce premier dîner avec Georges date donc l'origine de notre bonheur... Mais cette soirée-là ne devait pas m'apporter seulement du bonheur... Je vous ai dit qu'il n'y avait avec moi que trois convives: deux d'entre eux ont gardé le souvenir impérissable de ce jour, l'un pour me chérir, l'autre pour me...»

Elle n'a pas achevé sa pensée, mais une profonde tristesse s'est montrée sur son visage. Elle s'est levée, a plié son ouvrage et m'a dit:

«Maintenant, assez causé, ma bonne Meunière. Apportez-moi la toilette héliotrope, afin que je me fasse belle pour mon Georges adoré.»

Elle est vraiment magnifique, cette toilette en velours héliotrope, avec, de chaque côté de la jupe, un panneau brodé d'or. Mme Marguerite m'a fait former en guirlande les fleurs venues aujourd'hui de Nice, et elle a fixé cette guirlande au corsage à l'aide d'une flèche garnie de diamants. Dans les cheveux, elle a disposé, un peu en arrière, quelques œillets qui semblaient croître parmi cette chevelure blonde; au milieu des fleurs, une couronne à cinq fleurons en diamants. Enfin, elle a enroulé autour du bras gauche un serpent d'or qui en faisait cinq ou six fois le tour et qui brillait d'un éclat tout à fait extraordinaire.

Elle était féerique à voir ainsi.

Le général, quand il l'a aperçue en ouvrant la porte, s'est jeté à genoux, les mains jointes, sans une parole. Rien ne pouvait mieux que ce geste exprimer l'immense adoration qu'il a pour Elle.

J'ai couru m'occuper du dîner... Ils ont dîné tard. Le général la dévorait du regard et ne cessait de s'exclamer sur l'éblouissante beauté de sa toilette...

«Vous me complimentez toujours sur ma toilette, a-t-elle fini par dire en riant, je voudrais bien que vous m'offriez ici l'occasion de vous rendre la pareille en vous complimentant sur votre grand uniforme...»

«Ma chère amie, s'est-il écrié, pourquoi n'étiez-vous pas là, le jour de mon entrée à Clermont!»

Ces mots m'ont évoqué un souvenir.

«Mon général, lui ai-je demandé, à quoi pensiez-vous, ce jour-là, au moment où je vous ai vu passer?... Je précise: vous descendiez, suivi de votre état-major, l'avenue de Royat, vers la place de Jaude. J'ai lu une tristesse sur vos traits.»

«Belle Meunière, vous êtes physionomiste!... À quoi je pensais? Parbleu, ai-je besoin de le dire? À mon adorée!... Je pensais à elle et je me disais: «Comme elle est loin!...» Et j'avais beau voir l'avenue remplie d'une foule immense qui m'acclamait, elle m'apparaissait vide, puisque je ne l'y apercevais pas!»

Le dîner fini, ils se sont retirés vers leur chambre, à petits pas, étroitement enlacés.

* * *

36.--_Vendredi 9 décembre._

Le capitaine a reparu ce matin, mais simplement pour savoir s'il n'y avait pas d'ordres. Il n'apportait rien.

«Pas de courrier?» lui dis-je.

«Non, hier et aujourd'hui, journées tranquilles... pour lui, du moins.»

«Oui, car pour ce qui est de vous, capitaine, vous ne devez pas manquer d'ouvrage, là-bas!»

«Oh! moi, c'est mon rôle, et puis, pour lui, voyez-vous, je travaillerais dix fois plus, s'il le fallait, tant il est bon, affable et indulgent...»

On a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, toutes sortes de petits indices me font deviner que le capitaine Driant a des raisons meilleures encore pour aimer le travail au quartier général: c'est que, dans le chef qu'il sert avec tant de zèle, il voit aussi le père d'une charmante jeune fille qu'il a promesse d'épouser un jour.

À déjeuner, ils n'ont fait que se câliner et se lancer œillade sur œillade. Il la fixait parfois avec des pupilles agrandies, comme un homme hypnotisé, ou comme un fumeur d'opium, s'il est permis de comparer à un individu qui s'enivre d'un rêve cet amant qui se grise d'une si adorable réalité!

Tout à coup, il m'a demandé une feuille de papier et, avec son crayon bleu, il s'est mis à tracer des lettres. Quand il eut fini, il m'a questionnée:

«Comment appelez-vous votre maison?»

Un peu surprise qu'il pût l'ignorer, puisque le nom se trouve inscrit en grosses lettres sur le mur extérieur, je lui ai répondu:

«L'Hôtel des Marronniers, mon général.»

«Parfait. Une autre question: avez-vous, près d'ici, un peintre en bâtiments qui sache son métier?»

«Certainement, mon général.»

«Eh bien! vous devriez aller le chercher, et lui dire: «Effacez-moi de suite ce nom, si quelconque, si terne, d'Hôtel des Marronniers, et mettez à sa place un nom qui donnera du moins un avant-goût du bonheur qu'on peut goûter sous ce toit!»

Et, ce disant, le général a déplié la feuille sur laquelle il venait d'écrire. Elle portait ces mots, en caractères majuscules:

HOTEL DU PARADIS

«Mon général, ai-je répliqué, je ne me déciderai pas à donner ce nom à ma maison, car il promettrait trop de bonnes choses, et je ne saurais comment les tenir.»

L'Hôtel du Paradis! Sans doute, je vois bien que ma maison est devenue pour eux un paradis dont ils sont les bienheureux élus et dont je suis, moi, l'ange gardien. Mais tout paradis implique un enfer, et je ne puis me dissimuler que ma mère et ma sœur, tyranniquement reléguées par moi loin de leurs chambres, loin de leurs aises, dans l'autre aile de la maison et dans les sous-sols, avec défense absolue de se montrer, de faire le moindre bruit, doivent trouver que cela ressemble à un enfer, ou tout au moins à un purgatoire dont elles ne seraient pas fâchées de voir la fin.

Le général a voulu descendre à Clermont après déjeuner. Comme il y avait du monde attroupé sur la grande route, à cause d'une vente aux enchères qui se faisait dans une maison voisine, je l'ai prié de passer par le petit chemin de la Grotte qui descend vers la Tiretaine, la franchit et remonte de l'autre côté, le long des rochers, juste en face de chez nous. Il a fait comme je lui avais dit; et nous nous sommes mises, Mme Marguerite et moi, à le suivre des yeux. Mais, arrivé aux rochers d'en face, l'imprudent n'a pu résister à la tentation de se retourner vers la maison.

Elle, de son côté, sans écouter mes cris, a entr'ouvert la fenêtre, et voilà mes deux amoureux qui s'envoient, d'un bord à l'autre de la vallée, des baisers avec la main...

Ils étaient si gentils à voir tous deux, que je serais bien restée à les regarder: mais la prudence me dictait d'autres devoirs, et j'ai dû arracher Mme Marguerite de sa fenêtre. Alors, seulement, il a repris son chemin.

Nous avons de nouveau travaillé ensemble, Mme Marguerite et moi. Elle s'est fait raconter par moi toutes sortes de détails sur Royat, sur Clermont, sur Montferrand, sur Riom, sur toute mon Auvergne que j'aime tant!

Le général est rentré de meilleure heure que d'habitude: il faisait encore tout à fait jour. Ses premiers mots ont été:

«J'ai été reconnu dans le Parc... On m'a suivi jusqu'ici.»

Je suis descendue aussitôt à la salle commune donnant sur la terrasse et seule accessible au public. Je m'y suis trouvée en présence de plusieurs messieurs de Clermont qui m'ont complimentée d'avoir le général Boulanger chez moi, et qui m'ont posé des tas de questions les unes plus indiscrètes que les autres. Je n'ai pas essayé de nier.

«C'est vrai, Messieurs, le général Boulanger vient d'entrer ici: il offre à dîner, ce soir, chez moi, à six de ses amis... Entre nous, je crois que ce sont des officiers supérieurs.»

Ils sont partis, enchantés de m'avoir arraché mon secret.

Deux heures ne s'étaient pas écoulées que d'autres consommateurs sont arrivés, des journalistes ceux-là, montés exprès de Clermont pour savoir à quoi s'en tenir: ils avaient entendu raconter, au café, que le général Boulanger faisait dîner chez moi, ce soir, quantité de généraux accourus de plusieurs points de la France...

Décidément, il fallait couper les ailes au canard que j'avais laissé s'échapper de ma basse-cour.

«Messieurs, leur ai-je dit, on doit exagérer... Je ne suppose pas que ces messieurs, qui sont là-haut, soient des généraux, car ils disent tous, en s'adressant à leur amphitryon: «Mon général...»

«Oh! cela ne prouve rien!» ont-ils interrompu en chœur.

J'ai continué imperturbablement:

«Et le général leur répond: «Colonel, commandant, major...»

Ils se sont regardés, fortement déçus.

«Bah! si c'est du menu fretin, a opiné l'un d'entre eux, pas la peine d'en parler!»

Et ils se sont retirés.

Le général s'est beaucoup amusé de cette aventure. À ce propos, il a raconté que d'autres fables, non moins fantastiques, couraient en ce moment sur sa prétendue présence à Paris, la veille et le jour de l'élection du Président de la République. N'allait-on pas jusqu'à supposer qu'il attendait, caché, l'instant de se montrer à la foule pour prendre la tête du mouvement populaire, au cas où Ferry serait élu, alors qu'au contraire, écœuré des conciliabules nocturnes auxquels on avait voulu le faire assister, il avait tranquillement pris le train depuis trois jours!

Parmi les choses qu'il a dites au sujet de ces événements de Paris, il y en a une qui m'a bien fait rire de moi-même, après qu'ils se fussent retirés en me disant affectueusement bonsoir. Décidément, en politique, je ne suis qu'une nigaude qui aura joliment de la peine à se déniaiser! Voici ce dont il s'agit. La semaine dernière, j'avais entendu avec terreur qu'il était tout le temps question, dans la bouche du général, de «la guerre». Puis, subitement, il n'en avait plus été parlé, et je ne savais comment me l'expliquer...