Le Journal De La Belle Meuniere Le General Boulanger Et Son Ami

Chapter 4

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_Hôtel des Marronniers, Royat._

«C'est pour mon colonel», a-t-il ajouté en clignant de l'œil.

Dans ce pli, il devait y avoir quelque chose de grave pour Elle, car elle est devenue toute soucieuse. J'ai deviné qu'il lui fallait absolument repartir pour Paris ce soir même, quitte à revenir aussitôt. Elle insistait. Lui s'y opposait de toutes ses forces. La discussion a duré pendant toute la matinée, car, à diverses reprises, j'ai dû rentrer dans leur chambre, et cela continuait toujours. Elle a beaucoup de volonté, mais ne se départit jamais de son calme. Lui s'échauffait par moments, élevait la voix, puis, un instant après, l'adoucissait jusqu'à la rendre suppliante.

À déjeuner, ils étaient préoccupés tous deux, et ils ont aussi peu causé que mangé. Elle tenait les yeux baissés obstinément. Lui ne la quittait pas du regard, et ce regard était plein d'inquiétude.

«Il faut cependant que je descende aujourd'hui, du moins, au quartier général», a-t-il dit en se levant. Il s'est approché d'Elle, lui a pris la tête dans ses deux mains et lui a murmuré d'une voix suppliante:

«Tu ne partiras pas, dis!»

Elle a fait sa réponse en fermant les yeux, d'une voix à peine distincte: «Puisque tu le veux!...»

Alors, il s'est mis à l'embrasser follement, comme un homme au comble de ses vœux. Et il est parti, lui envoyant encore de sa main des baisers.

Elle s'est retirée aussitôt dans sa chambre; quelques minutes après, elle m'a sonnée. Sa figure m'a un peu effrayée. Elle était toute pâle de contrariété. Elle avait les lèvres blanches et serrées.

«Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton bref, il faut me rendre un service... Regardez dehors et, si vous voyez le général revenir sur ses pas, il faut m'avertir immédiatement.»

J'ai fait comme elle l'a demandé. Enveloppée d'une fourrure, je me suis tenue à une fenêtre de la salle à manger, derrière les volets à moitié refermés.

J'étais là depuis un bon moment quand elle m'a sonnée de nouveau. Elle tenait à la main une lettre fraîchement cachetée. La bougie, à peine éteinte, fumait encore.

«Belle Meunière, m'a-t-elle dit, il faut encore que vous me rendiez un service... Cette lettre doit partir de suite, et il faut que vous la portiez vous-même à la poste la plus voisine... Elle doit peser plus que le poids: vous mettrez, à tout hasard, trois timbres... Mais, surtout, quand le général reviendra, gardez-vous de laisser échapper que j'ai expédié une lettre pendant son absence!...»

En me parlant ainsi, elle me regardait fixement et sa voix tremblait un peu. Je considérais machinalement l'enveloppe que j'avais prise de ses mains: il y avait dessus:

_P. M. L. P. S._

_Poste Restante_

PARIS.

Tout cela me causait une grande surprise. Elle me donna une tape amicale sur la joue et ajouta, d'une voix redevenue subitement très douce:

«Allez vite et ne vous étonnez de rien... C'est pour Lui que je fais cela... Ceux qu'on aime, il faut parfois les servir même malgré eux!»

Sans perdre un instant, j'ai fait la commission.

À cinq heures, le général est revenu, en excellente humeur. Il a plaisanté sur son passage au quartier général, sur les dernières nouvelles reçues de Paris. Il riait à propos de tout et ne cessait de lui dire:

«Voyons, Marguerite, riez un peu!» Et, comme elle ne se déridait pas assez vite à son gré, il s'est mis à la chatouiller, tout en lui murmurant:

«Allons, méchante, feras-tu risette!»

À dîner, leur insouciance les avait complètement repris. Il avait substitué à sa serviette, par un vrai tour de passe-passe, une chemise en grosse toile de ménage qu'il avait chipée je ne sais où, et il se l'était gravement nouée autour du cou, à mon immense stupéfaction.

Elle riait à en tomber par terre.

Les enfants! Sont-ils fous!

* * *

30.--_Samedi 3 décembre._

Ce matin, le capitaine est revenu, en civil, avec des lettres. Le général m'a chargée de le faire patienter. Nous nous sommes mis à causer, cette fois, avec plus de succès qu'avant-hier.

Il m'a donné à entendre qu'il venait de finir son temps, ses quatre ans, je crois, comme officier d'ordonnance attaché au général Boulanger, et qu'il éprouvait un gros chagrin de devoir le quitter.

Il a fait allusion aussi à l'Amie du général, mais sans une sympathie exagérée. «Elle lui faisait faire, disait-il, un métier de conducteur de chemin de fer... Quitter Clermont à neuf heures du soir, descendre à Nevers pour jeter ses lettres, afin qu'on la croit dans une propriété de ces régions, et revenir à Clermont par le train de cinq heures du matin...»

Un coup de sonnette m'a rappelée auprès du général, qui était levé et m'a priée de faire monter le capitaine dans la salle à manger. Ils se sont entretenus très longtemps.

De toute la journée, le général n'est pas sorti.

Il a fait, d'ailleurs, un temps épouvantable dehors. Après déjeuner, Elle s'est mise au piano. Pendant qu'il l'écoutait, le petit verre de fine champagne près de lui, le cigare à la main, les yeux perdus dans le rêve, Elle jouait, de mémoire, des berceuses adorablement mélancoliques.

Puis, s'interrompant tout à coup, Elle s'est mise à chanter l'_En revenant d'la revue..._

Les fleurs de Nice sont arrivées: rien que des violettes d'un parfum exquis. Elle en a paru enchantée. Je crois qu'elle adore la violette. Elle n'emploie pas d'autre parfum qu'une eau de cologne de première qualité, en flacons cerclés de paille.

Il était en train de piquer des fleurs dans sa toilette de soirée, comme avant-hier soir, quand le capitaine est revenu, porteur d'une dépêche. En l'ouvrant, le général s'est écrié:

«Ferry n'est pas élu... Il s'est retiré au second tour... Le Congrès a nommé M. Sadi Carnot.»

Ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre en répétant: «Ferry n'est pas élu!»

Il a vite griffonné quelques lignes sur une feuille de papier, qu'Elle a mise sous enveloppe et que j'ai portée au capitaine, lequel est reparti aussitôt.

Ils ont encore longtemps causé de cette élection, même à table. Elle plaisantait sur le compte du nouvel élu, elle trouvait tout à fait drôle son prénom de Sadi.

Lui prenait la chose plus au sérieux. Sans doute, ce choix n'était dû qu'à la peur qu'on a fini par avoir d'une élection Ferry: mais il aurait pu être plus mauvais... Il a rappelé que Sadi Carnot avait rendu des services en 1870 et qu'il s'était montré d'une honnêteté irréprochable au milieu des turpitudes de Wilson.

«Enfin, a-t-elle répondu en riant, vous pensez que M. Sadi Carnot fera un bon président... _provisoire_?» Elle avait appuyé sur ce dernier mot et il avait souri. Puis elle a ajouté:

«Au fait, j'aime mieux que ce soit lui aujourd'hui plutôt que vous, car je sais à quoi m'attendre quand viendra votre heure... Je sais que mon bonheur sera fini... Oh! ne niez pas! Je veux croire que vous continuerez à m'aimer quand même... Mais vous serez si peu à moi!... Et je prévois autre chose encore: je ne cesserai plus de trembler pour vos jours. Quel est le chef de l'État, en France, que l'on n'ait pas cherché à assassiner... Pour M. Grévy lui-même, si peu intéressant cependant, n'est-il pas venu des fous à l'Élysée... Oh! mon ami! comme je serai malheureuse, le jour où vous serez le maître de la France!»

Il s'est mis à la rassurer, lui a rappelé que, depuis Louis XVI, aucun chef d'État français n'avait même reçu une égratignure, et que, depuis Henri IV, aucun n'avait été assassiné.

«Va, va, a-t-il ajouté, Mme Sadi Carnot et toi, vous pouvez dormir toutes deux tranquilles... Ni lui, ni moi, nous ne mourrons sous l'arme blanche ou par le pistolet...»

Cette fois, c'est lui qui a fait défense de parler davantage de ces choses peu amusantes. Ils se sont remis à rire et à ne plus songer qu'à leur bonheur.

* * *

31.--_Dimanche 4 décembre_.

Mme Marguerite est partie ce matin pour Paris, par l'express de neuf heures. Autant que j'ai pu comprendre, elle va là-bas offrir, chez elle, un grand dîner mondain, ce soir même, et elle doit se remettre en route dès demain matin. Une femme de confiance, dont elle dispose à Paris, a dû tout préparer.

Malgré mes instances et celles de Mme Marguerite, le général n'a pas voulu la laisser partir sans l'accompagner. Il a commis l'imprudence bien inutile de monter en voiture auprès d'elle, pour ne la quitter qu'à la gare.

Il est revenu au bout d'une heure et, lorsqu'il est descendu de voiture, j'ai failli pousser un cri.

Son visage était presque méconnaissable, tellement la douleur l'avait creusé. Ses yeux étaient rouges.

Il avait dû pleurer. J'avoue que je ne comprenais pas: qu'avait-il pu se passer entre eux pour qu'il revienne désolé à ce point?

Il semble qu'il n'y a eu rien de particulier, et qu'il souffrait simplement de s'être séparé d'elle. Le malheureux! Mais, alors, que deviendrait-il si jamais une catastrophe le séparait d'elle pour de bon, si elle lui devenait infidèle ou si la mort la foudroyait?...

Il était là, affaissé dans un fauteuil, l'œil creusé, le regard sans vie. Je lui ai annoncé que le déjeuner était prêt. Il ne m'entend pas! Il est comme en état de léthargie. Je répète, il n'entend pas davantage. Je prends alors le parti de crier avec toute la force de mes poumons:

«Mon général, le déjeuner vous attend!... Mon Dieu, est-il possible que vous vous laissiez tellement abattre? Elle est partie? Mais elle ne va pas tarder à revenir! Demain, à pareille heure, elle sera déjà à mi-chemin... Voyons, mon général...»

Ces paroles ont fini par avoir action sur lui. Il s'est levé, en me remerciant du regard, et en répondant simplement:

«Vous êtes dans le vrai!»

Mais, quand il s'est rendu dans la salle à manger, son premier coup d'œil a été pour la pendule, et il s'est écrié:

«Si, au moins, elle prenait le train de ce soir, neuf heures!»

J'étais navrée. C'était folie pure. Comment concevoir le désir qu'elle prenne le train de neuf heures, alors qu'elle donnait son dîner à sept!

Il a mangé à peine, puis il est descendu à Clermont.

Quand il est revenu, il m'a demandé de rester un peu auprès de lui, à coudre, et il s'est mis à me parler d'Elle.

Il m'en a parlé avant le dîner, pendant son repas, et après le dîner, longtemps encore, sans se lever de table. Il a fini par me raconter toute son histoire, jusqu'au moment où Elle était entrée dans sa vie:

«Depuis que je la connais, disait-il, je ne me reconnais plus moi-même!... L'homme que j'étais avant sa venue et l'homme que je suis depuis qu'elle m'a pris tout entier n'ont rien de commun ensemble... Avant cela, je n'avais donné de droits sur moi qu'à une seule femme: celle qui est actuellement encore Mme Boulanger. Elle a été une épouse irréprochable. Elle est la mère de mes enfants... Ce n'est pas sa faute si elle n'a pas fait le bonheur de ma vie. Nous n'étions pas créés l'un pour l'autre, et quand nous nous sommes épousés, avec la précipitation qu'on met aux mariages des jeunes officiers, nous ne nous connaissions pas, nous ne pouvions pas nous deviner... Les premières années, j'ai été dupe de mes illusions. J'ai cru que je la façonnerais comme il me la fallait pour qu'elle me rende heureux... J'ai dû finir par m'avouer que je m'étais trompé, et que nos deux natures, loin de pouvoir se rapprocher, voyaient se creuser entre elles un abîme qui allait sans cesse en s'élargissant...

»Et, de la sorte, nous avons fini par vivre côte à côte comme deux étrangers qui ne restent l'un avec l'autre que par une convention tacite, pour les convenances, pour le monde... Il y a dix ans que Mme Boulanger ne m'est plus rien! Nous ne prenons même plus nos repas ensemble, sauf quand il s'agit de grands dîners invités...

»Dans ces conditions, il fallait bien que je cherche ailleurs... Je me suis mis à courir le cotillon, à papillonner de la brune à la blonde, à voltiger de fleur en fleur, en m'attardant à peine à celle-ci, davantage à celle-là, et en trouvant cette autre tout à fait exquise, mais sans qu'aucune m'enivre vraiment de son parfum... J'ai gaspillé ainsi ma jeunesse, et je croyais avoir beaucoup aimé... Je croyais avoir semé miette à miette tout mon cœur, de telle sorte qu'il ne m'en restait plus... Et je m'en félicitais, car je voyais approcher le moment où je rentrerais dans la réserve de la territoriale... J'atteignais cinquante ans.

»Alors, un jour, est tombé le coup de foudre... _Elle_ est apparue! Et aussitôt j'ai reconnu que ce cœur que je croyais tombé en poussière était intact, et qu'il était aussi jeune, aussi ardent, aussi assoiffé d'aimer que si j'avais vingt ans!... Et ce cœur, dont elle a opéré la résurrection comme par un miracle, je le lui ai donné tout entier... Vous avez bien dû vous en apercevoir, je l'aime éperdument, je l'aime autant qu'il est possible à un homme d'aimer... Je ne vis plus que par Elle, je ne veux plus que ce qu'Elle veut!... Où me conduira notre amour? Je ne veux même pas chercher à le prévoir... Je me laisse aller avec une volupté infinie, les yeux fermés...»

Il s'était levé, le visage enfiévré, les yeux étincelants, et, alors, mettant une main sur le cœur, et étendant l'autre comme s'il prêtait un serment, il m'a dit ces paroles, que je n'oublierai jamais:

«Voulez-vous savoir à quel point je l'aime et à quel point je suis devenu sa chose?... Eh bien! supposez qu'elle entre en cet instant, qu'elle me tende un pistolet chargé, qu'elle me dise de l'appliquer contre la tempe et de faire feu... J'obéirai sur l'heure, comme un soldat, sans demander pourquoi!»

J'ai manqué de défaillir. Un grand frisson m'a parcourue tout entière. Je n'ai pas trouvé un mot à répondre. Enfin, je lui ai dit:

«Mon général, vous me faites peur: ne parlons plus de cela... Il est minuit, j'ai le devoir de vous engager à aller prendre du sommeil...»

«J'obéis, a-t-il répondu très doucement... Puisque que la consigne est de dormir, je vais aller m'étendre sur mon lit--et penser à Elle!»

Avant que j'eusse pu l'en empêcher, il m'a baisé la main, et il s'est retiré.

* * *

32.--_Lundi 5 décembre._

Je n'ai presque pas dormi cette nuit, tant j'étais préoccupée. À la première heure, c'est-à-dire à la pointe du jour, on frappe très fort à la porte de la maison. C'est une dépêche. Elle m'est adressée, mais je me doute qu'elle n'est pas pour moi, et je la porte chez le général.

En me voyant entrer, il saute à bas du lit, sur lequel il était étendu tout habillé. Il m'arrache la dépêche des mains, il la déchire plutôt qu'il ne l'ouvre. Grâce à Dieu, son visage s'éclaircit aussitôt: c'est une dépêche expédiée par Elle, hier soir, et qui lui dit qu'Elle pense à lui et qu'Elle lui envoie mille baisers...

À onze heures, le capitaine Driant est venu prendre le général pour un déjeuner qu'il a offert aujourd'hui, au buffet de la gare de Clermont, à ses principaux officiers. Le général est parti tranquille en me glissant dans l'oreille qu'il serait là bien avant l'heure...

En effet, il était là dès cinq heures, et Elle ne doit arriver qu'à six. J'avais rangé la chambre et disposé partout des fleurs nouvellement arrivées de Nice. Il s'en est aperçu de suite, et cela lui a fait plaisir. S'approchant d'un bouquet de violettes placé sur la table, il a dit, comme s'il parlait aux fleurs: «Vous attendez comme moi la blanche main qui doit vous caresser!»

Assis dans son fauteuil, près du feu, il s'est mis à lire des journaux.

À six heures, on frappe. Il bondit, mais, d'un geste, je lui défends de se montrer. Je descends: c'est une nouvelle dépêche, adressée, comme ce matin, à mon nom.

Je la monte. J'aurais bien dû, en même temps, monter des cordes pour le ligoter.

Je ne suis jamais allée dans un asile d'aliénés. Je ne me rends pas un compte très exact de ce que peut être un fou furieux. Mais, ce dont je suis sûre, c'est que j'ai eu ce soir, devant moi, pendant plus d'une heure, le spectacle d'un amoureux en proie à une crise nerveuse qui devait valoir un accès de folie, à tel point que j'ai pu me croire un instant dans la nécessité d'appeler à l'aide, non pas pour ma sécurité personnelle, mais pour empêcher cet homme de se broyer le crâne contre le mur.

Et, tout cela, pourquoi? Parce que la dépêche annonçait qu'elle n'avait pas pu partir ce matin, mais qu'elle partait ce soir, et qu'elle expliquerait demain matin, en arrivant, les causes de ce retard.

À un moment donné, cette rage a paru se calmer. J'ai cru que c'était fini, et je me suis éloignée pour aller mettre le couvert. Au bout de quelques minutes, j'ai entendu des cris rauques, des espèces de râles qui m'ont bouleversée... Je cours vers la chambre: elle est vide. Je pénètre dans le cabinet de toilette: le malheureux est là, par terre, à se rouler dans ses vêtements à Elle, qu'il a arrachés du mur où ils pendaient, à les embrasser et à les mordre...

Cette seconde crise passée, un grand abattement s'est emparé de lui. Il a refusé toute nourriture. Maintenant, c'était une idée fixe qui le tenait: il voulait partir demain matin, à quatre heures, d'ici, pour aller la recevoir à la gare de Clermont quand arriverait le train, à cinq heures.

J'ai eu beau lui parler raison, il est demeuré inflexible. Il n'a même pas accepté que je descende maintenant à Clermont pour arrêter une voiture qui viendrait le chercher demain matin. Avec un entêtement de maniaque, il m'a fait défense absolue de le contrarier sur ce point.

À force d'insistance, j'ai fini tout de même par obtenir un résultat: c'est qu'au moins il aille se coucher ce soir. Mais je n'y ai réussi qu'en lui jurant que, moi-même, je ne me coucherais pas, afin qu'il soit bien assuré que je l'appellerai demain à quatre heures--puisqu'il n'y a pas de réveil-matin dans la maison.

Me voici donc condamnée à ne pas dormir cette nuit. D'ailleurs, comment l'aurais-je pu faire, bouleversée jusqu'au fond de l'âme comme je le suis?

* * *

33.--_Mardi 6 décembre_.

À quatre heures du matin, je suis descendue auprès du général. Il était en train de s'habiller. Je m'en doutais: il n'avait pas plus sommeillé que la nuit d'avant!

L'idée qu'avant une heure il allait la presser dans ses bras lui avait rendu sa gaîté. Le plus gentiment du monde, il m'a priée de l'excuser de la scène d'hier.

«J'étais fou! a-t-il dit, mais il faut me pardonner, car, voyez-vous, ces douze heures pendant lesquelles je me suis vu encore séparé d'elle, il faut les avoir vécues avec elle pour comprendre quelle somme elles représentent de bonheur perdu!»

Il s'en voulait aussi de m'avoir fait veiller, bien inutilement, puisque lui-même n'avait pas fermé l'œil. Je l'ai rassuré de mon mieux, je lui ai fait prendre un bol de lait chaud coupé de rhum, et je l'ai reconduit jusqu'à la porte.

Dieu! quel temps il fait dehors! Lorsque j'ai ouvert la porte, une horrible bourrasque de neige s'est engouffrée du même coup, a éteint ma lanterne et nous a glacés tous deux. Le vent souffle avec une violence effrayante. Il y a de la neige sur le sol jusqu'à mi-genou, et la nuit est absolument noire, sans une lumière au ciel.

Je veux encore l'arrêter: il y a plus d'une lieue d'ici la gare de Clermont et, vraiment, par un temps pareil...

Mais il n'écoute rien.

«Il y a un Dieu pour les amoureux!» me crie-t-il, et le voilà parti à grandes enjambées.

Je mets aussitôt de l'ordre dans leur appartement, j'allume un bon feu, je bassine leur lit, je prépare du bon café bien chaud pour leur arrivée. Le jour commence à poindre quand on frappe à la porte. J'ouvre: ce sont eux, à pied, blancs de neige et trempés jusqu'aux os. Elle a des glaçons sur la voilette, et lui, sur les moustaches.

À peine prennent-ils le temps de vider chacun un bol de café bouillant, en me racontant qu'ils n'ont trouvé, à la gare de Clermont, qu'une méchante guimbarde attelée d'une rosse qui marchait si mal qu'ils ont fini par la lâcher à mi-côte.

«Et sur ce, ajoutent-ils, il faut aller vous coucher de suite, Belle Meunière... Nous faisons de même.»

Je n'en pouvais plus. J'ai dormi d'un sommeil de plomb jusqu'à midi. Quand je suis redescendue près d'eux, ils m'ont demandé d'apporter dans leur chambre de quoi manger.

À six heures du soir, le capitaine Driant est venu avec des lettres. En me voyant, il m'a demandé:

«Madame de Bonnemain, est-elle de retour?»

Je lui ai fait signe que oui. Mais ce nom, que j'entendais pour la première fois, n'est pas tombé dans l'oreille d'une sourde. Elle est donc de la noblesse, comme je le supposais: car j'avais remarqué que divers objets lui appartenant étaient marqués du chiffre M. B., surmonté d'une couronne à cinq fleurons, c'est-à-dire, si je ne me trompe, d'une couronne vicomtale.

La vicomtesse Marguerite de Bonnemain! Le nom sonne bien et possède, ma foi, une belle allure!

À huit heures, pour dîner, ils se sont fait également servir chez eux. Ils m'ont remis un pli avec la recommandation suivante:

«Quand le capitaine viendra, demain matin, vous lui donnerez ceci et vous lui direz de ne rien attendre, de ne pas perdre une minute, et d'exécuter au galop la commission qui lui est confiée là-dedans... Vous n'aurez pas besoin de venir avant que nous ne vous sonnions.»

* * *

34.--_Mercredi 7 décembre_.

Toute reposée par l'excellent sommeil que j'ai pris cette nuit, j'ai vu arriver le capitaine à neuf heures du matin. Je lui ai fait signe d'entrer dans la maison et je lui ai aussitôt remis l'enveloppe, en lui répétant la recommandation qui m'avait été faite. Après avoir pris connaissance du pli, il a réfléchi un instant, puis il s'est frotté les mains d'un air enchanté. Il m'a alors donné deux lettres à l'adresse du général, qu'il a tirées de son manteau. Je croyais que c'était tout, mais, après avoir cherché un instant, il s'est mis à fouiller dans la poche intérieure de son dolman, et il en a sorti une troisième enveloppe, toute blanche et un peu froissée. En me la remettant, sa main tremblait un peu. Puis il est remonté en selle et il est parti au grand galop.

Je me suis dit que cette enveloppe blanche devait contenir quelque chose d'important.

À dix heures, le général a sonné. J'ai trouvé leur chambre remplie d'une épaisse fumée. Les tourtereaux avaient essayé de faire du feu eux-mêmes, mais la tentative avait absolument avorté. Je les ai grondés. J'ai établi un courant d'air en ouvrant les deux fenêtres; j'ai allumé un feu, bien flambant, celui-là. Je les ai laissés au moment où Mme Marguerite ouvrait, pour la lire au général, la première des trois lettres reçues.

Quelques instants plus tard, un coup de sonnette a retenti. J'accours, le général est en proie à une vive émotion. Il me prend le bras nerveusement:

«Le capitaine est-il encore là? voyons, parlez!»

«Mais, mon général, il y a une heure qu'il est parti... Ne m'aviez-vous pas dit, hier, vous-même, qu'il n'attende pas?...»

«Sacrebleu! Si j'avais pu prévoir... Enfin, tant pis! à vous de me tirer d'affaire, ma bonne Meunière. Arrangez-vous pour me trouver quelqu'un de sûr qui puisse, sans se faire remarquer, porter une lettre au quartier général. La lettre, vous l'aurez dans cinq minutes... C'est assez de temps pour la forte tête que vous êtes...»

Quelqu'un de sûr et qui ne se fasse pas remarquer! Comment vais-je faire, grand Dieu! Si j'envoie une personne de chez moi, elle sera certainement suivie. Mais, alors, qui? Vrai, je préférerais que le général ne me croie pas si forte tête! C'est encore plus embarrassant que flatteur.

...On n'a pas idée d'une chance pareille: les cinq minutes n'étaient pas écoulées que le plus grand des hasards me sauvait d'embarras. Le prétendu d'une de mes servantes, un brave gars de la montagne, honnête et taciturne comme tous nos montagnards, a arrêté sa carriole devant ma porte, ainsi qu'il ne manque jamais de le faire quand il descend vers la Limagne. Plus d'une fois, je lui avais confié des commissions pour Clermont. Je n'ai eu qu'à lui expliquer, en patois, qu'il y avait une lettre à porter chez un officier de l'état-major de Clermont et sa réponse à me rapporter au plus vite, pour que le brave garçon, sans m'en demander davantage, se déclarât prêt à me faire la course en toute hâte et à revenir de même.

«Eh bien! Belle Meunière, avez-vous trouvé?»