Le Journal De La Belle Meuniere Le General Boulanger Et Son Ami

Chapter 21

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Les jours dignes de pitié que le général vivait auprès de son amie mourante et les nuits d'insomnie qu'il passait avec elle ne l'empêchaient pas d'avoir une mine superbe. Il engraissait à vue d'œil. À ne juger que l'apparence, il semblait aller mieux que jamais. Mais, en réalité, cette façon de vivre finissait à la longue par lui causer le plus grand mal. Elle faisait pis que si elle avait fatigué son corps; elle alourdissait son intelligence et elle déprimait son énergie.

Un incident me donna la mesure du changement opéré dans son caractère. La _Cocarde_, au cours d'une polémique de presse, avait abusé de son nom et imprimé en première page, en caractères énormes, des extraits d'une lettre confidentielle qu'il avait anciennement écrite.

Le général, tel que je l'avais connu jadis, serait entré dans une colère épouvantable, après quoi il se serait assis à son bureau et vous aurait sabré une de ces réponses comme il savait les envoyer!

À ma grande surprise, il prit la chose le plus mollement du monde, hocha la tête, se demanda ce qu'il y avait lieu de faire, nous questionna sur ce que nous en pensions, remit toute décision après déjeuner, rédigea une lettre à l'adresse de la _Cocarde_, la lut, la retoucha, la relut, la jeta au panier, en refit une seconde, la déchira également et finit par écrire à son conseiller et ami, Pierre Denis.

Il montrait la même apathie pour tout ce qui touchait à la politique. Il m'avoua un jour que, si Pierre Denis n'avait pas été là pour le retenir, il y a beau temps qu'il aurait envoyé tout au diable. Il avait fait venir des tas de livres qui devaient le renseigner sur les questions économiques, sur les rapports du capital et du travail, sur les besoins du peuple. Il se proposait, de jour en jour, de s'atteler à cette étude, mais il n'y parvenait jamais. Et, en le voyant ainsi, j'avais le sentiment d'une belle et grande force réduite à rien par les conditions malheureuses où elle s'était placée.

Il parlait sans passion de ses adversaires et même des lieutenants qui l'avaient abandonné. Il allait jusqu'à chercher des circonstances atténuantes pour les torts qu'ils avaient eus, et, plus d'une fois, je l'ai entendu citer avec impartialité, bien plus, avec éloge, tel ou tel ancien collaborateur qui avait violemment rompu avec lui: par exemple, Paul Déroulède. Mais il en était quelques-uns dont la conduite envers lui avait été si ignoble qu'il ne pouvait se rappeler leurs noms sans y accoler l'expression de son plus profond mépris. En tête de ceux-là était l'auteur des _Coulisses du Boulangisme_.

«Je vous en prie, me dit le général, un jour que nous déjeunions seuls, Mme Marguerite étant restée couchée,--ne parlez jamais de ce livre ici! Si Marguerite entendait prononcer son nom, elle pourrait se trouver mal. Elle a failli mourir de douleur à l'époque où a été publié le chapitre qui la met en cause. Elle s'est évanouie en le lisant. J'ai pensé la perdre, et, certes, si elle n'a pas été tuée du coup, ce n'est pas la faute de celui qui a écrit cette vilenie... Le misérable a compulsé son livre comme les sorcières mélangent leurs poisons: il y a pilé des drogues de diverses provenances, mais aussi toxiques les unes que les autres. Des détails confidentiels cueillis à l'ancien Comité; des potins royalistes; des médisances haineuses répandues par la femme que vous savez; des racontars dus à des personnes ayant fait partie de mon entourage, et surtout à un de mes anciens officiers d'ordonnance; enfin, des découpures de journaux, le tout assaisonné du venin le plus pur: voilà la recette des _Coulisses du Boulangisme_!»

* * *

Le général citait avec une gratitude particulière les noms de ceux qui, malgré la défaite et la calomnie, n'étaient pas allés grossir les rangs de ses ennemis. Sans parler de Pierre Denis, pour lequel Mme Marguerite et lui éprouvaient une véritable affection, il ne s'exprimait jamais qu'avec la plus grande déférence sur le compte de Henri Rochefort. De même sur celui de Mme Séverine, qu'il ne connaissait d'ailleurs que par ses articles, mais à laquelle il savait gré de s'être montrée pitoyable envers lui dans son malheur, alors qu'elle n'avait guère été enthousiaste tant que son étoile montait. Il prononçait encore avec sympathie quelques autres noms, tels que ceux de ses anciens collaborateurs: Paulin Méry, Léveillé, Millevoye, Pierre Richard, de Susini, Dumonteil, Castelin, Théodore Cahu. Combien leur liste était courte en comparaison de l'énorme volume que l'on aurait pu former avec les noms de tous les boulangistes dont la casaque s'était retournée sur les épaules!

Il lui arrivait rarement de faire allusion à ses succès passés. Un jour, cependant, il exprima d'amers regrets:

«Thiébaud et Dillon, s'écria-t-il, ont été mes deux mauvais génies! T... m'a entraîné dans les campagnes électorales un an et demi plus tôt qu'il n'eût fallu. J'aurais dû rester tranquille, faire le mort dans mon commandement de Clermont-Ferrand, mettre la sourdine aux journaux, fermer la porte aux intrigants et aux politiciens. Bref, j'aurais dû m'abstenir de tout ce qui pouvait inquiéter les gouvernants. N'ayant rien à me reprocher, ils auraient bien été forcés de me laisser en place. Le scrutin de liste aussi aurait été maintenu, et, au moment des élections générales, je n'aurais eu qu'à me présenter tout seul, sans avoir besoin d'aucun Comité, pour passer en tête de liste dans soixante départements. Du coup, je tenais la France. Tandis que le plan de Thiébaud m'a mené où je suis. Quant à Dillon, c'est à lui que je dois d'avoir été empêtré dans un tas de sales affaires d'argent et de compromissions de toute espèce, au milieu desquelles j'étais tout honteux de me débattre. Mais ne m'avait-il pas persuadé que, pour faire de la politique, il fallait avant tout des millions? Parbleu! avec des faméliques comme ceux qui se sont alors rués sur la caisse, des milliards n'auraient pas été suffisants! Je n'avais besoin de me compromettre avec personne pour me procurer l'argent strictement nécessaire: les dons patriotiques qui ne demandaient qu'à affluer vers moi auraient suffi... Ma popularité m'assurait le succès, à condition que je ne sorte pas de mon passé de général patriote: les aigrefins qui voulaient en faire leur vache à lait m'ont perdu en m'amenant à endosser le faux rôle de spéculateur et de politicien... Aujourd'hui, il ne me reste plus qu'une dernière ressource: tâcher de reconquérir, sinon ma popularité, du moins l'estime du peuple, en lui prouvant que je suis prêt à travailler pour lui!»

Le général parlait davantage de ce qu'il projetait de faire. Il était prêt à profiter de la première guerre un peu sérieuse qui éclaterait quelque part pour aller «se dérouiller». Déjà, il avait songé, au mois de février, à mettre son épée à la disposition des Portugais, s'ils avaient déclaré la guerre aux Anglais pour leurs empiétements en Afrique.

En attendant, il comptait, étant à Bruxelles, étudier de près les forts de la Meuse et la question de la pénétration en France par la frontière du Nord. Il avait aussi un projet de voyage en Italie, et ce qu'il en dit devant moi me prouva que ses sentiments à l'égard des Italiens étaient devenus bien plus favorables depuis un an.

Il y avait enfin un grand projet de retour en France, auquel il ne fit allusion qu'une seule fois, à propos de leur installation à Bruxelles, qui devait en faciliter l'exécution en rendant la surveillance policière moins aisée. Mme Marguerite connaissait ce projet et l'approuvait. Ils en parlèrent tellement à mots couverts que je ne pus saisir qu'un seul fait: c'est que ses fidèles auraient la surprise de le revoir en personne, à Paris, avant un an.

Ce sera donc la seconde fois qu'il rentrera en France depuis son malheureux départ pour la Belgique, car ils m'ont raconté, sous le sceau du secret le plus absolu, comment ils y étaient venus une fois déjà tous deux.

Cela s'était passé en été 1890, par une nuit sombre de nouvelle lune. Ils s'étaient échappés secrètement de la villa et avaient rejoint, sur la plage, une barque de pêcheurs venue du petit port voisin de Gorey. La mer était absolument calme. Vers les deux heures du matin, ils avaient débarqué sur la côte bretonne, non loin de Saint-Malo. En touchant le sol de la patrie, le général avait été saisi d'une émotion indescriptible. Il l'avait baisé à pleine bouche, et longtemps, longtemps, il avait pleuré.

Ils étaient repartis quand le soleil se fut levé, sans avoir été rencontrés par personne, si ce n'est par un jeune pâtre breton qui avait passé près d'eux au petit jour. Celui-là, certes, en voyant cet homme sangloter sur le rivage, ne se doutait ni du nom qu'il portait, ni des grandeurs qu'il avait failli atteindre, ni de l'infortune où il se trouvait!

* * *

J'ai quitté Saint-Brelade le samedi 25 avril, quatre semaines et un jour après mon arrivée. J'avais terminé mon travail de triage et d'emballage. Vingt grandes caisses pleines étaient parties, dont quatre ou cinq, contenant des livres, pour Paris, et le reste pour Bruxelles, à l'adresse de l'hôtel loué par le général: 79, rue Montoyer. Le général et Mme Marguerite se disposaient eux-mêmes à s'en aller dans peu de jours.

La veille de mon départ, la pauvre malade a eu une grande joie. Un éventail m'étant tombé des mains pendant que j'étais à ma fenêtre, je suis descendue pour le reprendre. Je l'ai retrouvé dans le petit parterre de fleurs planté au pied de la véranda; mais, en même temps, j'ai aperçu, fiché en terre, le fameux couteau à papier de Mme Marguerite. Quand je le lui ai apporté, elle m'a sauté au cou. Elle aurait dansé d'allégresse, si elle n'avait été aussi faible. Le général était accouru au bruit que nous faisions. De quel bon cœur ils s'embrassèrent!

Le soir, quand je suis venue leur souhaiter bonne nuit pour la dernière fois, le général m'a dit: «Notre sœur de lait (ils m'avaient fait passer pour la sœur de lait de Mme Marguerite), puisque vous retournez demain en Auvergne, il ne faut pas que vous nous quittiez sans emporter un souvenir des bons amis que vous avez en nous... Il y en a un que nous avons décidé de vous remettre parce qu'il nous a valu aujourd'hui, grâce à vous, les seuls moments heureux que nous ayons vécus à Saint-Brelade depuis longtemps: prenez ce couteau à papier... Vous savez combien il nous est précieux... Cependant, il n'a guère de valeur par lui-même et nous serions heureux de vous voir choisir parmi les bijoux de Marguerite...»

Je l'arrêtai d'un geste, le suppliant de ne rien ajouter à un cadeau qui était le plus touchant qu'ils eussent pu me faire.

Le lendemain, après avoir donné un dernier morceau de sucre à mon cher Tunis, je revins auprès d'eux, vers midi, pour les adieux. Mme Marguerite venait de se lever. Elle avait passé une nuit très pénible, et sa mine était plus mauvaise que jamais. En m'avançant vers elle, j'eus le pressentiment très net que je ne la reverrais plus vivante. Une sorte d'horreur surnaturelle, comme on en éprouve devant les mourants, me passa à travers tout le corps. Mes jambes fléchissaient. Sans une parole, je tombai à genoux et je fondis en larmes.

Elle aussi, comme si elle devinait ce qui se passait en moi, se mit à pleurer, avec de grands hoquets qui étaient presque des râles. Seul, le général s'efforçait de nous calmer. Me relevant de terre, il me dit:

«Allons, ne vous désolez pas ainsi, et ne manquez pas de venir nous voir à Bruxelles!»

Elle répéta:

«Oui, n'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!»

Nous nous embrassâmes une dernière fois, nous tenant tous trois enlacés. Le général descendit avec moi. La voiture n'était pas encore là. Pendant qu'on l'attelait devant la remise, nous fîmes quelques pas vers le jardin, jusqu'auprès du mât au drapeau. Le général, se baissant vers une plate-bande, cueillit une pensée et quelques violettes qu'il me remit. Mais déjà on m'appelait. Je courus vers la remise, en criant: «Au revoir!» Lui, debout, à ce moment, au pied du grand mât où flottaient les trois couleurs de France, se découvrit et dit d'une voix forte:

«Adieu!»

J'avais tourné le coin. Je ne le vis plus. Mais, quand la voiture passa devant le perron, je levai les yeux et j'aperçus, pendant quelques instants encore, à la fenêtre de Mme Marguerite, une hâve silhouette de spectre qui me faisait signe de la main...

* * *

Le voyage de retour s'est accompli sans incidents.

Triste voyage, pendant lequel les idées de mort ne me quittèrent pas un seul instant. Le train filait à travers des campagnes ensoleillées, où s'épanouissait le printemps. Mais ma pensée était auprès de la pauvre mourante et, quand mes yeux s'arrêtaient par hasard sur toute cette fraîche verdure nouvelle, je me disais: «Feuilles qui venez de pousser, avant que vous ne tombiez, elle sera morte!» Et, alors, mon âme épouvantée tâchait de pénétrer l'avenir...

Quand je suis rentrée dans ma maison, à la tombée du jour, les miens ont poussé un cri d'effroi en me voyant: les insomnies et la douleur m'avaient vieillie de dix ans.

CHAPITRE XV

Leur Fin

203.--_Vendredi 1er mai_.

À la tombée de la nuit, on vient m'avertir que quelqu'un désire me parler. Je descends à la salle commune et me trouve en présence d'un monsieur décoré, à favoris grisonnants.

«Madame Marie Quinton?» me demande-t-il en me regardant bien en face.

«C'est moi, Monsieur, pour vous servir.»

«Madame, je suis chargé de vous faire une communication toute personnelle.»

Je le conduis dans un petit salon et le prie de s'asseoir. Le voilà qui fouille dans la poche de son paletot. Je m'attendais à en voir sortir quelque papier à procès, tant ce monsieur avait l'air d'appartenir au monde du Palais. Mais il retire une petite boîte cachetée de rouge et me la remet en disant:

«Voici ce que j'ai été chargé de vous apporter de la part de Mme de B..., qui m'a confié cette mission, entre plusieurs autres, au moment de quitter elle-même Jersey... Je ne saurais rien vous dire de plus, ne connaissant, quant à moi, aucun autre détail. Et, sur ce, je vous demande la permission de rebrousser chemin en toute hâte, car j'ai encore une commission à Clermont, et il faut que je sois à Nevers par l'express de ce soir.»

Avant que j'eusse eu le temps de répondre, le monsieur, avec un grand salut, était parti.

J'ouvre la boîte, en coupant la ficelle qui l'enveloppe, cachetée aux armes des B... Un cri s'échappe de ma poitrine...

C'est la parure aux trois perles, dont Mme Marguerite me fait cadeau!

Parure exquise, que je lui ai vu mettre avec ses plus belles toilettes. L'une des perles forme agrafe, montée sur trois fleurs de lis en brillants que soutiennent quatre branches de laurier comprenant trente-deux diamants. Les deux autres forment boucles d'oreilles, entourées chacune d'un fer à cheval en brillants que surmonte une fleur de lis.

...Oh! Marguerite, comment pourrais-je vous exprimer ce que je ressens, moi que cette magnifique surprise eût autrefois enivrée de joie, et qu'elle pénètre de tristesse aujourd'hui!

* * *

204.--_Mardi 5 mai_.

On annonce que le général, après avoir passé par Londres pour y serrer la main à Henri Rochefort, est arrivé à Bruxelles avant-hier.

Je viens de leur écrire, à leur hôtel de la rue Montoyer.

* * *

205.--_Samedi 16 mai_.

J'en ai appris de bien drôles, aujourd'hui, sur la véritable surveillance de haute police dont j'ai été l'objet pendant plus de deux ans. Dès le début de 1889, on a organisé, à mon intention, un service spécial de filature. Deux femmes, habitant le pays, ont été chargées de ne pas me perdre de vue et de me suivre, comme mon ombre, dans toutes mes allées et venues. Pas une visite, pas une sortie dans Clermont ou dans Royat qui n'eût été soigneusement observée.

Cependant, quelque serrée que fut cette surveillance, j'avais réussi parfois à glisser entre les mailles. Mon voyage de Londres n'avait été signalé qu'après coup, alors que j'étais déjà de retour, ce qui avait même valu à plusieurs d'avoir la tête fortement lavée par le Ministère de l'Intérieur, qui supposait que je pouvais avoir été porteur d'instructions pour le scrutin de ballottage des élections générales.

La personne de qui j'ai obtenu ces renseignements et qui était merveilleusement placée pour les fournir, a ajouté:

«C'est ainsi qu'il existe en haut lieu, un gros dossier bourré de rapports vous concernant... Dossier tout à votre honneur, du reste, puisqu'il montre qu'il n'y a rien à relever dans votre conduite,--et pas seulement au point de vue politique: à tous les points de vue...»

L'aveu m'a fait plaisir. Mais, franchement, Monsieur Constans, le résultat auquel a abouti votre enquête peut-il valoir tout l'argent qu'elle a dû vous coûter?

* * *

206.--_Mercredi 27 mai_.

Les journaux font savoir que le général s'est installé, depuis quelques jours, dans son hôtel de la rue Montoyer. À les en croire, cette demeure serait tout simplement princière: porte cochère magistrale, escalier monumental, rampe en bois sculpté digne de figurer dans une exposition de chefs-d'œuvre, salons de réception nombreux et immenses, vérandas vitrées pouvant former des serres de plantes rares, vaste cour, jardin anglais, rien, en un mot, n'y manquerait! Dix chevaux piafferaient dans les écuries, cinq voitures rempliraient la remise, dont un superbe mail-coach avec lequel le général ferait sensation dans le grand monde high-life de Bruxelles.

C'est le _Gaulois_ qui, le premier, a conté ces belles choses. Mon Dieu! qu'elles riment peu avec tout ce que j'ai vu et entendu à Saint-Brelade.

* * *

207.--_Jeudi 4 juin_.

Je suis tourmentée au dernier degré par l'angoisse où me plonge leur silence. Sans cesse, je m'attends à recevoir une lettre de Bruxelles, encadrée de noir...

N'y tenant plus, je leur ai écrit en les suppliant de me rassurer un peu. Ma lettre prête, je l'ai déchirée: elle trahissait trop mon inquiétude. J'en ai refait une autre, et, pour mieux masquer sa véritable raison d'être, j'ai envoyé là-bas de nos fruits confits d'Auvergne.

* * *

208.--_Mardi 9 juin_.

La lettre de Bruxelles est arrivée. L'enveloppe était blanche, mais j'ai eu un serrement de cœur tout de même, car l'adresse était de la main du général...

Grand Dieu! Ses forces auraient-elles déjà baissé au point qu'elle ne puisse plus écrire?... Mais non! Les pages contenues dans l'enveloppe sont encore de son écriture à Elle:

«Dimanche 7.

»Ma bonne Meunière,

»Je comprends vos tourments, et vraiment je suis désolée d'être restée si longtemps sans vous écrire. Mais ce n'est pas de ma faute. Entre ce voyage très fatigant, l'installation de l'hôtel à faire, je n'ai pas eu une minute à moi. Aujourd'hui, je vous écris de mon lit, où le docteur me retient depuis que nous sommes rue Montoyer, c'est-à-dire depuis quinze jours. Je tousse toujours beaucoup et je suis bien faible, mais le docteur me promet une prompte et complète et prochaine guérison. Nous avons eu un si mauvais temps, du reste, que tout le monde a été plus ou moins malade... Notre installation est très jolie, vous verrez cela plus tard. Je ne regrette pas du tout Saint-Brelade.

»Ma bonne Meunière, le hasard est extraordinaire. Juste pendant que je vous écris, on m'apporte un tas de gâteries. Vous êtes vraiment trop gentille. Je ne mange toujours pas beaucoup, mais je mangerai de votre envoi en pensant à vous. Le général qui, ici, a du monde toute la journée--c'est à peine si je le vois--m'a chargée de bien vous embrasser. Je le fais pour lui et pour moi de tout cœur.

»B. B.

»Écrivez au nom du général, 79, rue Montoyer.»

J'ai écrit sans tarder d'une heure.

Elles comptent...

* * *

209.--_Mardi 7 juillet_.

Se peut-il qu'Elle vive encore, Elle que j'ai quittée, il y a deux mois et demi, dans un état si voisin de l'agonie?

J'ai de nouveau écrit à Bruxelles. Qui me répondra?

* * *

210.--_Samedi 11 juillet_.

J'ai reçu la réponse de Bruxelles. Cette fois, lettre comme enveloppe sont entièrement de la main du général:

«Bruxelles, 79, rue Montoyer.

Jeudi 9 juillet.

»Ma bonne Meunière,

»C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois et à celle que nous recevons aujourd'hui. Mme de B..., en effet, quoique allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait pas écrire sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée, mais les soins qui lui sont donnés par un médecin que j'ai fait venir de Paris promettent de prédire pour bientôt la convalescence. La toux a presque disparu, les transpirations également. Quand elle aura repris un peu d'appétit, les forces reviendront.

»Elle me charge de vous dire de sa part mille et mille choses affectueuses: nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.

»Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en pleine saison et il faut espérer que, le beau temps une fois arrivé, les baigneurs ne vous manqueront pas.

»Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur; nous espérons donc qu'elles vont bien.

»Au revoir, ma bonne Meunière. Tous les deux, nous vous envoyons nos souvenirs les plus affectueux.

»Gral B...»

Elle n'a plus eu la force d'écrire! Plus de doute, c'est la fin.

Je leur ai répondu de suite, mais en gardant le silence sur la santé des miens. Qu'irai-je leur raconter à quel point ma pauvre vieille mère est de nouveau souffrante! Qu'irai-je faire retentir mes propres alarmes là où une douleur si immense se prépare...

Si du moins, avant de s'éteindre, Elle pouvait encore respirer le parfum des rouges œillets et des blanches marguerites que je lui fais envoyer de Nice, pour son jour de fête du 20 de ce mois!

* * *

213.--_Mercredi 15 juillet_.

Maman est plus mal aujourd'hui.

J'ai reçu avis de Nice que tout avait été fait selon mes ordres et que les fleurs commandées arriveraient à destination pour le 19.

* * *

214.--_Jeudi 16 juillet_.

Elle est morte!

À sept heures du soir est venue cette dépêche:

_Royat, Bruxelles 2316-6-16-5h. 35 s._

_Quinton, Hôtel Marronniers, Royat._

_Marguerite morte._

On ne s'aguerrit pas contre le malheur. De jour en jour, je m'attendais à la fatale nouvelle. Quand je l'ai reçue, le coup a été aussi terrible que si elle était morte en pleine santé.

J'aurais voulu partir de suite. Tout m'en empêche. Ma maison est pleine de monde comme jamais. S'il n'y avait que cela! Mais, là-haut, ma mère se débat dans la fièvre; ma sœur aussi s'est alitée de fatigue, et il n'y a que moi pour les soigner.

J'ai envoyé cette dépêche:

_Général Boulanger, 79, rue Montoyer,_

_Bruxelles._

_Quelle affreuse et désespérante nouvelle! Suis avec vous dans votre douleur. Souffre mortellement de ne pouvoir être près de vous._

_Marie_.

Demain, je veux lui écrire.

Aujourd'hui, qu'on me laisse pleurer...

* * *

215.--_Vendredi 17 juillet_.

Je lui ai écrit, je lui ai parlé d'Elle, je l'ai supplié de trouver la force de vivre.

Car, depuis la dépêche d'hier, je redoutais d'un moment à l'autre une nouvelle encore plus terrible...

J'ai ouvert les journaux de ce matin en tremblant. Dieu soit loué. Il ne s'est pas tué dès qu'elle fut morte!

* * *

216.--_Samedi 18 juillet_.

Les journaux donnent des détails sur la mort de Mme Marguerite.

Le général n'aurait eu les yeux ouverts sur la gravité de son état que dans le courant de mai. Il s'est