Le Journal De La Belle Meuniere Le General Boulanger Et Son Ami
Chapter 20
Hélas! Rien de plus triste que l'existence vécue par eux dans ce séjour d'enchantement. Ils ne prenaient plus plaisir à rien, ne sortaient jamais dans le jardin, n'allaient même pas sur la véranda. Au bord de la mer se dressaient, abandonnées, deux cabines qui ne leur avaient peut-être jamais servi. _Jupiter et Tunis_ paissaient sur la pelouse sans plus jamais avoir l'honneur de porter leur maître, et, comme lui, ils s'épanouissaient. On faisait bien encore, une ou deux fois par semaine, des sorties en voiture, mais en voiture étroitement fermée. Les visiteurs étaient rares. Les après-midi s'écoulaient mortellement longues. Une immense tristesse pesait sur la maison.
Mme Marguerite allait de mal en pis. De jour en jour sa faiblesse augmentait: elle ne se déplaçait plus qu'en se traînant avec la plus grande peine. Son visage devenait terreux. Son pauvre corps n'était plus qu'un squelette. Tous les quatre ou cinq jours, nous badigeonnions de teinture d'iode ce qui avait été autrefois un torse de Vénus et ce qui n'était plus maintenant qu'une cage osseuse, où pendillaient quelques restes de chairs brûlées par les pointes de feu. Les épaules s'étaient voûtées en arc de cercle. Deux profondes salières se creusaient aux clavicules. Les bras étaient d'une maigreur affreuse.
La toux était continuelle, et, trois ou quatre fois par jour, il y avait des accès si terribles qu'on pouvait croire qu'Elle y succomberait. Mais il ne venait presque pas de sang, probablement parce que ce pauvre corps exsangue n'en avait plus à donner. L'appétit décroissait sans cesse. Elle n'arrivait plus à rien supporter, ni le lait, qui lui était tellement recommandé que le général avait acheté, exprès pour elle, une petite vache du pays, ni même le Champagne.
À l'heure des repas, elle se rendait à table, soutenue par le général, mais elle ne touchait presque à rien et elle faisait peine à voir. Souvent, des nausées la prenaient, et elle avait aussi des pertes sanguinolentes, ce qui m'a fait supposer qu'elle était atteinte de quelque autre dérangement interne en même temps que de la phtisie. Ces causes réunies précipitaient l'aggravation de son état et hâtaient la consomption de son pauvre corps, d'où se dégageait une senteur écœurante--pour ne pas dire plus--qui imprégnait son linge, ses vêtements et se répandait dans les chambres où elle passait. Les nuits étaient encore pires que les journées. Elle avait la fièvre, une forte transpiration la saisissait, et la toux devenait plus mauvaise. Le général ne la quittait pas d'un instant, ne prenant lui-même que quelques bribes de sommeil.
Ils se levaient fort tard. Mme Marguerite ne le faisait qu'à regret; elle aurait préféré céder à l'alanguissement de sa faiblesse et rester constamment couchée. Mais les docteurs avaient recommandé au général de s'y opposer, un trop long séjour au lit déprimant l'énergie et diminuant les forces. Il lui faisait donc doucement violence, pour l'obliger à se lever. Un jour, elle s'entêta à n'y pas consentir. Pour fléchir sa volonté, il déclara qu'il ne mangerait rien tant qu'elle ne serait pas descendue à table. Elle ne voulut pas céder et c'est ainsi qu'il est resté toute une journée à son chevet sans la quitter des yeux et sans prendre aucune nourriture.
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Bien entendu, Mme Marguerite ne se mettait plus en frais de toilettes. Elle, si fière jadis de changer de robe trois ou quatre fois par jour et de dîner tous les soirs en grande toilette de bal, ne quittait plus maintenant son peignoir ouaté en pékin lilas à raies de soie et de satin, dont les flots de rubans et de dentelles contrastaient d'une façon navrante avec ce cou et ce visage décharnés. C'est à peine si elle le changeait, lorsqu'ils devaient se faire conduire à Saint-Hélier, contre une robe ample en drap noir, avec un grand boa en fourrure autour du cou.
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Cependant, une coquetterie lui restait: ses bijoux. Ses pauvres doigts étaient surchargés de bagues superbes: l'une d'elles portait une grosse perle noire entourée de brillants. Sur l'annulaire de la main gauche, elle avait cinq anneaux montés de la même façon, mais enchâssant cinq pierres de couleurs différentes: topaze, rubis, émeraude, saphir et diamant.
Quelquefois, par un caprice de malade, elle ouvrait son coffret à bijoux et elle les mettait tous sur elle. Elle avait alors l'air macabre de ces reines d'Égypte dont on a trouvé les corps momifiés dans les pyramides, parés comme pour un couronnement. Elle se plaçait devant une glace et se souriait. Et il me semble voir se refléter l'image de la Mort qui grinçait des dents.
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Mme Marguerite prévoyait certainement sa fin prochaine. Plus d'une fois, je l'ai surprise tournant un chapelet à chaîne d'or et à grains de nacre perlière, taillés en facette. Quand elle priait ainsi, ses grands yeux désespérément levés au ciel, que demandait-elle à la miséricorde du Tout-Puissant? Elle me l'a dit un jour: «Pourvu que je puisse vivre jusqu'à ce qu'il me soit permis de me marier chrétiennement, je mourrai heureuse!» Pauvre infortunée! C'est un miracle qu'elle implorait: car, maintenant qu'elle a épuisé sans succès toutes les ressources de la science humaine, il ne faudrait rien moins qu'un miracle céleste pour prolonger sa vie, ne fût-ce même que de quelques mois!
Parfois, il lui arriva de faire allusion à sa mort. Un jour, comme Elle finissait de Lui couper les ongles, ce qu'elle tenait à faire elle-même, par câlinerie, elle dit, avec un ton d'infinie tristesse:
«Qui vous fera les ongles quand je n'y serai plus?» D'autres fois, il lui prenait des élans subits de tendresse comme je ne lui en avais jamais vus. Elle l'enlaçait de ses bras, le serrait contre sa poitrine, donnait toute son âme dans un baiser. Elle ne disait rien: mais je sentais qu'une pensée de mort venait de passer sur elle.
Un soir même, après une crise de toux terrible, elle s'écria, en se mettant à sangloter:
«Georges, mon Georges, je crois que bientôt nous allons être séparés!»
Il la saisit à bras le corps, la serra contre lui d'une étreinte éperdue, et, sanglotant lui-même, lui défendit de prononcer encore le mot de séparation: «Me séparer de toi, Marguerite! jamais! jamais!... Si tu pars la première, tu sais bien que je ne resterai pas, mais que je te rejoindrai aussitôt là où tu seras allée... Et puis, je t'en supplie, ne parle jamais de cela: c'est encore si loin de nous! N'avons-nous pas encore de belles années à vivre, une fois que tu seras guérie, jusqu'à ce qu'arrive enfin le jour, plus tard, bien plus tard, où nous partirons tous deux, la main dans la main?...»
En parlant ainsi, le général était sincère. Il ne pouvait pas plus admettre la disparition de cette vie à laquelle la sienne était si étroitement liée, qu'un homme en pleine force ne peut se faire à l'idée de sa mort. Il n'avait même pas la notion de la gravité du mal dont se mourait Mme Marguerite. Il ignorait que ce fût la phtisie. Il ne s'apercevait pas des ravages terribles qu'elle causait. Il avait de son adorée une autre vision que le reste du monde: il la voyait toujours belle comme autrefois.
Un jour, Mme Marguerite s'étant trouvée plus mal et ayant gardé le lit, j'ai voulu profiter de ce que je déjeunais seul avec le général pour tâcher de lui ouvrir les yeux. Je lui ai dit que je croyais de mon devoir d'attirer son attention sur la gravité de la maladie de Mme Marguerite... Il ne m'a pas permis de placer un mot de plus. Jetant sa serviette, il s'est mis dans une colère épouvantable:
«Je vous défends, a-t-il crié, de continuer sur ce sujet! Occupez-vous de ce qui vous regarde et ne venez pas ici jouer l'oiseau de malheur!»
Il avait tellement dépassé la mesure que je n'avais plus qu'à me lever et à me retirer. À peine étais-je dans ma chambre que le général m'y a rejointe, et, me prenant les mains, me les embrassant, m'a priée de lui pardonner son emportement.
«Seulement, a-t-il ajouté, je vous en supplie, quelles que soient vos bonnes et amicales intentions, ne touchez plus jamais un sujet aussi pénible pour moi!»
Et aussitôt, comme pour me prouver--ou se prouver à lui-même--que mes appréhensions étaient sans motif, il s'est mis à me raconter, avec force détails, comment Mme Marguerite avait traversé jadis des maladies bien autrement dangereuses, qui l'avaient clouée au lit pendant des années, ce qui ne l'avait pas empêchée de s'en remettre complètement et de redevenir florissante de santé.
Ses yeux me fixaient, mendiant une parole d'encouragement. Je n'en ai pas trouvé une seule à lui dire.
* * *
La maladie de Mme Marguerite n'était pas sans influer sur son humeur. D'égale et de calme qu'elle était autrefois, elle était devenue changeante, impressionnable et prompte à s'agacer.
Ainsi, le tic-tac de la pendule placée sur la cheminée de leur chambre à coucher lui avait causé de telles crises d'énervement que le général avait pris le parti d'arrêter le mouvement tous les soirs, quitte à le remettre en marche chaque matin.
Un jour, elle éprouva une désolation sans nom parce que son couteau à papier était perdu. Il est vrai que ce couteau, à lame de nacre perlière et à manche de vieil argent fleuronné d'or, avait toute une histoire qui le rendait plus précieux pour elle que n'importe quel autre objet.
C'était le premier souvenir que le général, alors ministre de la Guerre, lui eût offert, dans un magasin devant lequel ils s'étaient arrêtés à la première sortie qu'ils avaient faite ensemble, _incognito_, sur les boulevards. Depuis qu'ils habitaient sous le même toit, c'est-à-dire depuis la fuite, il leur servait à tous deux: combien de livres ils avaient coupés et combien de lettres ils avaient ouvertes avec son aide!
Pendant que Mme Marguerite se roulait sur son lit en pleurant, nous avons bouleversé toute la maison pour retrouver l'objet, mais ce fut en vain.
Une autre fois, elle faillit s'évanouir de douleur parce qu'en rangeant des papiers elle était tombée sur une vieille lettre, tracée d'une écriture féminine, qui portait en _post-scriptum_ ces mots: «Bon souvenir à Taty.»
Cela avait suffi à rouvrir dans son cœur une blessure cruelle et toujours saignante. Celle qui avait tracé ces lignes était la jeune femme qu'Elle avait comblée de dons lorsqu'elle s'était mariée, dont Elle avait rêvé de faire sa fille, son héritière, et qui, depuis, l'avait oubliée. «Mon Dieu, mon Dieu, gémissait-elle, qu'ai-je fait de mal pour souffrir ainsi?... Parce que j'ai aimé, toutes les portes se sont fermées devant moi, on m'a accablée d'outrages, on a voulu me salir de toutes les façons, on a publié sur moi des choses infâmes... C'étaient des ennemis qui faisaient cela, et je supplie Dieu de leur pardonner, car les plus méchants d'entre eux ne peuvent pas se douter du mal qu'ils m'ont fait... Mais avoir été abandonnée et reniée par celle-là même à laquelle j'avais donné toute mon affection et qui a poussé son mépris pour moi jusqu'à ne plus vouloir, malgré les supplications du général, prononcer dans aucune de ses lettres ce nom de Taty qu'elle me prodiguait tant jadis... Juste Dieu, vraiment, c'est trop souffrir!...»
Ce qui augmentait la nervosité de Mme Marguerite, c'étaient les angoisses que lui causait la correspondance qu'elle recevait et expédiait en cachette. D'ordinaire, toutes les lettres à destination de Saint-Brelade étaient remises, par le facteur de Saint-Aubin, au secrétaire du général, qui habitait avec sa femme et ses quatre enfants une petite maisonnette voisine de la villa. M. Mouton venait deux fois par jour, vers midi et vers quatre heures, et remettait le courrier au général, lequel, à son tour, distribuait les lettres qui ne lui étaient pas adressées.
Quant aux lettres à expédier, c'était encore le secrétaire qui s'en chargeait. On s'arrangeait de manière à les faire porter le plus souvent possible jusqu'à Paris, car on se méfiait de la poste de Granville.
* * *
Mme Marguerite avait des raisons secrètes pour recevoir et expédier clandestinement toute une partie de sa correspondance. Elle se faisait adresser des lettres, sous double enveloppe, chez leur boulanger de Saint-Aubin, qui les glissait dans l'un des quatre pains de deux livres qu'il envoyait journellement, sur les onze heures ou midi, à Saint-Brelade. La femme de chambre Catherine, en qui sa maîtresse avait toute confiance--et qui, dans ce rôle de confidente dont elle ne pouvait se passer, avait succédé à la perfide Delphine,--avait mission de guetter l'arrivée du garçon boulanger et de retirer les lettres. Elle me les donnait et c'était alors à moi, conformément à ce que m'avait demandé Mme Marguerite dès le lendemain de mon arrivée, de les lui remettre, soit de la main à la main, soit de quelque autre façon. J'avoue que cette besogne me répugnait à l'extrême, car je tremblais sans cesse d'être surprise et de m'aliéner, bien malgré moi, l'estime du général: mais je n'avais pas pu m'y refuser.
Mme Marguerite m'avait priée d'enlever moi-même les enveloppes, pour qu'elle n'eût plus à les déchirer, ce qui prenait du temps et pouvait faire du bruit. Le général la quittait si peu que j'avais les plus grandes peines du monde à lui faire parvenir ces missives. Souvent, je les glissais dans la poche de son peignoir, pendu à la patère, ou bien dans la doublure des semelles de ses pantoufles. Je dus les garder parfois pendant quatre ou cinq jours sans réussir à les passer d'aucune manière.
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Une autre difficulté, non moins grande, pour Mme Marguerite, était d'écrire les réponses à ces lettres secrètes. Elle n'y parvenait, le plus souvent, que lorsque le général travaillait dans son bureau et qu'elle se trouvait elle-même au salon. Elle s'asseyait alors à un secrétaire qu'elle avait encombré à dessein de livres et de papiers; elle me faisait asseoir près d'elle, avec un livre en mains, de façon à ce que je la masque un peu. Elle commençait une lettre quelconque, de celles qu'elle n'avait pas à cacher; puis elle se mettait à écrire les autres, tout en prêtant l'oreille au moindre bruissement de la pièce voisine. Le général et elle ne pouvaient se voir pendant qu'ils écrivaient tous deux: mais on entendait à merveille, d'une pièce à l'autre, la plume courir sur le papier. Dès que le général bougeait un peu, Mme Marguerite prenait peur et, toute pâlissante, presque défaillante, elle glissait sous les papiers amoncelés la lettre qu'elle écrivait, et elle feignait de continuer celle qu'elle avait commencée en premier lieu. Ce manège se répétait vingt fois par heure, car le général se remuait beaucoup, marchait à grands pas dans son bureau et venait souvent embrasser Mme Marguerite.
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Une fois ses lettres achevées, elle me les remettait et je courais, le matin, les jeter à une boîte aux lettres située tout près sur la route de Saint-Aubin. La femme de chambre portait à Saint-Aubin même celles qui étaient à recommander. De temps à autre, une occasion se présentait pour les faire partir de Paris.
Qu'y avait-il dans toute cette correspondance? J'aurais pu le savoir mieux que personne si je n'avais pensé que, moins que quiconque, je n'avais le droit de m'en rendre compte, puisque c'est à ma loyauté qu'elle était confiée. Je ne sais donc rien: mais Mme Marguerite, pour obtenir mon aide, m'avait donné sa parole la plus sacrée qu'il n'y avait dans tout cela rien d'autre que des missives concernant ses affaires d'argent. Je suis convaincue qu'elle ne m'a pas menti.
Un jour, je lui ai vu retirer d'une lettre trois billets de mille francs. Un autre jour, étant à déjeuner, elle feignit d'avoir oublié son mouchoir sous son coussin. Je montai le prendre et je le trouvai entourant une enveloppe sur laquelle elle avait crayonné: «Dépêche à expédier par Saint-Hélier, au plus vite.» Justement, ils se disposaient, cette même après-midi, à aller voir quelqu'un à Saint-Hélier. Je demandai à les accompagner pour faire quelques achats. Ils me déposèrent devant un magasin de nouveautés et je pus envoyer la dépêche.
Elle était adressée à un M. Martin, à Paris, et elle contenait ces mots:
«Au nom de notre ancienne amitié, vous supplie envoyer vingt mille, de suite.»
Mme Marguerite eut une grande inquiétude pendant trois jours. Le quatrième, elle reçut une lettre qui la rasséréna. Les vingt mille étaient arrivés.
Malheureusement, quelque innocente qu'elle fût, cette correspondance en cachette prêtait à des suppositions et à des dénonciations malveillantes. Des lettres anonymes venaient sans cesse, avertissant le général que Mme Marguerite le trompait, qu'elle le trahissait, qu'elle était une vendue, placée auprès de lui pour le perdre. Quelques-unes renfermaient des détails si précis qu'une personne de la domesticité pouvait seule les avoir révélés. Mais qui soupçonner, du jardinier ou du cuisinier, de l'aide de cuisine ou du garçon de service, du garçon d'écurie ou du cocher? Mme Marguerite finit par soupçonner ce dernier, parce qu'elle l'avait surpris se faisant adresser des lettres à Saint-Hélier. Le général l'ayant appelé pour lui demander des explications, cet homme avait répondu que Madame recevait bien d'autres lettres en cachette. Il avait eu sur-le-champ son congé, tout en restant maintenu à son poste jusqu'au jour où l'on quitterait Saint-Brelade. Mme Marguerite lui portait à présent une telle aversion qu'elle ne pouvait le regarder.
Un jour, vers midi, elle se trouvait avec moi dans le salon, prête à passer à table dès que le général, qui venait de recevoir son courrier, sortirait de son bureau pour lui offrir le bras. Le général apparut, une lettre à la main, et dit d'une voix tremblante d'émotion contenue:
«Ma chère amie, nous allons commettre une folie, ce matin... Le boulanger doit passer d'un moment à l'autre. J'ai donné ordre qu'on m'en avertisse. Je suis décidé à lacérer tous les pains qu'il aura dans sa voiture... C'est une folie. Qu'importe? Les pauvres de Jersey en profiteront...»
Au même instant, un domestique vint dire que le boulanger arrivait, et le général sortit.
Je regardai Mme Marguerite: elle restait assise, immobile, les yeux fixés à terre, livide comme une suppliciée.
Le général rentra, les quatre pains à la main et les jeta, presque brutalement, sur les genoux de Mme Marguerite:
«Tenez, fit-il, voilà les pains qui nous étaient destinés! Ce n'était pas la peine de lacérer les autres, puisque ceux-là seuls peuvent renfermer la fameuse correspondance politique que cette lettre vous accuse de recevoir par ce moyen... Voici un couteau: ouvrez-les vous-même.»
Il lui tendit le couteau, mais elle ne le prit pas. Elle demeura sans un mouvement, pendant que le général, très pâle lui-même, la contemplait.
Finalement, il ne fut plus maître de sa colère. Il arracha les pains, et se mit à les entailler avec fureur. Trois d'entre eux gisaient déjà à terre et je commençais à respirer, quand, ayant porté le couteau sur le quatrième, il en fit s'échapper une lettre qui tomba sur le tapis.
Comment ne l'a-t-il pas tuée sur le coup?
Le poing levé, la face injectée de sang, il était terrible à voir. Son poing s'abattit lourdement sur un grand vase de porcelaine, qui se brisa avec fracas. Mais déjà sa fureur était tombée, et, s'effondrant dans un fauteuil, il se mit à pleurer comme un enfant.
Ils restèrent ainsi quelques minutes. C'est Mme Marguerite qui parla la première:
«Georges, sans m'avoir frappée, vous me tuez... Vous en avez le droit, si je suis une misérable... Mais vous avez le devoir de lire d'abord cette lettre, qui est peut-être une infamie, préparée exprès pour me perdre...»
Il leva la tête et la regarda fixement, de ses yeux rougis par les larmes. Puis il ramassa la lettre, déchira l'enveloppe et lut à haute voix. C'était une lettre d'affaires assez insignifiante, se rapportant au collier de perles que Mme Marguerite avait engagé autrefois.
Quand il eut fini, il se mit à marcher à grands pas dans la chambre, repoussant du pied les éclats de porcelaine qui encombraient le tapis. Il fit reproche à Mme Marguerite d'entretenir des correspondances qu'elle ne lui montrait pas, à lui qui cependant n'avait jamais eu un secret pour elle. Il lui rappela que déjà, à l'Hôtel de Bellevue, quelques semaines auparavant, il l'avait surprise écrivant en cachette, qu'ils avaient eu une scène des plus pénibles et qu'elle lui avait juré de ne plus recommencer jamais. Cependant, il convint que le procédé seul était à blâmer et que les lettres surprises n'avaient rien de coupable. Il se radoucissait de plus en plus à mesure qu'il parlait. Ce fut, en fin de compte, Lui qui demanda pardon à Mme Marguerite de lui avoir causé une aussi violente émotion.
Quant au boulanger, il fut vertement tancé, le lendemain, par le général en personne. Il protesta ses grands dieux que c'était la première lettre qu'il eût transmise et il jura, lui aussi, qu'il ne le ferait plus. Mais il avait déjà été mis au courant de tout par la femme de chambre, avec laquelle il avait convenu que les lettres attendraient désormais chez lui jusqu'à ce qu'elle pût venir les chercher. Il n'y eut donc plus de missives secrètes introduites dans les pains du boulanger.
Malgré cet incident, le général conserva une entière confiance dans celle qu'il aimait. Il me le dit assez clairement un jour où je fis avec lui une promenade en voiture, à laquelle je l'avais décidé sur les instances de Mme Marguerite qui, sans doute, avait des lettres importantes à écrire. Il me montra un billet anonyme qu'il avait encore reçu le matin même, et il ajouta:
«C'est une infamie de plus de la femme chez qui j'ai rencontré Marguerite pour la première fois et qui ne sait qu'inventer pour se venger de ce que nous nous sommes aimés... J'ai reconnu la main de cette femme dans tous les malheurs qui nous sont arrivés depuis quatre ans... C'est elle qui corrompait mes domestiques à Clermont-Ferrand et qui obtenait d'eux des dénonciations que j'ai fini par payer de ma plume blanche... C'est elle encore qui lance des entrefilets venimeux dans les gazettes, qui m'entoure d'un réseau d'espions et qui m'accable de lettres anonymes, les unes menaçantes, les autres infâmes... Mais aussi, je crache là-dessus comme il convient et comme je voudrais pouvoir le faire à la face du démon dont la haine ne désarme ni devant mes revers de fortune, ni devant les souffrances de Marguerite... Tenez, à Londres, un de ses émissaires est venu m'offrir de me mettre en mains vingt lettres qui devaient me prouver que Marguerite me trahissait et me conduisait à ma perte... Elle, me trahir! Mais c'était absurde! Mes intérêts n'étaient-ils pas les siens et y avait-il une somme au monde qui pût lui compenser la situation que j'aurais eu l'orgueil de lui faire si j'étais arrivé?... Je ne me serais jamais pardonné d'avoir cédé même à une curiosité: j'ai donc refusé net... Comme l'émissaire insistait, je l'ai mis à la porte avec cette réponse: «Et quand même cela serait, j'aime encore mieux me perdre par elle que de jamais la perdre!»
Sur ces mots, le général ouvrit d'un coup de pouce le bouton de sa manchette gauche, un bouton en or portant un Saint-Georges en relief et renfermant à l'intérieur la photographie de Mme Marguerite.
Il contempla le portrait avec amour, puis se mit à l'embrasser en répétant:
«Toi, me trahir, allons donc!»
Le général ouvrait souvent ce bouton, mais il ne touchait jamais à celui de l'autre manchette. Si parfois ses yeux s'y arrêtaient, il y passait une lueur de tristesse et de dépit. Un jour, le bouton se détacha, par hasard, et roula sur le parquet. Je le ramassai. Il s'était entr'ouvert dans sa chute. Il contenait aussi une photographie, celle d'une toute jeune femme dont la fine tête blonde lui ressemblait beaucoup...
* * *