Le Journal De La Belle Meuniere Le General Boulanger Et Son Ami
Chapter 19
Le premier janvier de l'année passée était déjà bien triste pour lui, et cependant c'était avant le désastre des élections municipales, c'était avant les «Coulisses du Boulangisme», et c'était avant sa maladie, à Elle!
Elle! Voilà tout ce qui lui reste, aujourd'hui, dans l'écroulement de tout ce qu'il rêvait. Voilà le seul lien qui l'attache encore à la vie.
Je me demande avec angoisse ce que sera le jour de l'an prochain!
* * *
197.--_Lundi 12 janvier_.
J'ai reçu la réponse aux deux lettres que je leur avais envoyées, le mois dernier et au jour de l'an:
«Jeudi 8.
»Ma bonne Meunière,
»Nous avons été bien heureux de vos bonnes lettres, surtout de la dernière qui nous dit que vous êtes rassurée sur la santé de votre sœur... Nous pensons bien souvent à vous et nous avons grand désir de vous revoir. Nous vous dirions d'arriver tout de suite, si nous n'attendions pas quelques amis. D'ici une quinzaine, je vous écrirai la date à laquelle nous aimerions vous voir arriver--et nous nous en réjouissons à l'avance. Malgré l'hiver absolument rigoureux que nous avons, je ne me porte pas trop mal. Quant au général, il se porte à merveille, car il sait n'avoir jamais voulu que le bien de la France et le bonheur du peuple. Puis, il a confiance. Écrivez-nous, dites-nous ce que vous entendez dire au sujet de la politique, car il faut tout savoir, tout connaître.
»Nous désirons que votre mère aille le mieux possible. Nous vous souhaitons ce que vous désirez, d'autant plus que mon cœur me dit que ce que vous désirez le plus, c'est son retour en France!... C'est notre désir le plus grand, qui ne tardera pas, j'en suis sûre!...
»Nous vous embrassons bien fort, comme nous vous aimons.
»B. B.»
J'ai répondu sur-le-champ,--mais, quant à la politique, je me suis contentée d'écrire que la santé des miens m'avait préoccupée à tel point que je n'ai plus causé avec personne, ni lu aucun journal, depuis des semaines.
D'ailleurs, qu'aurais-je eu à leur dire qui pût les intéresser? Des mensonges? Je n'en ai pas le courage. La vérité? Ce serait encore pire! La _Voix du Peuple_ n'y a rien fait: le boulangisme est bien mort, sans résurrection possible. Le regain d'actualité que lui avaient donné les scandales est lui-même tombé. Les polémiques se sont éteintes et l'on ne reparle plus du général que de loin en loin, comme d'un personnage historique dont l'aventure se voile déjà dans la brume du passé.
* * *
198.--_Lundi 9 février_.
Nouvelle lettre de Mme Marguerite et nouvel ajournement de mon voyage, remis de mois en mois depuis octobre:
«Jeudi 5 février.
»Ma bonne Meunière,
»Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que nous venons d'avoir, pendant trois semaines, plusieurs amis. Nous en attendons d'autres pour tout ce mois-ci. Cela nous désole beaucoup parce que cela nous force à reculer votre venue. Mais, heureusement, une chose nous console, c'est que, puisque nous sommes malheureusement forcés de vous retarder d'un mois, nous allons vous retarder de six semaines... Nous vous demandons de nous arriver entre le 20 et le 25 mars!... Hein, vous n'y comprenez plus rien?--Voilà: c'est que, venant à cette époque, outre le grand plaisir que nous aurons à vous revoir, vous pourrez nous être utile. Mais, pour cela, il faudra que vous nous restiez au moins quinze jours, trois semaines, peut-être plus... Voilà ce qui nous fait plaisir! Arrangez-vous donc pour nous arriver vers le 20 ou le 25 et nous rester le plus longtemps possible. C'est entendu, n'est-ce pas?
»Le général a été, l'autre semaine, un peu souffrant d'un torticolis. Mais il est, maintenant, tout à fait guéri. Moi, je vais mieux, tout en n'ayant pas encore une santé bien robuste. Écrivez-nous bien vite que nous pouvons compter sur vous pour fin mars et que vous vous arrangerez pour laisser votre maison le long temps que nous vous réclamerons.--Quel hiver affreux vous avez dû avoir... Ici, pour le pays, il a été terrible: mais, chez vous, quelles misères il y a dû avoir...
»Au revoir, ma bonne Meunière, nous vous affectionnons bien, nous vous embrassons et nous vous disons: dans six semaines, pour longtemps.
»B. B.»
Je suis de plus en plus inquiète par les nouvelles qu'elle m'envoie sur son état. Dans sa dernière lettre, elle me disait: «Je ne me porte pas trop mal.» Maintenant, elle m'écrit: «Je vais mieux, tout en n'ayant pas encore une santé bien robuste.» J'ai relu un vieux paquet de lettres d'un parent qui s'en est allé de la poitrine, dans le Midi. Chaque fois, il se sentait un peu mieux. Ce fut ainsi jusqu'à la fin...
* * *
199.--_Jeudi 26 février_.
On m'a montré un journal qui annonce que Mme de Bonnemain, venue à Paris il y a quelques jours, a été atteinte d'une pneumonie.
J'allais courir à la gare, partir pour Paris, si les miens ne m'avaient suppliée d'attendre au moins la confirmation de la nouvelle, en me rappelant les faux bruits qui m'avaient déjà alarmée au début de septembre.
Je me suis donc résignée à écrire seulement. Mais où? En quel endroit est-elle descendue? Sans doute chez elle, rue de Berry. J'y ai envoyé une lettre et une autre à Saint-Brelade.
* * *
200.--_Vendredi 13 mars_.
Bien que nous soyons un vendredi et un 13, c'est une bonne journée, puisqu'elle a mis fin aux angoisses qui me tourmentaient depuis deux semaines. La lettre, venue de Belgique, que j'ai reçue de Mme Marguerite, me rassure un peu, tout en confirmant la nouvelle publiée par les journaux.
HOTEL DE BELLEVUE
BRUXELLES
«Mercredi 11.
»Ma belle Meunière, il y a une dizaine de jours, nous vous avons écrit afin que vous ne soyez pas trop tourmentée par la lecture des journaux!... Avez-vous reçu cette lettre?... Selon toutes les probabilités, nous croyons qu'elle n'a pas dû vous parvenir. Je vous racontais qu'ayant été obligée d'aller à Paris, il y a maintenant trois semaines, j'ai été prise, à Paris, d'une congestion pulmonaire. Le général, vous comprenez, s'est affolé de me sentir malade loin de lui. Moi également, j'en étais si malheureuse que cela augmentait ma fièvre, et les médecins ne voulaient pas me laisser retourner à Jersey. Heureusement, le général a eu la bonne pensée de Bruxelles. J'ai pu faire ce petit trajet et nous nous sommes retrouvés ici.
»Je vais beaucoup mieux. Je suis admirablement soignée et je pense que, d'ici huit à dix jours, je pourrai--nous pourrons--rentrer à Saint-Brelade. Dès que nous y serons, nous vous en préviendrons et vous pourrez nous arriver. Donc, à bientôt, ma belle et bonne Meunière. Nous vous embrassons bien fort.
»B. B.
»Écrivez à _Monsieur Bertin,_
_Hôtel de Bellevue, Bruxelles,_
_Belgique_.
»Mettez votre lettre au chemin de fer.»
Quel drame révèlent ces quelques lignes: «Le général s'est affolé de me sentir malade loin de lui. Moi, également, j'en étais si malheureuse que cela augmentait ma fièvre, et les médecins ne voulaient pas me laisser retourner à Jersey!...» Il me semble y assister: Elle, couchée, presque mourante, Lui, fou de douleur, là-bas, envoyant dépêche sur dépêche et déjà prêt à partir pour Paris...
Que serait-il arrivé, mon Dieu, si elle n'avait pas eu la force de se faire transporter à Bruxelles! Il serait accouru auprès d'Elle. On aurait eu la férocité de l'emprisonner, et l'univers aurait assisté à ce dénouement effroyable: l'amante tuée par le chagrin et l'amant frappé de démence par le désespoir ou se tuant lui-même, après avoir épuisé en quelques heures tout ce qu'un homme peut souffrir.
* * *
201.--_Mercredi 25 mars_.
Je pars ce soir pour Saint-Brelade. J'ai reçu cette lettre à midi:
HOTEL DE BELLEVUE
BRUXELLES
«Dimanche 22 mars.
»Ma bonne Meunière,
»Je vais mieux et nous partons après-demain, mardi, pour Jersey. Nous y serons jeudi matin. Vous allez donc pouvoir, vous aussi, partir et nous rejoindre dès le lendemain de notre retour. Vous aurez cette lettre mardi ou peut-être seulement mercredi matin. Ne perdez pas votre temps, car il faut que vous quittiez Clermont dès mercredi soir, c'est-à-dire le soir du même jour où vous aurez cette lettre, si vous ne l'avez que mercredi. Donc, mercredi soir 25, vous partirez de Clermont pour Paris. Vous y serez jeudi matin, vous vous ferez conduire gare Montparnasse. Là, vous pourrez vous reposer dans une salle d'attente, déjeuner, et vous prendrez, pour Saint-Malo, le train qui part à 11 heures 30 du matin.
»Donc, vous prenez, jeudi 26, à 11 heures 1/2 du matin (onze heures et demie), le train pour Saint-Malo. Vous y arriverez après être restée deux heures à Rennes pour y dîner.--Vous arriverez, dis-je, à Saint-Malo à 10 heures 42 du soir. Là, vous prendrez un omnibus et vous vous ferez conduire directement au bateau partant pour Jersey à 5 heures 45 du matin, vendredi 27. Vous demanderez le salon des dames et là vous vous coucherez. Cela sera beaucoup moins fatigant que d'aller à l'hôtel et de vous lever à 4 heures du matin, et ainsi, également, vous ne risquez pas de manquer le bateau. Vous serez vers neuf heures à Jersey et là vous trouverez la voiture que vous reconnaîtrez bien, n'est-ce pas?...
»Avez-vous bien tout compris, ma bonne Meunière? Oui, n'est-ce pas? Aussi nous comptons sur vous vendredi 27 et cela nous fait plaisir. Jeudi matin, de Paris, avant de prendre le train pour Saint-Malo, vous enverrez cette dépêche:
«Général Boulanger, Jersey.--Entendu.» C'est tout, nous nous comprendrons. À bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous embrassons de bon cœur,
»B. B.»
Quand la lettre m'a été apportée, j'étais encore couchée, avec un vésicatoire sur l'épaule droite. Ma sœur aussi est alitée, et rien n'était prêt. N'importe: ils me demandent de venir, je serai près d'eux à l'heure dite! Je me suis aussitôt précipitée aux mille préparatifs à faire. Tout a été mené tambour battant. Je pars en vrai coup de foudre.
CHAPITRE XIV
Saint-Brelade
202
_Vendredi 27 mars_.--_Samedi 25 avril 1891_.
À neuf heures du soir, j'ai pris le train de Paris et, le lendemain jeudi, à onze heures et demie du matin, celui de Bretagne. À Rennes, ayant une grande heure à moi, j'ai fait un tour en ville. Je n'ai pas tardé à remarquer que j'étais suivie par une sorte de grand escogriffe, enveloppé dans un ulster et flanqué d'un gros dogue. Je n'en ai pas moins continué ma promenade, en m'informant, de droite et de gauche, de la maison où le général Boulanger était né. On n'a pas su me renseigner exactement. J'ai dû repartir avec le regret de n'avoir pas eu plus de temps à m'en enquérir: je l'aurais bien retrouvée, si toutefois elle est encore debout.
À onze heures du soir, j'étais à Saint-Malo. L'omnibus m'a conduite au port. Je suis descendue, on a déposé mes bagages près de moi et voilà l'omnibus reparti, me laissant toute seule dans la nuit noire. Agréable sensation! J'ai beau chercher des yeux le bateau auquel j'avais demandé à être menée, impossible de ne rien distinguer à travers l'obscurité, si ce n'est, de-ci de-là, quelques lanternes lointaines et, à mes pieds, un clapotis sinistre m'apprenant que je suis au bord d'un bassin. Pour comble d'effroi, un grognement rauque se fait entendre à deux pas de moi: Dieu du ciel, c'est le grand escogriffe de tout à l'heure avec son dogue! La terreur me saisit, je pousse un cri et je me mets à courir, butant à chaque pas contre des cordages et poursuivie par les aboiements furieux du chien.
Je me serais immanquablement noyée dans quelque bassin, si deux douaniers n'avaient surgi juste à temps pour me recevoir dans leurs bras. J'étais si effrayée qu'il m'a fallu un bon moment avant de pouvoir leur expliquer ce que je voulais. Ils m'ont assurée que le bateau était là, à l'ancre: si je ne l'avais pas aperçu, c'est qu'étant à marée basse, il se trouvait au-dessous du niveau du quai. Ils m'ont ramenée vers l'endroit d'où je m'étais enfuie: l'escogriffe avait disparu, mais les bagages, grâce à Dieu, étaient restés en place. Ils ont donné un coup de sifflet strident. Un matelot est apparu, comme s'il sortait du bassin. Il a pris mes bagages et je n'ai eu qu'à le suivre, sur l'échelle qu'il s'est mis à redescendre, pour parvenir au bateau.
Au petit jour, le temps s'est gâté, une bourrasque s'est élevée, accompagnée d'une violente giboulée. Cela promettait une jolie traversée. Elle a été, en effet, aussi mauvaise que possible.
Dix heures du matin. Enfin, le bateau s'engage dans les eaux calmes du port de Saint-Hélier, suivi, à courte distance, d'un autre vapeur, sous pavillon anglais. Aussitôt la passerelle jetée, je me hâte de quitter cette coque de noix où j'ai été si affreusement secouée cinq heures durant. Horreur! La terre ferme elle-même, sous mon pied mal assuré, continue le tangage et le roulis du bateau!
J'aperçois le tilbury du général, amené pour prendre mes bagages, et en même temps je vois venir vers moi les deux grands carrossiers bruns attelés au landau fermé et vide. Je monte dans la voiture qui repart aussitôt vers l'autre extrémité du port. Je me demande ce qu'elle va y chercher: mais déjà je me trouve en face du bateau anglais que nous avions devancé tout à l'heure. Au même instant, sur la passerelle qu'on vient de jeter, apparaît le général...
Mais il n'est pas seul. À son bras se traîne un pauvre être courbé, un spectre de femme drapé dans un grand manteau de fourrure d'où s'échappent des falbalas fripés. Mon regard hésite... La voilà qui lève un peu la tête, montrant un visage livide et décharné. Est-ce possible, grand Dieu?... Jésus, Marie! Ce cadavre vivant, c'est Elle!
Je les regardais s'approcher, terrifiée comme si je voyais Lazare sortir de son tombeau. Je n'avais cessé de trembler, pendant tout le voyage, en songeant à l'état où je la trouverais. Mais jamais, en mettant les choses au pire, je n'aurais pu concevoir qu'il soit réalisable de changer d'une façon si affreuse, tout en gardant encore un reste de vie.
Je ne sais où j'ai trouvé la force de les embrasser, de leur dire quelques mots de bienvenue, quand ils sont montés dans la voiture. Nous roulions maintenant vers Saint-Brelade. Mes regards ne pouvaient se détacher d'Elle, de cette pauvre figure méconnaissable, amaigrie au delà de toute expression, de ces joues creuses, de ces lèvres réduites à rien qui laissaient apercevoir de longues dents jaunes et déchaussées. Elle me fixait de ses yeux caves, démesurément agrandis par le rapetissement de la face, et brûlants de fièvre.
«Vous paraissez émue, me dit-elle. Sans doute que vous me trouvez bien changée?»
Je fis un effort surhumain pour ne pas éclater en larmes, et je lui répondis:
«Comment n'aurais-je pas de l'émotion: vous revoir, vous retrouver tous deux, après une année entière passée loin de vous!... Vivre enfin cet instant de bonheur que je voyais constamment fuir devant moi et que tout à l'heure encore, pendant cette traversée maudite où j'ai souffert mille morts, je désespérais d'atteindre!... Je vois avec peine que votre traversée n'a pas été meilleure, car nous sommes trois ici à avoir bien mauvaise mine.»
«C'est vrai, fit-elle, nous avons beaucoup souffert de la mer. Le général, qui la craint tant, avait cependant retardé notre départ d'un jour parce que les dépêches la représentaient comme mauvaise... Nous n'avons rien perdu pour attendre et nous avons été horriblement malades tous deux.»
Là-dessus, elle se mit à me raconter tout ce voyage de Paris, qu'elle avait entrepris en février parce qu'elle avait donné congé pour son appartement de la rue de Berry et qu'elle voulait s'occuper elle-même de l'emballage de tout le mobilier. Mais elle n'avait rien pu faire, car, dès son arrivée, elle était tombée malade d'une dangereuse pleurésie, qui l'avait clouée au lit à l'Hôtel Continental. Comme elle me l'avait écrit, il s'était passé là quelques journées atroces, le général affolé étant déjà sur le point d'accourir à Paris et elle-même éprouvant un désespoir sans nom à la pensée de tout ce qui pouvait survenir... Enfin, grâce aux pointes de feu qu'on lui avait faites, elle avait pu partir, le 26 février au soir, et rejoindre le général à Bruxelles...
Elle parlait d'une voix faible, mais toujours encore argentine: le timbre d'autrefois n'était qu'à peine voilé. En revanche, la toux ne discontinuait pas, et il y eut finalement un accès terrible où je crus que sa poitrine allait se briser. Quand elle s'en fut un peu remise, le général lui fit défense d'ouvrir la bouche et il continua lui-même son récit:
«Ce que Marguerite a oublié de vous dire, c'est que je me suis opposé de toutes mes forces à ce qu'elle fît ce voyage de Paris avant l'arrivée de la belle saison. Je craignais qu'elle ne prît froid: vous voyez si mon pressentiment m'a trompé... Et, maintenant encore, j'ai voulu l'empêcher d'entreprendre ce nouveau voyage de Bruxelles à Jersey, si long, si fatigant: pensez donc, de Bruxelles à Ostende, d'Ostende à Douvres, de Douvres à Southampton, de Southampton à Jersey, vingt-quatre heures de trajet, moitié en chemin de fer, moitié en bateau, et par quelle mer!... Mais, Madame est une enfant gâtée qui ne veut plus en faire qu'à sa tête: elle a absolument tenu à présider en personne au déménagement de nos bibelots de Saint-Brelade... Car je dois vous dire que nous ne resterons pas davantage à Saint-Brelade et que nous nous établissons définitivement à Bruxelles, où j'ai loué un hôtel, rue Montoyer. Mon mobilier de la rue Dumont-d'Urville attend déjà là-bas en garde-meuble, depuis un temps infini; celui de la rue de Berry vient d'y arriver; il ne reste plus à y expédier que les quelques caisses d'objets que nous avons à Saint-Brelade. Et vous allez même nous donner un fameux coup de main pour cette besogne...»
Pendant que le général parlait, sa figure, très pâle lorsqu'il était sorti du bateau, avait repris de belles couleurs. Le teint rose, le visage plein, les mains grasses, le corps épais accusaient une santé resplendissante.
Nous étions en train de traverser un gros bourg: «Saint-Aubin! dit le général. Dans dix minutes, nous sommes chez nous!»
La route longeait maintenant la mer qui s'étendait à main gauche, grise et houleuse. Un repli de terrain la masqua pendant quelques instants, puis apparut la baie de Saint-Brelade, et, sur la droite, la villa, profilant son élégante silhouette sur le fond plus sombre de la côte couronnée de pins.
Au moment où la voiture s'engagea dans le chemin conduisant à la grille, un drapeau tricolore fut hissé le long du grand mât blanc qui s'élevait derrière la maison.
Le général eut un mouvement de joie: «Notre drapeau!... Combien je lui dois, à celui-là! Combien il me l'a fait paraître moins éloignée, notre France!»
* * *
Ce jour-là, on ne fit rien d'autre que de se reposer, le général et Mme Marguerite chez eux, et moi dans la chambre qu'ils m'avaient assignée,--une jolie chambre tendue de cretonne à fleurettes roses sur fond crème et bleu de ciel, dont la triple fenêtre donnait sur la mer.
Je ne les revis que le soir pour leur souhaiter bonne nuit, car ils n'étaient même pas descendus dîner, tant le mal de mer de la traversée leur avait enlevé toute envie de manger.
Dès le lendemain matin, je me mis à ma besogne de déménageuse, ce qui m'obligea à parcourir la villa plus d'une fois, des caves au grenier. Mais loin de lui découvrir des défauts cachés, je la trouvai plus pimpante encore, vue de près, que lors de notre première visite, il y a un an.
Elle était construite sur un plan parfaitement conçu. Les communs, avec les cuisines, les buanderies, l'office, les logis des domestiques, occupaient tout l'arrière du bâtiment, regardant le jardin, tandis que les chambres d'habitation donnaient toutes sur la façade, avec vue sur la mer. Elles étaient au nombre de quatre à chaque étage. Celles du rez-de-chaussée communiquaient seules entre elles; celles des deux autres étages n'avaient d'issue que sur le long couloir mitoyen qui séparait les deux parties de la maison.
La plus vaste pièce était, au rez-de-chaussée, le bureau du général. La lumière y entrait à flots par une grande véranda vitrée. Beaucoup de bibelots, plusieurs peintures sur chevalets. Dans un coin, sur une console, un saint Georges en bronze, terrassant le Dragon. Au mur, une jolie toile qui représentait _Tunis_ en liberté, dans la prairie, levant sa fine tête de cheval pur sang.
Deux portes, séparées par la cheminée, conduisaient au salon, dont les murs étaient tapissés d'un treillis de bois doré sous-tendu de soie ponceau, et dont le plafond était tout revêtu de glaces plates, sur lesquelles étaient peints des paons, des faisans et des fleurs. Une précieuse pendule ancienne sur l'imposante cheminée, un admirable écran de soie brodé à la main, deux grandes lampes à pied, des fauteuils, des guéridons, dont un muni de papier à lettres ayant pour en-tête une vue de Saint-Brelade.
À côté du salon, la salle à manger contenant de très beaux meubles, et enfin la bibliothèque, encombrée de livres, où se trouvait un grand meuble extrêmement riche, incrusté de nacre.
Le salon et la salle à manger débouchaient tous deux sur la grande véranda centrale, faisant face à la mer. La porte du salon était masquée par un magnifique rideau en soie olivâtre, brodé en zigzags, à petits points, par Mme Marguerite elle-même, à l'époque où une longue maladie l'avait retenue alitée pendant plus de deux ans. Des tables rustiques et des fauteuils d'osier, drapés de cretonne, garnissaient la véranda qui s'ouvrait sous une toiture vitrée soutenue par des colonnes le long desquelles des rosiers grimpaient.
On montait du rez-de-chaussée aux deux étages supérieurs par un bel escalier très clair, orné de vieilles tapisseries à images et d'une exquise lanterne en fer forgé.
La Chambre de Mme Marguerite se trouvait juste au-dessus du bureau du général. Les tentures et les meubles étaient en peluche verdâtre. Sur une table, un objet de forme étrange: un moulin à goudron, placé là pour purifier l'air.
La chambre du général était représentée par une petite pièce attenante à laquelle menait un couloir étroit.
Ce premier étage renfermait encore trois autres chambres: celle qu'avait habitée, l'année dernière, la mère plus qu'octogénaire du général; celle où sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, avait résidé pendant tout le séjour de Mme Boulanger mère, qu'elle ne quittait jamais; celle enfin qu'on m'avait donnée.
Au second étage se trouvaient des pièces mansardées, meublées d'une façon originale: une chambre marine, avec lit de marin, hamac, cordages et ancres; une chambre militaire, pleine de drapeaux, de trophées et d'armes; et le reste à l'avenant.
Dehors, sous les fenêtres, le printemps venait. Le jardin, assez triste à notre arrivée, s'embellissait de jour en jour; de toutes parts, la jeune verdure poussait et quelques arbustes commençaient à se couvrir de floraison blanche ou rose. L'air devenait tiède. C'était la saison des amoureux.
Il semble qu'on n'aurait dû entendre que rires, chansons et baisers dans cette villa délicieuse, où deux amoureux comme il n'y en a guère au monde avaient établi leur nid! Mais rien ne troublait le morne silence de la maison, si ce n'est une toux rauque qui ne discontinuait pas. Pauvres amoureux! Vous avez cru venir seuls pour jouir de votre tête-à-tête divin: mais derrière vous s'est glissé, invisible, un troisième hôte. Il a franchi le seuil en même temps que vous; il s'est assis à votre foyer et il ne lâchera prise que lorsqu'il tiendra la proie qu'il s'est marquée...
* * *