Le Journal De La Belle Meuniere Le General Boulanger Et Son Ami

Chapter 18

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Quand je fus tout à fait remise, le général et Mme Marguerite m'ont emmenée dans leur chambre, me pressant de questions sur la raison d'être de cet évanouissement dans lequel ils m'avaient trouvée, exsangue comme une morte. Je ne pus d'abord rien leur répondre d'autre que:

«Ah! si vous saviez!... Si vous saviez!...»

Et puis, que leur dire? Si j'avais eu le malheur de leur révéler ce que ces misérables avaient proféré sur le compte de Mme Marguerite, le général les aurait tués. Si j'avais seulement répété la centième partie de leurs propos infâmes, ils eussent été chassés sur l'heure. Je n'osais pas... Je finis par déclarer au général que ces gens-là avaient mal parlé de lui.

«Bon! s'écria-t-il, je comprends ce que vous voulez dire... C'est encore une paire de mouchards corrompus, n'est-ce pas?... Ah! vraiment, mon valet de chambre m'espionne, lui en qui j'ai eu confiance jusqu'à admettre son frère sur la liste de mes candidats investis, aux élections dernières!... Dire que j'allais encore l'envoyer à Paris avec un stock de lettres pour les élections municipales!... Je vous sais fameusement gré de m'avoir ouvert les yeux. Demain, le gaillard aura ses huit jours, et c'est vous qui me rendrez le service de porter ces lettres.»

* * *

Le lundi 31 mars, au matin, je suis entrée dans leur chambre pour leur faire mes adieux. Ils m'ont demandé affectueusement ce qu'il me serait agréable d'emporter comme souvenir.

«Un bijou, leur ai-je répondu. J'entends, le pendant du bijou que vous m'avez fait la joie de me donner à Londres.»

Ils ont souri et Mme Marguerite m'a dit:

«Voyez comme nos pensées se rencontrent... J'y avais songé et j'ai enveloppé hier soir ma photographie avec les lettres que voici, qui vous sont confiées par le général pour que vous les jetiez à la poste à Paris.

Et maintenant, dépêchez-vous, le bateau siffle pour le départ!»

Ils m'ont embrassée et, serrant dans mon sac à main le précieux paquet, j'ai couru au bateau, sur le point de lever l'ancre.

Nous voici à Granville. Le bateau est amarré, on va descendre. Je franchis la passerelle, suivie par un voyageur dont j'avais déjà remarqué les regards obstinément fixés sur moi. Il me serre de si près que je me retourne--juste à temps pour lui voir adresser un signe à un monsieur occupé à dévisager les arrivants et dans lequel j'ai deviné un commissaire de police. Je me rends à la douane avec tout le monde.

Puis, en toute hâte à l'hôtel, les passagers du bateau étaient déjà attablés.

Vers la fin du repas, un monsieur à barbe grisonnante, placé près de moi, me dit doucement:

«Madame, vous avez dû sans doute vous en apercevoir... Il m'a semblé remarquer que vous étiez suivie par des agents secrets.»

N'en était-il pas lui-même? À tout hasard, je lui répondis d'un air candide:

«Moi, Monsieur? Je vous demande excuse: ce serait plutôt vous. J'allais vous faire la même remarque. Il nous a bien semblé à tous que vous étiez filé.»

Le monsieur prit une expression vaguement inquiète.

Après déjeuner, je me promenai à travers la ville, jusqu'au train de cinq heures.

À Mantes, étant enfin restée seule dans mon coupé, je déballai le paquet. Il contenait exactement 70 lettres déjà toutes timbrées, adressées soit de la main du général, soit de celle de son secrétaire; plus une grande enveloppe blanche cachetée. L'ayant ouverte, j'en retirai d'abord une lettre sur l'enveloppe de laquelle Mme Marguerite avait écrit: À remettre de suite à ma concierge, 39, rue de Berry.

Je sortis enfin la photographie, que j'examinai longuement.

La voilà telle qu'Elle était il y a deux ans et demi, quand je l'aperçus pour la première fois, et même il n'y a que six mois, à mon départ de Londres! Son buste de déesse se trouve merveilleusement moulé dans une toilette de soirée que je me souviens lui avoir vue à Royat, lors de son second voyage: une toilette en velours héliotrope, avec panneaux soutachés d'or et garnis de pampilles dorées. Ses magnifiques bras sont nus, sans un bracelet ni une bague. La main droite s'appuie sur un vase à fleurs, la main gauche tient un éventail en plumes d'autruches noires à manche d'ébène et à ferrure d'or surmontée de la couronne vicomtale. Au corsage, un immense saphir entouré de diamants, cadeau du général. Dans les cheveux, un diadème en brillants. Dieu, à quel point elle est éblouissante,--ou plutôt, hélas! à quel point elle le fut!

«Paris, gare Montparnasse!» Il est quatre heures du matin. Je décide de jeter immédiatement à la poste les lettres du général, mais en me jurant de rendre fameusement dure la tâche de quiconque voudrait me suivre. Je commence par me faire conduire directement à la gare de Lyon et par y déposer mes bagages en consigne, ne gardant avec moi que mon sac à main. Le jour va bientôt poindre. Rassurée par les équipes de balayeurs qui sillonnent la chaussée, je descends à pied jusqu'à la place de la Bastille, j'avale un bol de lait chaud dans la première crémerie que je trouve en train d'ouvrir et, devant le Restaurant des Quatre-Sergents de La Rochelle, je hèle un second fiacre. Il m'arrête à plusieurs bureaux de poste où je jette une partie de mes lettres. Je le lâche aux Halles et j'y achète une splendide gerbe d'œillets à l'intention de Mme Marguerite. Je me rends de ce pas à Notre-Dame; j'assiste au premier office du matin. En sortant, je retiens une troisième voiture, qui me mène à d'autres bureaux de poste et que je quitte place de la Bourse. J'en prends une quatrième sur le boulevard en donnant ordre de me conduire 25, rue de Berry. Je mets à la poste, en route, les dernières lettres qui me fussent restées. Arrivée à destination, je paye le cocher et je me glisse à travers la porte à peine entr'ouverte. J'aperçois, au fond d'une cour, un domestique à favoris, le plumeau à la main. Allant vers lui, je lui demande carrément:

«Monsieur le Marquis de Montorgueil, s'il vous plaît?»

Ahuri, il me répond qu'il ne connaît personne de ce nom. Mais je fais la sourde oreille et j'insiste, afin de laisser à la voiture le temps de filer. Alors ce valet, fixant ma coiffe, est devenu familier:

«Ma petite Bretonne, il faut en prendre votre parti... Ça n'a jamais habité par ici: c'est ce que nous appelons, à Paris, le coup du lapin!»

Le laissant ricaner tout à son aise, je suis ressortie. La rue était vide. Au bout d'un instant, j'étais au numéro 39, une grande et belle maison, tout à fait digne de Mme Marguerite. J'ai remis sa lettre après avoir causé avec la concierge assez longtemps pour être sûre que je ne commettais pas d'erreur sur la personne. Il n'y avait plus de temps à perdre: j'ai vite pris une rue conduisant à l'avenue des Champs-Élysées, où j'ai sauté dans une voiture--et, fouette, cocher, pour la gare de Lyon! À neuf heures du matin, je partais pour Clermont, et à sept heures du soir j'étais rentrée chez moi. Un chagrin m'y attendait: ma pauvre mère est bien mal.

CHAPITRE XIII

Du Retour au second Voyage de Jersey

* * *

178.--_Vendredi 11 avril_.

Faut-il que j'ai été angoissée par la crise que vient de traverser ma pauvre mère, pour avoir négligé jusqu'à ce jour de leur écrire! Je l'ai fait aujourd'hui, et je leur ai envoyé aussi de nos fruits confits d'Auvergne, surtout de ces cerises au sucre que Mme Marguerite aimait tant à croquer, aux jours, lointains déjà, où ils étaient mes hôtes.

* * *

179.--_Vendredi 18 avril_.

Je viens de recevoir la réponse de Mme Marguerite:

«Mardi 15.

»Ma bonne Meunière,

»Nous commencions à trouver votre silence bien long et nous nous en tourmentions. C'était, en effet, pour une triste raison que vous ne nous écriviez pas. Heureusement, cette cause n'existe plus et voilà votre mère, j'en suis sûre, en pleine convalescence.

»Oui, ma bonne Meunière, nous avons la maison de Saint-Brelade. Pensez si je suis contente!... Nous devons nous y installer le 26, c'est-à-dire dans dix jours. Je les compte, tellement j'ai hâte de quitter cet hôtel et d'être chez nous.

»Ces infâmes A... sont partis depuis huit jours. C'est un vrai bonheur pour moi. Je suis enchantée de la nouvelle femme de chambre que j'ai. C'est une travailleuse, très soigneuse, très attentionnée, très avenante. Cela nous change.

»Savez-vous, ma bonne Meunière, que vous venez de nous gâter horriblement. Nous avons reçu hier une caisse pleine de bonnes choses...

»J'ai déclaré qu'on n'en mangerait qu'une fois qu'on serait à Saint-Brelade... Nous vous remercions beaucoup, beaucoup de cet envoi.

»Je vais toujours mieux, je mange mieux, je tousse moins et mon ventre continue à diminuer. Je suis sûre qu'une fois là-bas, je me guérirai tout à fait.

»Au revoir, ma bonne Meunière, nous avons été bien, bien contents de vous avoir pendant quelques jours, car vous savez que nous vous aimons bien. Vous nous reviendrez dès que votre saison sera finie. Le général et moi, nous vous embrassons de tout cœur.

»Vtesse DE B...»

Voilà de bonnes nouvelles: la disparition des deux misérables, la location de Saint-Brelade!

À Paris, la lutte électorale devient de plus en plus ardente pour le scrutin du 27. Dans chaque quartier, c'est un corps à corps désespéré entre le boulangisme et ses adversaires.

* * *

180.--_Lundi 28 avril_.

Quel désastre! Qui aurait pu prévoir qu'ils ne seraient même pas vingt, pas dix, pas cinq, pas deux, et qu'il n'y aurait, au vote d'hier, qu'un boulangiste, un seul, d'élu!

Et c'est pour aboutir à cela que le Comité boulangiste a retenu dans la lutte, malgré lui, le général qui avait eu la sagesse de vouloir l'abandonner dès l'échec des grandes élections de septembre!

Malheureux général! Ils lui en avait conté tant et tant, dans son île d'exil, ses soi-disant amis politiques, qu'il avait fini par reprendre de l'espoir... Quelle confiance on était arrivé à lui inspirer dans la fidélité de ses électeurs parisiens, «de ses meilleures troupes», ainsi qu'il disait avec orgueil!

...C'est donc avant-hier qu'ils se sont installés à Saint-Brelade. Ah! la triste pendaison de crémaillère!

* * *

181.--_Vendredi 2 mai_.

Le Comité boulangiste s'est rendu à Jersey afin de tenir conseil avec le général. On donne à entendre que des décisions extraordinaires pourraient sortir de cette entrevue. On ne parle de rien moins que de la rentrée du général avant le second tour de scrutin, c'est-à-dire demain au plus tard.

* * *

182.--_Lundi 5 mai_.

Le désastre est complet. Le second tour de scrutin a parachevé l'œuvre du premier. Hier encore, il n'y a eu qu'un seul boulangiste élu, ce qui porte le total à deux. Voilà pour le Conseil municipal de Paris: quant aux conseillers généraux de la banlieue, tous les élus sont antiboulangistes.

Je ne sais ce que pensent et disent les boulangistes demeurés fidèles, je ne sais même pas s'il s'en trouve encore, car je n'en vois plus trace autour de moi. C'est maintenant le lâchage universel: tout le monde tourne casaque, tandis que les ennemis du général affectent des airs de toréadors foulant aux pieds la bête abattue.

Quant à moi, qui ai la naïveté de ne pas comprendre que les revers de fortune puissent rien changer à l'amitié, et qui viens d'écrire au général qu'il pouvait et devait, demain comme hier, compter sur mon absolu dévouement, je comparerai son histoire politique à l'évolution d'une belle étoile.

Elle gravitait dans la nuit quand tout à coup elle est apparue, scintillante, sur le firmament parisien, un jour radieux de 14 juillet. Elle a rapidement grandi, inquiétant bientôt ceux que son éclat aveuglait, mais émerveillant les autres, ceux qui la trouvaient belle parce qu'elle promettait de devenir grande comme un soleil, comme le soleil d'Austerlitz...

Et c'est ainsi qu'un soir de janvier la comète est arrivée à remplir tout le ciel de son panache d'or. Puis elle s'est mise à décroître, à descendre rapidement vers le néant. La fuite, la Haute-Cour, puis la défaite en province, commencée par les élections des Conseils généraux, consommée par les grandes élections du mois de septembre: voilà les échelons de la descente. Enfin, l'effondrement final de Paris.

Adieu, belle étoile! Ta descente est achevée!

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

* * *

183.--_Jeudi 22 mai_.

Le Comité boulangiste n'est plus. Il a terminé hier son inutile existence, remplie surtout de manifestes très creux et de notes à payer très chargées. _De Profundis_!

La France n'aura pas une larme de regret.

* * *

184.--_Vendredi 6 juin_.

La cage de Clairvaux s'est ouverte, le jeune duc d'Orléans a été rendu à son papa.

J'ai de nouveau écrit, aujourd'hui, à Saint-Brelade, non sans féliciter le général d'être enfin débarrassé de son Comité.

* * *

185.--_Mercredi 25 juin_.

Une longue et très curieuse lettre de Mme Marguerite:

«Dimanche 22 juin.

»Vous n'êtes pourtant pas, j'en suis sûre, ma bonne Meunière, dans ceux qui abandonnent quand le succès tarde à venir... et pourtant, vous agissez un peu comme si vous n'étiez plus boulangiste... Votre silence nous fait de la peine et, vous voyez, nous fait penser sur vous de bien vilaines choses. Écrivez-nous vite et nous vous pardonnerons.

»Nous sommes installés à Saint-Brelade depuis deux petits mois et nous nous y trouvons à merveille. Ma santé, à ce bon air, s'est tout à fait remise. Je ne tousse presque plus. J'ai retrouvé ma taille d'autrefois. Je mange beaucoup. Somme toute, je me porte à merveille. Nous avons avec nous la mère et la cousine du général. Nous sommes donc entourés, avec les bons amis qui viennent nous voir, d'une façon très douce. Nous ne sommes donc ni malheureux, ni découragés par les trahisons dernières. Nous pensons, au contraire, que cela fera du bien au parti.

»Le général n'ayant plus son Comité qui lui a fait plus de mal que de bien, va reprendre toute sa popularité, popularité qu'il a acquise sans son Comité... Il travaille donc beaucoup et espère très fort dans l'avenir. Dites bien cela tout autour de vous, aux amis comme aux ennemis. Dites-leur que le général a gardé toute sa confiance, qu'il est sûr que d'ici peu le peuple se ressaisira et verra qu'il a été trompé, qu'il l'est encore, comme il est affreusement volé. Il se rappellera alors celui qui a voulu le rendre heureux et prospère et la France entière demandera le général à grands cris. Pour que cela arrive le plus vite possible, il ne faut pas que le général travaille seul. Il faut que nous l'aidions tous.

»Je viens donc vous demander votre concours et vous dire qu'il faut faire beaucoup de propagande à un nouveau journal qui va paraître d'ici peu, _La Voix du Peuple_, et qui sera le journal du général. Nous vous en ferons envoyer beaucoup d'exemplaires et des circulaires, ainsi qu'une lettre du général écrite à la direction de ce journal. Il faut, ma bonne Meunière, vous atteler à cette propagande et trouver un grand nombre d'abonnés. Ce journal ne paraîtra qu'une fois par semaine et ne coûtera que 6 francs par an, donc, pas trop cher pour les petites bourses. Il fera, je crois, beaucoup de bien au parti et sera en même temps très intéressant. Vous êtes très intelligente, très dévouée, vous aimez de tout cœur notre général: travaillez donc beaucoup pour ce journal. Vous êtes à même, surtout pendant la saison de Royat, de le faire avec succès. Faites de la propagande également à Clermont. C'est dit, n'est-ce pas, nous comptons sur vous...

»Le général se porte à merveille, il engraisse même beaucoup. Dès que votre saison sera finie, vous viendrez en juger par vous-même. Nous espérons que votre mère va bien et que ce n'est pas sa santé qui est cause de votre silence. Allons, écrivez-nous vite, et à bientôt.

»Nous vous embrassons de tout notre cœur.

»B. B.

» Le général fait envoyer également des exemplaires à M. B... Dans votre propagande, ne vous occupez donc pas de lui. Mais travaillez ferme. Hélas! ces malheureuses élections ont coûté deux fois plus cher que je ne le pensais.»

Je lui ai répondu immédiatement,--par lettre chargée, puisque de nouveau mes deux dernières missives ne leur sont pas arrivées en mains... Je lui ai promis de m'employer de toutes mes forces à la propagande qu'ils voulaient bien me confier.

Je n'attends plus que le journal annoncé. Mais je tremble que, dans la situation actuelle, les résultats possibles ne soient en disproportion absolue avec l'effort déployé...

* * *

186.--_Dimanche 6 juillet_.

La _Voix du Peuple_ m'est parvenue. Je m'attendais à un grand journal, ou alors à une sorte de revue, comme il en paraît tant à Paris une fois par semaine. Quelle déception en recevant cette mince gazette, identique par le format et l'apparence à la plus modeste des feuilles d'intérêt local qui se publient dans nos chefs-lieux de canton!

Je suis désolée. Autant vouloir placer les actions d'une maison de crédit en pleine déconfiture!

* * *

187.--_Mercredi 16 juillet_.

«On nous informe, de Jersey, que l'amie du général Boulanger a été atteinte d'une fluxion de poitrine. L'état de Mme de Bonnemain, après avoir inspiré d'assez vives inquiétudes aux hôtes de Saint-Brelade, est maintenant tout à fait rassurant.»

Quand cet entrefilet m'est tombé sous les yeux, cette après-midi, vite, j'ai écrit au général, le suppliant de me tranquilliser. Je venais justement d'envoyer, ce matin, mes fleurs pour la Sainte-Marguerite.

* * *

188.--_Dimanche 24 août_.

Après la défaite, la trahison: c'était fatal. Il s'agissait seulement de savoir qui aurait le triste courage de trahir le premier. Judas vient de sortir du rang. Bien qu'il ait encore un masque sur le visage, il est sûrement un de ceux qui formèrent le Comité du général, qui reçurent ses confidences et qui partagèrent ses secrets.

De tout ce qui se disait et se faisait, il a recueilli jusqu'aux dernières miettes: puis, quand les revers furent arrivés, quand il fut bien sûr qu'il n'aurait plus rien à retirer de l'entreprise, ni rien à craindre du maître proscrit, il a porté tout cela au journal qui pourrait le plus cher payer sa honte, et il la lui a vendue.

Le scandale produit par l'apparition de ces «Coulisses du Boulangisme», dans le _Figaro_, est sans nom.

* * *

189.--_Mardi 26 août_.

Enfin, j'ai pu me procurer le numéro du _Figaro_, introuvable depuis deux jours, autour duquel tous les journaux mènent un tel tapage à cause des révélations qu'il contient sur Mme X...

Pauvre Mme X...! Il lui a été fait la faveur d'un chapitre entier.

Ah! comme Mme Marguerite a dû cruellement souffrir en lisant ces lignes dont chaque mot est un coup de lancette qu'on lui porte en plein cœur! Quels tourments affreux elle doit éprouver à cette heure même, en songeant que partout, dans l'univers entier, chacun va avoir sous les yeux cet article infâme qui la classe sans façon parmi les maîtresses et les bonnes fortunes du général, qui parle de leur amour si sacré comme d'une liaison publique et affichée, qui lui reproche textuellement de n'avoir pas été le conseiller éclairé et énergique qu'il eût fallu au général, de n'avoir pas été ambitieuse pour lui, d'avoir obéi à des sentiments ordinaires, d'avoir été une amoureuse égoïste, de lui avoir fait tout sacrifier et d'avoir été l'obstacle à sa fortune; qui, bien plus, l'accuse d'avoir préparé et excité le général à la fuite, et qui, prétendant pénétrer dans le secret de son âme, ose insinuer qu'en elle-même cette fuite a dû la réjouir!

Monsieur X..., qui que vous soyez, il y avait un chapitre que, pour tout l'or du monde, vous ne pouviez pas, vous ne deviez pas écrire! Une chose au moins aurait dû vous toucher: un peu de pitié envers un pauvre être souffrant, miné déjà par une maladie terrible, et que vos révélations peuvent faire mourir...

* * *

190.--_Mardi 2 septembre_.

Ce que je redoutais tant se réalise. Je viens de lire dans un journal que Mme de B... aurait eu une rechute très grave.

Affolée, j'ai couru à Clermont et j'ai télégraphié au général:

_Vous supplie envoyer nouvelle santé. Attends réponse anxieusement_.

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191.--_Samedi 6 septembre_.

Grâces soient rendues au ciel! La nouvelle était fausse et mon alarme vaine. Voici ce que m'écrit Mme Marguerite elle-même:

«Mercredi 3 septembre.

»Ma bonne Meunière,

»Vous venez de rester bien longtemps sans nouvelles de nous, mais cela n'est pas tout à fait notre faute. J'ai été bien malade tout le mois de juillet, ayant bêtement attrapé une grosse pleurésie. Mais, grâce à Dieu, cela n'était pourtant pas aussi grave que ce que les journaux ont bien voulu dire, et la preuve, c'est que je suis maintenant absolument guérie et même mieux portante que quand nous avons eu le bonheur de vous voir, ma bonne Meunière. Si, ensuite, je ne vous ai pas écrit au mois d'août, c'est que nous avons eu tellement de monde--nous en avons encore beaucoup, du reste...--que, vraiment, je n'ai pas, tout en le regrettant beaucoup, trouvé le temps de vous dire que nous vous aimons toujours bien. Hier, nous avons reçu votre dépêche, et, vous voyez, quoique très prise, très occupée, nous y répondons, car nous vous aimons bien et nous espérons bien vous revoir bientôt.

»Quand finit votre saison? Quand serez-vous libre? Nous pensons que vous pourrez venir nous faire une petite visite vers le 15 octobre. Dans ce bon espoir, nous vous embrassons tous les deux de tout cœur.

»Bien à vous.»

* * *

192.--_Vendredi 3 octobre_.

Le mois de septembre s'est achevé, mais la «lessive boulangiste» ne semble pas vouloir toucher à sa fin. Quelle lessive, bonté divine! De mémoire d'homme, je crois qu'on n'a jamais assisté à pareil entre-croisement de polémiques, de démentis, d'altercations personnelles, de duels, de procès-verbaux, de lettres de témoins, le tout agrémenté de la collection la plus complète qui se puisse imaginer d'outrages de toute espèce. C'est une mêlée générale où se confondent tous les partis.

* * *

193.--_Lundi 27 octobre_.

Mme Marguerite ne m'ayant pas encore répondu au sujet de mon voyage à Saint-Brelade, qu'elle m'avait fait espérer, dans sa dernière lettre, pour le 15 de ce mois, je viens de leur écrire que j'attends leurs ordres.

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194.--_Mardi 25 novembre_.

L'hiver est précoce cette année. Nous avons eu de la neige en masse. Il gèle. Je ne cesse de penser au temps qu'il peut faire là-bas, sur le bord de l'Océan, à Saint-Brelade, et au contre-coup que ces froids peuvent avoir pour la santé de Mme Marguerite. Je viens de leur récrire.

* * *

195.--_Samedi 6 décembre_.

Reçu, enfin, une lettre de Mme Marguerite:

«Mardi 2 décembre.

»Ma bonne meunière,

»Pour sûr, vous devez avoir de la peine de notre silence et croire que nous ne pensons plus à vous... Voilà qui serait mal à vous... Nous vous aimons toujours si bien que nous pensons que vous allez vous arranger pour nous venir bientôt. Je suis sûre que cela vous fera plaisir de revoir le général bien portant, gras, gai et ayant plus de confiance et d'espoir que jamais. Moi, vous me trouverez également beaucoup mieux. J'ai été dernièrement à Paris--une des causes de mon long silence,--et, là, j'ai consulté les plus grands médecins. Ils ont tous déclaré que je n'avais absolument rien qu'une toux nerveuse et que mes poumons étaient très bons. Je tousse encore, mais par quintes. Quand à mon estomac, il est remis et j'ai repris, avec même un peu de maigreur, mes mesures d'autrefois. Vous voudrez voir tout cela bien vite, n'est-ce pas? Bien entendu, si vous nous dites que vous pouvez venir, nous vous renseignerons comme pour les autres fois.

»Une autre raison de mon silence, c'est que nous venons de passer quinze jours à Londres. Vous voyez que je me porte bien pour faire tout cela... Nous y avons fait un très agréable séjour. Nous venons d'avoir un temps très froid ici et beaucoup de neige. Je pense que vous ne devez pas avoir très chaud chez vous. Comment va votre mère? J'espère que sa santé ne vous empêchera pas de venir. Le général et moi nous vous embrassons de bonne amitié.

»Vtesse DE B...»

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196.--_Jeudi 1er janvier 1891_.

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