Le Journal De La Belle Meuniere Le General Boulanger Et Son Ami
Chapter 16
«Vous voyez ma chère Marguerite un peu souffrante d'un gonflement et aussi d'une toux nerveuse qui la fatigue beaucoup... Les soins de notre médecin de Saint-Hélier n'y ont rien fait. Alors, comme il y avait déjà deux mois que ce double malaise persistait, nous avons fait venir de Paris le docteur qui a soigné Marguerite depuis son enfance. Il a passé deux jours ici, et il est reparti hier. Nous attendons pour demain son ordonnance avec les médicaments nécessaires. Je suis bien heureux que vous soyez là: à nous deux, nous la soignerons bien, notre chère petite malade, jusqu'à ce qu'elle soit...»
Un accès de toux de Mme Marguerite lui coupa la parole et me fit frissonner: c'était une toux mauvaise, sèche et rauque, qui lui déchirait affreusement la poitrine.
On vint allumer les lampes à gaz, et aussitôt mes regards effrayés se portèrent sur Mme Marguerite. Dieu, qu'elle apparaissait changée! Ce visage, que j'avais laissé à Londres si florissant, était maintenant pâle et amaigri. Les lèvres étaient toutes blanches et des cercles bleuâtres entouraient les yeux, augmentant l'apparence maladive de sa figure. Sous la robe de chambre en crépon noir, garnie de dentelles et de rubans, le ballonnement du ventre était tel qu'on eût pu croire la pauvre femme atteinte d'hydropisie. De temps à autre, sa toux la reprenait, la secouant tout entière, lui congestionnant la figure, après quoi elle restait abattue et sans forces.
Chaque fois le général se levait de son fauteuil, la prenait dans ses bras, la câlinait et la rassurait. Je le regardais faire, tout en l'observant lui-même. Jamais je ne lui avais vu aussi bonne mine. Toutefois, j'aperçus aux tempes des touffes de cheveux blancs, et aussi des filets argentés dans la barbe blonde.
J'étais si oppressée que j'avais peine à répondre aux questions qu'ils me posaient. Heureusement que le général était en veine de causerie. Il montrait une confiance absolue dans le prompt rétablissement de Mme Marguerite et dans le bien que pouvait lui faire le climat de Jersey. Il semblait s'être beaucoup attaché à l'île, à en juger par la description enthousiaste qu'il se mit à m'en faire.
Huit heures sonnaient. On s'est levé pour aller dîner. J'aurais supposé qu'on les servait chez eux. Il n'en était rien. Le général a jeté un fichu de laine blanche sur les épaules de Mme Marguerite et, lui offrant le bras, l'a menée vers l'escalier. Dès les premières marches descendues, je me suis sentie toute saisie par l'air frais du dehors, contrastant avec la chaleur de leur chambre. La cour, que nous avons ensuite traversée, m'a paru une vraie glacière. Je frissonnais quand nous sommes arrivés à leur petite salle à manger située au fond d'un couloir, à l'autre extrémité de cette cour. Au même instant, Mme Marguerite a été saisie d'une quinte de toux plus violente que toutes celles qui avaient précédé.
À dîner, tout appétit m'avait passé. Mme Marguerite toussait de temps en temps, ne mangeait presque rien, mais buvait, par grandes rasades, du vin blanc du Rhin très étendu d'eau. Quant au général, il faisait honneur au repas et continuait à me parler de Jersey.
Après dîner, nous avons refait la traversée de la petite cour glaciale. Mme Marguerite a monté l'escalier avec peine, s'appuyant lourdement sur le bras du général et s'arrêtant plusieurs fois en route, très rouge et essoufflée. La voyant ainsi, je me suis souvenue de l'essoufflement que j'avais déjà remarqué chez elle, à Londres, alors qu'elle paraissait cependant en si belle santé... Je n'ai pas eu le temps d'y arrêter davantage ma pensée, car, à peine arrivée dans sa chambre, Mme Marguerite a été reprise d'un affreux accès de toux, si violent qu'il lui a fait rendre le peu qu'elle avait absorbé.
Le général m'a naïvement avoué que cela se passait ainsi tous les jours, après chaque repas. J'étais outrée. Je leur ai représenté que cette maudite cour tuait Mme Marguerite, que la femme la mieux portante ne résisterait pas au coup de froid qu'on éprouvait en la traversant, que la montée de cet escalier aggravait la toux et que les déplorables accidents qui s'ensuivaient ne pouvaient manquer d'affaiblir la malade au plus haut degré. Ils en convinrent, mais ils ne voulurent pas se résoudre, comme je les en suppliais, à se faire servir dorénavant chez eux.
Ils trouvaient que cela présentait trop d'incommodité pour le peu de temps qu'ils passeraient encore à la Pomme-d'Or: car ils étaient déterminés à la quitter dès qu'ils auraient trouvé une villa à leur convenance.
Autant cet hôtel, le meilleur de Saint-Hélier, pouvait être agréable à habiter pour un touriste, autant il leur présentait d'inconvénients de toute espèce. Le général s'y sentait trop regardé, trop observé par les curieux, parmi lesquels il devinait plus d'un mouchard. Enfin, le docteur les avait complètement décidés à partir en leur déclarant que la cuisine d'hôtel n'était pas ce qu'il fallait à l'état de santé de Mme Marguerite.
En attendant, pour me donner du moins une demi-satisfaction, ils m'assurèrent que, le soir, on ne se rendrait plus à la salle à manger en passant par la cour, mais par l'intérieur de la maison.
Mme Marguerite se sentant un peu mieux, ils m'ont fait visiter leurs modestes appartements. D'abord, la chambre de Madame, une jolie pièce éclairée par deux fenêtres anglaises, à châssis glissant l'un sur l'autre. Ces fenêtres donnent sur le quai et la mer. Le lit se trouve au fond, dans une sorte de placard. Des fauteuils bas, très confortables, et de petits meubles anglais à tiroirs se détachent sur la moelleuse moquette rouge. Dans un coin, le buste du général, en terre cuite.
À côté, d'une part, la chambre du général, où il ne reste jamais, et, d'autre part, son bureau, donnant aussi sur la mer par une belle fenêtre double. Aux murs, l'étoffe à fleurons d'or sur un fond grenat qui tapissait, m'ont-ils expliqué, son cabinet de travail de la rue Dumont-d'Urville. Beaucoup de sièges, un autre buste du général, en marbre blanc. Au plafond, un lustre en cristal contre lequel il m'a dit s'être cogné un jour très fort, ce qui avait fait courir le bruit, à l'hôtel, qu'il y avait eu tentative de suicide.
Du bureau du général on passe dans une longue pièce formant antichambre, et là se termine leur logement proprement dit. Quatre autres pièces en dépendent: en sortant dans le couloir, de suite à main droite, la chambre du domestique et de sa femme; un peu plus loin, le bureau du secrétaire; puis, en tournant le coin, à main gauche, une pièce servant de débarras pour les innombrables robes de Mme Marguerite et une chambre d'ami qui m'a été donnée.
«Vous voyez, m'a dit Mme Marguerite, qu'il serait difficile d'accuser encore le général d'habiter des palais fastueux... Quant à notre personnel de service, il est tout aussi réduit: ma femme de chambre, Delphine, partie depuis hier pour Bruxelles d'où elle va nous ramener toutes sortes d'objets qui rendront notre intérieur plus confortable; son mari, valet de chambre du général, et enfin notre cocher. Ajoutez-y un garçon d'écurie engagé ici, un maître d'hôtel et une servante de la Pomme-d'Or attachés exprès à nos ordres, et voilà un strict minimum au-dessous duquel il était impossible de descendre... Avec cela, aucune dépense extraordinaire, sauf, dernièrement, l'achat d'un petit cheval à atteler au tilbury... Eh bien! malgré toutes ces économies, nous dépensons cependant deux fois plus que nous ne le présumions!»
Nous étions rentrés dans leur chambre et nous y avons encore causé quelque temps. À onze heures sonnant, je leur ai dit bonsoir. En se levant pour m'embrasser, Mme Marguerite a été saisie d'une nouvelle crise de toux, déchirante à fendre l'âme. Je me suis retirée chez moi profondément angoissée, et la plus grande partie de la nuit s'est écoulée sans que j'eusse pu prendre de sommeil. Il me semblait entendre cette toux affreuse, dont les oreilles me tintaient. En repassant dans l'esprit tout ce que je venais de voir, de lugubres souvenirs, vieux de plusieurs années, ressuscitaient en moi. J'ai soigné, hélas! et j'ai vu s'en aller, malgré tous mes soins, des proches atteints de la phtisie. D'instant en instant, l'effroyable vérité m'apparaissait plus nettement: Mme Marguerite est phtisique... Autant dire qu'elle est perdue!...
Le général ne s'en rend pas compte... Moi non plus, jadis, je ne voyais rien, jusqu'à ce que la réalité m'eût enfin ouvert les yeux...
Tant mieux pour lui: puisse-t-il tout ignorer jusqu'au bout... Combien de temps cela durera-t-il? Dans l'état où je la vois, avec ce changement si prodigieux en quelques mois, avec cette toux affreuse, je ne crois pas qu'il soit possible que cela se prolonge au delà d'une année, de dix-huit mois tout au plus... Elle passera peut-être encore un hiver, mais c'est le printemps qui est à craindre, le printemps où se réveille tout ce qui doit vivre et où, en vertu de je ne sais quelle attraction mystérieuse, les êtres condamnés à mort s'en vont vers le cimetière qui se couvre de gazon nouveau.
Et alors, un jour le général se trouvera seul dans la vie...
Miséricorde!
* * *
Vers onze heures du matin, Mme Marguerite est entrée chez moi. Elle apparaissait encore plus pâle et défaite, à la clarté du jour, que hier soir aux lumières. Elle s'est assise et elle m'a dit:
«Ma bonne Meunière, pendant que le général a été forcé de sortir, je viens vous expliquer, en confidence, pourquoi je vous ai demandé de retarder votre voyage... À part le plaisir qu'elle nous cause, votre arrivée devait nous rendre service, car nous pensions vous prier de rester auprès de moi pendant tout le temps où ma femme de chambre serait absente, afin qu'en cas de complications dans mon état de santé vous soyez là pour me soigner... Quand on est aussi mal portante que moi en ce moment, il faut, voyez-vous, songer à tout cela...»
Elle s'est arrêtée, saisie d'un accès de toux qu'elle a cherché en vain à étouffer dans son mouchoir. Quand il se fut apaisé, elle a repris:
«De plus, je voulais vous avoir près de moi lors de la visite de mon docteur de Paris, afin de pouvoir m'en remettre à vous, en qui j'ai toute confiance, au cas où il y aurait eu quelque chose à faire ou à cacher... Mais nous recauserons de cela dans un instant... Il était donc entendu que ma femme de chambre s'en irait jeudi et que vous nous arriveriez le lendemain, quand, il y a une semaine, j'ai été amenée à juger préférable que Delphine ne parte que trois jours plus tard... Mes raisons auraient été trop longues à expliquer au général: j'ai préféré vous demander de retarder vous-même votre voyage, ce qui m'offrait le prétexte d'ajourner celui de Delphine... À propos, avez-vous songé à ce que vous répondriez au général s'il vous questionnait sur les motifs de votre retard?
«Oui, Madame, mais il ne m'a rien demandé jusqu'ici.»
«Tant mieux, espérons qu'il aura oublié... Maintenant, autre chose, je viens de recevoir une lettre que je voudrais vous faire lire avant de la brûler... Seulement, il faut que vous me donniez votre parole la plus sacrée que vous n'en toucherez jamais un mot au général!»
Me regardant fixement, elle m'a tendu la main. J'y ai mis la mienne en lui promettant ce qu'elle demandait. Elle a alors tiré de son sein une enveloppe qui paraissait contenir plusieurs feuillets. Elle a fait mine de me la passer, puis elle s'est retenue avec un air d'hésitation:
«C'est peut-être bien imprudent de ma part, a-t-elle dit, de vous associer à ce secret.»
Le rouge m'est monté à la figure.
«Oh! Madame, me suis-je écriée, je crois vous avoir fourni assez de preuves de la confiance que vous pouviez m'accorder!»
Elle a souri:
«Vous avez cent fois raison, ma bonne Meunière, et je n'ai aucun doute blessant à votre égard... Eh bien! je vais vous la donner à l'instant cette lettre, mais pas ici: dans ma chambre, car, vrai, il ne fait pas chaud chez vous.»
Elle a recommencé à tousser. La soutenant par le bras, je l'ai reconduite à sa chambre. Elle m'a alors mis en mains l'enveloppe. J'en ai tiré une ordonnance de médecin que je lui ai rendue et une longue lettre de la même écriture, que je me suis mise à parcourir fiévreusement.
C'était une lettre suppliante, où le docteur lui parlait le langage le plus affectueux d'un ami. Il l'adjurait de quitter au plus tôt non seulement l'Hôtel de la Pomme-d'Or, mais l'île de Jersey, qu'il déclarait meurtrière pour elle. Il lui représentait que les plus graves conséquences l'attendaient si elle hésitait davantage à se transporter dans un climat plus ensoleillé. Il en était temps encore, mais tout juste: dans quelques mois, il serait peut-être trop tard. Il lui indiquait la Sicile ou Naples comme le séjour le plus approprié à la conservation de sa santé, ou tout au moins San-Remo, sur la Côte d'Azur, si le général tenait absolument à résider tout près de France.
En terminant, il invoquait un suprême argument: si elle faisait fi de ses conseils, si, pour ne pas contrarier le général dans ses projets, elle se sacrifiait à lui, qu'adviendrait-il dans la suite? Son ami la pleurerait un mois, trois mois, six mois peut-être, puis, aucune douleur n'étant éternelle, il se consolerait... Tandis que, si elle entreprenait le nécessaire pour se soigner, elle et lui continueraient à jouir de cet amour qui faisait leur bonheur à tous deux.
J'avais achevé cette lecture et j'en étais tout émue, Mon regard interrogea Mme Marguerite. Elle me reprit doucement la lettre des mains, puis elle me dit:
«Vous vous demandez ce que je compte faire... Eh bien! mon amie, regardez!»
Et, d'un geste rapide, elle jeta les feuillets dans le feu.
Je voulus les retirer des flammes; elle m'en empêcha en me serrant le bras nerveusement: «Laissez-la, cette lettre, dit-elle, il faut qu'elle disparaisse, pour que rien ne subsiste plus des conseils qu'elle me donne et que je suis bien déterminée à ne pas suivre... Quitter Jersey maintenant, quelle folie! J'ai eu toutes les peines du monde à empêcher le docteur d'en parler personnellement à Georges! Je n'y ai réussi qu'en lui exposant que la chose avait besoin d'être amenée avec quelques ménagements, en lui jurant mes grands dieux que je me chargeais de faire le nécessaire et en le priant de m'écrire une lettre que je puisse montrer... Vous avez vu ce que j'en ai fait.»
Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Cela me bouleversait. Je me suis mise à supplier Mme Marguerite de revenir sur une détermination qui ne s'expliquait pas, d'accepter ce changement de séjour et de ne pas se condamner volontairement à une issue fatale, alors qu'elle n'avait qu'à écouter les recommandations du docteur pour vivre à jamais heureuse.
Elle ne me laissa pas continuer.
«Inutile de recommencer le plaidoyer du docteur, fit-elle. Là où il a échoué, vous ne réussirez pas!»
«Eh bien! Madame, répliquai-je vivement, il me reste encore un moyen de réussir et de vous sauver malgré vous... Je vais tout dire au général!»
Elle pâlit et me fixa, les sourcils froncés, puis elle me dit:
«Vous ne ferez pas cela, car vous protestiez tout à l'heure encore que vous étiez incapable de manquer à votre parole... D'ailleurs, pouvez-vous supposer que j'agisse par simple obstination? Croyez-moi, tout s'oppose à ce que j'aille en Italie, ou plutôt à ce que le général y aille, puisque rien au monde ne saurait le a séparer de moi, du moins tant que je serai vivante--et peut-être même plus tard... Le général a actuellement mille raisons pour rester à Jersey, et il en a mille autres pour ne pas se fixer en Italie. D'ici, il peut diriger la grande bataille électorale qui va se livrer à Paris, à la fin du mois prochain, pour les élections municipales, et dans laquelle il compte jouer sa dernière carte. S'éloigner davantage de Paris, en ce moment, serait une faute grave, qui produirait le plus mauvais effet. De plus, le général n'aime pas l'Italie, ou plutôt l'attitude actuelle des Italiens: lui qui a reçu sa première blessure et gagné sa croix dans la guerre de 1859 ne peut pardonner aux Italiens d'avoir si vite oublié... Vous voyez donc avec quelle répugnance il m'accompagnerait là-bas. Certes, si je l'en priais, il y consentirait. Mais, sûrement aussi, je l'exposerais, en le faisant, à de nouvelles attaques qui rejailliraient sur moi: on l'accuserait de nouveau d'avoir cédé au caprice d'une femme, et l'on m'accuserait, moi... Ah! dussé-je le payer du prix de ma vie, je ne veux plus qu'on m'accuse de quoi que ce soit: Dieu sait le mal qu'on m'a fait en insinuant que j'avais détourné le général de son devoir...»
Elle dit ces dernières paroles avec des larmes dans la voix. Un violent accès de toux la secoua, elle reprit:
«Voyez-vous, ma pauvre Meunière, il faut que je traîne mon boulet jusqu'au bout. J'aurai beau demander grâce, j'aurai beau crier que je suis mortellement malade, on ne voudra croire à ma maladie que quand j'en serai morte... Et puis, je n'ai même pas le droit d'en parler, car ce serait jeter dès maintenant une douleur épouvantable sur son existence à lui, déjà si éprouvé... Mais halte-là, le voilà qui revient!»
Le général rentrait, en effet, le visage souriant. Avec une présence d'esprit étonnante, Mme Marguerite lui sauta au cou et lui dit, d'un air joyeux:
«Georges, ma guérison est arrivée... La Belle Meunière vient de m'apporter l'ordonnance du docteur et les médicaments venus de Paris.»
Cela lui causa une joie véritable. Ils s'embrassèrent comme aux meilleurs jours d'autrefois. Elle lui tendit l'ordonnance. Après l'avoir parcourue, il demanda:
«C'est tout? Le docteur n'a rien écrit avec cela?»
Elle répondit, du ton le plus naturel du monde:
«Mais non; c'est vrai, il aurait bien pu ajouter un mot.»
«Allons, dit le général en riant, ces médecins sont tous les mêmes. Quand ils vous font l'insigne faveur de tracer quelques lignes à votre intention, on dirait que c'est avec un compte-gouttes!»
Le petit colis contenant les médicaments se trouvait sur la cheminée. Ils se mirent à le déballer, tous deux, retournant chaque objet en tous sens, comme de vrais enfants.
«Eh bien! Belle Meunière, finit par me crier le général, qu'avez-vous à rester toute morose dans votre coin, à l'instant où le bonheur rentre chez nous?... Allons, venez en prendre votre part: tout cela vous concerne autant que nous, car c'est vous et moi qui allons, maintenant, soigner notre chère petite Marguerite, et cela dès ce soir, pour qu'elle soit d'autant plus vite rétablie...»
Je m'approchai d'eux en souriant... Mon Dieu, combien je souffrais!
* * *
On ne tarda pas à descendre pour déjeuner. Mme Marguerite s'efforça de montrer plus d'appétit que la veille, mais je n'ai pas eu de peine à remarquer qu'elle buvait avec avidité, tandis qu'elle se faisait violence pour manger. En remontant chez elle, elle fut reprise d'un violent accès de toux, suivi d'autres accidents... Cependant, elle fit la courageuse et déclara qu'elle voulait absolument se promener en voiture avant de se résigner à garder la chambre pendant plusieurs jours.
Je l'ai aidée à mettre une robe forme peignoir en drap amazone, soutachée de noir, élargie à la taille exprès pour elle, comme si elle devait être mère à brève échéance... Nous sommes montés dans le landau découvert et nous avons fait un grand tour à travers l'île.
J'ai pu me faire une première impression sur Jersey, laquelle n'a pas varié depuis. J'ai trouvé l'île extrêmement jolie, mais d'une joliesse un peu mièvre et maladive. Ainsi que me l'a fait remarquer le général, les plantes les plus méridionales, les agaves et les camélias, poussent ici en pleine terre: mais elles y poussent comme dans une serre artificiellement chauffée. La végétation a je ne sais quoi d'anémique et de pâlot: les bois, ces bois d'un vert profond qui donnent tant de pittoresque à ma chère Auvergne, font presque complètement défaut; les arbres même sont rares; point de ruisselets ni de fraîches cascades comme dans ma vallée de Royat. Rien que d'immenses pelouses ondulées, où paissent des vaches maigres à cornes rabattues vers le museau, et que parsèment de petites maisonnettes blanches ou rouges, de coquettes villas à pignons pointus et de minuscules chapelles qui semblent disposées là comme si un enfant-géant les avait sorties de sa boîte à jeu.
Ce qui m'a semblé le plus beau dans cette promenade, c'est la mer, qui tantôt apparaissait dans une trouée, tantôt disparaissait derrière quelque roche, et qui s'étendait, tout argentée, sous le ciel merveilleusement clair.
Pendant que nous roulions, le général me faisait les honneurs de l'île, qu'il connaissait maintenant par cœur, m'indiquait du doigt tous les sites intéressants, me racontait leur histoire, me disait leurs noms. Mme Marguerite paraissait tout heureuse de le voir de si bonne humeur.
Ses yeux clairs le fixaient avec une tendresse particulière que je ne leur avais jamais vue, et où il me semblait lire la volupté du sacrifice auquel elle s'était décidée ce matin. Plus d'une fois, elle s'est penchée sur ses épaules et elle l'a baisé sur les lèvres avec une tendresse éperdue. Ma pensée se reportait alors à ces promenades en voiture qu'ils faisaient, autrefois, le soir, dans la vallée de Royat, et dont ils revenaient ivres d'amour et de baisers. Mais aussitôt la toux rauque me rappelait à la réalité...
Tout à coup, Mme Marguerite se sentit si altérée qu'elle exprima le désir impérieux de boire. Le général ne voulut pas céder d'abord, car le médecin avait prescrit qu'elle boive aussi peu que possible, sous peine de ne pas se guérir de sa dilatation de ventre. Mais elle le supplia avec tant d'insistance, elle promit si gentiment de ne plus recommencer jamais et d'être bien sage dans la suite, qu'il finit par arrêter le landau devant une auberge, en demandant de l'eau. On en apporta une carafe pleine, toute couverte de buée, tant l'eau était fraîche: Mme Marguerite en vida deux grands verres, coup sur coup. Il fallut lui retirer la carafe pour l'empêcher d'en boire un troisième.
Elle fut saisie aussitôt d'une quinte de toux terrible. Le général l'a enveloppée de ses bras et lui a porté son mouchoir aux lèvres. Il y est venu quelques petites taches de sang.
«Ce n'est rien! a-t-elle dit dès qu'il lui a été possible de parler. C'est cette vilaine toux nerveuse qui m'irrite la gorge!»
Le général l'a grondée d'avoir bu si avidement cette eau glacée. Il a fait refermer le landau et il a ordonné au cocher de revenir à toute vitesse sur Saint-Hélier.
Aussitôt rentrés à l'hôtel, nous avons obligé la malade à se coucher, et, le soir même, le traitement a commencé. Il s'agissait d'abord de réagir contre la toux en appliquant, au bas des omoplates, deux vésicatoires qui devaient être gardés toute la nuit. Le général l'a fait lui-même avec des précautions infimes, et il a enroulé ensuite des bandes de toile autour de tout le torse. Il y mettait tant de soin et d'adresse que je n'ai pu m'empêcher de lui dire:
«Vrai, mon général, il fait bon être souffrante avec un garde-malade tel que vous... On voit que vous avez l'habitude de faire le bon Samaritain avec ceux que vous aimez.»
IL m'a regardée d'un air étonné:
«Ma foi, je dois vous avouer que, de ma vie, il ne m'est jamais arrivé d'administrer, à qui que ce soit, la moindre pilule!»
«Eh bien! mon général, je vous félicite et vous admire. Du premier coup, vous avez atteint le savoir-faire de l'infirmière la plus accomplie!»
C'est plutôt «de la sœur de charité la plus exquise» que j'aurais dû dire: cette comparaison, seule, pouvait convenir aux soins dont il entourait sa chère malade, aux mille attentions qu'il avait pour elle et aux paroles touchantes qu'il trouvait afin de verser un peu de baume sur le cœur de cette femme qui souffrait,--car ces vésicatoires l'ont fait atrocement souffrir pendant toute la nuit. Jamais je n'ai mieux vu que durant cette nuit de veillée quels trésors de tendresse et de dévouement son cœur, à Lui, renfermait.