Le Journal De La Belle Meuniere Le General Boulanger Et Son Ami
Chapter 10
Il est élu, élu à une majorité qui doit être formidable.
Vite, je m'apprête et je cours à Clermont, pour me procurer des journaux. Il est élu par 244.000 voix contre 162.000 à M. Jacques!
C'est un triomphe qui dépasse tout ce que ses partisans les plus enthousiastes pouvaient rêver. J'en suis littéralement grise de joie.
* * *
117.--_Mardi 29 janvier_.
Les journaux de Paris sont venus, donnant les détails complets de la journée. J'ai appris avec étonnement et avec peine qu'il a tenu en mains le moyen de terminer la lutte d'un seul coup,--et qu'il ne l'a pas fait!
Tout le peuple de Paris était massé sur les boulevards, se bousculant vers le restaurant de la place de la Madeleine où l'on savait qu'Il était venu apprendre les résultats, et tout ce peuple n'attendait que le moment où Il sortirait pour le porter en triomphe.
Il Lui suffisait, à Lui, de mettre son uniforme afin d'être mieux reconnu, de se montrer et de se laisser aller dans les bras qui se tendaient vers Lui. Au même instant, un immense cortège se serait formé. La Ligue des Patriotes, dévouée corps et âme à sa cause, aurait pris la tête, et tout le peuple de Paris aurait suivi. Et cette foule enthousiasmée, à l'élan de laquelle aucune armée au monde aurait pu résister, serait entrée à l'Élysée sans coup férir, sans une goutte de sang versée! Lui, il aurait pu y coucher le soir même et y signer sa première proclamation annonçant au peuple français l'avènement du régime nouveau!
Et Il ne l'a pas voulu!
Des amis, paraît-il, le pressaient, le suppliaient d'agir. Il n'a rien voulu entendre. Aussitôt le résultat du vote définitivement connu, il s'est échappé en voiture, se dérobant aux ovations.
Puisque, cette fois, on ne peut s'en prendre à ses amis, qui donc a eu assez d'action sur Lui pour l'empêcher de faire ce que son intérêt personnel lui criait de hâter et ce que la France entière aurait ratifié à une majorité écrasante?
Oui, qui donc?
* * *
118.--_Mercredi 30 janvier_.
J'ai reçu, sous pli recommandé, la lettre suivante:
«Mardi.
»Vous avez bien reçu ma dépêche, n'est-ce pas, ma bonne Meunière, et vous avez dû en être bien heureuse. C'est un beau succès, mais bien mérité!
»Enfin, c'est bien convenu et bien arrêté: nous partons après-demain soir, c'est-à-dire jeudi 31, par l'express de huit heures qui arrive, je crois, vers les cinq heures du matin à Clermont. Nous descendrons à Clermont. Que votre cocher soit à la sortie des voyageurs à nous attendre et pour nous conduire à sa voiture, que nous ne pourrions pas retrouver autrement. J'aurais voulu vous écrire plus longuement, mais j'ai peur du courrier et je veux que cette lettre parte sûrement aujourd'hui. Ne répondez pas, c'est plus prudent. Nous sommes sûrs que vous nous attendez et que tout sera bien fait. Je vous écrirai du reste encore demain.
»À vendredi et nos bonnes amitiés.»
Ne pas répondre!--J'ai eu des envies folles de lui écrire directement, à Lui, de lui dire: «Je vous en supplie, ne venez pas! Puisque vous n'avez pas voulu achever votre victoire d'un seul coup, tout au moins ne permettez pas à vos adversaires de la rendre stérile en se concertant, en se rassemblant pendant que vous serez au loin, dans les bras d'une femme!»
Mais, venant de moi, c'était inutile. Il ne m'aurait pas comprise...
* * *
119.--_Jeudi 31 janvier._
La lettre qu'Elle m'a annoncée pour aujourd'hui n'est pas arrivée. Mais comme, d'autre part, il n'est venu aucune dépêche, aucun contre-ordre jusqu'à ce moment, je veux croire qu'ils sont en route. Je serai donc à la gare de Clermont demain matin. Le cocher--celui-là même qui nous a si bien servis pendant leur dernier séjour du mois de juin,--doit venir me prendre à quatre heures et demie.
Aujourd'hui, le tapissier a terminé son œuvre. L'appartement est maintenant méconnaissable. Les tentures pailletées d'or qui garnissaient leur chambre ont émigré à la salle à manger, et un papier à fleurs les a remplacées. Des rideaux du même dessin encadrent les fenêtres, les portes, le ciel de lit. Un lit et une armoire en pitchpin ont pris la place des anciens meubles en noyer. La chambre entière est devenue plus coquette et plus gaie.
J'étais déjà remontée pour me coucher. Mais le cœur ne m'en dit pas. J'aime mieux veiller dans leur chambre, en activant la flamme qui pétille dans la cheminée, et en songeant aux chers amoureux que la locomotive m'amène à travers la nuit...
CHAPITRE VIII
Quatrième Séjour
* * *
120.--_Vendredi 1er février_.
À quatre heures et demie précises, la voiture est venue me chercher. Le ciel était noir, sans une étoile, le temps sec et froid. Les roues faisaient craquer la neige durcie. Devant la gare, stationnaient seulement deux ou trois omnibus d'hôtel de Clermont, à l'affût des rares voyageurs de commerce qui circulent en cette saison.
J'ai fait ranger la voiture dans le coin le plus sombre de la cour. Je me suis postée dans le passage de sortie des voyageurs. Tout en comptant les minutes, je me demandais si le général observerait les conseils de prudence que j'avais cru bon d'adresser à Mme Marguerite: s'il aurait soin de marcher sur le quai à quelque distance d'Elle, pour moins attirer l'attention, et s'il prendrait la précaution de se dissimuler la figure en enfonçant le chapeau sur les yeux et en relevant le col de son grand pardessus de voyage.
Voilà le train signalé, le long coup de sifflet de l'arrivée, l'entrée en gare de la locomotive piaffante, le roulement sourd des vagons qui vont s'arrêter... Le cœur me bat à tout rompre... Je Les cherche des yeux. Je n'aperçois d'abord personne. Puis tout à coup, à dix pas devant moi, je les vois s'avancer côte à côte, en se souriant d'un air heureux. Elle, radieuse d'élégance, de distinction et de beauté à faire tourner toutes les têtes, et Lui, les mains dans les poches, le chapeau sur l'oreille, le col de fourrure parfaitement étalé sur les épaules, comme s'il flânait le long des boulevards!... Je me tenais dans l'ombre. Ils ne m'ont reconnue que lorsqu'ils ont été tout contre moi. Nous avons échangé un coup d'œil. Il ne m'a dit qu'un mot: «Enfin!»
Vite, je les ai conduits à la voiture, je les y ai installés, je leur ai fait baisser les stores, et, aidée du cocher, je suis allée chercher les bagages. Il n'y avait que deux grandes valises, deux petites et un sac de voyage, empilés dans le fauteuil-lit qu'ils occupaient. Aussitôt le tout chargé sur la voiture, je suis montée moi-même à côté du cocher, pour ne pas troubler leur tête-à-tête, et, au triple galop, nous sommes retournés à Rayat en moins de vingt minutes.
Le long de la route, je n'ai cessé de maudire l'incorrigible imprudence du général. D'abord, quel besoin avaient-ils, les deux amoureux, de venir ensemble? Pourquoi ne pas voyager séparément jusqu'au moment de se rejoindre sous mon toit? Et, puisqu'ils n'y voulaient pas consentir, pourquoi, du moins, ne pas se tenir à distance tant qu'ils étaient dans la gare, afin de ne pas laisser se fixer sur Lui les regards qui forcément, se portaient vers Elle quand elle passait, avec son allure de princesse voyageant incognito.
Pourquoi s'attirer à plaisir le reproche, si mal venu en un moment aussi grave, de s'amuser à de petit voyages en galante compagnie... Grand imprudent! Ne pas même daigner relever son col, tant il avait horreur de tout ce qui pouvait ressembler à un déguisement...
Et c'est ce même homme dont les rapports de police ont raconté qu'il voyageait en affectant de boiter et en s'affublant de lunettes bleues!
Nous voici arrivés. Je descends du siège, à moitié gelée par la brise glaciale qui cinglait cruellement.
«Entêtée! me disent-ils, pourquoi n'être pas entrée avec nous dans la voiture!» Mais sans leur répondre, je les conduis droit vers leur chambre, toute tiède, toute parfumée, tout inondée de lumière. Comme je m'y attendais, l'impression du contraste a été très forte sur eux. Lui, tout en clignant des yeux, un peu aveuglé par l'éclat des lampes, s'est mis à pousser des exclamations:
«Quel adorable nid! C'est plus joli encore qu'autrefois! Mes compliments, Belle Meunière. Vos ouvriers, s'ils m'ont empêché de venir, il y a un mois, ont fait tout de même de la bonne besogne!... Va-t-on se sentir heureux, ici!»
Elle ne disait rien. Mais ses regards m'exprimaient assez combien elle me savait gré de lui avoir fait la surprise d'un détail qu'elle avait omis de me recommander, et dont l'oubli aurait pu causer tant de complications. Car enfin, quels soupçons le général n'aurait-il pas été en droit de concevoir s'il n'avait rien trouvé de changé dans l'appartement?
Pendant ce temps, j'aide Mme Marguerite à se débarrasser de sa voilette, de son grand chapeau de feutre noir, de sa jaquette de loutre. Lui-même ôte son manteau de voyage. Je les dévisage tous deux. Elle est admirablement portante, mais Lui paraît réellement fatigué. Elle disait vrai: la figure est toute petite, un peu tirée. Le nez paraît agrandi à cause de l'amoindrissement des joues. Les yeux sont très creusés, la face est pâle.
En quelques mots, ils me décrivent la vie infernale qu'il a dû mener à Paris pendant un mois: les centaines de délégués, de visiteurs, de journalistes qui l'assaillaient journellement, qui s'empilaient dans son hôtel, du rez-de-chaussée au troisième étage, qui encombraient hier encore la rue Dumont-d'Urville de voitures, et qu'il lui fallait recevoir depuis la première heure du matin jusque fort avant dans la soirée, avec un moment d'attention et un mot aimable pour chacun! Et les nuits, par deux et par trois, passées dans l'insomnie! Et la privation presque absolue de la seule chose qui pût lui donner du bonheur, de sa présence à Elle: l'impossibilité de s'entrevoir autrement que la nuit, à une ou deux heures du matin, en une courte apparition chez elle, rue de Berry!
Je venais de leur servir du café bien chaud. Je les ai invités à aller se reposer et à rester couchés toute la journée. Ils ne se sont pas fait prier. Avant de se retirer dans leur chambre, ils m'ont avertie qu'ils ne comptaient guère recevoir de lettres, mais que si, par hasard, il en venait, ce serait sous double enveloppe, la première à mon nom, la seconde au nom de Pacage.
Il faisait nuit encore. Je suis montée dormir moi aussi. À midi, j'étais sur pied, à peu près reposée. Ils n'ont pas tardé à sonner. Je leur ai apporté un déjeuner servi froid. Au bout de quelque temps, ils ont resonné à nouveau. Ils étaient assis devant la table où j'avais déposé le plateau, Lui, habillé de son vêtement d'intérieur en laine marron, Elle, en un exquis peignoir de soie bleu de ciel à grand ramages richement tissés dans l'étoffe. Ils n'occupaient qu'un seul fauteuil, car elle se tenait sur ses genoux, le bras passé autour de son cou. Je crois bien qu'ils mangeaient dans la même assiette et buvaient dans le même verre.
«Eh bien! Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton de reproche, et les fortifiants que je vous avais demandés, qu'en avez-vous fait? Et le jus de viande? Et le vin de coca? Et tout ce dont vous parlait ma lettre d'avant-hier?»
J'étais frappée de surprise, mais j'ai compris aussitôt qu'il y avait de nouveau une lettre interceptée... Le laisser deviner, c'était compromettre, dès le début, leur quiétude. Aussi, feignant l'embarras, ai-je répondu:
«Veuillez pardonner à une pauvre Auvergnate, toute honteuse d'être si peu savante et d'avoir si mal exécuté vos ordres... J'avais pris note de ce que vous me demandiez, mais le pharmacien n'a pas bien compris... Alors, j'ai mieux aimé vous prier de me récrire la liste vous-même, en la précisant...»
«Parbleu! s'est-il écrié, la Belle Meunière a raison, et nous aurions dû lui envoyer simplement l'ordonnance du docteur... D'ailleurs, je crois que je l'ai sur moi...»
Il l'a trouvée, en effet, dans son calepin. Cinq minutes après, profitant de ce qu'ils n'avaient plus besoin de moi, je suis descendue moi-même à Clermont pour faire ces emplettes. Il neigeait. J'étais tourmentée par l'idée de cette lettre interceptée: il me semblait certain maintenant que le général était découvert.
Comme je passais sur la place de Jaude, un journaliste, que je connais de vue seulement, s'est approché de moi en saluant:
«Comment, Madame, en courses par un temps pareil? C'est ce qui s'appelle du courage. On voit bien qu'il y a du neuf chez vous depuis ce matin...»
J'esquissai un geste de dénégation. Il s'est mis à sourire d'un air entendu:
«Oh! je ne vous demande pas votre secret. On sait assez que vous êtes la discrétion même... Au revoir, Madame, et mes meilleurs compliments au général...»
Avant que j'eusse pu répondre, l'autre avait décampé. J'étais navrée. Mais d'où savait-on la nouvelle?
Rentrée à la maison, j'ai eu bien de la peine à affecter une mine insouciante quand ils ont passé à table.
Elle s'était mise en grande toilette: une robe de soie noire brochée, à petites guirlandes de roses, sans aucune garniture, mais d'une richesse d'étoffe merveilleuse. Au cou, un collier de perles magnifiques, à triple rangée. Dans les cheveux, une rose thé prise parmi les fleurs venues aujourd'hui de Nice.
Par une singulière ironie des choses, au moment même où je les contemplais en silence, toute préoccupée du souci de les savoir découverts, ils étaient en train de se féliciter de leur incognito. Ils ont fait allusion à l'amitié sûre de l'un des principaux chefs de la gare de Lyon, qui leur avait permis de s'embarquer dans le plus grand mystère. Ils se sont rappelé le bon tour joué aux journalistes, lors de leur grand voyage en Espagne et au Maroc, l'été dernier, et ils n'ont plus tari de plaisanteries quand leur pensée est tombée sur ces pauvres policiers qui, une fois de plus, allaient se mettre en branle, par le froid et la neige, pour chercher aux quatre coins de France le général disparu... Subitement, le général, levant les yeux sur moi, m'a demandé:
«À propos, Belle Meunière, que dit le pays de mon élection à Paris?»
J'ai répondu sans hésiter, comme je me l'étais promis:
«Mon général, le pays dit que c'est un succès sans précédent, qui vous permettait de coucher le soir même à l'Élysée--et tout le monde se demande pourquoi vous ne l'avez pas fait.»
Il ne s'attendait certainement pas à cette réponse. Ses yeux me fixaient avec une expression indéfinissable. Puis ils se sont abaissés sur Mme Marguerite.
Enfin, éclatant de rire:
«Parbleu, s'est-il écrié, c'est Marguerite qui n'a pas voulu!»
Elle avait pâli. Les yeux baissés, ce qui, chez elle, est signe de vive contrariété, elle a dit doucement:
«Georges, vous me faites mal en disant cela... Vous savez bien que je ne veux que ce que vous voulez...»
Alors, lui, comme pris de repentir:
«Allons, je plaisantais... Je voulais seulement dire que nous avons vu et voulu de la même manière... Comme moi, vous avez pensé que mon triomphe devait être pacifique et qu'un homme aussi sûr que moi de posséder la confiance du peuple n'a besoin de violenter personne pour arriver au pouvoir... Laissons agir le peuple: dans six mois, aux élections générales, il donnera la victoire à mon parti par huit millions de suffrages. Et, quand nous l'appellerons ensuite à nommer le chef de l'État comme en Amérique, il me désignera à une majorité plus formidable encore, dût-on m'opposer tous les candidats imaginables, le comte de Paris, le prince Napoléon, le prince Victor et M. Carnot... Faire un coup d'État? Ce n'est pas la première occasion qui s'en offrait à moi. En mai 1887, à ma chute du Ministère, alors que je tenais encore en mains toutes les forces militaires du pays, et que Paris, dans une manifestation imprévue de tous, déposait spontanément, lors d'une élection législative, 38.000 suffrages à mon nom, il m'eût été facile de faire un coup d'État... Au mois de juillet suivant, lors de mon départ de la gare de Lyon, je n'aurais eu qu'à me laisser porter par la foule qui voulait marcher sur l'Élysée... Quelques jours après, à la Fête Nationale, j'aurais pu quitter Clermont en secret, me présenter en uniforme à la revue de Longchamp: l'armée tout entière aurait passé de mon côté. Je n'ai pas voulu y songer un seul instant. Je sais que mes ennemis ont prétendu que je suis allé à Paris ce jour-là: c'est faux. J'étais tranquillement au quartier général à soigner une foulure que je venais de me faire au pied... Puis, lors du renversement de Grévy, j'aurais pu rester à Paris, prêter l'oreille aux complots, empêcher le vote de l'Assemblée de Versailles. Vous savez ce que j'en ai fait: j'étais ici... Toute ma carrière, tous mes actes ont affirmé l'horreur profonde que m'inspirent les coups d'État, et il n'y a pas deux mois je le proclamais encore assez hautement, ce me semble, dans mon discours de Nevers... Ce qui n'empêchera pas, d'ailleurs, mes ennemis de m'accuser de menées césariennes et de me condamner pour cela s'ils l'osaient...
»Pour en revenir à l'élection de dimanche, avez-vous réfléchi que, si 240.000 électeurs ont voté en ma faveur, il y en a aussi 160.000 qui se sont prononcés contre moi et que, sur ce nombre, il en est tout de même qui n'auraient pas hésité à agir pour m'empêcher d'arriver? C'était donc, presque à coup sûr, la guerre civile le soir même... Je sais bien que les troupes, la garde républicaine, la police me sont acquises. Admettons que j'en eusse profité et que je me sois installé à l'Élysée sans trop de mal. Une chose était certaine: nous aurions eu la guerre avec l'Allemagne le lendemain. Un coup d'État accompli par moi l'aurait fait éclater, sur-le-champ: je le sais à n'en pas pouvoir douter... Eh bien! moi qui ai été le ministre chargé de préparer cette guerre, je ne sais que trop quelle concentration de forces, quel ordre, quel calme absolu dans le pays tout entier il nous faudra pour pouvoir compter sur la victoire dans une guerre avec l'Allemagne. Et jamais, cela dût-il me coûter tout mon avenir, je n'aurais voulu encourir cette responsabilité terrible, le soir du 27 janvier...»
Pendant qu'il parlait ainsi, d'une voix vibrante, ses yeux lançaient des éclairs. Il s'est tu un instant, puis, changeant brusquement de ton:
«Et voilà pourquoi, Belle Meunière, au lieu de coucher ce soir-là à l'Élysée, je suis allé, en sortant de chez Durand, droit chez Marguerite... Je vous prie de croire que je n'ai pas perdu au change!»
Il s'est tu de nouveau, pour achever d'une gorgée sa tasse de café noir. Ils se sont levés de table. Alors lui entourant la taille de son bras, Il lui a dit d'un ton câlin:
«Mais tout de même, si vous n'aviez pas été là-bas, à m'attendre, je me serais peut-être laissé aller à commettre cette folie... Ils m'y excitaient tous, chez Durand. Et la foule, sur la place de la Madeleine, qui m'appelait... Il y a eu un moment où j'ai failli me sentir entraîné... Ah! oui, j'ai eu rudement chaud...»
À petits pas, il l'a conduite vers leur chambre, tout en lui soulevant le menton de ses baisers. Elle se laissait faire, silencieuse, les yeux toujours baissés.
Au bout d'un instant, ils ont sonné et m'ont demandé des journaux. J'en avais précisément passés quelques-uns à la visite, avant dîner: ils ne contenaient aucune mention de la fugue du général. Je les leur ai portés.
J'avais pris à peine congé d'eux qu'on me remettait la _Gazette d'Auvergne_ de ce soir, qui annonce la nouvelle à sensation:
«Le général Boulanger est arrivé à Clermont ce matin par l'express de 5 heures 23. Il a passé la journée à Clermont et Royat, La Préfecture, aussitôt prévenue, a fait surveiller l'hôtel où il est descendu.»
Ça y est! Maintenant, j'en aurai pour huit jours au moins de polémiques dans la presse locale! Et des reporters, et des interviewers, et des visiteurs de toute espèce, et sans doute aussi de nouvelles amabilités à échanger avec M. le Commissaire de police... Si quelque chose m'étonne, c'est qu'il ne soit pas accouru, dès ce soir, une bonne demi-douzaine de journalistes.
Il est vrai qu'il neige si dru dehors!
Mais je ne perdrai pas à attendre. Demain commencera la lutte âpre pour m'arracher mon secret. La lutte? Très bien, nous lutterons!
* * *
121.--_Samedi 2 février_.
La journée a été plus calme que je n'avais osé l'espérer. Dès la première heure du matin, j'ai envoyé ma sœur à Clermont avec une double mission: commander chez les fournisseurs de quoi parer au surplus de clients que la curiosité attirerait forcément chez moi, et en même temps, sans en avoir l'air, s'informer de ce qu'on dit...
À neuf heures, je suis entrée chez eux pour faire du feu. Ils avaient encore un tel besoin de dormir qu'ils m'ont priée de ne pas ouvrir les volets. Je me suis retirée sur la pointe des pieds, et, en attendant que ma sœur revienne, je me suis mise à observer les alentours de la maison. Combien il est différent, ce triste tableau hivernal, du paysage si vert, si fleuri, si ensoleillé dont ils avaient tant joui pendant leur dernier séjour! Les arbres, alors si feuillus, n'offrent plus maintenant que la carcasse de leurs branchages dénudés dont la fine dentelure se frange de la neige qui s'y est glacée. Toutes les saillies des roches sont saupoudrées de cette neige, sur la blancheur de laquelle le creux de la pierre se détache d'autant plus noir. Le sol est tout blanc, des brumes laiteuses flottent lourdement sur la vallée et le ciel chargé de neige est blanc à perte de vue. Tout est blanc, ou gris, ou noir, si ce n'est la verdure éternelle des sapins, des lierres et des mousses, sombre verdure infiniment triste aussi.
Sur la route, parcourue en été par tant de touristes aux vêtements clairs, il ne passe presque personne. Parfois, j'entends un bruit de roues: ce sont de longues et frêles charrettes à claire-voie qui descendent de la montagne, surchargée de troncs d'arbres fraîchement abattus ou d'immenses blocs de glace. De petits bœufs montagnards au pelage fauve les traînent péniblement. Les paysans qui marchent auprès portent des bonnets de fourrure enfoncés sur les yeux, des manteaux en peau de bique, le poil tourné en dehors, et souvent de la paille enroulée autour des jambes, afin de mieux les protéger contre la neige dans laquelle ils s'enfoncent jusqu'aux genoux.
J'ai voulu me rendre compte, de mes propres yeux, des mesures de surveillance policière qu'a bien voulu organiser la Préfecture. Avec un peu d'attention, je n'ai pas eu de peine à reconnaître messieurs les agents secrets. Il y en a toute une nuée autour de l'hôtel. Les uns circulent sur les différentes voies avoisinant la maison, avec des mines suspectes qui suffiraient à les dénoncer. D'autres se tiennent à poste fixe. Il y en a un dans le chemin qui descend vers la Grotte. Un second fait le guet au bord opposé de la vallée, sur le sentier qui remonte le long des rochers. Mais le plus curieux à observer est celui qui s'est perché entre les deux principales branches d'un gros marronnier dont le tronc noir se dresse au haut de la côte rocheuse, juste vis-à-vis de la maison, de l'autre côté de la grande route. Je le regardais depuis quelques instants à peine quand la neige s'est remise à tomber à gros flocons. Le pauvre homme a rabattu sur la figure le capuchon de sa pèlerine et ouvert un parapluie avec résignation. Il me faisait vraiment pitié. J'aurais eu presque envie de lui faire porter une chaufferette...
Ma sœur est revenue de Clermont, porteuse de nouvelles autrement inquiétantes que ce déploiement de forces policières. Dans toute la ville, ce n'est qu'un cri: le général Boulanger, arrivé hier matin de Paris, se trouve à l'Hôtel des Marronniers! Il paraîtrait qu'il a été reconnu à la gare par un cocher d'omnibus, et aussi par un abonné de la _Gazette d'Auvergne_ qui attendait son fils par le même train, et qui s'est empressé d'informer le journal de sa découverte. Chose plus grave, la rédaction aurait, le soir même, expédié 127 dépêches communiquant la nouvelle à tous les journaux de France. Déjà, on annonçait l'arrivage d'un stock de journalistes de Paris, pour ce soir ou demain matin.