Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus

Part 9

Chapter 93,870 wordsPublic domain

Rien de plus drôle que le bruit qui se mène autour du voyage du Général. Tous les journaux en parlent et chacun donne une version différente. Les journaux du parti persistent à affirmer que le général s'est rendu en Norvège et détaillent ses faits et gestes à Christiania. Mais les correspondants d'autres journaux leur télégraphient que jamais le Général n'est venu dans ces parages. D'autre part, on croit l'avoir aperçu en Allemagne, à Hambourg, à Dresde, à Gastein, dans un couvent de Bavière; on parle même d'une entrevue avec Bismarck. On le signale aussi en Suisse, à Lucerne, à Prangins où l'on suppose qu'il est allé voir le prince Napoléon. On l'a vu en Belgique, à Anvers et à Bruxelles. On l'a vu en Italie, à Venise. On l'a reconnu en Espagne. Enfin, il en est qui prétendent que le Général voyage en Bretagne, à Nantes, à Pornic et dans l'île Beber, chez le comte Dillon, tandis que d'autres assurent qu'il s'est tout bonnement et bourgeoisement retiré aux environs de Paris, à Ville-d'Avray, ou dans la vallée de Chevreuse.

Pour moi, une seule version est la bonne: celle d'Espagne. On a cru reconnaître le Général à Barcelone, à Madrid, à Grenade. Il doit être là, avec Elle, dans ce beau pays du soleil, loin des curieux, des interviewers et des politiciens.

* * *

92.--_Lundi 8 octobre._

Le Général est rentré à Paris, venant de Baie, par un train si matinal qu'il a devancé la foule accourue un peu plus tard à la gare de l'Est dans l'espoir de l'acclamer. Je suppose que le capitaine G... a dû être chargé de ramener Mme Marguerite par un autre chemin.

Malheureux journaux, les voilà fixés! Plus moyen de faire de la copie avec le «Mystérieux voyage du général Boulanger».

* * *

93.--_Dimanche 14 octobre._

Quelle joie! Une lettre de Mme Marguerite qui me donne l'espoir de les revoir bientôt!

«Samedi 13 octobre.

»Ma bonne Meunière,

»Je suis sûre que vous croyez que nous vous oublions. Cela serait très mal à vous--car, au contraire, constamment nous pensons et parlons de vous. Mais, depuis deux mois, nous n'avons pu vous le dire... Écrivez-nous, nous serions si heureux de vous savoir heureuse. Nous, nous le sommes toujours beaucoup, peut-être toujours de plus en plus. Vous vous en apercevrez bien quand nous irons vous voir, du 10 au 15 novembre, dès que le mariage de sa fille sera fait. Car vous devez savoir que M. Driant est au comble de ses vœux et épouse prochainement la fille cadette de qui vous savez.

»À bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous reverrons et nous vous retrouverons, je l'espère, tout à fait gaie et contente. En attendant, nous vous redisons que nous vous affectionnons bien.»

* * *

94.--_Samedi 20 octobre._

Reçu un aimable petit mot de Mme Marguerite, me remerciant affectueusement de ce que je lui avais écrit en réponse à sa dernière lettre, mais ne faisant aucune allusion à leur prochaine venue, dont je me réjouissais tant. Le projet serait-il abandonné? C'est ce que je me suis hâtée de lui demander, tout anxieuse.

* * *

95.--_Mardi 23 octobre._

Me voilà rassurée.

«Ma bonne Meunière,

»Il ne faut pas vous désoler. D'ici une quinzaine ou trois semaines, nous irons chez vous et pourrons être tout à la joie. En attendant, comptez toujours sur notre bonne affection.»

* * *

96.--_Dimanche 28 octobre._

Hier, à Paris, grand banquet boulangiste dans une brasserie de l'avenue Lowendal. Le Général a prononcé un discours. À la sortie, la Ligue des Patriotes lui a fait une ovation endiablée.

Demain, mariage du capitaine Driant.

Il court en ce moment, dans les journaux du pays, des racontars étranges relativement à une alliance conclue entre le Général et les royalistes. Le Général se serait engagé à restaurer la monarchie moyennant un titre princier, la dignité de connétable et une honnête rente de deux millions. Ce pourquoi le Comte de Paris lui avancerait de l'argent, sorti surtout de la poche des banquiers israélites.

Je ne vois pas le Général jouant les Raton...

* * *

97.--_Mardi 30 octobre._

Le mariage civil du capitaine Driant s'est fait hier, à quatre heures, à la Mairie de Passy, avec la plus grande simplicité.

Le mariage religieux a dû être célébré aujourd'hui.

* * *

98.--_Mercredi 31 octobre._

Le mariage religieux du capitaine Driant et de Mlle Marcelle Boulanger, célébré hier, en l'église Saint-Pierre de Chaillot, a été un grand événement parisien.

Le général a revêtu, pour la circonstance, son grand uniforme avec toutes ses décorations. J'avoue que la lecture de ce détail m'a causé une véritable joie, car, ignorante comme je le suis, je m'imaginais qu'il n'avait plus le droit de se mettre en tenue...

L'église, remplie de plantes vives, regorgeait de monde, et du monde le plus élégant, le plus aristocratique, auquel les anciens «rouges», devenus partisans du général, ne semblent pas fâchés d'avoir été mêlés. M. Laguerre donnait le bras à Mme la duchesse d'Uzès. Le général du Barrail représentait officiellement le prince Victor. Dans la foule des noms nobles que citent les journaux mondains, je lis aussi celui de «Mme la vicomtesse de Bonnemain, dont la toilette en velours bleu de ciel, garnie de renard bleu, a fait sensation».

Mme Boulanger, la mère très âgée du général, assistait également au mariage.

À la sortie, et pendant tout le trajet de l'église à la rue Dumont-d'Urville, la foule a fait une ovation indescriptible à son cher général, qu'elle était enthousiasmée de revoir en uniforme.

Un lunch et une réception ont eu lieu chez le général. Des centaines de féliciteurs ont défilé devant lui. La maison débordait de fleurs envoyées de tous les coins de France.

Les nouveaux époux sont partis pour un voyage dont le but final est Tunis, lieu de garnison actuel du capitaine Driant.

* * *

99.--_Mercredi 7 novembre._

Un billet de Mme Marguerite:

«Ma bonne Meunière,

»Nous pensons bien vous arriver vers le 15 ou le 20 de ce mois, à moins d'un cas extraordinaire que nous ne prévoyons pourtant pas. Mais, dans ce cas, nous serions chez vous alors vers le 10 décembre. Vous voyez, comptez sur nous pour dans dix jours ou dans un mois, et croyez à nos bonnes amitiés.»

Sera-ce pour ce mois-ci?

* * *

100.--_Mercredi 14 novembre._

Une nouvelle lettre vient de m'arriver: ils seront là après-demain matin.

«Mardi.

»Ma bonne Meunière,

»Dans trois jours, nous serons auprès de vous. C'est vendredi 16 que nous allons vous arriver. Nous prendrons, jeudi 15, au soir, l'express de Clermont, partant et arrivant à la nuit. C'est préférable que de faire le grand tour par Limoges. Donc, nous serons à Clermont vendredi matin, entre 5 heures et demie et 6 heures. Je crois que c'est à cette heure-là que le train arrive. Peut-être est-ce plus tôt? Mais vous devez bien le savoir! Que votre cocher vienne au-devant de nous avec sa voiture et qu'il nous attende à la sortie des voyageurs, sur le quai, afin qu'il nous conduise à la voiture, autrement nous aurions de la peine à la trouver. Est-ce bien compris, ma bonne Meunière? Répondez, courrier par courrier, un mot à qui vous savez, afin qu'il l'ait jeudi matin, lui disant bien que vous nous attendez vendredi matin, vers 6 heures, à Royat, et que nous trouverons votre cocher et sa voiture pour nous y conduire.

»À bientôt donc, et comptez toujours sur nous.»

* * *

101.--_Jeudi 15 novembre._

Dès l'aube, j'étais levée. J'avais ouvert leur appartement et allumé un bon feu, car les froids commencent à venir. Puis je suis descendue à Clermont pour faire mes diverses emplettes. Je suis revenue avec des fleurs en masse, les unes en pots, les autres en bouquets, que je me suis mise à disposer dans leur chambre. J'étais tout heureuse. Je me disais de temps à autre: «Tant d'heures encore, et ils vont être là!»

À la nuit tombée, j'ai entendu frapper à la porte. C'était une dépêche:

«_Impossible partir. Lettre suit._»

Pauvre Meunière, une déception de plus!

* * *

102.--_Vendredi 16 novembre._

La lettre annoncée confirme la dépêche, mais n'explique rien:

«Jeudi 15.

»Comme je vous l'ai télégraphié, ma pauvre Meunière, nous ne pouvons partir ce soir, et nous en sommes bien malheureux, soyez-en sûre. Nous espérons que cela ne sera qu'un petit retard et nous vous arriverons dans une quinzaine. Ne vous désolez pas trop de notre non-venue. Je vous promets que ce n'est qu'une chose remise.

»Croyez à notre bonne affection.»

Allons! puisque c'est pour dans quinze jours, reprenons-nous à espérer!

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103.--_Lundi 3 décembre._

La quinzaine dont parlait Mme Marguerite dans sa dernière lettre est révolue, et point d'annonce de leur arrivée! Je ne sais rien de plus pénible que ces continuelles attentes, ces alternatives de joie, d'espérance, d'incertitude et de déception. J'ai écrit, les suppliant de me fixer au plus vite.

Les boulangistes ont offert au général un grand banquet à Nevers.

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104.--_Mercredi 12 décembre._

Enfin, une lettre d'Elle:

«Ma bonne Meunière,

»Voici trois lettres que je vous écris sans réponse de vous... Pourquoi? Êtes-vous malade?... Nous nous en tourmentons. Répondez, je vous en prie, par retour du courrier.

»Bons souvenirs.»

Donc, pendant que j'attendais de jour en jour, sans plus y rien comprendre, trois lettres m'ont été écrites par Elle, et Elle n'a pas reçu celle que j'ai fini par lui envoyer!

Je crois bien que, maintenant, je comprends trop...

* * *

105.--_Samedi 22 décembre._

Décidément, leur arrivée ne sera plus pour cette année. C'est ce que m'apprend la lettre recommandée que j'ai reçue d'Elle ce matin.

«Vendredi 21 décembre.

«Ma bonne Meunière.

»Il y a une fatalité, un sort jeté sur nous. Nous voilà encore forcés de retarder notre arrivée. Soyez persuadée que nous en souffrons. Mais il s'agit d'intérêts si graves dans ce moment pour nous, pour moi, que nous sommes forcés de remettre un plaisir pour gagner un bonheur... Si vous devinez, ne parlez pas de cela dans votre réponse et dites-nous si le vendredi 19 vous conviendrait. Cette fois, cela sera la dernière remise, et nous vous arriverons, je l'espère, bien heureux et bien gais.

»Priez pour moi... et comptez sur notre profonde affection.»

Bien sûr que je devine... C'est aux instances qu'ils ont intentées tous deux pour devenir libres et pouvoir s'épouser que fait allusion sa lettre. Comment ne prierai-je pas pour Elle, et cela de toutes les forces de mon âme, puisque, pour Lui, ce serait atteindre au but suprême de ses vœux?

* * *

106.--_Lundi 31 décembre._

Que se passe-t-il? Le facteur m'a apporté un pli recommandé, qui contenait cette lettre d'Elle:

«Ma bonne Meunière,

»Voulez-vous m'aider à faire quelque chose pour qui vous savez? Oui, n'est-ce pas? Eh bien! sans un mot de plus, sans un mot de moins, écrivez de suite, par le retour du courrier, à peu près ceci:

«J'ai bien compris votre lettre, Madame, et je vais vous demander de ne pas arriver comme vous me l'indiquez, le 5 ou le 6. Ma maison ne sera prête à vous recevoir qu'à partir du 19, etc...»

»Ma bonne Meunière, comprenez-moi bien, il ne faut pas qu'on se doute que je vous dicte cela, mais cela serait, pour que vous savez, une grande imprudence, si nous n'agissons pas comme je vous le demande pour lui. Faites ce que je vous écris aussi un peu pour moi. Ce retard nous permettra de rester auprès de vous plus longtemps.

»Vous m'avez bien comprise. En grâce, faites ce que je vous demande. En plus, renvoyez votre réponse par retour du courrier et faites-la partir de Riom.

»Bons souvenirs.

»J'ajoute ce mot: Je compte sur vous pour qu'il ne se doute pas de ce que je vous écris. Pour lui, et encore une fois, c'est très important, faites ce que je vous demande, et croyez qu'il m'en coûte. C'est un vrai sacrifice, mais c'est pour lui.»

Je devine qu'il veut absolument venir ici dès la fin de cette semaine, et que, devant son désir impérieux, elle a dû s'incliner, en apparence, du moins, et feindre comme si elle m'avait écrit dans ce sens...

Puisque c'est pour Lui, mon devoir est tout tracé. Je n'ai pas à apprécier: je n'ai qu'à faire ce qu'elle me demande, car elle doit savoir mieux que moi...

Mais, tout de même, il y a quelque chose qui me met mal à l'aise: cette obligation de l'aider à Lui mentir,--à Lui, qui ne lui a jamais rien caché...

* * *

107.--_Mardi 1er janvier 1889_.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Quelle différence encore, dans sa situation à Lui, entre cette nouvelle année et la précédente!

Il n'est plus le général à plume blanche qui, d'un moment à l'autre, pouvait redevenir Ministre de la Guerre. Il n'est plus soldat, hélas!...

Il est homme politique.

Mais là, comme toujours, il est vite devenu le premier, le plus en vue, celui sur lequel se fixent les yeux pleins d'espérance du peuple et aussi les regards terrifiés de ses adversaires...

Né pour être chef, il l'est devenu d'une nouvelle armée, autrement nombreuse que celle qu'il commandait ici, car elle comprend des millions de citoyens qui mettent leur confiance en lui.

Pourvu qu'il veuille, la victoire lui est acquise!

* * *

108.--_Vendredi 4 janvier_.

La lettre qu'Elle m'avait demandée n'a pas suffi:

«Mercredi soir.

»Ma bonne Meunière,

»Merci de votre lettre. Elle était parfaitement ce qu'il fallait et vous m'aviez très bien comprise... Mais elle n'a pas suffi! Car vous connaissez le maître: quand il a mis quelque chose dans sa tête, il le veut,--et, malgré votre lettre, il veut encore que nous partions samedi soir. Hélas! tout mon cœur le désirerait, mais toute ma raison s'y refuse, car, à l'heure actuelle, la chose serait très imprudente pour lui, et nous le regretterions plus tard. Il faut savoir l'aimer pour lui avant de l'aimer pour moi. Il faut donc que, dès que vous aurez reçu cette lettre, c'est-à-dire dès demain vendredi, vous envoyiez cette dépêche:

«_Monsieur Auguste, 14, rue Lapérouse_,

»_Quoiqu'il m'en coûte, vous supplie de retarder au moins de huit jours.»_

et vous signerez de votre prénom. Je m'arrangerai ensuite, mais, je vous en prie, qu'il ne se doute pas que c'est moi qui vous dicte cela. Je vous assure qu'en le faisant, je me sacrifie, mais il le faut.

»Je vous écrirai demain, dès votre dépêche reçue, ce que vous aurez ensuite à écrire, mais envoyez cette dépêche de suite et comme je vous l'indique. Merci de m'aider à travailler pour lui, cela m'est pénible, mais je ne veux pas que son amour pour moi l'emporte sur la raison... D'ici peu, nous pourrons nous rattraper, et je vous jure que je voudrais être au jour où nous pourrons, sans danger, vous arriver.

»Vous savez que je vous souhaite beaucoup de bonheur, et, pour commencer cette année, je vous embrasse de tout cœur.»

Cette lettre ne m'a été remise qu'à midi. Je suis aussitôt descendue à Clermont pour expédier la dépêche.

Je comprends maintenant pourquoi il serait si imprudent qu'Il s'absente actuellement de Paris. Il est candidat à Paris même, pour le siège que vient de laisser vacant la mort de M. Hude, et l'élection est fixée au 27 de ce mois.

* * *

109.--_Samedi 5 janvier_.

Elle est toujours encore dans l'angoisse!

«Vendredi 4.

»Ma bonne Meunière,

»Il est 4 heures et la dépêche que je vous ai demandé d'envoyer n'est pas encore arrivée. J'en suis tout ennuyée. J'espère qu'elle va arriver. Mais, dans le cas où vous n'auriez rien envoyé quand vous aurez reçu cette lettre, envoyez-en une de suite, comme je vous l'ai indiqué, à M. Auguste, 14, rue Lapérouse, et disant que vous nous demandez de retarder au moins de huit jours.

»Je vous écris à la vapeur, toute contrariée que votre dépêche ne soit pas encore arrivée. Ma lettre d'hier n'était pas recommandée, l'ayant mise trop tard à la poste. Celle-ci ne le sera pas non plus, pour la même raison. Faites bien ce que je vous demande, pour que nous ne vous arrivions pas, je vous en prie. C'est la nécessité, pour qui vous savez. Mais, dans le cas où il voudrait quand même partir, je vous enverrais, demain, une dépêche vous disant:

«_Effet raté et prenez précautions_.»

»Si vous recevez cette dépêche, c'est que nous partirions malgré tout demain soir--(quelle imprudence et quelle folie!)--et que nous serions dimanche matin, par l'express, à Clermont; que votre cocher nous attende, etc., etc... Dieu! que j'aimerais mieux faire ce voyage quelques jours plus tard! ce qui nous permettrait, d'abord, de rester plus longtemps.

»Ma bonne Meunière, pour lui que j'aime tant, arrangeons cela ainsi. Si une dépêche a été envoyée, ne le faites plus. Mais, dans le cas contraire, vite, vite, envoyez-en une de Royat, dès demain matin à la première heure.

»Mes bonnes amitiés.»

Je suis retournée au télégraphe de Clermont. On m'a affirmé que ma dépêche d'hier avait été dûment transmise. Elle doit donc l'avoir reçue peu après l'envoi de cette lettre.

Moi, qui me faisais une telle joie de leur prochaine arrivée, j'en arrive à former des vœux pour qu'elle soit retardée. Comment pourrait-Elle le rendre franchement heureux, puisqu'Elle ne viendrait qu'à contre-cœur.

* * *

110.--_Dimanche 6 janvier_.

Dieu merci! la chose est enfin arrangée:

«Samedi.

»Ma bonne Meunière,

»Votre dépêche est enfin arrivée hier soir, à 7 heures. Merci. Je vous écrirai demain. Aujourd'hui, je n'en ai pas le temps.

»Merci et amitiés.

»N'écrivez pas avant que vous n'ayez ma lettre, pour que vous sachiez ce qu'il faudra que vous écriviez.»

* * *

111.--_Vendredi 11 janvier_.

Aujourd'hui, seulement, m'est arrivée la lettre annoncée:

«Jeudi 10 janvier 1889.

»Vous devez vous demander pourquoi je ne vous ai pas envoyé plus tôt, ma bonne Meunière, la lettre annoncée, afin que vous puissiez écrire. C'est que je viens d'être un peu souffrante. Je vous assure que j'ai regretté vivement de n'être pas auprès de vous. Il me semble que, bien soignée par vous, j'aurais été si bien. Enfin, bientôt, quand nous aurons traversé cette élection, et une autre chose, nous vous arriverons gais et heureux. Pour le moment, il faut que vous écriviez à peu près ceci à qui vous savez:

»Que vous ne pensiez pas que nous pouvions venir si près du jour de l'an et que vous avez mis les ouvriers chez vous... Que vous en avez été désolée, car cela pouvait faire croire que vous ne nous étiez plus dévoués, quand c'était le contraire, mais que, justement, la seule chambre bonne n'avait plus ni plancher, ni plafond, etc..., mais que, maintenant, vous nous attendiez avec espoir et bonheur, etc., etc...»

»Dieu! Ce qu'il m'en a coûté de faire cela et de ne pas partir! Je vous le dirai mieux de vive voix, ma bonne Meunière. Mais, encore une fois, quitter Paris à l'heure présente était une grosse et terrible imprudence pour lui, et lui-même commence peut-être à le reconnaître, car, hier, il me disait:

«Enfin, cela vaut peut-être mieux que notre Meunière n'ait pas pu nous recevoir.»

»Vous m'avez aidée à participer au grand succès sur lequel nous comptons et sommes sûrs pour le 27... Mais ne parlez pas de tout cela dans votre réponse... _Ne parlez absolument_ que des empêchements que vous aviez et de vos regrets.

»Encore merci et mes bonnes amitiés.

»Si vous voulez, dès que je saurai le résultat du 27, je vous le télégraphierai. Mais n'en dites rien dans votre lettre.»

Je devine, par les expressions qu'Elle me dicte, qu'il a éprouvé un moment de grosse contrariété en recevant les missives qu'Elle m'a fait écrire, et peut-être même qu'il a douté de moi... Et cette pensée m'est bien pénible.

Enfin, ce qui me console, c'est qu'ils ont pris le sage parti de ne venir qu'après le 27: seulement quelques semaines après, j'imagine. Car si vraiment Il était élu à Paris,--ce dont on ne paraît pas aussi sûr qu'Elle l'est,--les conséquences de sa victoire seraient incalculables, et il lui faudrait tout d'abord s'occuper d'en tirer parti, sans perdre un instant...

Il faudra que je me mette maintenant à combiner ce qu'il convient de faire pour donner un air de vraisemblance à la fable des réparations qui auraient mis leur appartement sens dessus dessous...

* * *

112.--_Lundi 21 janvier_.

Une lettre recommandée d'Elle:

«Dimanche,

»Bravo! ma bonne Meunière, vous avez parfaitement compris, et votre lettre était très bien écrite. De tout cœur je vous en remercie et je me fais une fête de vous dire que bientôt, sans danger pour lui, nous allons vous arriver... Dieu! comme j'en suis heureuse, et vous allez l'être aussi, n'est-ce pas? Et vous le serez quand nous vous arriverons, j'en suis sûre. Je rêve de ce cher bonheur. Dans huit jours, la vie infernale qu'il mène dans ce moment sera terminée, et cette fois sans crainte. J'ai pu fixer avec lui irrévocablement notre départ au jeudi 31. Nous vous arriverons vendredi matin: cela sera le 1er février. Cela lui fera du bien de passer quatre à cinq jours dans notre chère chambrette. Nous le gâterons, nous le reposerons, nous le soignerons bien, et il reprendra sa bonne mine. Pour le moment, il a une toute petite figure un peu tirée. Mais son séjour auprès de vous le remettra complètement.

»Lundi 28, matin, je vous enverrai une dépêche vous parlant de santé. Vous comprendrez que selon que j'ajouterai: très bonne, bonne ou pas bonne, cela voudra dire que le succès du 27 est très bien, bien... ou qu'il aura échoué. Mais cette dernière hypothèse est impossible, car le succès est sûr.

»Écrivez-lui vite que vous nous attendez sûrement vendredi 1er au matin. Que votre cocher soit à la gare, etc... Comme je voudrais y être!! Encore merci, ma bonne Meunière. Je vous embrasse en attendant le 1er.»

Je ne sais ce que j'ai, mais la nouvelle de leur arrivée pour le 1er février, au lieu de me combler de joie, m'a rendue toute soucieuse. Il me semble que c'est trop tôt... Et puis, avec ces lettres interceptées en novembre et décembre, j'ai peur qu'il ne leur soit plus permis de rester ignorés chez moi. J'ai peur de l'espionnage, des démonstrations possibles sous leurs fenêtres, et surtout du bruit mené dans la presse, dans les feuilles antiboulangistes telles que ce nouveau journal, _La Bataille_. J'ai peur de la mauvaise impression que cette fugue en galante compagnie, au lendemain de la victoire, pourrait produire à Paris et dans toute la France...

Mais j'espère bien que les événements se chargeront tout seuls de modifier leur projet...

En attendant, je n'ai que le temps de faire remanier de fond en comble leur appartement.

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113.--_Vendredi 25 janvier_.

Le peintre a achevé sa besogne. Il a couvert le plafond de leur chambre, auparavant tout nu, de dessins sur fond blanc, avec encadrement rose. Il a badigeonné en blanc la cimaise des murs, qui était couleur de bois. Il a changé aussi la couleur des boiseries de la salle à manger.

Le brave homme paraissait assez étonné de la lubie qui m'avait prise de faire transformer des peintures encore bien neuves, puisqu'elles ne remontaient même pas à un an et demi!

Maintenant, au tapissier!

* * *

114.--_Samedi 26 janvier_.

C'est demain le grand jour.

Peuple de Paris, quel sera ton vote? Qui choisiras-tu, de Jacques ou de Boulanger, de l'obscur conseiller municipal dont les antiboulangistes, vraiment pas heureux dans leur choix, ont fait le «candidat de la République», ou du glorieux général que tu fus jadis unanime à acclamer?

Qui des deux surnagera dans ce déluge d'affiches sous lequel les deux partis aux prises cherchent à s'étouffer?

Peuple de Paris, sur qui toute la France aura les yeux fixés demain, quelle sera ta décision souveraine?...

* * *

115.--_Dimanche 27 janvier_.

Durant toute la journée, je n'ai cessé un seul instant de songer à ce qui se passait à Paris. Il s'est mis à neiger. Le front collé contre la vitre, j'ai regardé tomber les flocons, et j'ai eu conscience qu'en ce même instant il neigeait des bulletins de vote là-bas.

* * *

116.--_Lundi 28 janvier_.

À la pointe du jour, on frappe. C'est une dépêche. C'est la dépêche qu'elle m'a promise.

«_Clermont, Paris, 79511 20 28 12h. 30m._

»_Santé absolument parfaite. Suis heureuse. À bientôt. Lettre suit._

»_Marguerite._»